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Propos liminaire

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  • ISBN: 978-2-406-06214-1
  • ISSN: 2103-4672
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-06216-5.p.0011
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 09/05/2018
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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PROPOS LIMINAIRE

Ce livre porte sur une triade thématique, à laquelle correspondent les trois parties dans lesquelles il se divise. Les cinq chapitres qui composent la première forment une unité complexe aux éléments étroitement solidaires : ils dessinent, prenant en considération différents cas et modes, la courbe dune préoccupation constante chez Chateaubriand, celle de tout ramener au destin et à la parole du moi. Ils mettent ainsi en jeu la problématique, capitale à mon sens, des rapports du moi personne historique au moi de lécriture, et, par ricochet, du vécu à sa narration. Problématique qui dépasse le cadre des Mémoires doutre-tombe, le corpus entier de lécrivain témoignant, avec toutes les nuances quon voudra, de la volonté dapparaître comme consubstantiel à sa vie, et aussi dun souci – esthétique, pourrait-on dire – de cohésion interne. Cela dit, il faut avertir que daucune manière il nest question ici de soumettre à une vérification la légende personnelle que, daprès une certaine vulgate, Chateaubriand se serait plu à fonder : en dautres termes, de faire le tri du « vrai » et de l« inventé », ces notions nétant opératoires quautant quon ne sinterroge pas sur leurs implications, et dont lopposition est de toute manière inapplicable à son œuvre. Il ne sagit pas de véridicité au sens littéral, et fort, du mot, mais de vraisemblance interne au système textuel1.

Les trois chapitres de la deuxième partie concernent pour leur part les expériences de voyage racontées dans lItinéraire de Paris à Jérusalem, le Voyage en Italie et les Mémoires doutre-tombe, et prêtent une attention particulière aux représentations des paysages : les paysages de la Grèce et de lItalie, dont la réalité physique sefface au profit dune dimension transcendante, ces terres étant demeurées antiques « comme les ruines qui les couvrent » ; la Palestine, que lauteur du Génie du christianisme a visitée ostensiblement avec létat desprit dun ancien pèlerin, inventoriant les 12sites évangéliques, rappelant les légendes édifiantes attachées à chacun. De même que sous la fascination du mythe classique, le paysage est ainsi sollicité, par un regard qui transcende le domaine des phénomènes, et lappréhende comme la vivante relique où lire lHistoire sainte. Il arrive aussi que lekphrasis dun tableau supplée la description dun panorama existant, sous le régime typique dune « artialisation », pour reprendre lexpression quAlain Roger a empruntée à Montaigne et appliquée à la géographie : un territoire ne se change en « paysage » que grâce à la médiation de modèles picturaux qui, siècle après siècle, ont façonné le regard collectif2. Une place considérable, la plus considérable peut-être, est tenue par la représentation (il est tentant décrire une nouvelle fois : lekphrasis3) de sites vus du bord, dautant plus que le navire ne sert pas seulement dobservatoire itinérant pour apprécier le spectacle changeant des paysages littoraux. Il y a un autre spectacle, celui de lespace marin et céleste se déployant sans limite autour du voyageur, qui fait de la navigation elle-même et non plus de son terme, un but en soi. Par ailleurs, dans certaines séquences descriptives la vision des lieux est intériorisée. Le paysage a alors le rôle de révélateur (au sens chimique) de laffectivité, sa perception variant en même temps que la vérité intime ; le voyage à travers lespace devient aussi un voyage dans soi.

Cest sur trois figures féminines qui ont fait lobjet dune évocation dans les Mémoires doutre-tombe et qui appartiennent, chacune à sa manière, à la famille nombreuse des « songes du cœur4 », quest concentrée la troisième partie : miss Charlotte Ives, avec laquelle Chateaubriand noua une chaste idylle lors de son exil en Angleterre entre 1793 et 1800 (cest la seule relation amoureuse déclarée telle dans les Mémoires), et quil retrouva vingt-sept ans plus tard, sous les traits de lady Sutton ; la « mystérieuse anonyme » désignée du nom dOccitanienne, à qui il rendit visite en 1829 à Cauterets, et dont le modèle extratextuel a été rajeuni dans le texte, afin de pouvoir être soumis au procès de littérarisation quont subi bien dautres personnes historiques, en passant du réel à lécrit ; Zanze, la geôlière adolescente évoquée par Silvio Pellico 13dans Le mie prigioni, que Chateaubriand fit en sorte de rencontrer en chair et en os à Venise, devenue épouse et mère, et quil transposa enfin dans des pages prétendant de façon expresse lui assurer une survivance perpétuelle dans sa nouvelle identité.

