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Études et comptes rendus

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  • ISBN: 978-2-8124-0409-2
  • ISSN: 2262-0346
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4261-2.p.0119
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 27/08/2012
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
119
ÉTUDES ET COMPTES RENDUS


Le NOUVEAU DICTIONNAIRE ÉTYMOLOGIQUE

de A. DAUZAT, J. DUBOIS et H. MITTERAND (I)


comparé au Dictionnaire étymologique de A. DAUZAT (2)
et au Dictionnaire étymologique de la Langue francaise

de BLOCH et VON WARTBOURG (3)



Comme AD, NDE commence par une étude rapide de la langue française,
étude sémantique et phonétique. Sa présentation est plus systématique que
dans AD, donc plus facilement utilisable par un lecteur pressé qui a besoln
de retrouver l'explication de certains faits  :dès le début nous voyons donc
que NDE ne s'adresse pas précisément aux spécialistes de la linguistique,
mais à un public beaucoup plus large. Cette Introduction comprend un
tableau de suffixes, un tableau des éléments et préfixes latins et grecs, un
tableau de l'évolution phonétique des consonnes et des voyelles en français.

Quelques remarques s'imposent

I. Parmi les suffixes d'origine latine, les auteurs de NDE ont placé -ie,
-isme, -iste et -iser  : ce sont des suffixes qui, à peine latinisés, sont en réalité
des emprunts au grec. Pourquoi ne pas faire cette distinction d'origine dans
les suffixes, alors que quelques pages plus loin on la fera pour les préfixes  ?

a. Dans le tableau des éléments grecs ou latins, on distingue à juste
titre les éléments proprement dits et les préfixes. La séparation entre ces
deux catégories n'est pas toujours aisée, sans doute  ; mais nous sommes
étonnés de trouver p. xxvlll, parmi les préfixes ab-, ad-, dé-, etc., des formes
comme centi-, déci-, simili-, etc., que nous aurions plutôt cherchées parmi
les éléments.

(1) Paris, Larousse, 1964 (en abrégé  :NDE).

(z) Paris, Larousse, 1938, Ioe éd. (en abrégé  : AD).
(3) Paris, P.U.F., 1964, 4e éd. (en abrégé BRU).

Autres abréviations utilisées dans cette étude

God.  :Godefroy, Dictionnaire de l'ancienne langue française  ;

TL Tobler-Lommatzsch, Altfranz8sisches WSrterbuch ;

FEI~  : W. v. Wartburg, FranzBsisches etymologisehes R~6rterbuch ;

DG  :Hatzfeld, Darmesteter et A. Thomas, Dictionnaire Général de la Langue Française ;
GLE  :Grand Larousse Encyclopédique, en Io volumes, Paris, 1960.

120 3. Pour l'étude de la phonétique, le lecteur débutant est invité à complé-
ter ses connaissances dans le Précis de phonétique francaise de E. Bourriez,
édition de 19a~  : il existe pourtant une édition plus récente de 1958 et revue
paz le fils de l'auteur. Nous regrettons aussi que l'on continue à situer la
première diphtongaison (e et o ouverts) seulement au vIe siècle et la voca-
lisation du 1 -}- consonne au xIe siècle, alors que ces faits sont attestés le premier
au IIIe siècle, le second dés le VIIe siècle.

Mais c'est le Dictionmaire lui-même qui attire principalement notre
attention. Dans leur Introduction (p. v), les auteurs précisent leurs intentions
cet ouvrage se distingue par «  la perspective synchronique et encyclopédique  » ;
tout le vocabulaire général a été enregistré, aussi bien académique que popu-
laire et technique. En même temps, ce Dictionnaire étant également histo-
rique, on y a fait une place importante « aux évolutions caractéristiques du
sens des mots  », en datant autant que possible l'apparition des sens nouveaux ;
donc synchronie et diachronie sont également, ou tour à tour, l'aspect domi-
nant de cet ouvrage.

L'étude de détail que nous nous proposons de faire essaiera de montrer
comment NDE réalise ses intentions ainsi définies. Nous avons cru bon de
comparer NDE à l'ancien Diction-Haire étymologique de Dauzat (AD) et au
Dictionnaire étymologique de Bloch-v. Wartburg (B ~). Nous envisagerons
successivement les points suivants

i) Le regroupement des mots en familles

z) Les suppressions et les additions de mots.

