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Comptes rendus

  • Type de publication: Article de revue
  • Revue: Cahiers de lexicologie
    2002 – 2, n° 81
    . varia
  • Auteurs: Muller (Charles), Azorín Fernández (Dolores), Pruvost (Jean), Adamczewski (Henri)
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  • Pages: 213 à 225
  • ISBN: 978-2-8124-0481-8
  • ISSN: 2262-0346
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4333-6.p.0217
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Revue: Cahiers de lexicologie, n° 81
  • Date de parution: 27/08/2012
  • Année d’édition: 2002
  • Langue: Français

  • Article de revue: Précédent 11/11
Accès libre
Support: Numérique
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COMPTES RENDUS



Dictionnaire de l'Académie française, 9e édition, tome 2, Éoc—Map. Paris, Libr.
Arthème Fayard, Imprimerie Nationale, 2000, VI + 595 p.

Le tome 1, en 1992, avait peu mobilisé les médias, bien qu'il fût surprenant à
plus d'un titre, par sa parution imprévue aussi bien que par un contenu rénové et enrichi.
La sortie, en novembre 2000, du tome 2, a été mieux célébrée, et l'information à son
sujet a été moins avare. Nous savons donc, de sources sûres, qu'il atteint, avec l'article
mappemonde, les trois cinquièmes du vocabulaire, en ajoutant quelque 11 500 entrées
aux 17 000 du volume précédent ; ce qui —faites le calcul —nous porterait à prévoir un
total d'environ 47 500 unités  ; mais ce nombre sera certainement dépassé (l'édition
précédente comptait environ 35 000 entrées). Nous apprenons aussi que le restant fera
l'objet de deux volumes (à l'origine, l'ouvrage devait n'en compter que trois), prévus
pour 2005 et 2010. Tirage  : 4 000 exemplaires, ce qui est modeste ; il est vrai qu'il sera
suivi, comme le précédent, d'une édition populaire moins somptueuse.

Pas de surprise quant au contenu. Le tome 2 poursuit, et même amplifie les
nouveautés annoncées et appliquées en 1992, et dont certaines étaient presque
révolutionnaires'. L'admission de mots nouveaux (4 000, ajoutés aux 5 500 du volume
précédent) a même crû  :les 10 000 prévus au départ seront donc, au terme, largement
dépassésZ. Ces apports, souvent, reflètent l'actualité  : euro, examen (mise en), fax, garde
(à vue), illettrisme, incivilité, incivisme, job, laxisme, magouille, etc., sont récents ;mais
Intifada, maltraitante manquent ;faxer, rival heureux de télécopier, a échoué, et ni sous
domicile ni sous fixe ne figure le syntagme des "s.d.f.". La nomenclature puise beaucoup
dans les techniques  : médecine, sciences naturelles surtout, parfois l'histoire et ses
sciences auxiliaires ; cela va jusqu'à des termes dont la présence dans l'usage est
douteuse. L'intention de ne retenir des termes techniques que « pour peu que leur usage
soit attesté [...] et qu'ils traduisent des notions accessibles à l'homme cultivé » (Préface),
subit quelques éclipses, même dans les définitions  : «  Intron  : séquence nucléotidique
non codante d'un gène. Les introns sont éliminés lors de l'épissage.  » — Le tome
précédent m'a refusé l'adjectif codant, le second m'a instruit sur l'épissage, mais
j'attendrai le suivant pour nucléotidique.

On note quelques coups d'oeil au-delà des horizons de l'Hexagone (nom propre
signalé, mais « déconseillé  »)  : étriver, frasil (Canada), gourbi, ksar (Afrique du Nord),

1 Voir Le Français moderne, 1993/1.

2 Les fascicules du tome 3 déjà parus (Maîtriser—Marteau piqueur ; Martel—Méritoire)
confirment ce pronostic.

Cah. Lexicol. 81, 2002-2, p. 213-225

218 essencerie (Sénégal) ;gouvernorat manque, bien que le sens local de gouverneur soit
cité, mais gouvernance, sous le soleil d'Afrique, retrouve une nouvelle jeunesse  ;
légumier, loque (Belgique), grimpion, huitante (Suisse) ; on attend les nonante et
septante, que la Lorraine commence à oublier, mais bien conservés chez nos voisins.

La collecte des ethniques continue  :japonais, javanais, lituanien — on écrit aussi
lithuanien —lombard ;quelques villes  :lillois, londonien..., etc. Les adjectifs dérivés de
noms d'écrivains étaient rares  :voltairien n'avait paru, isolé, que dans la 7`, rabelaisien
dans la 8`; l'édition nouvelle ajoute balzacien, baudelairien, cornélien, hugolien...  ; on
guettera, dans la suite de l'alphabet, la présence de RACINE, VERLAINE, VIRGILE,
SHAKESPEARE (gcpthéen n'a pas été retenu). Et les non-écrivains  ?cartésien est attribué
au philosophe ; gaullien s'imposait (HUGO aurait apprécié cette rime  !), à côté de
gaulliste ; gaussien manque, bien que Gauss soit cité dans l'article courbe  ; un exemple
aurait pu révéler aux lecteurs du Dictionnaire que le nombre de mots composant un
alexandrin est une variable approximativement gaussienne.

L'époque est féconde en néologie, mais l'espacement des volumes dans le temps
va créer des disparates entre leurs contenus ;l'informatique n'est qu'un exemple parmi
tous ceux où le renouvellement du lexique s'accélère. Lors du tome 1, on parlait encore,
timidement, des "autoroutes de l'information", vite oubliées (absentes de l'article
autoroute) ; mais depuis, en si peu d'années, cliquer est devenu banal, hypertexte
courant ;surfer attend, et prospère ; courriel, mél et e-mail fourmillent, se disputant le
terrain quand on inscrit ses "coordonnées" (emploi déconseillé, dit l'Académie). L'usage
français hésite à faire son choix, même pour nommer le réseau mondial  : est-ce
"Internet", ou "l'internet"  ? L'Académie a décidé, en l'acceptant dans sa nomenclature
comme nom commun, avec article et initiale en bas de casse  : "l'internet"  ; et elle vous
en fournit même une occurrence... dans la préface.

