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Avant-propos

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  • ISBN: 978-2-406-07987-3
  • ISSN: 2103-5636
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-07989-7.p.0007
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 07/01/2019
  • Langue: Français

  • Article de collectif: 1/28 Suivant
Accès libre
Support: Numérique
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Avant-propos

Faire de plus en plus de place à lespace, telle semble être une tendance assez générale de la littérature – et, partant, de la critique littéraire – comme des sciences humaines et sociales. Cette tendance est à lorigine de disciplines nouvelles comme la géopoétique (Kenneth White), la géocritique (Bertrand Westphal), la géographie littéraire (Michel Collot), lécocritique (Alain Suberchicot), lécopoétique (Pierre Schoentjes), qui semploient à jeter des ponts entre géographie, philosophie, arts et littérature, mais aussi entre sciences humaines et sciences de la nature et de lenvironnement. Le concept de spatial turn, avancé en 1989 par Edward Soja dans son essai Postmodern Geographies, en est vite venu à illustrer des phénomènes excédant largement son domaine détude et la trentaine dannées concernée à lorigine. Reprise et discutée dabord presque exclusivement par les géographes, sociologues et philosophes anglo-saxons et allemands, lexpression gagne progressivement dautres pays et dautres domaines pour désigner limportance nouvelle, voire la prédominance du paramètre spatial dans les réflexions comme dans les créations. Paradoxe aussi violent quaisément compréhensible, la place de lespace dans les représentations augmente à mesure que lespace habitable sur Terre diminue. Depuis quelques décennies, cette diminution se fait dramatiquement visible, des menaces de plus en plus lourdes et précises pèsent sur lenvironnement, tandis que lespace peuplé rejoint de plus en plus souvent certains items que Georges Perec présentait en 1974 sous le titre « LInhabitable » dans son ouvrage Espèces despaces, largement précurseur de motifs topographiques insistants dans la littérature actuelle : « Lhostile, le gris, lanonyme, le laid, les couloirs du métro, les bains-douches, les hangars, les parkings, les centres de tri, les guichets, les chambres dhôtel1 ».

La littérature développe ainsi la description de lieux que lon a envie de qualifier de « nouveaux », quil sagisse de lieux existant depuis longtemps 8mais à la représentation desquels elle ne sest jamais vraiment attardée, de lieux, souvent dysphoriques, parfois excitants, créés comme de toute pièce par les avancées technologiques et le changement des modes de vie, ou dentre-deux sans vraie identité. Elle revisite également des lieux, ruraux ou citadins, largement décrits par les œuvres antérieures mais sur lesquels elle jette un autre éclairage, dépaysant, lié en grande partie à dautres interactions. À linstar de Jean-Christophe Bailly, beaucoup décrivains actuels estiment manifestement plus fécond, pour approcher la « pelote de signes enchevêtrés mais souvent divergents formée par la géographie et lhistoire, les paysages et les gens2 », de se rendre en priorité sur les lieux, ne serait-ce que par limagination, pour y trouver matière à de nouvelles écritures.

Cet ouvrage collectif se propose dexaminer ces « nouveaux lieux » et ces nouvelles façons dancrer les récits dans une spatialité, de voir et de représenter lespace et les parcours qui le configurent. Il ne sagira pas nécessairement dopposer, en reprenant la célèbre terminologie de Marc Augé, des « lieux » à des « non-lieux » issus de la « surmodernité3 », ni dopposer géographie et histoire, dautant que les lieux sont peut-être moins que jamais dissociables du processus historique qui les a faits tels, mais dexaminer sans a priori les représentations spatiales proposées par les écrivains depuis les années 80, pour en mesurer limportance, la nouveauté, la variété et les enjeux. Desquisser, en somme, une géographie poétique des lieux-écrits contemporains4.

1 Georges Perec, Espèces despaces, Paris, Galilée, 1974/2000, p. 176.

2 Jean-Christophe Bailly, Le Dépaysement. Voyages en France, Paris, Seuil, « Points », 2012 [2011], p. 7.

3 Marc Augé, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Seuil, 1992.

4 Voir les résumés des contributions en fin de volume.