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Comptes rendus

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  • ISBN: 978-2-8124-0473-3
  • ISSN: 2262-0346
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4325-1.p.0213
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 27/08/2012
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
213
COMPTES RENDUS ET CHRONIQUES



HERMANS, Ad (éd.), Les dictionnaires spécialisés et l'analyse de
la valeur, Actes du Colloque organisé en avril 1995 par le Centre de
Terminologie de Bruxelles (Institut Marie Haps). Louvain-La-
Neuve, Peeters, 1997, 286 p.


L'analyse de la valeur appliquée aux dictionnaires est une spécialité désormais
bien connue de l'Institut Marie Haps, et le rédacteur de ce volume, Ad HERMANS, est
l'auteur d'un rapport remarquable sur le sujet, cité au cours des débats.

En guise de première initiation à la méthodologie qui sous-tend les travaux,
A. Purrnsttr de l'Association pour le développement de l'analyse de la valeur présente
dans « Principes de l'analyse de la valeur appliqués au processus de l'information  » les
grandes lignes directrices de l'approche et l'historique de son développement. 11 souligne
que la démarche lexicographique et terminologique gagne à incorporer dans sa pratique la
consultation méthodique des utilisateurs, car ceux-ci n'ont pas toujours les besoins que
l'on pourrait s'imaginer. On ne manque pas de voir le lien avec d'autres pratiques
industrielles, telles que les cercles de qualité, qui finissent par inspirer les linguistes,
comme on peut le juger d'après, par exemple, l'annonce d'un numéro spécial de La Banque
des mots sur la qualité en terminologie.

M. $LODZIAN dans «  Un obstacle à la conception de nouveaux outils  :l'approche
discontinue et fragmentaire de l'objet `dictionnaire'  » expose clairement les
insuffisances d'une terminologie et d'une lexicographie fondées sur une approche
exclusivement analytique et donc en fin de compte réductionniste. S'appuyant sur les
acquis de la linguistique cognitive, ce chercheur propose une lexicographie plus
franchement orientée vers l'utilisateur, qu'il soit spécialiste ou non, niant au passage la
division entre savoirs communs et spécialisés et en posant un principe de reconnaissance
de la division linguistique (et donc lexicographique) du travail. L'article se termine sur
une démonstration qui s'appuie sur un grand nombre d'exemples.

W. MnRTtN apporte une contribution significative et hautement positive au débat
sur les relations entre terminologie et lexicologie, qui a fait l'objet d'un numéro de
Hermes en 1996, par exemple. Dans «  LSP dictionaries, term Banks, terminological
databases : a lexicologist's point of view  »l'auteur présente une solution au problème de

Cah. Lexicol. 73, 1998-2, p. 209-226

214
la prise en compte des besoins inévitablement divergents de différents types
d'utilisateurs, solution qui a l'avantage de réconcilier les deux sous-disciplines. II

considère que les bases de données terminologiques devraient être conçues d'une façon

très complète, notamment en incorporant une description linguistique compatible avec

les grandes bases lexicographiques. À partir de cette base, il serait possible de dériver

différents types de dictionnaires techniques ou spécialisés en sélectionnant les
informations linguistiques pertinentes.

Bien que l'article de R. de BEAUGRANDE, « Text linguistics, discourse analysis and
the discourse of dictionaries  » ne porte pas sur les dictionnaires de spécialité (son souci
en matière de terminologie se résume ici au rôle de la définition des termes techniques

dans les dictionnaires généraux), le lecteur sera enchanté par la vivacité de sa

démonstration des avantages de la « nouvelle lexicographie  ». Celle-ci s'inspire de

l'ânalyse du discours (sous-entendu dans sa version anglo-saxonne), de la psychologie

cognitive, de l'intelligence artificielle et de l'exploitation des immenses corpus de textes
désormais disponibles, surtout pour l'anglais.

M. van CAMPENHOUDT, dans « Évaluation des terminographies multilingues  : le
dictionnaire nautique du capitaine Paasch face au dictionnaire aéronautique de l'ingénieur
Schlomann  », puise dans une remarquable analyse de fond qu'il a réalisée dans le cadre
d'un doctorat à l'Université Paris X[II . Le dictionnaire nautique se révèle un bien meilleur
exemple de lexicographie spécialisée conceptuelle que celui de SCHLOMANN, longtemps
considéré comme un modèle en son genre à la suite de la bénédiction (mais non sans
confession) de la part du père fondateur de la terminologie, Eugen WüsTER. Cette étude,
abondamment illustrée, fait ressortir l'originalité du travail de PAASCH, et on admire, à un
siècle de distance, le traitement exemplaire des relations parfois complexes entre
hyperonymie et métonymie. Comme le dit van Cnn-tPENHOUDT, le lecteur ne peut guère
espérer profiter des dictionnaires s'il n'a pas une connaissance de leur typologie  : la
balle est donc aussi dans le camp des utilisateurs. On ne peut que souhaiter que ce jeune
chercheur réalise une édition critique du monument de la terminologie préclassique afin de
le faire connaître auprès des chercheurs.

Ph. THOIRON aborde l'analyse de la valeur des dictionnaires par le biais de la
traduction. Dans «  La terminologie multilingue et le traducteur  », ii met en avant une
construction théorique qu'il appelle l'archiconcept, qui résume ce que les dénominations
dans différentes langues ont en commun, en terminologie comparative mais surtout dans
le cadre de la formation des traducteurs. Le lecteur qui s'intéresse à cet aspect de la question
consultera avec profit le numéro 4 de Meta 1996 (vol. 41) sur la dénomination, o~
l'article de C. BotssoN notamment, indiqué ici comme à paraître, est effectivement publié.

M. CHANSOU, dans « Réalisation de produits terminographiques et observation de
l'usage » cherche à intégrer une observation de l'usage dans les entrées de dictionnaires
faisant mention de termes normalisés par les Commissions ministérielles de
terminologie. Il s'appuie sur deux exemples  :vidéoclip et fixing.