La division de ce livre en trois parties a une utilité surtout fonctionnelle. Lensemble présente en effet une unité très forte, celle dun substrat commun, différencié en surface selon les formes et les articulations du discours : ce quon pourrait désigner du terme de « genres » pour la commodité de lexposé. Mais linadéquation de ce terme est évidente, aucune des œuvres de Chateaubriand, exception faite de Moïse, tragédie, et des Aventures du dernier Abencérage, nouvelle hispano-mauresque, nétant bien définie selon les canons génériques de leur temps. La distinction même entre œuvres de fiction et œuvres non fictionnelles savère non pertinente, à cause de la porosité dune telle frontière. Cette porosité tient dabord au fait que la plupart des textes sont en eux-mêmes des hybrides : ceci est vrai des Martyrs, épopée romanesque en prose, des Nachtez, narration mi-épique mi-romanesque, de lEssai sur les révolutions, ouvrage nominalement dhistoire, mais dans lequel lauteur, si fortement concerné en tant quindividu, semploie essentiellement à recomposer la rupture simultanée de lancien ordre du monde et du moi. Et il en va de même pour Atala et René, qui oscillent entre les statuts dépisodes des Natchez et de pièces à lappui de lapologie chrétienne, étant ainsi privés du statut autonome de « romans », pour les Mémoires doutre-tombe, immense conglomérat de matériaux et de formes disparates, y compris des autocitations à profusion, et pour lEssai sur la littérature anglaise, qui englobe des fragments assez longs des Mémoires alors sur le métier, fragments dont certains seront supprimés lors des campagnes de révision de 1845-1847. Mais larchitecture composite des œuvres de Chateaubriand – et aussi leur mouvance, entraînée par les réécritures et les remplois – ne suffisent pas à expliquer la difficulté de les encadrer dans un « genre » précis. Il faut encore et surtout tenir compte dun autre facteur de porosité, auquel jai déjà fait allusion : lomniprésence, tant dans le corps des textes que dans leurs appareils paratextuels, souvent luxuriants, dune persona loquens qui parle toujours de soi.

Jai tenté de tirer au clair, dans un chapitre au titre parlant – « Essais doutre-tombe » –, certaines convergences entre les Mémoires et les Essais de Montaigne, comportant notamment un discours autobiographique 14fondé sur une pratique constante de la non-linéarité et de lhétéroclite, et la reconstitution, dans et par le livre, dune identité vécue et conçue comme fragmentaire, polymorphe, erratique dans le temps. Cause et effet se mêlent en cela indistinctement. Dès lors, une interrogation constante, que sous-tend un effort pour retrouver une continuité : celle dun sens surdéterminé, à tout instant reconstitué après coup, car jamais on ne le posséda pleinement dans le moment du faire. Ce sens ne relève pas dune chronographie purement externe : cest le sens du moi, non des événements quil a vécus. Or, justement, le discours autobiographique ne se borne pas chez Chateaubriand au monument où il dit avoir « laissé passer [s]a vie complète », ni aux récits ditinéraire. Combien de fois le lecteur nentend-il vibrer sous les phrases un questionnement qui porte bien au-delà du propos affiché – histoire, apologie, fiction, critique, biographie… Dinnombrables passages ébauchent en arrière-fond une auto-figuration, ou impliquent une perspective temporelle, un élan du présent vers le passé, et même vers des passés plus anciens encore, saisis en spirale, en écho. Remonter le cours du temps permet parfois à lécrivain de découvrir un site doù le paysage entier qui lui importe – le sien, sa vie – accuse ses reliefs, révèle des lignes estompées, aptes cependant à lui en faire percevoir quelque forme cachée mais marquante, sinon un principe dunité, voire la permanence dune faille. Une synchronie latente se repère ainsi, au fil des décennies et des textes, sous la diachronie patente : lœuvre de Chateaubriand apparaît comme une sorte de kaléidoscope dont les éclats renvoient lun à lautre sans fin, imprévisiblement à chaque geste du doigt tournant la page, à chaque clin dœil sur la ligne.

En épilogue du livre – un livre qui nexige pas dêtre lu de façon systématique, de même que la plupart des recueils détudes dont la rédaction sétale sur nombre dannées5 – on trouvera une analyse de Daniele Cortis (1885) dAntonio Fogazzaro. Lintérêt de ce roman pour des chateaubriandistes ressortit principalement au chapitre de la fortune de Chateaubriand dans lEurope du xixe siècle. Il sagit dun document dautant plus significatif de cette fortune que les Mémoires doutre-tombe ont été très peu lus en Italie avant lédition dEdmond Biré (1898)6. 15Lautre pôle dintérêt du roman de Fogazzaro (que Benedetto Croce appelait avec perfidie « le DAnnunzio des catholiques ») consiste dans la perception de la relation de Chateaubriand à sa sœur Lucile en termes résolument incestueux.

1 Je renvoie pour cela au chapitre « Chateaubriand, Montaigne et lOccitanienne », qui envisage un exemple significatif, particulièrement aux p. 232-233.

2 Alain Roger, Court traité du paysage, Paris, Gallimard, 1997, p. 16-17 et passim. Voir Mot, t. IV, p. 160 (xxxv, 16) : « Le paysage est sur la palette de Claude le Lorrain, non sur le Campo-Vaccino. »

3 Voir le chapitre « Lécrivain de plein vent », p. 144-146.

4 Titre de la première partie de Chateaubriand prince des songes de Maurice Levaillant (Paris, Hachette, 1960).

5 Les textes ici réunis ont été mis à jour et remaniés sur quelques points. Je remercie les éditeurs et directeurs de revues de mavoir autorisé à les reprendre et à les mettre à disposition dun nouveau public.

6 Voir Carlo Cordié, « Traduzioni e edizioni italiane di scritti di Chateaubriand dal 1801 a oggi », dans Chateaubriand e lItalia. Atti del colloquio promosso dallAccademia Nazionale dei Lincei in collaborazione con lAmbasciata di Francia nella ricorrenza del 2. centenario della nascita di Chateaubriand, Roma, Accademia Nazionale dei Lincei, 1969, p. 49-66.