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Préface des éditeurs

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  • ISBN: 978-2-8124-1264-6
  • ISSN: 2261-1851
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-1264-6.p.0007
  • Publisher: Classiques Garnier
  • Online parution: 10-21-2013
  • Language: French

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Support: Digital
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Préface des éditeurs

Évoquer côte à côte, comme le fait le titre de ce volume, Chrétien de Troyes et la tradition du roman arthurien en vers n’a aujourd’hui rien d’original. Depuis les origines de notre discipline, Chrétien de Troyes est considéré comme le maître de tous ceux qui, après lui, ont pratiqué le genre qu’il inventa, et des générations de chercheurs ont confirmé depuis l’importance du romancier champenois pour les romans de la Table Ronde octosyllabiques. De nos jours, le rapport entre Chrétien de Troyes et ses successeurs paraît posé, tout comme la dimension intertextuelle de la littérature médiévale tout entière semble une évidence. De nombreux chercheurs se placent dans ce cadre familier comme s’il allait de soi, si bien que le terme de « réécriture » est devenu l’un des mots-clés de la médiévistique contemporaine.

Dans cette évolution à l’allure à la fois naturelle et progressive, il y a eu comme des paliers, des moments où les enjeux se sont articulés plus explicitement, et où l’on a affirmé, parfois avec force, des choses qui, elles, visiblement, n’allaient pas de soi. Ainsi, il y a une trentaine d’années, dans le numéro thématique de la revue Littérature, qui portait en sous-titre Intertextualités médiévales : Daniel Poirion et Paul Zumthor, en particulier, y signaient des articles qui ont joué un rôle décisif pour l’extension de la notion d’intertextualité1. Ainsi, encore, pour ce qui concerne plus spécifiquement Chrétien de Troyes, les deux volumes intitulés, précisément, The Legacy of Chrétien de Troyes, qui l’intronisaient formellement en légateur2.

Si ces contributions, avec d’autres, parues avant ou après The Legacy, ont permis de sortir nos études de l’ornière de la Quellenforschung pour restituer à ces romans médiévaux, en même temps qu’à nos études, une

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dimension proprement littéraire, elles ont aussi, en les plaçant toutes sous la bannière commune d’intertextualité, masqué la différence des approches. On pourrait opposer ainsi au célèbre troisième théorème de Daniel Poirion : « Ce sont déjà des œuvres littéraires, et non des modèles abstraits, des archétypes, qui servent de matrice à l’engendrement de l’espace textuel », ce qu’écrit Paul Zumthor, qui évoque, pour sa part, des « pièces discursives détachées, aptes à entrer dans des contextes divers ». Un texte procèderait d’un « donné traditionnel » existant « comme virtualité à la fois poétique et discursive, dans la mémoire du poète et du groupe auquel il appartient3 ». Là où le premier voit plutôt une relation entre des textes, le second voit donc davantage une relation entre un texte et beaucoup d’autres choses, dont les œuvres littéraires ne sont que la réalisation concrète.

C’est précisément sous l’angle de la mise en balance des différentes options d’envisager l’intertextualité que les contributions ici réunies, pour certaines fortement élaborées par rapport à la version orale présentée lors d’un colloque international qui s’est tenu du 6 au 8 octobre 2011 à l’université de Cagliari, peuvent avoir une utilité certaine. Si elles interrogent toutes, elles aussi, les rapports entre Chrétien de Troyes et la tradition de son temps, certaines le font à travers la comparaison ponctuelle de vers et de motifs ayant essaimé des romans de Chrétien de Troyes vers d’autres œuvres, visant à établir les conditions suffisantes et nécessaires pour les rapprochements intertextuels. D’autres contributions, par contre, accordent une plus grande importance au contexte culturel, compris à la fois comme héritage littéraire et grand réservoir rassemblant des éléments folkloriques, mythiques ou historiques, qui se sont déposés au fil du temps et dont les stratifications variées apparaissent dans la diversité typologique des textes.

Émerge ainsi une gamme de possibilités selon lesquelles une « reprise » de Chrétien de Troyes peut se faire : d’un côté de l’éventail se trouvent des réécritures au sens strict, proches des canons du maître champenois, mais néanmoins souvent réorientées pour emprunter une voie propre afin de parvenir à une signification littéraire, esthétique et éthique déterminée. De l’autre côté de l’éventail figurent les réécritures de la matière chrestinienne et arthurienne pour lesquelles l’outil et le concept

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d’intertextualité doivent s’employer au plus près de son étymologie, considérant le texte littéraire comme le lieu où convergent et se synthétisent diverses instances communicatives, discursives, et, au sens plus large, textuelles qui se structurent là dans la dynamique libre et créatrice de la réécriture4.

1 Daniel Poirion, « Écriture et ré-écriture au Moyen Âge », Littérature 41 (1981), p. 109-118 et Paul Zumthor, « Intertextualité et mouvance », ibid., p. 8-16.

2 The Legacy of Chrétien de Troyes, 2 vol., éd. Norris J. Lacy, Douglas Kelly et Keith Busby, Amsterdam, Rodopi, 1987-1988 (Faux Titre 31 & 37).

3 Paul Zumthor, « Intertextualité et mouvance », art. cit., p. 10.

4 Toute notre reconnaissance va à Keith Busby et Norris Lacy, qui ont accepté de revenir, à presque vingt-cinq ans de distance, sur la conception et la réalisation de The Legacy of Chrétien de Troyes, pour préciser les paris critiques et méthodologiques d’alors et évoquer ce qui a changé depuis… ou pas. Douglas Kelly, empêché au moment de la rencontre à Cagliari, s’associe pleinement aux vues de ses deux amis. C’est donc bien la version « autorisée » de la genèse de l’entreprise qui est ici relatée.

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