S'il est aisé de dénombrer les nouveaux-venus, signalés par l'astérisque, on
remarque moins les vieux mots qui ont pris un emploi nouveau, et souvent imprévisible.
L'informatique, inondée de termes anglo-américains, choisit souvent de les traduire en
puisant dans le fonds national ;d'où des portails, des profils, des sites, une souris, une
toile, et ce bon surfer... que vous guetterez dans les tomes à venir... si d'ici là les
internautes (omis) ne les ont pas abandonnés. Pour l'heure, chaîne, fichier, écran,
interface ont été dûment mis à jour ; mais forum, icône, lien ont échappé, ainsi que
l'indispensable se connecter.

Et les mots tronqués  ? L'édition de 1935 ne mentionnait encore des formes
comme cinéma ou métro que dans les articles cinématographe (devenu un archaïsme, ou
un étymon) et métropolitain, comme abréviations familières. On ne peut plus aujourd'hui
leur refuser une entrée ;magnéto l'obtient comme n. fém.  ;radio apparaît déjà dans des
définitions (galène). La question se posera bientôt pour le (et la) micro ;mais pourquoi
omettre bio, qui comme adjectif ("une alimentation bio") a pris une existence non
négligeable  ?

Un isolé  : je ne sais quoi  : un énoncé devenu une "loc. inv."  ;bien que datée du
XVIII` siècle, elle a dû attendre la fin du millénaire pour prendre place entre jéjunum et
*jennérien ;mais l'admission de groupes plus ou moins soudés n'est pas allée jusqu'à
suivre d'autres dictionnaires qui inscrivent tranquillement je-m'en--fzchisme et je-m'en-
foutisme, ainsi que leurs noms d'agent en —iste  ; si bien que les verbes de base, fiche[rJ et
son aïeul foutre, et l'insolent jean foutre, qui ont enfin franchi les barrières de la pudeur,
sont privés de ces énergiques dérivés.

La 9` édition va être la seule à se parer de plusieurs prëfaces, échelonnées dans le
temps, avec deux préfaciers au moins (dont une préfacière). Celle de ce tome, signée par
le Secrétaire perpétuel, devenu honoraire mais toujours aussi présent, clôt avec dignité
une période de deux décennies au cours de laquelle le Dictionnaire a connu un

219
aggiornamento (inutile de faire intervenir l'italique  ; voir ce mot au tome I) sans
précédent ; on sait combien l'action de Maurice DRUON a été déterminante dans ces
décisions courageuses, et surtout combien sa ténacité en a assuré la pratique. Aussi
perçoit-on dans ces pages un écho d'exegi monumentum, mais rien d'un nunc dimittis...
(affligeons-nous, avec lui, et avec Mme de ROMILLY, de l'abandon de la culture
classique, momifiée dans les "pages roses" du P.L.L). C'est au contraire, au moment où
le Perpétuel vient de transmettre ses pouvoirs à Mme CARRÈRE D'ENCAUSSE,
l'expression d'une solide confiance envers le successeur (ne féminisons pas ici  !), et la
ferme assurance de la continuité dans l'oeuvre en cours.

Ce regard sur le passé3 fait surgir une notable prise de position ; il s'agit de
l'irritante question des féminisations, dans laquelle l'Académie s'inscrit en franche
opposition contre des usages qui, dans les médias et dans les administrations (sans parler
des autres pays francophones) gagnent sans cesse du terrain. Sur ce sujet, l'édition
actuelle nous fournit deux textes et une pratique. D'une part une "remarque normative"
insérée dans l'article Genre  ; elle se fonde sur la notion de "genre non mazqué", qui
confère au masculin un caractère de généralité, et conclut qu'il n'y a pas lieu de créer des
féminins « pour les noms de titres, de professions, de fonctions » ; argument qui se
donne pour linguistique, mais ne résiste ni au raisonnement, ni à l'observation de la
langue (et des langues proches, latin y compris) ; caz le caractère général, incluant des
personnes des deux sexes, que le masculin peut exprimer (les clients —les droits du
client) n'a jamais empêché la formation de féminins quand la réalité l'exige (réclamation
d'une cliente)  ; secrétaire a été noté comme masculin jusqu'en 1935, alors que des
femmes d'abord, des hommes ensuite ont accordé leur confiance à une secrétaire.

La préface, maintenant. Elle déplore « l'inutile mais azdent débat sur la
`féminisation', où les pouvoirs qui la prônent, sans en avoir d'ailleurs aucun en ce
domaine, ont, par ignorance volontaire, tout confondu, sexe et genre, métiers et fonctions
publiques  ». Ce qui introduit une distinction nouvelle, d'ordre non plus linguistique, mais
social  : la féminisation, acceptée pour les "métiers", est exclue pour les "fonctions
publiques".

L'Académie, constatant la présence de nombreuses femmes au barreau, accepta
(1932) qu'on les nommât avocates. Mais, en 2000, elle ne veut pas encore de députée, et
prescrit  : « une femme député  », en dépit de l'évidente origine du terme  ;aucune mention
de féminin non plus pour les juges, les magistrats, les conseillers généraux,
départementaux, etc. ; le privé peut avoir des conseillères (fiscales, artistiques...), mais
non l'État. Reste à savoir où passent les limites entre la profession (généralement
durable) et la fonction (souvent temporaire), et entre les fonctions publiques et celles qui
ne le sont pas.

Et, au passage, par un jeu subtilement allusif sur le mot "pouvoir", ce bref et
dense réquisitoire a décoché un trait vengeur, et bien ajusté. Qui a abandonné "Madame
le Ministre" et prôné très officiellement "Madame la Ministre"  ? Non pas quelques
plaisantins, quelques amuseurs de la télé ou de la presse... mais "le pouvoir" par
excellence, le gouvernement, et, personne ne l'ignore, le premier ministre en personne.
Or (lisons bien  !) il n'en avait pas "le pouvoir"  ! Abus de pouvoir, aggravé paz une
« ignorance volontaire  »  !L'accusation n'est pas légère  !