H.-J. STELt.ERtNK est un des rares auteurs ii prendre l'analyse de la valeur au pied de
la lettre. Dans «  A cost/benefit analysis of dictionary-making. The example of the
multilingual dictionary of the gas industry  », il renonce à l'idée de faire cette analyse à
partir du prix de vente en librairie d'un dictionnaire spécialisé. Un outil de référence
terminologique fiable revient bien plus cher que ce que le public serait disposé à payer
actuellement, ce qui explique d'ailleurs qu'un nombre trop important de dictionnaires

215 techniques sont faits par des personnes peu compétentes et sous-payées, d'od leur

médiocre qualité. La solution, à ses yeux, est d'incorporer la terminologie dans le
processus industriel, à l'instar de la normalisation industrielle, le bénéfice se traduisant
en termes de qualité de la communication, surtout multilingue. Le tout est illustré, chiffres
à l'appui, par l'exemple de son propre Dictionnaire de l'industrie du gaz.

M. Pxocirs fait avancer la connaissance d'une classe de dictionnaires
généralement peu connue  :« L'architecture et la construction  :références, structures et
apports du dessin  ». Il étudie en particulier les rapports entre illustrations, normes et

dictionnaires, brossant un tableau fascinant de ce monde lexicographique, avec force

exemples.

Un autre domaine lexicographique nous est présenté par Z. Gut :vt :t., qui, dans

«  Les dictionnaires français des affaires quelques considérations sur les

nomenclatures  », rend compte d'une analyse minutieuse d'un grand nombre de
dictionnaires en vue d'établir une maquette d'un grand dictionnaire des affaires qu'elle
appelle de ses voeux. La recherche de base de cette communication a été effectuée dans le
cadre d'une autre thèse de Paris XIII.

P. SANA, dans « La technique du "Thinking aloud" pour l'observation des usagers
du dictionnaire  », rend compte d'une expérience menée avec un double public  :des
étudiants de dernière année de traduction et des traducteurs professionnels. Le but était de
mieux connaître l'usage qu'ils font des dictionnaires, généraux et spécialisés. Il en
ressort que les étudiants se fient davantage aux dictionnaires bilingues, spécialisés ou

non, qu'ils se servent de références en anglais, bien qu'il s'agisse de rendre un texte

allemand en français, mais qu'ils négligent les sources de type encyclopédique, et qu'ils
font moins appel aux spécialistes que les traducteurs confirmés.

J. HooRtcxx-RAUCQ, dans « Limites et richesses de deux dictionnaires de base
utilisés en traduction médicale  », ne se limite pas en réalité aux dictionnaires
mentionnés dans le titre (de DELAMARE et de GLADSTONE, connus d~ tous les traducteurs du
domaine médical), car elle souhaite souligner l'importance primordiale pour le traducteur
de consulter aussi, et même préalablement, des ouvrages de base sur le sujet, de préférence
bilingues lorsqu'ils existent, comme le Manuel Merck, des encyclopédies et même des
dictionnaires unilingues. L'essentiel de son message est en fait que les dictionnaires
bilingues spécialisés ne sauraient être consultés avec profit qu'en complément de toutes
ces autres ressources. Encore une fois, l'utilisateur a une part de responsabilité dans sa
démarche.

R. COSTA-BARTHE prend comme point de départ dans « Die FachwSrterbücher der
Wirtschaft und die blende  : Bestandsaufnahme und Kritik  »deux mémoires de diplôme de
traduction, l'un sur le lexique de la Wende> ce grand tournant de l'histoire de l'Allemagne,
l'autre sur la terminologie des Treuhandanstalte, agence fiduciaire chargée de la
privatisation des entreprises publiques de l'ex-Allemagne de l'Est. Elle compare les
résultats avec les termes de la réunification présents dans des dictionnaires généraux et
spécialisés, unilingues et bilingues, et elle commente de nombreuses définitions relevées
dans ces pages. Elle constate que ce vocabulaire spécifique est bien mieux représenté dans
les grands dictionnaires unilingues "nationaux" que dans les dictionnaires spécialisés, et
que les bilingues se trouvent souvent embarrassés pour proposer des équivalents dans
d'autres langues.

216
«  La gestion des déchets  :néologie et approche contrastive allemand-français  »,
de A. VANSTEELANDT, est une bonne illustration de la difficulté lexicographique qui existe
lorsqu'il s'agit de représenter dans un dictionnaire bilingue des systèmes notionnels en
décalage, comme c'est le cas du recyclage des déchets en Allemagne et dans les pays de
langue française. L'auteur constate l'inadéquation des dictionnaires existants devant la
complexité d'une situation changeante et fortement liée aux décisions politiques de
plusieurs entités (les états, l'Union européenne, d'un côté, les entreprises de l'autre), et
elle fait une proposition de ce que doit être  !a base de terminologie à mettre en place avant
d'aborder la traduction en français de textes spécialisés allemands du domaine. Elle fait
remarquer au passage la richesse néologique du domaine dans les deux langues, le faible
recours fait à l'anglais et les différences d'usage entre le français de Belgique et de France.

Comme plusieurs autres enseignants qui témoignent dans ce recueil,
Y. Van QUICKELSERGHE fait appel à ses étudiants pour étudier la « Terminologie de la
masse monétaire et des agrégats monétaires dans les dictionnaires. Stratégies
d'utilisation des dictionnaires par les apprenants  ». Contrairement aux autres,
cependant, elle s'attache aux aspects purement matériels des ouvrages en question

reliure, typographie, correction matérielle, systèmes de renvois et d'index, mise en page
en particulier. Elle constate, au niveau du contenu, que les meilleures encyclopédies sont
celles qui proposent des connaissances d'un niveau légèrement supérieur à celui qu'elle
suppose être celui des étudiants.