3) La datation des premières attestations.

4) Les étymologies.

5) L'évolution sémantique des mots.

Le travail a été fait par une équipe de quatre personnes dont chacune
a étudié comparativement la même tranche dans les trois Dictionnaires

Ire tranche de A à AFFOUAGE

se tranche de CONTENTIEUX à CRIMINEL
3e tranche de ONAGRE à PALANQUE
4e tranche de R à RAZZIA.


I. REGROUPEMENT EN FAMILLES DE MOTS.

Comme les auteurs le disent eux-mêmes page xxv, les mots provenant
du même étymon ont été groupés dans le même article, qu'ils soient de for-
mation savante ou populaire, sauf si un mot a eu un développement séman-
tique ou phonétique tel qu'il se trouve isolé des autres mots de la famille.
Le premier trait caractéristique qui frappe l'utilisateur de NDE, est donc ce
regroupement systématique des mots en familles, beaucoup plus systématique
que dans AD et même plus que dans BW qui sépare en des articles distincts
les dérivés de formation populaire et les emprunts savants.

Dans le tableau suivant les chiffres indiquent le nombre d'articles que
contient chacun des Dictionnaires  :leur comparaison permettra de se faire
une idée de l'ampleur du regroupement des mots dans NDE par rapport aux
autres dictionnaires

121




AD

NDE

P°atterrage

des diminutions

B1~

Ire tldIIChe

239

168

29 %

2I2

2e tranche

373

278

25 %

292

3e tranche

263

250

5 %

230

4e tranche

192

145

24 %

143

ToTa1.

t o67

841



877

C'est NDE qui a le plus petit nombre d'articles, c'est donc chez lui que
le regroupement des mots est le plus accentué, dans une forte proportion paz
rapport à AD, dans une moindre par rapport à Big, ce qui est conforme
aux principes qui ont guidé l'un et l'autre. Mais voyons de plus près les chiffres
donnés par la 3e tranche  :nous constatons d'abord le très faible pourcentage
(5 %) de la diminution des articles de NDE par rapport à AD, alors que les
autres tranches accusent une diminution de 25 % en moyenne. Mais, fait
plus surprenant encore, il y a un renversement du rapport entre NDE et Bill
dans cette 38 tranche en compazaison avec les autres tranches  :ici c'est Bt17
qui a le moins d'articles, c'est lui qui a le plus regroupé les mots. Si nous
insistons sur ce point, c'est qu'il va nous permettre de découvrir certaines
caractéristiques de NDE (et de Big, sur lesquelles nous aurons l'occasion
de revenir dans les chapitres suivants

I. Disons tout de suite que ce renversement du rapport entre NDE
et BI-Y/ n'est qu'apparent. En réalité, dans cette tranche, BIS contient 3o articles
de plus que NDE, donc 3o mots qu'il laisse en des articles isolés contraire-
ment àNDE, ce qui rétablit déjà en partie la proportion.

2. D'où vient alors le nombre élevé d'articles que NDE accuse ici  ?
Il y a deux raisons

a) un nombre important de mots (38), donnés par NDE en tête d'article,
sont omis paz BiX~  : 8 mots vieux (dont orques, ost, oullière) ; Io mots étrangers
ou dialectaux ou argotiques (paz exemple ougrien, padischah, paisseau, pageot) ;
20 mots de techniques ou sclences plus ou moins récentes (citons onomastologte,
ontogenèse, oxyton, oxyure, etc.). (Nous retrouverons ces trois catégories de
mots dans l'étude des additions de NDE)  ;

b) le plus surprenant, c'est que dans cette 3e tranche (découpée tout à

fait au hasard comme les autres), NDE manque quinze fois de conséquence
en mettant dans des articles séparés des mots qui viennent du même étymon
et qui sont de forme et de sens très voisins, c'est-à-dire des mots que NDE
groupe généralement en familles  :par exemple orbe et orbite, opinion et opiner,
optatif et opter (¢), outrage et outre, ouvrage, ouvrer et cet~vre, pacifique et pacifier.

