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Avant-propos

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  • ISBN: 978-2-406-05847-2
  • ISSN: 2261-5717
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-05847-2.p.0007
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Mise en ligne: 10/08/2017
  • Langue: Français

  • Chapitre d’ouvrage: 1/9 Suivant
Accès libre
Support: Numérique
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Avant-propos

Les écrivains nous parlent de la vie et les critiques, de la littérature ; la littérature est un langage-objet primaire, et la critique un métalangage secondaire qui surplombe la littérature. Cest ce que nous dit la doxa. Le caractère dérivé de la critique la fait traiter quelquefois comme une activité parasitaire, on appelle les critiques « des écrivains manqués ». En fait, les rapports entre langage et métalangage, entre pratique et théorie sont réversibles. La réflexion critique peut avoir lieu avant, et non après lœuvre littéraire : le critique ne va pas jusquà la mettre en œuvre dans lécriture ; en parlant de la « littérature », il a dit tout ce quil voulait dire de la « vie ». Inversement, sil entreprend quelquefois de parler de la « vie », au nom de la vie comme un écrivain, il nen parle pas moins de la littérature, il vise toujours la superstructure verbale ajoutée aux réalités vécues.

Roland Barthes est un bel exemple de ce chassé-croisé interdiscursif : un intellectuel bifrons, qui excelle à transformer la littérature en savoir et vice versa. Son itinéraire ne se décrit quen partie par le titre de son article « De la science à la littérature » : en fait, pendant les deux premières décennies de sa carrière le mouvement a été contraire, et même après avoir cessé dêtre un structuraliste dur, Barthes a continué de travailler avec le savoir sémiotique – à ceci près quil en faisait de la littérature ou de la Mathesis, comme il la appelée dans Leçon. Les écrivains qui font deux carrières parallèles à la fois sont nombreux, mais Barthes sen distingue par une interpénétration très intime des deux discours. Jean-Paul Sartre mettait en scène des problèmes de sa philosophie dans ses romans et pièces de théâtre ; Barthes fait un pas de plus, en transportant dans la « littérature » non seulement la problématique mais le langage même de la sémiologie, quil a lui-même élaboré afin dapprofondir son expérience de critique littéraire.

On ne suit quavec un effort ce mouvement, dont la rapidité, dans le temps biographique de Barthes, fait penser moins à la solide tradition 8scientifique quau renouvellement précipité de la littérature moderne où chaque auteur, chaque école se dépêchent de se démarquer de ceux qui les ont précédés. On a peine à tenir à lesprit « les deux Barthes1 » à la fois, le sémiologue et lécrivain, et on a tendance à choisir entre les deux, à réduire lun à lautre – le plus souvent celui-là à celui-ci. Sa nomination au Collège de France en 1976 a été lacte de reconnaissance publique de la science des signes quil avait fait progresser ; mais dix ans plus tard, dès les premières études consacrées à lui après sa mort, la science semble reculer au second plan au profit de lœuvre littéraire. Aujourdhui, ce sont moins des sémiologues qui écrivent sur Barthes (cette science étant passée de mode et redevenue une discipline spéciale) que des critiques littéraires ou des philosophes. La sémiologie est de plus en plus considérée comme une étape passagère de son parcours, voire comme une variété stylistique de son écriture.

Lambition de notre étude est de saisir sur le vif la dynamique interdiscursive de cette écriture, les enchevêtrements et les collisions entre la pensée conceptuelle et limagination littéraire à longueur de quelques livres parus entre 1957 et 1980 : Mythologies, Système de la Mode, Roland Barthes par Roland Barthes, Fragments dun discours amoureux et La Chambre claire. Les livres se prêtent mieux à une telle analyse que les articles (dont on tiendra compte aussi, évidemment). Un article sécrit dun seul souffle, il réalise un seul projet intellectuel, et sinscrit dans un cadre épistémologique unique, défini par un journal ou un colloque. Un livre est un produit plus autonome (il se vend et circule séparément) et plus complexe : il formule des idées mais en même temps il les met en scène et à lépreuve par lécriture ; il problématise leur statut, et non seulement leur contenu. Les livres de Barthes, même les plus « scientifiques », sont des laboratoires de ces expériences discursives – et de lexpérience personnelle de lauteur, que nous essayons de comprendre2.