Chacun sait que la terminologie institutionnelle de pays à systèmes juridiques
divers pose des problèmes quasi-insolubles d'équivalence, mais qui doivent néanmoins
être résolus si la communication doit avoir lieu. Qn apprend dans « Les équivalences dans
la législation sociale  », de P. $ANZ MORENO et M. SERRANO CAeszAS que ces problèmes
sont présents même dans des systèmes administratifs différents, sans que le cadre juridique
soit différent. L'exemple gui illustre ce problëme est le vocabulaire des allocations
familiales en Espagne et en Belgique, et le reflet qu'en donne la banque de terminologie
européenne, Eurodicautom. Ils comparent tes vedettes, les définitions, les notes et les
synonymes de fiches de la banque portant sur les notions retenues, en interrogeant
séparément pour le français et pour l'espagnol. Le résultat, comme on aurait pu s'y
attendre pour un sujet si ciblé, a laissé les auteurs sur leur faim. Ils proposent, pour
remédier à la situation, d'avoir recours à la néologie non seulement pour rendre les
concepts qui n'existent pas dans l'autre communauté linguistique, mais également ceux,
bien plus nombreux, dont l'application diffère entre les deux systèmes. Ils proposent par
ailleurs que la définition soit obligatoire et systématique, et que les notes indiquent
clairement les différences et le degré de ressemblance. La documentation doit bien sûr être
constamment actualisée.

Dans « Contraintes d'un dictionnaire molli-domaine la terminologie de la
logopédie  », Cl. CAMPDLINI, V. Van RONFLE eC P. GORGEMANS rendent Compte des
démarches entreprises dans le cadre de la création d'un dictionnaire, dont le point de
départ est le désir de certains spécialistes de disposer d'une terminologie de leur domaine.
Elles évoquent les problèmes posés par l'incompatibilité des théories qui sous-tendent
cette nouvelle discipline, les choix de critères de sélection des termes, la rédaction des
définitions, bref, toutes les décisions qu'on doit prendre en terminologie. Ceci n'est pas
très original, mais on profite d'un exposé très éclairant des difficultés, même si le point
de vue de l'utilisateur est quasiment absent.

217
Le volume s'ouvre paz une allocution d'ouverture prononcée paz M. GARSOU, qui
souligne la pertinence du sujet du colloque pour le Réseau international de néologie et de
terminologie (Rint) en matière de développement des langues de spécialité. L. DEPECKER
lire de toutes ces communications des idées novatrices dans « Conclusions H, surtout
dans l'exploitation des nouveaux supports (CD-ROM, lnternet), qui rendent superflues les
différences prétendues entre terminologie et lexicographie.

John HUMBLEY
CTN — LLI — INaLF
Université Paris 13




Georges-Elia SARFATI, Dire, agir, définir. Dictionnaires et
langage ordinaire, préface d'Oswald Ducrot. Paris, L'Harmattan,
Coll. "Logiques Sociales", 1995, 256 p.


Quoi de plus simple en apparence, de plus courant, et de plus légitime aussi, que la
consultation d'un dictionnaire de langue maternelle. Que l'orthographe se dérobe derrière
le voile obscur des graphèmes étymologiques, des redoutables géminées ou des
homophonies périlleuses, que la valence d'un verbe dissuade de reccurir à son emploi, que
certains infléchissernerts sémantiques du lexique conduisent à la recherche de synonymes
appropriés à la formulation juste de l'idée, ou encore que la lecture fasse surgir un mot
abstrus sur quoi vient buter l'interprétation de l'énoncé, le dictionnaire, dans sa tranquille
évidence, est là qui s'impose comme l'auxiliaire essentiel d'une forme de transparence de
la communication. Il est ainsi, éminemment, un objet social, dont ni l'utilité, ni la
fiabilité ne semblent devoir être contestées. Cet objet familier, par son existence même,
figure dans le champ du savoir linguistique comme le vecteur accueillant d'une
philosophie du sens commun, qui donne à penser que les mots frayent tout naturellement
l'accès aux choses, et qu'ils sont de manière indéfectible au service de la pensée, qui les
sollicite pour prendre la forme la mieux adaptée à son expression, celle du langage
naturel.

La description sémantique du lexique ne peut donc être menée sans une théorie
préétablie du langage, plus précisément sans une théorie préétablie du sens, les entrées du
dictionnaire déterminant d'une certaine manière l'entrée dans le domaine sémantique.
C'est à ces options théoriques implicites de la lexicographie que s'intéresse Georges-Elia
SARFATI dans cet ouvrage, dont le sous-titre définit fermement l'objectif et l'ambition

critique de la raison lexicographique d'un point de vue pragmatique. De quelle nature est
cette raison lexicographique  ? On aura compris que se trouve ici visée l'emprise de la
conception représentationaliste du langage sur les dictionnaires de langue. Ce que les
développements de la pragmatique linguistique ont permis de faire apparaître, c'est
précisément l'existence de ce traitement singulier du sens, traitement dont l'évidence
même a longtemps crypté les contours théoriques. La lexicographie représentationaliste

218
décrit le sens des mots en énonçant les propriétés que l'objet doit réunir pour que le
vocable puisse lui être appliqué. Elle vise ainsi davantage ii développer une certaine forme
d'érudition qu'il refléter la dynamique et la complexité de la matière lexicale engagée dans
la communication verbale. Que serait une lexicographie pragmatique  ? Il est sans doute un
peu tôt pour le dire avec précision. Décrire ce que fait le locuteur quand il emploie le mot,
subordonner le sens de l'unité en question à son rôle dans la communication, tels seraient
sans doute les objectifs fondamentaux de l'entreprise. Et l'ouvrage de G.-E. SAeFATI ne
fait que  !es suggérer, car son enquête annonce un programme de recherche plus qu'elle ne
développe les propositions méthodologiques nécessaires au remodelage de la discipline.