(4) NDE manifeste un certain flottement à propos des tenues grammaticaux
impératif aussi forme un article pour lui et n'est pas sous impérieux, participe non plus
n'est pas sous le verbe participer, alors que indicatif se trouve sous indiquer, nominatif
sous nommer, accusatif sous accuser, infinitif sous inftni; et pourtant le lien sémantique
dans les deux derniers cas est assez lâche. Impératif peut avoir un sens général et pas
seulement grammatical, tout comme indicatif et nominatif, il n'est pourtant pas traité
de la même façon que les deux autres.

122 Cette inconséquence se retrouve malheureusement dans les autres tranches
de NDE, bien que dans une moindre proportion  :ainsi acéphale (avec acéphalie)
n'est pas dans le même article que céphalo-, ni chaloir clans le même que non-
chaloir; prédire, contredire, maudire, diction ne se trouvent pas dans l'article
dire, alors que médire, redire et indiction y sont ; sous ordonner sont groupés
les verbes préfixés dés-, co-, réordonner, mais subordonner forme un article à
part ; de même aphorrie, phortique et phono- sont chacun l'adresse d'un article
différent ; enfin, sur les quatre mots rame que donne NDE, le second (fém.
de raim) devrait logiquement faire un article avec rameau.

Quelquefois, à l'inverse, les regroupements opérés paz NDE sont plutôt
discutables  :tous les composés formés avec l'élément aerz- (aérianiste, aérzfere,
etc.) sont placés sous aérer, comme s'ils étaient dérivés de ce verbe  ; il aurait
fallu unir ces mots à ceux formés avec l'élément aéra sous l'adresse unique
aer-. D'autre part, NDE ressuscite le verbe aberrer (sans dire qu'il est hors
d'usage) pour donner un chef de file, si l'on peut dire, aux mots aberrant,
aberrance, aberration; c'est d'ailleurs un point sur lequel nous aurons l'occasion
de revenir cian5 le chapitre des additions de mots.

Mais, malgré ces détails discutables, qui montrent seulement combien
la notion de famille de mots est, en somme, incertaine, sachons gré aux auteurs
de NDE d'avoir regroupé les mots le plus rationnellement possible pour une
utilisation pratique et rapide du dictionnaire, mieux que AD, et souvent
mieux que Bi17 dont le groupement obéit certes à un principe plus scienti-
fi~ue, mais présuppose quelquefois, ou peu s'en faut, que l'on sache déjà la
filiation étymologique du mot recherché (5).


II. SUPPRESSIONS ET ADDITIONS DE MOTS.

Dans l'Introduction (p. v), les auteurs de NDE déclarent avoir « réduit
la place impartie aux termes d'usage régional et aux termes azchaiques  ». ln
effet, dans la Ire tranche, ils ont supprimé ii mots de AD, dont IS sont effec-
tivement des termes archaïques dialectaux ou de techniqques anciennes sorties
d'usage (citons abeillon, able, accourse, athée, adirer, aduire, affter)  ; dans la
2e tranche 37 mots de AD ne se retrouvent plus clans NDE; parmi eux 34
sont des archaïsmes ou des régionalismes (paz exemple Contrayerva, copter,
crape, coquerie (= cuisine), coq-souris) ; dans la 3e tranche, 45 mots de AD
ont été supprimés, dont 41 paraissent inusités aujourd'hm (paz exemple
Drin, ordon, orfévri, orgeot, ort, oudrir, paction). Les autres mots supprimés
par les auteurs de NDE sont certainement des oublis car ils ne semblent pas
sorns de l'usage courant,sauf peut-êtreles deux derniers : ce sont accommodatton,
raccommoder, raccommodement, raccommodeur, raccommodage (absent également
de Bue, rabaisser, désaffectation, cri-cri, crémaillère, opiniâtrement, ordinaire-
ment, orangé, enfin 2 que BW ne donne non plus  : Gouaille et ouvreur (= ouvrier
papetier).

Mais si les auteurs de NDE ont supprimé des azchaïsmes et des régiona-
lismes donnés paz AD, dans un pourcentage d'ailleurs assez faible (3 % de
la Ire tranche, ~ % de la 3e tranche), ils en ont conservé certains (comme

(5) Bll~ donne adresse (= habileté) sous dresser, et maladresse sous droit, sans
aucun renvoi. Il distingue 4 verbes a}jecter différents, 3 mots acte et 3 mots action,
chacun dans un article différent.

