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Avant-propos

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  • ISBN: 978-2-8124-0310-1
  • ISSN: 2262-3450
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4088-5.p.0009
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 20/10/2011
  • Périodicité: Annuelle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Avant-propos

La Société d’étude de la littérature française du xxe siècle est née en 1996, à l’issue d’une journée d’agrégation consacrée à Alcools d’Apollinaire. Monique Gosselin, Claude Debon et Pierre Brunel surent insuffler à cette société naissante l’esprit nouveau qu’il fallait à son essor. Elle réunit aujourd’hui des chercheurs de toutes générations, de France, d’Europe et du monde. Pierre Brunel en fut le premier Président, Marc Dambre lui succéda. Son Président actuel achève son mandat. Chacun a voulu accompagner le développement de la société, en instaurant, puis en respectant un rythme de colloques que la société veut méthodologiques, institutionnels et centrés sur les des questions et des enjeux disciplinaires. Ces congrès ont fait date : L’Éclatement des genres, organisé à Nanterre par Monique Gosselin et Marc Dambre ; Le temps des Lettres, organisé à Rennes par Michèle Touret et Francine Dugast ; L’État de la recherche en littérature française du xxe siècle, organisé à l’E.N.S. de Paris, par Michel Collot, Michel Murat, Jeanyves Guérin, Didier Alexandre ; Littérature et sociologie organisé à Bordeaux par Dominique Rabaté et Dominique Viart ; enfin La littérature française du xxe siècle lue de l’étranger en 2008, organisé par Dominique Viart, Alain Schaffner et Didier Alexandre. Autant de colloques, autant de noms, qui ont fait de la société un lieu de confrontations et d’échanges et qui l’ont fait connaître.

L’ont-ils fait reconnaître hors du large cercle de la recherche en littérature française du xxe et du xxie siècle ? La qualité scientifique des congrès et la notoriété des institutions qui se sont associées à ces congrès, le Ministères des Affaires étrangères, la Bibliothèque nationale de France, l’École normale supérieure, les universités de Paris X – Nanterre, de Paris III – Sorbonne nouvelle, de Rennes II, de Toulouse Le Mirail, de Paris IV – Sorbonne, de Bordeaux III, de Lille III, les invitations faites à des chercheurs européens, américains, africains, chinois et japonais, n’ont pas suffi à asseoir la société au banc des sociétés savantes identifiées à un siècle. Il fallait un élan nouveau, qui donnât corps à ces esprits

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qui animent la recherche en littérature française des xxe et xxie siècles. ELFe XX-XXI veut réunir les Études de Littérature Française en les respectant dans leur pluralité et demeurer fidèle à l’esprit de la SELF XX, fait de débat et d’ouverture, de questionnements sur le devenir des études littéraires dans un monde culturel que la mondialisation veut de plus en plus uniforme. Afficher le xxe siècle dans le nom de la revue, c’est annoncer clairement la volonté de comprendre la littérature du siècle passé en sa totalité et ses diversités, ses continuités et ses ruptures. Afficher le xxie siècle dans le nom de la revue, c’est faire le choix de réfléchir sur la littérature du présent et sur la place et le rôle que doit tenir la critique savante dans la reconnaissance, la consommation et le temps parfois éphémère des textes du présent.

La SELF XX veut ainsi mieux afficher encore cet esprit d’aventure collective qui la porte depuis quinze ans. Peut-être est-ce là ce qui a dicté le choix du sujet de ce premier numéro. L’aventure signifie la volonté de s’embarquer ensemble dans une nef un peu folle, en quête de la terra incognita de la littérature française du xxe siècle. Les histoires de cette littérature sont déjà écrites, les histoires des genres, des auteurs, des œuvres, des textes mêmes ne le sont pas moins. Tout est-il vraiment déjà écrit ? Il reste beaucoup à découvrir et cartographier, il reste à explorer les territoires de savoir et les domaines des méthodes qui fondent le discours critique et la création même des œuvres. L’aventure fait reculer les frontières, lorsqu’elle ne les supprime pas, pour annexer des terres et leurs habitants, assimiler des êtres et des cultures. Elle uniformise en réduisant les différences. Mais elle bouleverse aussi les fondements mêmes de l’identité des aventureux – les auteurs, les œuvres, les critiques et nous-mêmes. Nul siècle littéraire n’a autant déploré la fin des frontières et de l’aventure. « Nous avons fait à satiété le tour de la terre », écrit Michaux dans Ecuador. Et pourtant, Breton compare l’élan du premier groupe des surréalistes au désir qui animait Christophe Colomb et ses compagnons. Jules Verne recherche vainement l’aventure dans son Étrange aventure de la mission Barsac, laissant croire que le genre est épuisé, avant que le genre ne renaisse de ses cendres au xxe siècle, plus populaire que jamais, avec Mac Orlan, le développement d’une science-fiction française ou le cinéma. La notion d’aventure sonne le glas d’une littérature et d’un monde avant qu’elle n’ouvre sur d’autres mondes et une autre littérature. Elle désigne une fin et prophétise un commencement :

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l’ancien n’est que l’envers d’un renouvellement. Jean Ricardou le sait, qui renverse l’écriture de l’aventure en aventure de l’écriture. Cette « crise de la dimension », que déplore Michaux, traverse donc le siècle, le monde et ses littératures. Car le renversement des frontières, déjà largement entamé dans la seconde moitié du xixe siècle, se poursuit au xxe siècle et aujourd’hui même. Non seulement chaque genre empiète sur les territoires des autres genres. Non seulement l’image du photographe ou du cinéaste, le son de la radio, les virtualités de l’informatique perturbent le fonctionnement et les fonctions de l’écriture et du livre. Mais aussi les discours autres venus des lointaines terres des sciences humaines et des sciences exactes, pénètrent le champ bien enclos de la littérature vouée au culte de l’esprit humain. L’ethnologue s’aventure en littérature, l’homme de lettres empiète de son témoignage sur le domaine de l’historien, le mathématicien développe dans ses romans les potentialités d’un simple algorithme, le poète prétend libérer de la censure les espaces profonds de sa psyché, le sociologue s’invite dans des fictions qui doivent tout au travail du reporter… Consacrer le premier numéro d’ELFe XX-XXI à l’aventure, c’est établir au principe même de ces deux siècles, l’un fini, l’autre commençant, un épuisement de la littérature et du monde qui invite constamment, les créateurs, à l’invention et c’est dire, aussi, humblement l’immense territoire qu’il reste à explorer, à baliser, à cartographier. Plus ultra !

Didier Alexandre