Cette critique épistémologique rigoureuse du corpus lexicographique repose ainsi
pour l'essentiel sur l'examen minutieux de ses fondements philosophiques. Elle se
déploie en sept parcours  : (i) l'étude du traitement, dans les dictionnaires, de quelques
notions lexicographiques fondamentales (le dictionnaire, l'usage linguistique, la
lexicographie, la définition), p. 19-51 ; (ii) l'inscription du schème
représentationaliste dans ]e corpus lexicographique (particulièrement  : le dictionnaire de
langue comme expression de la philosophie linguistique du sens commun, les postulats
du représentationalisme — au moyen d'une discussion approfondie des thèses de François
RÉCANATI développées dans La Transparence et l'énonciation —, ses concepts
fondamentaux), p. 53-121 ; (iii) de la philosophie linguistique du sens commun à la
pragmatique du langage (AUSTIN et la philosophie du langage ordinaire, la sémantique
intentionnelle d'Oswald DUCROT), p. 123-129  ; (iv) l'état du savoir linguistique dans
les dictionnaires de langue (le traitement des concepts linguistiques dans le corpus
lexicographique), p. 131-155 ; (v) le statut théorique de la pragmatique du langage dans
les dictionnaires de langue et de linguistique, p. 157-179 ; (vi) la représentation du
concept de parties du discours et du concept de mot dans les dictionnaires de langue,
p. 181-209 ; (vii) le statut des déictiques et des connecteurs dans le corpus
lexicographique usuel, p. 211-229.

On entrevoit toute la richesse de l'enquête, qui peut être considérée comme une
première contribution, mais majeure, à cette tâche de refondation de la lexicographie sur
des bases pragmatiques. On pourra se demander toutefois, comme le fait Oswald DucROT
dans la préface, si l'idée même de dictionnaire n'est pas de manière consubstantielle
attachée à cette doxa représentationaliste, fort bien mise au jour ici, et si celle-ci, par
conséquent, ne constitue pas à la fois la condition et la limite de toute entreprise
lexicographique. L'aventure scientifique n'en serait alors que plus passionnante. Car il ne
s'agirait pas seulement de restructurer un domaine ou même de remembrer un pan des
sciences du langage. Il s'agirait d'inventer un nouvel objet social.


Franck NEVEU

Université de Paris 7


219
Martine TEMPLE, Pour une sémantique des mots construits. Lille,
Presses universitaires du Septentrion, 1996, 373 p.


Martine TEMPLE a publié en 1996 aux Presses universitaires du Septentrion un
important ouvrage intitulé Pour une sémantique des mots construits. L'importance ne
tient pas tant au volume de l'ouvrage qui compte 373 pages grand format, qu'au sujet.

L'objectif de ce livre est de fournir la démonstration de ce que le sens et la
référence des mots construits constituent des phénomènes spécifiques, dont on ne s'est
guère encore soucié de donner une représentation. « Les faits observables sont nets  : ni
le sens ni le contenu et les frontières de la catégorie référentielle des mots vitre ou chat
ne peuvent être déduits à partir du sens et de la catégorie référentielle d'autres mots du
lexique ; le sens et la référence de vitreux et de chaton, en revanche, se définissent en
fonction du sens et de la référence de vitre et de chat.  » (p. 17). Or cette spécificité n'a
jamais été constituée en objet d'étude. Pourquoi s'est-on passé plus longtemps d'une
sémantique des mots construits que d'une sémantique des phrases ou que d'une analyse de la
structure matérielle des mots construits, considérée en elle-même  ?Pourquoi la
sémantique lexicale a-t-elle tendanciellement traité toutes les unités lexicales comme si
elles étaient des mots simples, et comme si l'autonomie de l'analyse du sens lexical était
toujours garantie de toute corrélation avec des faits de structure  ? De telles questions se
posent après qti on a lu les argumentations de M. TÈMPLE.

Le travail d'analyse sémantique présenté ici s'inscrit dans le cadre d'une
conception du "sens référentiel"1 dant l'objectif est de prédire l'ensemble des référents
désignables par les mots construits, par des calculs qui déduisent cette détermination de la
référence à partir du sens lexical de l'unité considérée. M. TEMPLE formule ainsi son
principe à l'orée du livre  : « L'ensemble des analyses menées dans cette étude est sous-
tendu par un principe d'adéquation référentielle imposée à la représentation du sens des
unités lexicales [construites]. [...] S'agissant du sens lexical, l'analyse et la
représentation sémantiques doivent faire apparaître les réseaux d'informations
sémantiques qui connectent les mots à la (aux) catégoriels) référentielles) qu'ils
désignent.  » (p. 18). On a donc un appareil d'analyse à trois termes  :sens lexical,

référents) mondains) et catégorie référentielle.

On voit que ce trio ne se superpose pas à celui que J.-C. MILNER2 avait constitué

avec référence virtuelle (= sens lexical), référence actuelle (capacité
référentielle de l'unité en emploi  :dans le contexte phrastique et discursif) et segments
de réalité. Il y a à cela une raison, revendiquée dans le .cadre de la théorie

1 Cf. par ex., G. KLEIBER, « Sens, référence et existence  :que faire de l'extra-
linguistique  ?  », Langages, 1997, 87, p. 9-37.

2 J.-C. MILNER, « Réflexions sur la référence et la coréférence  », in Ordres et raisons
de langue, p. 9-17. Le Seuil, 1982.

220
morphologique élaborée par Danielle CORBIN et les chercheurs du groupe Silex3 auquel

M. TEMPLE appartient. C'est que les mots construits peuvent, de manière spécifique, être
analysés du point de vue sémantique lorsgdils sont hors emploi. « Parce que les mots
construits sont les produits d'opérations linguistiques qui façonnent non seulement leur
forme mais aussi leur sens, c'est-à-dire qui interviennent à l'intérieur même des frontières
du mot, leur sens peut être identifié indépendamment des contextes linguistiques et
pragmatiques de leur emploi  »4. Par catégorie référentielle, l'auteur décrit, si on la
comprend bien, « les catégories qui reflètent extensionnellement les catégories
sémantiques  »5, c'est-à-dire la capacité programmée du mot à référer.