3 On note aussi, au passage, un discret écho de la querelle de 1994 sur « l'affreux dangerosité  »
« Nous avons persévéré dans nos méthodes... La méfiance vis-à-vis [...] des néologismes
disgracieux s'est accrue  ». Retenons que c'est sa disgraciosité qui a motivé la disgrâce de
dangerosité (mais elle a épazgné d'autres "affreux", comme intervieweur et son féminin, ou
l'étonnant estranguéla).

220 Et elle va loin  :les nominations et promotions de la légion d'honneur, dont celles
publiées par la grande chancellerie des ordres nationaux au J.O. du 1" janvier 20014,
féminisent désormais de façon constante et cohérente  : on y trouve des présidentes, des
administratrices, des conservatrices, des directrices (de ministère), des inspectrices
générales, proviseures (de lycée), principales (de collège), professeures, agences de
maîtrise, etc. ; on rencontre une sous préfete, une procureure, une consule, une rectrice
d'académie, une ambassadrice et une trésorière payeuse générale  ; les noms comme
ministre, juge, chef, médecin, écrivain, membre (de)..., devenus épicènes,
s'accompagnent souvent d'adjectifs au féminin  ; seul a résisté à cette mutation le Conseil
d'État, dont les membres féminins, pour l'instant, restent des conseillers.

Mais si le pouvoir, dans ce domaine, n'a aucun pouvoir, qui en dispose 7 Qui
peut dire la norme du langage, ou la modifier  ?Sur ce point, la doctrine de l'Académie,
si elle est souple, est claire et constante ; en présentant ce tome 2 aux lecteurs du Monde
(17-18 déc. 2000), un de ses membres, Bertrand POIROT-DELPECH, en rappelait le
principe  : « (...) nous ne faisons pas la loi, nous enregistrons l'usage, lequel a raison
même quand il a tort » ;mais toutes les préfaces précisent  : c'est du bon usage qu'il
s'agit  ;car il~y a un mauvais usage, fait de « mots mal formés (hybrides de racines latines
et grecques) , de jargons inutiles  », qui justifient « la chasse aux charabias et aux
anglicismes superflus...  ». Toutes les préfaces le répètent  : dans les flots charriés par
l"`usage", le choix s'impose, et c'est une tâche spécifique de l'Académie. Ces textes
récents sont explicites. L'équipe d'agrégés, qui comprend des linguistes, réunit la
documentation, propose les mots et leur description, fournit un projet ; celui-ci est
discuté et corrigé par la commission du dictionnaire (douze membres de la Compagnie) ;
sa rédaction est ensuite soumise à l'assemblée plénière de l'Académie («  quarante fous
de mots  », dixit B. POIROT-DELPECH), qui arrête le texte définitif.

Quant au "mauvais usage", plusieurs moyens sont en jeu  : le rejet d'abord, au
moins pour l'édition en cours  ; ce n'est pas une condamnation, mais un ajournement  ;
une ou deux générations plus tard, on verra si le suspect est déjà oublié, s'il doit rester
dans les limbes, ou si, ayant fait ses preuves, il peut être admis ; mais dans ce cas sa
description, comme celles de mots déjà intégrés, peut comporter (en caractères gras) une
réserve, une mise en garde contre des emplois déconseillés ou même proscrits  : voir
évacuer, (pas) évident, grandiose, incontournable, initier, interpeller, investir, libéral,
lisibilité, loin (s'en jaut), malentendant et malvoyant (et le charitable euphémisme  ?),
malgré (que), mappemonde.. :, etc. Ces remarques, moins discrètes que les mentions
traditionnelles (fam., vulg., triv., ...), sont aussi plus explicites, plus nuancées, Et c'est
sans doute là qu'on mesure le mieux l'intervention "normative" du Dictionnaire de
l'Académie.

Le trait dominant est la méfiance à l'égard de l'accidentel, du provisoire, du
circonstanciel, et même des agacements devant l'allusion complice, l'engouement facile,
l'effet de mode  : on a négligé de noter que, dans les médias, la vocation d'une hypothèse
est d'être ou de ne pas être "privilégiée"  ; et une certaine circonspection devant des
immigrés suspects (lobbying) ou des autochtones douteux (instrumentaliser). Une
recherche, au contraire, de ce qui dure, de ce qui a déjà duré, ou qui a des chances de
durer. Et cela même dans la description des mots retenus  : on pourrait multiplier les

4 Le hasard a ses ironies  :c'est la promotion en tête de laquelle s'inscrit le nom de M. Maurice
DRUON, « ancien ministre, écrivain, chancelier perpétuel honoraire de l'Académie française  »,
qui est élevée à la dignité de grand-croix (la plus haute distinction de l'ordre).

5 Vice rituellement évoqué, mais de moins en moins combattu, à l'époque de l'automobile
(totalement intégrée), de la télévision (incontournable... 7), et d'une francophonie (acceptée)
multimédia (à surveiller).

221
articles comme cohabitation, intégrisme, dans lesquels la définition aussi bien que les
exemples ont résisté aux tentations d'une actualité impérieuse, mais éphémère, et
resteront valables en d'autres temps, d'autres lieux. Que les décisions des sages du quai
Conti soient souvent subjectives ("d'humeur", aurait-on dit jadis), et parfois contestables,
on s'en doute. Mais pourquoi n'y aurait-il pas, simultanément, deux regards différents
sur notre langue  ?l'un, fait d'observation du quotidien, d'écoute et de collecte plus que
de choix, souvent renouvelé, capable de revenir sur une erreur ou un choix prématuré ;
l'autre, plus indépendant de la mode et de l'actuel, plus attentif aux belles lettres qu'aux
échos de la rue, où règne l'idéal d'une langue soignée, le souci de la qualité et de la
mesure... À chacun sa tâche, ses outils et son art. La matière mérite les soins de chacun.

Nous attendrons avec intérêt les prochains cahiers  :marre (en avoir), média et
ses dérivés, méga- y sont déjà disponibles ;nous ne tarderons pas à accueillir multi- et
ses multiples produits, micro et sa polysémie, ministre et son genre, mondial et sa suite...
J'espère que celui ou celle qui présentera les tomes suivants corrigera mes erreurs et
comblera les lacunes du présent compte rendu.