123 abeillage, abot) et, bien plus, ils en ont ajouté un nombre important, comme
nous allons le voir à propos des additions dont voici le tableau



Tranches


des mots

de NDE

Total des

additions


a) rares

(6)


b) néol.

(6)


ouraat

((>)

Additions

de NDE

que BIl7

ne donne pas

Ise

870

2ô0

$0

7g

131

232

3e

819

264

42

I18

Io4

239

TOTAL.

1689

524

92

197

235

471





31 %

17a5 %

375 %



45







du total





-

des additions





des mots

du total



Avant d'étudier ces chiffres dans le détail, considérons que sur les 524 addi-
tions de NDE, 471 ne se trouvent pas chez B Ili (90 %)  :c'est dire combien
NDE est encyclopédique et ouvre lazgement ses colonnes aux mots de toutes
origines en comparaison avec Ies autres dictionnaires.

De quels horizons viennent les mots ajoutés par NDE 1

a) Dans la Ire catégorie d'additions nous avons classé tous les mots
que l'on peut juger nazes

I) les azchaYsmes (paz exemple a6andonnement, aberrer, abîmement,
accuseresse, contignatum, palatial) ;

2) les termes inusités, comme abolisseur, abrogatif, acheveur, acquisivité,
admissif, affectuosité, oraculaire, oraculeux, orfevré, otalgique;

3) les emprunts aux langues étrangères, rares et non francisés, ou à peine
ainsi pachalik, padischah, aegagre.

Le pourcentage de ces additions (17,5 %) nous pazaît important  : mani-
festement les auteurs ont voulu donner un aperçu complet, le plus complet
possible de la langue française.

Il est certes normal que dans un dictionnaire étymologique et historique
nous trouvions des termes rares ou vieux, il est intéressant pour un linguiste
de savoir que tel mot peu connu existe ou que tel autre a existé même s'il
est sorti d'usage. Mais ce qui nous surprend, c'est que tous ces mots inusités
ou vieux soient présentés exactement comme les autres, sans aucune mention
spéciale. Il est exceptionnel que NDE signale la dispazition d'un mot  :c'est
le cas pour abjurement, absconser et orques. Pourquoi ne pas le faire pour les
autres  ?Ace sujet, NDE est en régression sur AD. Bien plus, pour un certain
nombre de mots de cette catégorie qui sont communs aux deux dictionnaires,

(6) Nous n'ignorons pas ce qu'a d'azbitraire la répartition ea termes rares, en
néologismes et ea mots de la langue usuelle. Pour éviter ua choix trop subjectif, nous
avons procédé ainsi  :nous considérons comme rares les mots que Robert ne donne pas
ou qu'il déclare vieux, comme néologismes les mots qui sont mentionnés tout au plus
par GLE. Ce choix est discutable, aussi ne faut-il attribuer aux chiffres de ce tableau
qu'une valeur relative, à titre d'indication.

124 a mention «  azch.  » ou « région.  » ou « argot.  », indiquée par AD, a été supprimée
dans NDE  : ainsi aux mots abuseur, abouler, octal, coulon, opiat, ost, oublieur
(= marchand d'oublies), ouvrée, poisson, semaison. Or, ces mots-là, tout comme
ceux cités plus haut parmi les additions de NDE, ne sont pas (ou plus) de
la langue usuelle du Xse siècle (~). C'est donc de propos délibéré que NDE
a, pour ainsi dire, confondu les plans de la synchronie et de la diachronie

les mots sont présentés comme faisant tous partie de la langue actuelle au
même titre. N'est-ce pas fausser l'aspect de la langue et en quelque sorte
effacer son histoire, précisément dans un dictionnaire historique  ?D'ailleurs,
si l'ofl cite accuseresse ou absorbement, pourquoi ne pas citer également accuseur
et absorbation qui sont tous deux dans « Littré  »  ? Mais à ce compte où s'arrê-
ter  ?Parmi les azchaïsmes et les termes inusités, il faut bien faire un choir,
à moins de prétendre constituer un « trésor  »complet de la langue depuis ses
origines  ? Ce n'était pourtant pas l'intention des auteurs.