Le premier chapitre expose l'inaptitude des définitions lexicographiques àrendre
compte du sens et de la capacité référentielle des mots construits. On peut débattre
théoriquement en effet pour savoir s'il est légitime et fructueux de définir le sens d'un mot
en définissant les "choses-nommées" par ce mot, gdil s'agisse de fournir la liste des
catégories extralinguistiques ainsi désignables, en restant par définition en dehors de
l'exhaustivité extensionnelle, ou en recensant les propriétés capables de définir en
intension ('ensemble de ces choses "nommées". Mais les propriétés sémantiques et
référentielles propres aux mots construits interdisent tout passage au plus court qui irait
de la caractérisation du ou des référents à la définition du sens du mot considéré.
Pourquoi  ? Parce que «  si à un seul sens correspond toujours une seule catégorie
référentielle, [en revanche] un seul sens et ure seule catégorie référentielle peuvent se
disperser dans des catégories extralinguistiques diverses  » (p. 260). C'est là le caractère
de polyréférence qui est au programme des mots construits. II est donc « peu possible
d'identifier le sens au travers des catégories extralinguistiques auxquelles renvoie un mot
construit  » (ibid.).

Ainsi un seul sens de chinoiserie, exemple privilégié ici tout au long du livre pour
servir de lieu d'expérimentation aux techniques de définition disponibles, permet à ce
nom de désigner des bibelots, des meubles, des aspects de décors, des attitudes, des
procédures administratives, etc. C'est pourquoi, à définir les différents objets du monde
dénommables chinoiseries comme "bibelot qui vient de Chine", "bibelot dans le goGt
chinois", "objet d'art venant de Chine ou réalisé en Occident selon le goût chinois", etc.,
le sens et la capacité référentielle du mot chinoiserie échappent nécessairement.

Le chapitre 2 cherche à vérifier si les « théories de sémantique lexicale
permettent d'élaborer des analyses et des représentations du sens des mots construits
rendant compte adéquatement de leur référence  » (p. 63). Quatre théories sont testées à

3 URA du CNRS, dirigée par D. Coxstrt, dont le titre est un acronyme de Syntaxe
Interprétation Lexique.

4 D. CORBIN & M. TEMPLE, « Le monde des mots et des sens construits  : catégories
sémantiques, catégories référentielles  », Cahiers de Lexicologie, 1994, 65, p. 5-
26 ;voir en particulier p. 7.

5 Id., ibid., p. 11.

221
l'aune du sens et des capacités référentielles de chinoiserie  : la sémantique des conditions
nécessaires et suffisantes, la sémantique du stéréotype, la sémantique du prototype et la
sémantique conceptuelle, appellation qui renvoie aux travaux d'A. WIERZBICKA.

1) La sémantique des conditions nécessaires et suffisantes (CNS)  :l'enjeu est de
faire apparaître que le mode d'existence de certaines catégories désignées par des mots
construits, telles) celles) des chinoiseries, contredit la définition des catégories sur
laquelle s'est développée la sémantique structurale. En effet, des objets concrets
susceptibles d'être dénommés chinoiseries apparaissent comme hétérogènes entre eux et
la possibilité même de pouvoir appeller tel ou tel chinoiserie n'est pas clairement
délimitée. D'autant que cette délimitation ne tient pas au fait que tel objet possède telle
propriété inhérente, ce qui définit la possibilité même de catégorisation aristotélicienne,
mais au fait que des propriétés de ces particuliers ont fait l'objet d'une évaluation (p. 68
-erie instaure un point de vue axiologique). Enfin, « les catégories traditionnelles sont
caractérisées par les propriétés partagées par leurs membres ; [or] les objets ne sont pas
réunis dans la catégorie des chinoiseries en raison de la possession d'un ensemble de
propriétés communes, mais en raison d'un partage de propriétés avec les membres d'une
autre catégorie  » (p. 69)  :pour qu'un objet fasse partie de la catégorie des chinoiseries, il
faut qu'il possède suffisamment et de façon suffisamment saillante, des propriétés de la
catégorie des objets jugés typiquement chinois, sans en être nécessairement un. Ainsi la
catégorie des chinoiseries n'a pas de propriétés propres  : ce n'est pas une catégorie
autonome et séparée des autres catégories ;elle n'est au contraire définissable que par
rapport à une autre dont elfe constitue pour ainsi dire le parasite (p. 69). La catégorie des
objets susceptibles d'être appelés des chinoiseries n'entre pas dans le moule des
catégories classiques.

2) Ce qui fait obstacle il ce que la théorie du stéréotype puisse rendre compte du
sens et de la référence du mot construit chinoiserie, c'est la coexistence, dans le cas de ce
mot, de catégories référentielles abstraites et concrètes. En effet, selon Hilary PuTNAM6,
le sens d'un item lexical est le résultat d'une division du travail linguistique  :l'extension
du terme correspond à une connaissance scientifique, le stéréotype constitue l'idée
conventionnelle que les locuteurs associent spontanément à un objet. Dans ce cadre, à
chinoiserie seraient associées deux extensions différentes, et ceci conduirait donc néces-
sairement àdistinguer deux mots homonymes. En effet, si on effectue le recensement des
catégories extralinguistiques dénommées chinoiserie dans les dictionnaires, on trouve à
la fois des objets concrets (ex. : bibelots dans le goût chinois) et des objets abstraits
("goüt, manie de compliquer il l'excès, subtilités, ergotages, ruse"), hétéroclites les uns
aux autres. Le fait que les deux types d'objets (assiette concrète dans le goût chinois,
propension abstraite i1 la complication) portent le même nom ne pourrait être mis que sur

6 Le texte dont se sert M. TEMPLE est H. PUTNAM, Mind, Language and Reality,
Philosophical papers, vol. 2. Cambridge University Press, 1975.

222
le compte du hasard par la sémantique du stéréotype. Or les noms turquerie, douceur,
bizarrerie, jeunesse, etc., ont un comportement référentiel analogue on trouve,
dénommées par un nom unique, une (ou plusieurs) catégorie d'objets abstraits et une (ou
plusieurs) catégorie d'objets concrets, phénomène en particulier récurrent pour les N en
-erie qui ont dans leur structure morphologique un nom de pays.

