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Avant-propos

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  • ISBN: 978-2-406-07942-2
  • ISSN: 0035-2136
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-07943-9.p.0015
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 27/07/2018
  • Périodicité: Bimestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Avant-propos

Sa vie durant, Jean Cocteau se défendit de mêler les pratiques artistiques et littéraires sans distinction. Il entendait par là combattre sa réputation de dilettante. « Le grief quon me fait de touche-à-tout est absurde » (PD, III, 33), écrivit-il le 29 janvier 1954 dans Le Passé défini. Et dajouter : « Il marrive de changer de véhicule mais je ne labandonne quaprès mêtre acharné dans son emploi jusquà lépuisement. » Sélever contre laccusation damateurisme, cétait aussi une façon daffirmer sa conscience des différences sémiotiques entre les langages. Il nen demeure pas moins que la multimédialité de son œuvre, unique dans le siècle à ce degré dintensité, mérite dêtre interrogée dans ses causes, ses modalités et ses effets. Le revirement du jeune Cocteau nest-il pas imputable à larticulation problématique du dessin de lEugène avec lécriture des débuts (Le Potomak) ? La part la plus reconnue de son œuvre – les films quil réalisa – nest-elle pas fondée sur la rencontre de la parole avec limage ? Le dramaturge ne créa-t-il pas pour certaines de ses pièces (Les Chevaliers de la Table ronde, Renaud et Armide, Bacchus…) décors, costumes et/ou mises en scène ? Lexpérience de la peinture dans les années 1950 ne perturba-t-elle pas, du propre aveu de Cocteau, sa manière décrire pour les planches, lorsquil sattela à la rédaction de Bacchus, moins linéaire que de coutume ?

La recherche scientifique la plus récente sur Cocteau, en battant en brèche, preuves à lappui, le reproche de dispersion qui entache encore sa postérité, a montré la cohérence de sa production protéiforme, sous le rapport des structures de limaginaire autant que des constantes du style. Mais elle na pas assez envisagé les interférences entre les moyens de création que Cocteau a sollicités tour à tour, ou de conserve. Ce volume entend précisément mettre laccent sur les raisons psychologiques et esthétiques, les enjeux poétiques et culturels, les modes de circulation, voire les facteurs dincompatibilité, qui se trouvent liés, chez Cocteau, aux usages croisés des arts. Ce faisant, il particularise 16la notion dintermédialité, dont il sonde les ressources herméneutiques et touche aussi quelques limites. En lespèce, lintermédialité se révèle fertile parce quelle éclaire limportance des supports et des canaux dexpression dans la création coctalienne ; mais elle vaut la peine dêtre transcendée par des considérations autres que techniques et pragmatiques. Car, elle gagne à senrichir de réflexions sur le contexte de lépoque, sur lengagement éthique et la nature caractérologique de Cocteau. Historicisée et socialisée, elle inscrit la coexistence et lhybridation des médias dans lévolution de la pensée et de la sensibilité à lorée du xxe siècle. En passant dun langage à un autre, Cocteau ne se montrait-il pas des plus sensible à lesprit avant-gardiste, si enclin à violer les frontières entre les domaines ? En cela, ne signait-il pas son adhésion au champ artistique du modernisme ? De fait, il fondait en éthique sa pluridisciplinarité sans négliger le sentiment dappartenance à la marge sociale la plus anticonformiste : « Pareil aux mauvais sujets auxquels il ressemble, un poète doit être capable de tout. » (PD, III, 34). Autre facteur de dépassement de lanalyse intermédiale, lapproche psychanalytique, qui permet notamment de comprendre la prégnance de limage dans lunivers de Cocteau comme sa fascination pour lépreuve argentique, à la lumière du traumatisme que provoqua le suicide paternel, associé à lhistoire dun appareil photographique en réparation.

La transgression, voire la conversion des médias desserre-t-elle néanmoins lemprise verbale sur Cocteau ? Rien de moins sûr. Le graphisme en tient pour le dessin au trait, qui renoue avec la matérialité délinéée de lécriture. Le goût de Cocteau pour la pantomime et le ballet narratifs est fonction du régime littéraire de son esprit. En vérité, le poète se sera ménagé des occasions de vivre laltérité dans lidentité, douvrir le même au différent, sans désorientation durable de son être de parole. Jouant de lhétérogénéité des langages dans Le Jeune Homme et la Mort, il chercha ainsi à provoquer sur scène le « synchronisme accidentel » (RO, 966), qui suspendait aux lois du hasard les possibilités de coïncidence entre les médias, dans le strict respect du fil de lintrigue. Sil naspira pas à confondre les arts dans une visée unificatrice, il ne cessa de provoquer leurs rencontres dans son œuvre, avec la conscience que de ces mises en contact pouvaient naître des déséquilibres expressifs à fort pouvoir dévocation poétique. Leur portée esthétique nétait donc pas exempte dintentions heuristiques, restituant au monde son étrangeté 17et sa précarité. Lexpérience intermédiale avait dautres vertus pour Cocteau : récréative, compensatoire et réflexive. Par exemple, le dessin valait souvent pour délassement de la littérature, entre autres dans lexécution de caricatures ou dans la décoration de chapelles. Lactivité plastique pouvait même apporter apaisement et consolation en période de crise, notamment lors des cures de désintoxication. « Il arrive que lencre mécœure. La poésie sexprime comme elle peut. Je lui refuse des limites. », constatait Cocteau dans Le Mystère laïc pour justifier ses sculptures en débourre-pipe et la réalisation du Sang dun poète (ECI, 34). Enfin, Cocteau exprimait dans ses recherches polymorphes sa vocation à penser, entre rivalité et solidarité, chacun des médias employés et, brochant sur le tout, la mystérieuse singularité de laction poétique, qui échappe à la catégorisation générique et à linterprétation rationnelle.

Arts plastiques, cinéma, musique, arts de la scène, autant despaces de création pour Cocteau qui sont ici abordés dans leurs relations avec lécriture1. La question de lintermédialité est interrogée dans les deux premières contributions, sur le plan formel (Susanne Winter) ou thématique (Christian Sauer). Les quatre suivantes (Katalin Bartha-Kovács, Pierre-Marie Héron, Evanghélia Stead, Jean Touzot) concernent lexercice du dessin, vecteur matriciel de lœuvre, et donc concurrent potentiel du discours. Deux articles (Serge Linarès, Caroline Surmann) portent sur le cinéma en tant quécriture du mouvement comme de la lumière. Le dernier volet du dossier comporte des études sur les collaborations musicales (Hervé Lacombe) et chorégraphiques (Claudia Jeschke), enfin sur les usages du théâtre et des textes dramatiques (Danielle Chaperon, Miroslava Novotná). Comme de coutume dans cette série, la rubrique Mélanges accueille un article indépendant de la thématique densemble, consacré aux juvenilia du poète (Wendy Prin-Conti).

Serge Linarès

Susanne Winter

1 Le lecteur trouvera un résumé des différents articles au terme du présent ouvrage.

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