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Abréviations

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  • ISBN: 978-2-8124-0046-9
  • ISSN: 2104-6395
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4035-9.p.0013
  • Publisher: Classiques Garnier
  • Parution date: 11-01-2009
  • Language: French
Free access
Support: Digital
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INTRODUCTION

Chacun se fraye à travers ce monde imaginaire une route qu’il croit la bonne ;
nul ne peut savoir si la sienne mène au but. 
(Rousseau, Émile, IV)

Figure anatomique

Le vif du sujet, je l’entends comme le vivant, le présent et le contemporain d’une interrogation sur le corps et la subjectivité formulée au xviiie siècle. Le lieu commun, l’expression figée qui invite à éluder les préliminaires de convention, a ici la fraîcheur de l’invention, parce qu’elle rencontre l’ancienne métaphore de l’anatomie de l’âme, voire de la médecine de l’esprit, aux origines de la psychologie qui apparaît au milieu du xviiie siècle. « Anatomie de l’âme », l’expression fait rêver, pour peu que l’on soit adepte de cette étonnante abstraction qui veut que l’âme soit spirituelle, voire même sans étendue, elle « qui ne correspond à aucun point de l’espace », et « diffère essentiellement de la matière1 ». Toutes les combinaisons sont possibles ici, spirituelle et non étendue, mais aussi spirituelle et étendue, mais non matérielle, ou plutôt non corporelle, substance ne renvoyant à aucune matière ni à aucun corps, l’âme pouvant elle apparaître comme la forme, ou la figure du corps : « Nous avons trois vies : la spirituelle qui gist en la grace de Dieu, la corporelle qui gist en l’ame, et la civile qui consiste en la renommee2. » Si la vie corporelle est « en l’âme »,

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la soustrayant à la vie spirituelle, l’âme à son tour est dite répandue « par tout le corps », l’élevant à la vie spirituelle.

Là où il y a combinatoire, il y a logique, et ici, vertige logique devant tant d’« étranges paradoxes », selon un mot de Diderot. Car c’est là, dans la méditation d’un enseignement religieux, dans l’omniprésence morale, intellectuelle et visuelle d’une religion du corps, d’une religion de l’incarnation, qui intime que « le chrétien doit aimer son corps comme une image vivante du Sauveur incarné3 », que s’est formée la culture des Lumières. Dans la mémoire aussi des modèles de la morale théologique, de la tradition de la connaissance de soi-même, rompue à cette « anatomie de l’âme » précisément, figure d’une quête et d’un dévoilement, représentation aussi de l’intériorité4. On demande, comment soumettre une telle substance à l’anatomie, cet « Art de disséquer ou de séparer adroitement les parties solides des animaux, pour en connaître la situation, la figure, les connexions5 » ? L’âme, anima, animal. Serait-elle assignable en un lieu particulier du corps, elle qui y est partout répandue ? On cherche bien le « siège de l’âme », ce lieu qui doit imaginairement, définitivement asseoir la différence inaliénable de la créature humaine, sa différence d’avec l’animal. Mais « anatomie de l’âme » signifie autre chose, si bien qu’on en oublie l’animal : le terme en effet « se prend aussi pour le sujet qu’on disseque ou qu’on a dissequé ; et quelquefois même pour la représentation en plâtre, en cire, ou de quelqu’autre manière, soit de la structure entière, soit de quelqu’une des parties d’un animal dissequé ». Il y va bien en effet de la représentation de l’intériorité selon une cartographie complexe attentive à la hiérarchisation des niveaux de l’âme, à ses plis et replis.

Les Lumières s’emparent de la question du corps qui était au cœur de cette religion du Verbe fait chair, et à propos de laquelle

[1] Diderot, Entretien entre d’Alembert et Diderot, incipit.

[2]Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote (1609), éd. B. Mackey et J.-J. Navatel, Annecy, Impr. J. Niérat, p. 239.

[3] Fr. de Sales, cité par Mgr. Dominique Rey, « Évangéliser le corps », 2005, http/amoureverite.org […], 11 p.

[4] Mino Bergamo, L’Anatomie de l’âme, de François de Sales à Fénelon (1991), J. Millon, 1994.

[5] Diderot, « Anatomie », Choix d’articles de l’Encyclopédie, p. 122.