Cette expérience, on peut létudier selon trois axes méthodiques. Selon le premier, il convient de prêter la plus grande attention aux termes et métaphores cognitives introduits par Barthes : leur forme interne en 9dit souvent long sur ses intuitions profondes, sur léconomie de son imaginaire qui lui sert à forger ses concepts. Les métaphores – celles de « degré » (zéro ou second), du « vol » (de langage), de « percée » (le punctum), etc. – fixent des moments de passage entre limpulsion et lidée claire, et à la différence des idées elles sont toujours ambiguës : lambiguïté est leur force exploratrice. Ainsi, le premier objet dinterprétation sera constitué de structures imaginaires et métaphoriques doù naissent (et où se perdent) les idées ; et ces structures de la pensée ne sont pas, ne peuvent pas être considérées comme univoques.

Le deuxième axe de recherche, cest létude dévaluations affectives que reçoivent des catégories abstraites chez Barthes. Beaucoup de ces catégories sont pour lui plus que de simples instruments de pensée : elles provoquent le dégoût (le « naturel »), la terreur (« limage »), elles se présentent comme une tentation à combattre (« lhistoire damour ») ou une utopie à rêver (le « texte »). Il sagit de réactions existentielles, qui ne relèvent ni dune morale, ni dune idéologie, ni dune philosophie collective. Chargées de jugements affectifs, les notions générales cessent dêtre abstraites pour devenir des entités substantielles, des « personnages » de drame intellectuel capables dentrer en conflit et de produire des effets. Le deuxième objet danalyse sera donc la dynamique affective des concepts chez Barthes.

Le troisième axe est porté sur les structures formelles du livre. Ces structures, parfois très compliquées, ont pu se produire spontanément (comme dans les Mythologies) ou résulter dun travail conscient, par exemple dans Roland Barthes par Roland Barthes et les Fragments dun discours amoureux, qui imitent artificiellement des assemblages aléatoires. Combinant de façons diverses le particulier et le général, le récit et le discours, le langage-objet et le métalangage, ces grandes formes externes de lœuvre sont des sédimentations qui solidifient les mouvements et les conflits de la pensée de Barthes.

Étudier livre par livre, cette méthode a bien entendu ses inconvénients : certaines notions resteront non définies – et pour cause, parce que leur sens chez Barthes varie dune œuvre à lautre, – certains thèmes reviendront plusieurs fois à propos douvrages différents. Mais elle a aussi cet avantage sur les études « problème par problème », quelle ne risque pas daplatir la dynamique du « langage-objet » (en loccurrence, de lécriture de Barthes) par la cohérence apparente du métalangage 10critique. Nous prenons donc le parti, en enchaînant des études autonomes, de respecter lunicité de chaque acte créateur, de chaque énonciation qui produit un livre, plutôt que développer un exposé trop homogène et trop conséquent.

Les cinq chapitres de cet ouvrage ont été initialement écrits et publiés en russe, entre 1996 et 2013, la plupart comme de longues introductions déditions russes des livres de Barthes et en grande partie inspirés du travail de traduction de ces livres3. Pour lédition française ils ont été remaniés et mis à jour. Nous remercions vivement Michel Balzamo qui sest gentiment chargé de relire le texte français et nous a donné des suggestions très utiles4.

Les références aux textes de Barthes renvoient en règle générale à lédition de ses Œuvres complètes en trois volumes, sous la direction dÉric Marty (éditions du Seuil, 1993-1995). Elles sont données entre parenthèses, avec une indication de volume et de page. Les titres et les dates des œuvres citées ny sont précisés que pour autant quils ne figurent pas dans le texte principal ni dans les références précédentes.

1 Expression dAntoine Compagnon (La Troisième république des lettres, Paris, Seuil, 1983).

2 « Car sil considère la mode avec tout le sérieux de la science sémiologique, inversement il confère à la sémiologie toute la frivolité de la mode » (Marc Buffat, « LAventure sémiologique », Revue des sciences humaines, no 268 (4/2002), p. 32). Nous préférerions remplacer la frivolité par la mobilité, en tenant également à lesprit le rapport intime entre la mode et le corps.

3 Les sources des prépublications sont indiquées en note au début de chaque chapitre. Je remercie les éditeurs et les revues davoir donné leur accord pour la reprise des textes.

4 La préparation du texte du livre ayant été terminée en 2015, nous navons pas pu prendre en compte les nombreuses études sur Barthes parues la même année à loccasion de son centenaire.

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