Charles MULLER


Manuel ALVAR EZQUERRA, Tesoro lexico de las hablas andaluzas. Madrid,
Arco-Libros, 2000, 829 p. ISBN : 84-7635-422-3.

Le Tesoro léxico de las hablas andaluzas est un répertoire contrastif qui
rassemble et systématise l'information contenue dans près de cent cinquante ouvrages
consacrés au vocabulaire dialectal de l'Andalousie. Sa publication, sous la forme d'un
dictionnaire imprimé, est l'aboutissement d'un ambitieux projet conçu et dirigé par le
professeur Manuel ALVAR EZQUERRA qui, au milieu des années 80, commença avec
l'aide d'un petit groupe de collaborateurs à donner forme à cette grande banque de
données sur le lexique régional andalou. Ce projet représente plus de quinze années de
travail auquel ont participé divers chercheurs dont la contribution a été décisive pour
atteindre l'objectif final.

Le résultat a valu la peine d'un si long effort  : l'ceuvre aujourd'hui entre nos
mains, est un "trésor", comme son titre le rappelle. Un tesorob puisqu'il réunit, pour la
mettre au service de la communauté scientifique, une information d'une très grande
valeur sur le lexique andalou, information jusqu'alors dispersée et difficilement
accessible. Un trésor aussi, parce qu'il sauve de l'oubli de nombreux termes différentiels
du patrimoine andalou tombés en désuétude, car les éléments de l'univers qu'ils
désignent ont disparu ou sont sur le point de le faire. II s'agit par conséquent d'un

6 Même si le terme tesoro [trésor] est utilisé en lexicographie pour nommer différents
types de répertoires, sa signification précise est ici celle de "dictionnaire des
dictionnaires" ou plus précisément de "dictionnaire qui réunit et systématise le contenu
d'autres répertoires lexicaux". C'est ainsi que Samuel GILI GAYA l'utilisa pour son
Tesoro lexicogrbfico (1960) resté inachevé et qui est réapparu plus récemment avec le
Tesoro lexicogrbfico del espan"ol de Canarias (1993), une oeuvre aux caractéristiques
semblables à celle qui fait l'objet de cette notice. Dans ce sens, le terme tesoro prend une
dimension métalexicographique qu'il ne possédait pas auparavant et dans laquelle reste
très présent le signifié métaphorique que possède ce mot dans la langue commune —
« conjunto o suma de cosas de mucho precio o muy dignas de estimacién » (DRAE,
1992, s.v. tesoro, 4. fig.).

222 inventaire dont la fonction première n'est pas de résoudre les doutes des sujets parlants —
bien qu'il puisse également être consulté à cet effet —mais de servir de base à de futures
investigations centrées sur le lexique andalou. Dans ce sens, le Tesoro vient combler une
regrettable lacune —souvent dénoncée par les spécialistes — de la lexicographie régionale
de l'espagnol. En effet, alors que d'autres dialectes de notre langue disposaient de
répertoires réunissant l'ensemble de leur vocabulaire autochtone, l'andalou, qui pourtant,
a été le premier à disposer d'un atlas linguistique — l'ALFA (Atlas Lingüistico y
Etnogrâfico de Andalucia) —était inéxplicablement privé d'un inventaire exhaustif de ses
mots et de ses expressions à la hauteur des exigences de la lexicographie moderne.

La raison de cet inconcevable retard tient peut-être à la difficulté intrinsèque que
présente la description des parlers andalous. Leur complexité dialectale — en particulier,
la composante lexicale —est bien connue. Un territoire très étendu, des paysages et des
climats extrêmement variés, la diversité des métiers et des modes de vie de ses habitants
ont contribué autant à l'enrichissement qu'à la diversification du lexique. Sans compter
les différences dérivant de la configuration historique de la région elle-même  : le fait que
la reconquête du territoire et par conséquent, sa castillanisation, se produise en plusieurs
étapes et soit effectuée par des populations originaires de différentes régions de la
péninsule ibérique explique la pénétration de mots du ponant et de l'orient péninsulaire —
du léonais, du portugais, du catalan, de l'aragonais, etc. —constitue un autre facteur
permanent de diversification.

Pour élaborer le Tesoro, 146 couvres différentes, lexicographiques pour la plupart,
ont été dépouillées. Le corpus se compose principalement — comme on pouvait s'y
attendre — de travaux publiés dans le dernier quart du XX` siècle, même si la période
couverte s'étend de la deuxième moitié du XIX` à la fin du xx`'. L'ensemble examiné
comporte des ouvrages d'importance inégale  ; à côté de répertoires dont la valeur
documentaire est minime ou la rigueur méthodologique insuffisante, figurent des
contributions fondamentales tels l'ALFA, l'Atlas de los Marineros Peninsulares ou le
méritoire Vocabulario andaluz de Alcalâ VENCESLADA, des couvres qui ont marqué un
tournant dans l'histoire de la dialectologie et de la lexicographie andalouses.

Du fait de son caractère différentiel, le Tesoro ne reprend pas la totalité de
l'information contenue dans les sources. Tous les mots appartenant à la langue générale
ont été éliminés, même si leur usage est bien attesté en Andalousie. De nombreux
vulgarismes relevant de la variation diastratique ont également été écartés alors qu'ils
avaient été souvent retenus comme propres à la localité ou à la zone dans les répertoires
de termes dialectaux.