3) Les deux versions de la sémantique du prototype sont à leur tour définies (p. 78-
79). Leur mise en échec face au problème de la représentation du sens et de la constitution

de la référence de chinoiserie tient cette fois-ci à leur façon de décrire les relations

observables entre les catégories. En effet, la théorie standard du prototype met en
évidence la hiérarchie des catégories entre elles (animal, chien, boxer) et dans cette

hiérarchie, la pertinence d'un niveau de base (chien), qui constitue le point de référence

cognitif. Ce faisant, la sémantique du prototype tend à n'étudier que les hiérarchies
intercatégorielles inclusives. Or il existe d'autres moyens de catégoriser que l'inclusion
de type taxonomique (p. 80). Et les "chinoiseries" ne sont justement pas incluses dans
les objets d'art chinois.

D'autre part, selon la version étendue de la théorie du prototype, l'association de
catégories référentielles à un mot est expliquée au moyen de la notion de "ressemblance
de famille". Or, le sens du mot chinoiserie ne reflète pas seulement des opérations de
catégorisation cognitive, mais aussi l'application d'opérations d'ordre linguistique qui

construisent le sens de chinoiserie en fonction de la présence du mot chinois, et,

ultimement, Chine, dans sa structure morphologique. En effet, tous les mots français qui
présentent cet élément de structure morphologique (chinois A, chinois N, chinoisement,
chinoiser et chinoiserie) sont associés à des propriétés référentielles qui présentent
toutes de façon saillante la propriété coMPLtQUi`. Autrement dit, la constitution des
catégories associées aux mots construits est régie au moins partiellement par des
opérations ayant lieu dans la langue même (p. 84).


4) M. ~Met.E résume enfin les hypothèses défendues par Anna WlEtzzstcxn, qui
permettent de faire ressortir certains aspects spécifiques du sens des mots construits,
« parce qu'elles n'en rendent pas compte  », comme le dit avec humour la morphologue
(p. 86). Dans l'entreprise de faire du sens des mots un portrait fidèle et d'en donner une
définition positive (et pas seulement différentielle), A. WIERZBICKA vise à fournir une
justification du fait que les différentes composantes sémantiques identifiées sont réunies
et encodées par tel item lexical. D'ob par exemple son insistance sur la raison d'être
fonctionnelle de certains objets qui sont des artefacts. Mais avec cet objectif, elle se voue
à l'examen du mot individuel, puisque ce que doit expliciter une définition, c'est la raison
pour laquelle des traits particuliers se trouvent combinés au sein d'un concept encodé par
un mot particulier. Il y a donc une indifférence de programme au fait que dans le cas de
concepts encodés par des mots construits, les différentes composantes d'un concept sont
encodées par un item lexical d'une forme particulière  :présence de chinois (et composante

223 "complication"), présence de -erie (et composantes de la double référence à des catégories
abstraite et concrète et du point de vue axiologique).

Le bilan négatif des deux premiers chapitres conduit l'auteur à chercher un modèle
parmi les théories de morphologie dérivatiormelle, en tant qu'elles ont pour objectif de
rendre compte du fait que l'agencement des éléments composants du concept d'un mot
construit est rapportable à la présence d'éléments morphologiques dans la structure et au
sens de ceux-ci. L'enquête porte donc sur les théories morphologiques associationnistes,
par opposition à celles qui ne s'occupent que de l'étude de la structure sans s'engager dans
le traitement de l'interprétation des mots.

Les quatre théories de morphologie dérivationnelle associative présentées sont
celles de François DELL, Morris HALLE, Mark ARONOFF, et Danielle CORBIN. Par principe
associatif, ces théories fournissent une représentation sémantique associée à chaque règle
de dérivation. Dans ces représentations, le sens du mot construit est traité comme le
résultat d'une opération linguistique. Les représentations sémantiques y sont donc la
transcription de l'opération linguistique, et comportent l'inscription d'une variable, X,
qui vaut pour la forme et le sens de la base en cause.

Or M. TEn-tPLE montre très clairement que ces représentations sémantiques ne
sauraient constituer une représentation convenable du sens de tel mot construit particulier
appartenant à l'ensemble des mots construits par la règle considérée, quelle qu'elle soit.
Si l'on prend l'exemple de N de propriété en -ité construits sur base adjectivale X, et si on
transcrit l'opération linguistique en notant [X-ité], on présuppose alors par cette
notation même que le N construit en -ité devrait décrire les mêmes propriétés que
l'adjectif X. ®r si latin, ou féminin, prédiquent l'appartenance à la langue latine (cette
expression est latine), ou l'appartenance à la classe des femmes (les qualités et défauts
féminins), ni latinité (la latinité de cette expression) ni féminité (la féminité de cette

femme) ne peuvent référer à cette propriété d'appartenance. Les possibilités référentielles
de latinité face à latin ou de féminité face à féminin sont dissemblables (p. 117). «  En
remplaçant la variable X par des items particuliers dans la représentation sémantique
associée à la règle de dérivation, on obtient une définition trop puissante de chacun des
mots construits  » observés (p. 119). Ces représentations sémantiques associées à la
règle de dérivation ne constituent donc pas des définitions des mots construits ;mais
alors qu'est-ce  ? Ce sont des « transcriptions du plus petit dénominateur sémantique
commun à un ensemble de mots construits par une règle morphologique  » (p. 119).
Autrement dit, le sens d'un mot construit comporte d'autres composantes que celle qui
relève de l'application de la règle qui construit le mot.

Un important facteur de construction du sens et de la capacité référentielle d'un
mot construit particulier, qui pourrait, une fois reconnu, être noté dans le cadre de la règle
de dérivation, tient en effet au fait que la notion de base sémantique d'un mot construit ne
se superpose pas à celle de sens associé au mat par ailleurs autonome  : la base éléphant —
de éléphantesque ne comporte pas toutes les propriétés sémantiques répertoriables dans
éléphant. Une preuve en est que, parmi les composantes du portrait complet du concept

224
éléphant, il y a probablement la couleur (cf. gris éléphant) mais que éléphantesque ne
peut jamais renvoyer à la couleur (mais seulement à l'énormité erlou à la maladresse  :cet
acteur est devenu éléphantesque, allure éléphantesque). On met ainsi au jour le phénomène
de sélection parmi les propriétés sémantiques de la base.