b) La même remarque peut être faite à propos de la ae catégorie d'addi-
tions de NDE, les néologismes qui proviennent des sciences ou techniques
récentes et des mouvements d'idées modernes. Ils représentent une masse
importante d'additions (37,5 %)  ; c'est peut-être l'apport le plus original de
NDE, mais sans doute assez discutable. Nous sommes heureux de trouver
dans un dictionnaire de 196q. des termes comme aberrance, abstractionniste,
accessoiriste, orririque, operatiortnel, ouvriérisme, etc., etc., parmi de nombreux
autres mots nouveaux, mais nous sommes étonnés de rencontrer, par exemple,
accumulatif ou adhériser sur le seul témoignage d'un journal. II est bon que
NDE donne les éléments comme aéro-, crama, ortho-, oxy-, etc., qui servent
à former les mots que les sciences nouvelles ont besoin de créer, mais fallait-il
donner de si longues listes de termes construits avec ces éléments  ? Dans
leur Introduction (p. xXV), les auteurs disent s'être limités « aux mots les plus
communs de chaque science et de chaque technique  ». Voire  ! Aerodynamicien,
polygonacées, polygonation, les plus communs  ? La notion de ce qui est commun
est évidemment difficile à définir. Là encore la limite entre ce que l'on appelle
un dictionnaire et ce que serait un « trésor  » ne paraît pas respectée. D'ailleurs,
n'est-ce pas se faire illusion  ?Dans le domaine de la civilisation et des sciences
modernes, il n'est guère possible pour un dictionnaire d'être à jour. On pour-
rait facilement chicaner les auteurs de NDE et leur reprocher de ne pas avoir
donné tel terme plus ou moins récent. Sans aborder le vocabulaire proprement
scientifique, citons au hasazd jociste (de J.O.C.) que NDE ignore, alors qu'il
donne cégétiste (de C.G.T.) ; nous n'y trouvons pas activiste, ni collégialité,
ni supranationalité, pourtant rendus célèbres et « communs  » paz l'actualité
des dernières années ; et même, oh comble  !nos élèves de 6e, au cas où leur
professeur ne l'aurait pas expliqué, cheifcheraient en vain le mot impari-
syllabique  ! Laissons les plaisanteries. Il est clair que la limite entre les mots
nouveaux qui ont droit de cité dans un dictionnaire et ceux qu'il faudrait rejeter
est difficile à tracer  : le choix, quoique nécessaire, sera toujours plus ou moins
arbitraire ; c'est pourquoi l'encyclopédisme de NDE nous pazaît discutable.

c) La 3e catégorie d'additions, la plus importante (45 %), comprend les
mots qui appartiennent à la langue usuelle. C'est l'apport le plus fructueux
de NDE. Il se répartit ainsi

C7) Ajoutons, pour étre juste, que BLl7 omet également de faire suivre d'une men-
tion spéciale les mots abandonnement, abuseur, abouler, octal, et les considère donc
comme étant du « bon usage  »actuel. Inversement, il arrive à NDE de supprimér à
juste titre la mention « vieux  » là où AD l'avait mise à tort  : ainsi à abricoté et ados qui
sont plutôt des termes techniques, à admonition qui est plutôt réservé au vocabulaire
ecclésiastique, à a,Ûété et à parachever.

125 I) les adverbes en -ment ont été introduits dans NDE d'une façon quasi
s'stématique (encore avons-nous signalé plus haut l'omission de ordinairement
et de optmâtrement; affectueusement est également absent) ;

2) NDE a ajouté régulièrement les participes substantivés (adoptant,
accusé, accéléré, adjoint, opéré, ordonnée, etc.) ou les participes devenus adjectifs,
comme aberrant, a~`ligeant, inopérant, ondoyant, ondulant, achevé, inachevé,
ondulé, ordonné, orienté, outré, ouvragé, raccourci ;

3) nous sommes surtout reconnaissants à NDE d'avoir comblé certaines
lacunes surprenantes de AD, telles que abbatial, acheminement, inaccessible,
inadapté, réadapter, coopérative, coordination, inoubliable, ornemental, paganiser,
pagamsanon, mots qui tous sont vraiment de l'usage commun et qui man-
quaient dans AD.