Pour séparer le lexique différentiel du lexique général, on a comparé le contenu
des sources avec le Diccionario de la Real Academia Espars"ola, 21` éd. (1992), le
principe étant que tous les mots ou les acceptions figurant dans le DRAE sans exception
sont des termes généraux de l'espagnol, et ne sont donc pas consignés dans le Tesoro,
même s'ils figurent dans les sources. Cette méthode, qui dans un premier temps peut
sembler peu satisfaisante étant donné les caractéristiques de notre dictionnaire officiel,
s'avère en fin de compte la seule possible vu le manque d'informations précises sur les
limites géolectales du lexique espagnol, langue qui s'étend sur deux continents et que
parle un nombre important de personnes. Toutefois, en cas de preuves suffisantes de

7 D'après notre calcul, 53 des 146 oeuvres du corpus ont été publiées dans les années 90 et
41 dans les années 80, soit 64 % du total du corpus pour les deux décennies. Les
ouvrages restants se répartissent comme suit  : 9 remontent aux années 70, 13 aux années
60, 13 aux années 50, 10 aux années 40 et 1 aux années 20. La liste des sources est
complétée par 3 couvres publiées au XIX` siècle et 3 qui ne sont pas datées.

223 l'usage exclusif d'un mot dans la région, dans une localité ou dans une zone de
l'Andalousie, celui-ci est alors incorporé au Tesoro même s'il figure dans le DRAE~
comme général.

Quant à la représentation graphique des matériaux lexicaux, il est bien connu que
les répertoires de termes dialectaux hésitent entre le respect de la norme orthographique
de la variété savante et le désir de relever le plus de différences possibles —phonétiques,
en ce qui nous concerne —par rapport au standard9. Dans le Tesoro, comme la décision
intervenait directement sur le processus de lemmatisation, sur l'organisation de la macro
et de la microstructure, mais surtout pour faciliter la consultation de l'ouvrage, on a opté
pour la normalisation de l'orthographe. Suite à ce choix, il a fallu souvent modifier les
formes qui apparaissaient dans certaines sources. C'est le cas par exemple d'acerrear
"iniciar et rebuzno asnal" et d'aserrear "rebuznar" qui constituent des entrées différentes
dans la source — ici, le Vocabulario andaluz d'Alcalà VENCESLADA — et qui sont
regroupées dans le Tesoro sous la première de ces formes. Le grand nombre de
phénomènes phonétiques que présentent les parlers andalous se répercute
continuellement dans la modification de la structure des signifiants lexicaux. Il est donc
logique que, dans un ouvrage lexicographique, l'on essaie de restituer une graphie
normalisée là où les sources présentent un grand nombre de variantes. Et comme le
signale l'auteur du Tesoro

« Nous n'avons pas procédé de la sorte dans l'intention de soumettre à des règles,
de normaliser nos parlers [...J, mais afin de proposer à l'usager un système de
consultation facile à comprendre et à utiliser (ainsi salaci6n, `relampago' et
`rayo' ou esalaciôn consignés dans l'ALFA, sont inclus sous exhalacidn, avec des
renvois depuis ces autres formes)  » (Prologue, p. 12)

Pour ce qui est de la microstructure, le Tesoro, en tant que "dictionnaire des
dictionnaires", s'efforce de refléter le plus fidèlement possible le contenu de ses sources,
avec parfois des modifications ou des ajouts. Pour présenter le contenu des sources de
façon claire et précise, «  le matériel collecté —affirme l'auteur — a été élaboré plus ou
moins profondément  » (Prologue, p. 15).

Dans certains cas, par exemple, pour l'homogénéité de l'ensemble, les définitions
qui ne s'adaptaient pas à la typologie formelle de la définition lexicographique ont été
rédigées à nouveau. Dans d'autres, des énoncés définitoires provenant de sources
différentes et paraphrasant un même contenu ont été fondus en une seule définition.
Quant à l'information supplémentaire, l'introduction entre crochets des éléments de
l'entourage syntactique et sémantique du terme défini permet d'en préciser le signifié et
les conditions d'emploi. D'autre part, la catégorie grammaticale du défini est, elle aussi,
notée entre parenthèses lorsqu'elle n'apparaît pas dans les sources. Ces dernières sont
référencées sous une forme abrégée, avec un renvoi à la liste qui suit le prologue du

8 Il s'avère que les "andalousismes" enregistrés dans le DRAE ont également été consignés
dans le Tesoro, car le dictionnaire de l'Académie, dont le contenu dialectal est riche,
figure parmi ses sources. Le DRAE étant à la fois source et élément de comparaison, ses
nombreuses lacunes en matière de traitement des "andalousismes" sont clairement mises
en relief.

9 Voir à ce propos Ignacio AII[1MADA  : «  Ortografia y lexicografia regional  », Estudios
de lexicografia regional del espan"ol. Jaén, Universidad Nacional de Educacibn a
Distancia, 2000, p. 33-42.

10 La plupart des sources étant des répertoires lexicographiques, l'ouvrage est cité en
abrégé. Lorsque la source est l'Atlas lingüistico y etnogrâfico de Andalucla,
l'abbréviation —ALFA — est suivie du tome — en chiffres romains —, de la carte — en

224 Trésor. Parmi les informations importantes ajoutées par l'auteur figure la mention du
nom scientifique des éléments de la flore et de la faune lorsqu'il était possible
d'identifier les différentes espèces à partir des descriptions contenues dans les sources.
Enfin, l'auteur fournit d'autres renseignements complémentaires comme le témoignage
de l'Académie lorsque les données apportées par les sources divergent de celles du
DRAE. Il peut s'agir de différences ayant trait à la localisation, à l'étendue de la
définition, etc. Le Tesoro constitue donc « un élément complémentaire du DRAE,
puisqu'il vient à préciser, par exemple, les localisations qui y sont enregistrées »
(Prologue, p. 16). Il en est ainsi du mot socapar "tapar, encubrir"  ;relevé dans la ville de
Mâlaga et que le DRAE situe au Mexique, en Équateur et en Bolivie avec un signifié
semblable  : "encubrir faltas ajenas".

Les informations présentées dans les articles du Tesoro sont organisées comme
suit

1. Entrada [entrée]

2. Categorla gramatical (categorla restitulda)

[Catégorie grammaticale (catégorie restituée)]

3. Contorno [Entourage]

4. Definiciôn [Définition]

5. Nombre cientlfico de la jlora y de la fauna [Nom

scientifique de la flore et la faune]

6. [Fuentes) [Sources]

7. Localizaci6n : localidad y (provincia) [Localisation :

localité et (province)]

8. Contraste con e ! DRAE

[Comparaison avec le DRAE]

9. Acepciones 2, 3, 4, n

[Acceptions 2,3,4, n]

Les exemples suivants illustrent les différents types d'information cités ainsi que
leur présentation dans le Tesoro


Abanto-ta adj. <pers.> Orgulloso.[VAV ;
VPM : Mâlaga].