Un second type de paramètre non inclus dans la transcription sémantique de
l'opération linguistique elle-même tient à l'existence de la métaphore, les transferts de
dénomination pouvant s'exercer et sur les mots simples (cf. poire) et sur les mots
construits (cf. bâtonr :et).

M. TEMPLE observe à cette occasion que les modèles de morphologie
dérivationnelle sont soit trop programmatiques (l'article de Morris HALLE7), soit
demeurent voués à rendre compte de ce plus petit dénominateur commun aux mots produits
par la règle sans passer à la définition des mots individuels (DELL, ARONOFF). D'oil la
poursuite de l'enquête dans le cadre du modèle associatif et stratifié de D. CORBIN. L'enjeu
essentiel d'une explicitation sémantique associée à un mot construit est alors précisé
ainsi il s'agit de « pouvoir représenter l'interface entre les opérations linguistiques
responsables de la constitution de la structure du mot, les opérations linguistiques
responsables de la constitution du sens du mot, et la référence de ce mot.  » (p. 153).

Le chapitre IV est un beau morceau d'enquête morphologique qui intègre plusieurs
recherches empiriques  :l'analyse et la représentation du sens des adjectifs dénominaux
construits sur des noms de lieux géographiques, l'analyse du sons des noms de propriété
construits par -erie, et celle des sens sémantiquement dérivés (par opposition au sens
construit par application d'une règle dérivationnelle) àpartir d'un sens de nom de
propriété. Plusieurs résu]tats très intéressants sont alors proposés à l'issue
d'argumentations détaillées

a) Un N de propriété retient tout ou partie des propriétés sémantiques de sa base
adjectivale. On ne peut pas poser d'équivalence sémantique et référentielle stricte entre
base et construit (p. 151), ou plus précisément entre un terme autonome, et le "même",
pris comme base dans une construction.

b) Aux N de propriété en -erie a traditionnellement été attribuée la caractéristique
de désigner des propriétés défavorables, c'est-à-dire d'être dépréciatifs. Il est prouvé que
cet "air péjoratif' n'est pas dû au fait qu'ils seraient construits sur des bases adjectivales
qui auraient elles-mêmes nécessairement un statut axiologique (camaraderie vs pleutrerie).
Mais le suffixe -erie s'attache à des bases « susceptibles de refléter un jugement de valeur
sur leurs référents, parce que ces référents sont des propriétés ateachées aux catégories qui
constituent la culture et qui se démarquent de la norme  », la nôtre (p. 168). Les propriétés
dont -erie permet de construire le nom sont vues comme situées en dehors d'une norme
culturelle.

7 M. HALLE, «  Prolegomena to a Theory of Morphology  », Linguistic Inquiry, 1973,
p. 3-16.

225
c) Les adjectifs dénominaux construits sur des noms de lieu géographique qui sont
suffixés en -ois (chinois, vs sibérien, savoyard, soudanais) sélectionneraient seulement
certains noms de lieux, ceux «  à qui on reconnaît une identité d'ordre culturel  » (mais ici
l'auteur ne fournit pas d'indication claire permettant de savoir à quoi on reconnaît une
identité de cet ordre).

d) Les adjectifs dénominaux construits sur des noms de lieux présentent trois
types de traits sémantiques dans leur sens, qui ne sont pas nécessairement instanciés
dans tous les contextes  : cf. les contrastes fleuve chinois/intrigue chinoise, steppe
sibérienne/froid sibérien, plaine américaine/Gar américain.

e) Les bases de ces adjectifs dénominaux qui sont des noms propres sont

l'occasion d'une argumentation qui fait l'hypothèse qu'un sens identifiant est associé à
certains toponymes, et ce, pour pouvoir rendre compte des propriétés sémantiques des
adjectifs construits ~ partir d'elles. Ces bases comporteraient un trait classifiant
équivalant à "est un pays" et des traits caractérisants correspondant aux connaissances

qu'ont les locuteurs sur le référent de ces bases  : « dans les représentations que les

locuteurs français se font du monde, le parangon de la catégorie des objets présentant de
la complication est censé être chinois  » (p. 183).

Enfin le chapitre V présente trois études de cas, comme des corollaires des
généralisations précédentes ;les deux dernières outrepassent la question empirique et
théorique de la représentation du sens et des capacités référentielles des mots en -erie,
dont chinoiserie constituait le parangon, et par le fait elles contribuer_t à valider les
principes et les méthodes qui définissent le modale associatif de morphologie
dérivationnelle élaboré par D. Corbin. Il s'agit de espagnolade et de êbénisterie. Ce
dernier terme a été analysé dans un article collectif antérieur8. On a ici le détail de cette
démonstration brillante et convaincante (p. 242-258) qui montre que si ébène figure dans
la structure de ébéniste, le mo[ construit n'a pas le sens de "artisan qui travaille l'ébène",
mais de "artisan spécialisé dans la fabrication de meubles de luxe" (définition du Petit
Robert). L'ébi'ne n'est que l'un des matériaux précieux employés en marquetterie. Et
l'analyse permet ici de fixer que ébène, dans ce mot, ne renvoie pas au matériau du même
nom, mais aux propriétés prototypiques d'être un bois exotique précieux. Le cas de
espagnolade, (p. 225-241), proche en apparence de chinoiserie, en est distingué, parce
que la base ne peut en être que le nom espagnol et non l'adjectif, et parce que espagnolade
n'est pas un nom de propriété. L'analyse morphosémantique serrée présentée ici a pour
enjeu supplémentaire de montrer que les catégories linguistiques ne sont pas de purs
avatars de catégories cognitives, mais que, bien au contraire, « les rZgles linguistiques
responsables de la construction des mots construits fonctionnent comme des principes de
structuration des catégories associées à ces mots  » (p. 226).

8 D. CORBIN, G. DnL, A. MÉLIS-PUCHULU et M. TEMPLE, «  D'od viennent les sens a
priori figurés des mots construits  », Verbum, 1993, 1-2-3, p. 65-100.