2 <pers.> Tonto, malo. [SDS : Sierra de
Segura (J); DRAE : dicese del hombre
aturdido y torpe].

Abarcora (f.) Albacora, atûn Manco
(Thunnus alalunga, Germo alalunga).
[LMP, 593 : Estepona (Ma.)].

1. Entrée, 2. Catégorie, 3. Entourage,

4. Définition, 6. Sources, 7. Localisation :

localité.


2. Acception, 3. Entourage, 4. Définition,

6. Sources, 7. Localisation : localité et
province, 8. Comparaison avec le DRAE.

1. Entrée, 2. Catégorie restituée, 4. Définition,

5. Nom scientifique, 6. Sources, 7. Localisa-
tion : localité et province.

L'édition de ce Tesoro, présenté en trois colonnes avec une typographie
excellente, est très soignée, et de la qualité qui caractérise les autres publications de cette
maison d'édition, comme par exemple le Tesoro lexicogrcifico del espanol de Canarias

(1992).

Si, comme le disent les spécialistes, l'un des principaux enjeux de la
lexicographie espagnole en cette première décennie du XXI` siècle est de s'atteler à la

chiffres arabes — et de l'emplacement sur la carte en fonction du système alphanumérique
utilisé dans l'Atlas. Par exemple  : s.v. abanad6n (m) Soplillo. [ALEA, III, 726 : H602]

225 description du lexique des diverses variétés géographiques de notre langue commune, le
Tesoro de las hablas andaluzas, en résumant de façon systématique toute l'information
disponible sur le lexique andalou, représente un premier stade indispensable. À partir de
là, il sera possible d'entreprendre, avec l'appui documentaire nécessaire, l'élaboration
d'un dictionnaire complet —intégral et/ou différentiel — de l'une des variétés diatopiques
de l'espagnol péninsulaire considérée comme la plus innovatrice.


Dolores AZORiN FERNANDEZ

Université d'Alicante




Frédéric GOBERT, Glossaire bibliographique des sciences du langage. Paris,
Panormitis, 2001.

Le Glossaire bibliographique des sciences du langage (704 p.,
http://panormitis.free.fr/sdl.htm), établi par Frédéric GOBERT (Université Paris X-
Nanterre) et préfacé par Michel ARRIVÉ, est un usuel tout à fait inédit, destiné aux
personnes désireuses d'approfondir leurs connaissances en sciences du langage.

Cet ouvrage rassemble, avec plus de 4 700 termes de sciences du langage, des
milliers de définitions extraites de tous les numéros des revues Langages et Langue
française (revues éditées respectivement par Lazousse depuis 1966 et 1969), Histoire
Épistémologie Langage et LINX (qui existent toutes deux depuis 1979), ainsi qu'environ
2000 définitions publiées dans le Bulletin analytique de linguistique française (BALF) de
1969 à 1999. Ces définitions ont pour auteurs plusieurs centaines de linguistes  : le
Glossaire bibliographique est à ma connaissance le seul ouvrage de sciences du langage
à proposer un aussi riche éventail de définitions et de réflexions de linguistes.

Dans ce Glossaire sont indexés tous les articles des revues et même, assez
souvent, des segments d'articles. Sous chaque entrée, on trouve ainsi les titres des
articles et des définitions. N'est indexé que le contenu des articles  : un auteur ne sera
donc indexé que s'il est l'objet de l'article ou d'une partie de l'article et non s'il en est
l'auteur. Une indexation paz auteur aurait été souhaitable. On imagine que Frédéric
GOBERT y a pensé  : il a dû se rendre compte, comme chacun, que cela porterait son
ouvrage à bien plus de mille pages. Cette indexation-là reste donc à faire.

Un bel outil propédeutique et, déjà, le témoin objectif d'un demi-siècle (1966-2000)

Le point de départ choisi pour ce travail est 1966. Pourquoi cette date  ?
G. BERGOUNIOUX, É. DELAIS et F. NEMO~~ remazquent que « l'officialisation de la
linguistique dans l'enseignement supérieur s'est faite en 1966, comme effet d'une
réforme remodelant cursus et filières.  » De son côté, M. ARRIVÉ souligne qu'en 1966
pazaissent en un volume les Problèmes de linguistique générale de BENVENISTE. 1966,
c'est aussi, ajoute-t-i112 «  la date de la publication des Écrits de Lacan, de la Sémantique
structurale de Greimas et de l'ouvrage de M. Foucault Les Mots et les choses. C'est le
très bref instant du triomphe du "structuralisme".  » 1966 reste aussi, prioritairement pour
le Glossaire, la date de naissance de la revue Langages, l'un des premiers grands

11 G. BERGOUNIOUX, É. DELAIS et F. NEMO, «  La linguistique est-elle soluble dans
SANREMO  ?  », BUSCILA, n° 52, 2/2, 2000, p. 9.

12 LINX, n° spécial n° 9, « Préface  », 1997, p. 20.

226
périodiques français consacrés aux nouvelles réflexions linguistiques de son époque et
aussi le plus lu, avec, à sa suite, la revue Langue Française, conçue pour les enseignants
de linguistique et de français. 1966 représente donc une date importante, une date
charnière, dans l'histoire française de la pensée, de l'enseignement et des sciences
humaines contemporaines.

Le Glossaire de Frédéric GOBERT, qui correspond de fait à une partie de sa thèse
de Doctorat, est mis au service de la communauté scientifique des linguistes tout entière
l'analyse à laquelle il a procédé est en effet exhaustive et s'assimile à un outil
propédeutique pour toute recherche portant sur le langage. On ajoutera que, dans la
mesure où le corpus est parfaitement identifié et cerné (1966-2000), il y a là un précieux
témoignage pour toute un époque. Sous ce dernier aspect, le Glossaire de Frédéric
GOBERT s'inscrit déjà dans les documents historiques qu'on ne peut ignorer.

« Cet ouvrage a notamment pour objectif d'offrir aux linguistes, aux étudiants et
à tous ceux qui s'intéressent au langage un accès facilité aux revues concernées. Il a pour
ambition de permettre ainsi une fréquentation accrue des revues dépouillées — et
principalement des anciens numéros.  » déclare Frédéric GOBERT dans sa présentation
liminaire. Il ne s'agit donc pas d'un ouvrage où l'auteur ferait état de ses propres
conceptions qui, quelque intéressantes qu'elles puissent être, ne peuvent concerner
qu'une partie de la communauté scientifique  ; bien au contraire, Frédéric GOBERT
s'efface devant toutes les données pour mieux les mettre en valeur et les rendre à la fois
utilisables et susceptibles d'être confrontées.

Compte tenu du caractère extrêmement utile de l'ouvrage, une suggestion peut
être faite concernant l'intérêt qu'il y aurait à ajouter, dans une prochaine édition, une
grille conceptuelle de quelques pages en début d'ouvrage, permettant d'emblée le
repérage des différents articles par thèmes, à la manière d'un Begr~ssystem de la
linguistique, avant même leur consultation à leur ordre alphabétique dans le corps de
l'ouvrage. C'est le propre des très bons outils d'être sans cesse complétés par de
nouveaux moyens de les exploiter le plus efficacement possible. Il va de soi que, tel qu'il
est, le glossaire représente déjà un outil exceptionnel.

Un ouvrage original et annonciateur d'autres projets

Un constat s'impose  : le Glossaire bibliographique des sciences du langage est à
la fois très enrichissant et très frustrant.

Enrichissant car, outre le fait qu'il propose des milliers de définitions, auparavant
difficilement exploitables, et qu'il permet un accès aisé à quatre des périodiques les plus
consultés des sciences du langage, le Glossaire bibliographique a le mérite d'offrir la
possibilité de problématiser la réalité hétérogène de la terminologie linguistique, grâce à
la confrontation des définitions en synchronie et en diachronie.

Frustrant et précurseur, parce que, s'il est volumineux, cet ouvrage ne s'en
présente pas moins comme l'embryon d'un projet, le TréLiF (Trésor de la Linguistique
Française), qui serait idéalement constitué à partir des dépouillements de toutes les
revues de sciences du langages. On perçoit combien on en est encore loin puisque seules
quatre revues ont été dépouillées et indexées. Mais ce qui a été réalisé est déjà très
important  : sont en effet ici déjà publiées plus de 700 pages à l'issue de ce premier
travail. Y sont intégrées également, rappelons-le, les précieuses définitions du BALF
(Bulletin Analytique de Linguistique Française) relevées par l'INaLF (maintenant ILF et
ATILF), publiées à la fin de presque tous les numéros du bulletin, dans le « lexique des
termes de linguistique rencontrés au cours de l'élaboration du présent fascicule  », en lien
sur le site des Éditions Panormitis (http://panonnitis.free.fr).

227 Si le Glossaire bibliographique des sciences du langage reste un embryon (mais
il lui faudrait environ vingt volumes de mille pages pour ne l'être plus), il constitue
surtout un ouvrage unique en son genre. Ce n'est pas, malgré tout leur mérite, une
nouvelle Grammaire d'aujourd'hui (Flammarion) ou un autre Dictionnaire de
linguistique et des sciences du langage (Larousse) ; le Glossaire bibliographique vient
en effet prendre une place inoccupée il y a quelques mois encore dans le champ des
sciences du langage.

I1 convient de souligner qu'il ne s'agit pas, avec ce Glossaire, de quelque somme
de définitions théoriquement orientée et offerte par un seul linguiste  : le Glossaire réunit
effectivement des définitions de linguistes représentant tous les domaines présents dans
les revues, dépouillées sans distinction ni parti pris. Cela aussi est original et fondateur.
Michel ARRIVÉ ne s'y trompe pas lorsqu'il souligne, dans sa préface, que l'originalité du
Glossaire « est, je pèse mes mots, absolue  » —notamment en cela que « les indications
données pour chacune des entrées [...] situent la notion dans son statut synchronique —
selon les divers auteurs qui l'utilisent simultanément — et, chaque fois que c'est
nécessaire, dans son évolution diachronique — selon les mutations qu'il lui arrive de
subir.  »

Le choix des trois définitions ci-dessous, que l'on peut observer sous l'entrée
Anaphore, permet de comprendre ce que peut apporter une telle confrontation  :ces trois
définitions très différentes rendent compte en effet de la polysémie de la terminologie et
montrent clairement l'intérêt d'une problématisation de toute approche terminologique.

BALF 1980.3 « Tout phénomène de deuxième apparition qui, par mémorisation, est lié à
une première apparition dans le contexte.  » (Blanche-Benveniste C., Chervel An., Cah. lex.
« Recherches sur le syntagme substantif  », IX, 2, 1966, p. 3-29).

BALF 1987.4 « Ceux qui usent du terme anaphore s'accordent sur plusieurs points
l'anaphore est un rapport entre des expressions linguistiques et il s'agit d'un rapport
dissymétrique entre un terme, dit en français anaphorique, et un antécédent ou "source".
Cela vaut aussi bien pour l'anaphore liée que pour l'anaphore libre. » (Corblin F.,
R. québéc. Ling. 1985, t. 15, n°1, p. 177-178).

BALF 1987.4 « Globalement, on a ... anaphore lorsqu'une structure manifeste in situ une
incomplétude déterminée pour une position ;cela ne peut se concevoir naturellement que
par comparaison avec la structure complète, car c'est seulement ainsi qu'on peut spécifier
une incomplétude déterminée.  » (Corblin F., R. québéc. Ling. 1985, t. 15, n°1, p. 191).


Lexicographie, dictionnairique et Cahiers de lexicologie...