226
La force et l'intérêt de ce livre tiennent au fait qu'il applique à la grammaire des
mots construits les principes méthodologiques ordinaires de la linguistique  :l'apparente
exception à une hypothèse, l'écart entre une donnée empirique et une proposition
théorique sont les leviers mêmes de la recherche, qui doit construire tout, non seulement
les hypothèses et les démonstrations, mais délimiter l'observable, distinguer
minutieusement des statuts linguistiques différents sous des apparences semblables. Ce
mode minutieux consiste à démultiplier les niveaux d'analyse et les concepts opératoires
autant qu'il apparaît nécessaire  ; par exemple en ce qui concerne le sens d'un mot
construit, il va falloir distinguer le sens prédictible à partir de la règle, le sens prédictible
à partir du procédé morphologique, le sens prédictible à partir de la base, le sens
découlant d'opérations Linguistiques autres que dérivationnelles (métaphore, méronymie).
Or ce caractère minutieux est la condition pour pouvoir avoir accès à des régularités qui
structurent de grands comme de petits ensembles. Les noms de propriété désadjectivaux,
les nams de propriété en -orle, en -ité, les adjectifs dénominaux, les adjectifs
dénominaux à base de nom de lieu géographique sont des exemples du premier cas. Mais il
existe aussi des paradigmes de petite envergure. M. Tiù~teLE fait ainsi état des trois cas où
un N, homonyme d'un adjectif dénominal construit sur un nom de lieu géographique,
désigne un objet concret  :chinois ("passoire"), arabesque ("entrelac"), égyptienne ("type
de caractère d'imprimerie"  : ne devrait-on pas rajouter la génoise "frise provençale" et la
grecque  ?) ; ou elle rassemble les trois adjectifs en -ol ii base de N de lieu (cerdagnol,
cévenol, espagnol  : ne devrait-on pas ajouter romagnol  ?).

Toute la force démonstrztive, comme l'intérêt heuristique de cette démarche de
morphologie dérivationnelle menée selon le modèle de D. CORBLN, qui est ici le métier sur
lequel est mis l'ouvrage, tient au fait qu'il s'agit non pas de faire le grand écart entre des
propriétés sémantiques très générales découlant du mode de construction, et les propriétés
désignationnelles de tel ou tel item lexical, mais bien d'occuper le terrain intermédiaire9
et d'en faire le terrain de la recherche. Le poins novateur est le suivant  : «  la partie du sens
des mots construits qui ne coïncide pas avec le sens général associé à une règle
dérivationnelle pourrait aussi ressortir à l'application de procédés réguliers » (p. 132).
Il est question de ne pas s'en débarrasser hâtivement sous le nom d'idiosyncrasies, fourre-
tout suspect à proportion de ses capzcités infinies d'accueil, et de «  viser à pouvoir rendre
compte de ce qui est linguistiquement prédictible dans le sens lexicalisé des mots
construits  » (p. 137).

9 Cf. La position antérieure de F. Dsu. : «  En général, les propriétés sémantiques d'une
lexie X + d, où X est la base et d un affixe dérivationnel, ne peuvent être déduites dans
leur totalité des propriétés sémantiques de X et de d. [...] C'est précisément parce que
les propriétés d'une lexie ne peuvent toutes être déduites des propriétés des éléments
qui la composent que cette lexie doit être apprise individuellement » (F. DEt-t., Les

règles phonologiques tardives et la morphologie dérivationnelle du français, p. 137-

138. Ph. Diss, MIT, Cambridge, Massachussets, non publié, 1970).

227
Ce livre, qui reprend un travail de thèse, se lit de bout en bout sans que la curiosité
se relâche, précisément parce qu'on est mené d'une main ferme dans une série
d'observations empiriques. M. Tt :lvtP1,6 a utilisé les conceptions de ses prédécesseurs
lorsque la critique lui en a paru utile, sans que son propos consiste à leur rendre justice en
tout et pour tout. D'o~l un mode d'évaluation efficace, à mille lieues de toute compilation.
Enfin, on peut répondre partiellement aux questions posées en commençant  : il y a bien
des raisons de principe pour qu'on se soit passé plus longtemps d'une sémantique des
mots construits que d'une sémantique syntaxique ou de modèles généraux de sémantique
lexicale. Face aux mots simples sanglés dans leur immunité due à l'arbitraire du signe, les
mots construits, pour les locuteurs profanes du moins, apparaissent motivés,
susceptibles de rendre des comptes et sur leur forme et sur leur sens et sur le rapport
d'interdépendance entre les deux. Mais ils sont très souvent, ou même le plus souvent,
décevants, pour les spécialistes  : un principe de compositionnalité, si on le fait jouer à
un seul niveau, celui de la règle de construction, ne rend pas compte des capacités
référentielles effectives des mots construits10. Alors, pendant des décennies, on a jeté le
bébé irrégulier avec l'eau du bain morphologique. Et la linguistique s'est pourvue d'un
lexique défini comme le réservoir des irrégularités. Le travail de M. Tetitr[.s montre qu'il
s'agissait d'un abandon, d'un manque à élaborer les catégories et les méthodes d'analyse.
On se souvient de la fameuse formule de Karl VetttvEtt refusant d'admettre les prétendues
exceptions à la loi de Grimm  : «  Il doit y avoir une loi pour expliquer l'irrégularité. Le
problZme est de la trouver  »I 1. C'est dans cette logique difficile que s'inscrivent les
démonstrations et les résultats de ce livre.

Françoise KERLEROUX

Université de Paris—X Nanterre


10 Pour une présentation du caractère prévisible des écarts entre le sens construit par la
règle et le "sens référentiel", voir par exemple D. CORBIN, «  La représentation
d'une "famille" de mots dans le Dictionnaire dérivationnel du français et ses corrélats
théoriques, méthodologiques et descriptifs  », Recherches Linguistiques de
Vincennes, 1997, 26, p. 15-37, en particulier, p. 11-12.

1 1 Cf. Jean-Elle BOLTANSKI, La linguistique diachronique, p. 61. P.U.F., « Que sais-

je  ?  », 1995.