Publié en mars 2001 avec le concours de l'Université Paris X-Nanterre, du CeReS
(CNRS) et de l'Institut universitaire de France, cet ouvrage unique en son genre est, à nos
yeux, une oeuvre qui marque une nouvelle étape dans l'histoire des dictionnaires des
sciences du langage. Le Glossaire bibliographique des sciences du langage représente
pour Michel ARRIVÉ «  le meilleur et le plus complet, pour l'instant, des dictionnaires
dans le champ de sa spécialité »  :l'outil est en effet, d'une part, très original en comblant
utilement pour les chercheurs un vide, et d'autre part, annonciateur d'autres projets.

Imaginons tout d'abord, sans peine, qu'un chercheur non lexicologue s'intéresse,
par exemple, à la lexicographie et qu'il ait besoin d'éclairages sur ce thème pour ses
travaux, il lui suffira ici de consulter l'entrée "lexicographie" pour prendre
immédiatement connaissance de la distinction fondatrice établie entre la "lexicographie"
et la "dictionnairique". Celle-ci y est en effet précisément établie, à travers des extraits
du lexique du BALF, comme tous les lexicologues le souhaitent, dans le droit fil des
travaux de Bernard QUEMADA. Ainsi, l'outil forgé par Frédéric GOBERT fait-il à la fois
office de témoin d'une période et de propédeutique à toutes les recherches.

228 Avançons, ensuite, qu'un tel glossaire, fondé sur la linguistique en général, ne
saurait être sans d'heureuses suites pour les différents domaines spécialisés. Si les quatre
revues généralistes méritaient certes un glossaire représentatif de l'ensemble de la
linguistique, Frédéric GOBERT nous a confié, lors de la soutenance de sa thèse, que dans
le domaine des revues de linguistique spécialisées, la revue qui devait désormais faire
prioritairement l'objet d'un glossaire était sans aucun doute les Cahiers de lexicologie,
de paz sa très grande richesse et de paz l'importance du témoignage historique qu'elle
représente pour la seconde moitié du XX` siècle. On ne s'étonnera pas qu'un tel projet
soit très sérieusement à l'étude...


Jean PRUVOST

Université de Cergy-Pontoise




Rosamund MOON, Fixed expressions and Idioms in English. A Corpus-Based
Approach [Expressions toutes faites et Idiomes en Anglais. Étude à partir

d'un CorpusJ. Oxford, 1998 (Oxford University Press), Clarendon Press, 338 p.

Rosamund MOON est chercheur à l'Université de Birmingham. Elle est l'auteur
de nombreux articles dans le domaine de la phraséologie et de la lexicographie. Elle a en
outre dirigé chez Collins deux dictionnaires COBUILD, l'un consacré aux "Phrasal
Verbs" (verbes à particule ou à préposition spécifique), l'autre aux Idiomes.

L'ouvrage de Rosamund MOON est basé sur la thèse qu'elle a soutenue à
l'université de Birmingham en 1994. Les toutes premières lignes de son Introduction
nous éclairent sur la nature et la visée du livre  : il s'agit de décrire les caractéristiques, le
comportement et l'usage des expressions toutes faites (figées) et des idiomes, tels que
l'on peut les observer dans les textes. La thèse défendue par l'auteur est qu'on ne peut
décrire correctement et comprendre les FEI (Fixed Expressions and Idioms) que dans les
contextes où ils apparaissent. R. MOON va étudier la fréquence, la forme et les fonctions
de ces FEI en s'appuyant principalement sur un Corpus d'anglais contemporain de 18
millions de mots, à savoir l'Oxford Hector Pilot Corpus (OHPC).

L'Introduction et les quatre chapitres qui lui font suite préparent le terrain à
l'examen des grandes questions que pose l'existence des FEI dans le lexique et bien
entendu dans le discours. L'auteur propose successivement un rapide survol des travaux
et des méthodes d'approche de ses prédécesseurs (on y trouvera entre autres les
définitions des FEI qui ont été proposées ici ou là) et un chapitre théorique sur le
phénomène de "chunking" et de "patterning", deux mots quasi-intraduisibles très usités
en linguistique anglaise qui renvoient à deux aspects du discours soulignés paz les
lexicalistes, à savoir d'une part, le fait que la structuration des énoncés ne se ferait pas au
plan du mot mais qu'elle procèderait par "chunks", c'est-à-dire par groupes de mots
(formules, collocations, etc.) et d'autre part, le fait que les langues ont tendance à
fabriquer des expressions toutes faites qui sont autant de "raccourcis" ("short-cuts") dans
le processus de mise en phrase. Ces deux notions renvoient à 1"`idiom principle" de
SMCLAIR selon lequel l'usager de toute langue a à sa disposition un grand nombre de
groupes semi-construits ("semi-constructed phrases") qui se comportent comme les
unités lexicales simples. Le chapitre 4 traite de la fréquence des FEI dans le corpus
OHPC.

Pour ses statistiques (très nombreuses dans l'ouvrage, parfois agaçantes caz
proposant des pourcentages pour des aspects à première vue mineurs), l'auteur s'appuie

229
sur une typologie des FEI qui lui est propre  : collocations anomales, formules et
métaphores.

À partir du chapitre 5, le lecteur se trouve plongé dans le vif du sujet. R. MOON
examine tout à tour les FEI sous différents angles  : leur structure lexicale et
grammaticale, les variations et les ambigüités auxquelles ils peuvent donner lieu, la
métaphorisation et les fonctions discursives. Les deux derniers chapitres, à savoir le rôle
des FEI dans la modalisation des énoncés et dans la cohésion discursive de ces derniers,
tout en s'appuyant de manière explicite sur les travaux de M.A. HALLIDAY, n'en
proposent pas moins des vues très originales sur l'apport et l'exploitation des FEI dans
l'activité langagière.

L'intérêt de l'ouvrage repose non seulement sur la volonté explicative de l'auteur
mais ausssi sur l'abondance des exemples d'expressions toutes faites et d'idiomes
proposés dans des contextes significatifs. Last but not least, R. MOON a bien vu les
problèmes que les FEI posent aux "non-natives", même si elle n'a fait que les effleurer.
Mais cet angle d'attaque des FEI —une analyse constrastive multilangues en fait — ne
manquera pas d'être proposée un jour ou l'autre.

Henri ADAMCZEWSKI