NDE, avec raison, est plus à jour que B1X~ qui manifeste quelquefois
une réserve excessive ;nous avons constaté, paz exemple, que souvent un mot
ignoré du DG est également omis paz B i~  :ainsi abbatial, aberrant, accrocheur,
adjoint (subst.), désabonnement, inadaptation, réadapter, réadaptation, inadéquat,
diphtonguer, diphtongaison, ornemental, raccourci. Ce sont pourtant des mots
que donnent « Robert  » et bien sûr GLE (et même « Littré  », sauf accrocheur
et les dérivés de adapter), mots qu'à juste titre on s'attend à trouver dans un
dictionnaire étymologique de la langue actuelle.


III. LES DATATIONS.

NDE présente par rapport à AD deux tendances qui se traduisent par
une nette amélioration dans la datation des premières attestations  : il donne
en général une plus grande précision et souvent une date plus ancienne (8).

Il nous a pazu intéressant de compazer les datations de NDE également
it celles de B lX~.

Sur les 632 mots qui, dans la Ire tranche, sont communs à AD et à NDE,
261 portent la même date d'apparition dans les deux dictionnaires. Les 3~1
autres se répartissent ainsi





Total

NDE _ BIl1

NDE ~ Biiï

371 a) NDE date plus précise

mots que AD

communs b) NDE date plus ancienne

à que AD

209

I28

II2 (*)

74 (*)

97

54

AD c) NDE en régression sur

et NDE AD  ?

34

z3

Ii

d) Additions du NDE que Big donne

aussi

28

16

I2

TOTAL

399

225

174

(*) Dans les nombres de IIZ et de 74 sont comptés également les mots dont

B[~ n'indique pas de date ou qu'il ne donne pas du tout  ; leur quantité est

négligeable par rapport aux autres.

(8) Les chiffres que nous présenterons dans ce chapitre ne portent que sur la
première tranche, mais nous donnerons suffisamment d'exemples pris au hasazd dans
les autres tranches pour montrer que les tendances signalées se vérifient dans l'ensemble
du dictionnaire.

126 a) Date plus précise dans NDE que dans AD (ao9 cas, 33 %). En général
AD se contentait de donner le siècle de la première attestation d'un mot  ;
NDE précise le plus possible ses datations en mentionnant la date exacte
de l'ouvrage d'où est tiré le mot, quand on connaît cette date. Sur les zo9 cas
qui attestent cette tendance

1) I12 présentent la même date dans NDE que dans B117 (sont dans le
même cas, pour le reste du dictionnaire cervaison, démonstration, flottaison,
porchaison, ramer) ;

2) 97 présentent une date plus récise que B l~ qui souvent, comme
AD, se contente d'indiquer le siècle. Ajoutons pour le reste du dictionnaire
appellation, comparaison, cmzjuration, conteur, déclinaison, formation, livraison,
raconter.)

b) Date plus ancienne dans NDE que dans AD  :sur les Ia8 mots (zo %)
qui, ns la I7e tranche sont dans ce cas

1) 74 ont la m@me date que Bill. Ce sont entre autres toutes les réfé-
rences à la Chanson de Rolarul qui désormais sont datées de Io8o (et non
plus du x1le siècle comme dans AD). Dans les autres tranches du dictionnaire,
signalons contentieux, crevaison, curatzon, feuillaison, racontar, raùon, ramequin,
ratiboiser, rogations ;

2) 24 dont la date d'attestation est moins ancienne que dans B 111, par
exemple acceptable, abrogation, accomplir, et d'autre part combinaison, création ;

3) 3o dont la date est plus ancienne que dans Bill (et clans les autres
tranches  :coulage, garnenzenz, inclinaison, liazson, oraison, rance, rajah, ramadan,
rang).

Mais dans ce nombre de 30, il y en a au moins Ii qui sont sujets à caution.
Pour Io de ces mots, NDE donne comme date de première attestation «  13z7,
J. de Vignay  ». (Ce sont abhorrer, abjurer, aboyeur, accélérer, accélération,
accusateur, acerbité, acquiescer, actuaire, a,~`iuence; et diriger.) Or, BIl7 signale
dans son Introduction (pp, xx1I-%XIII) que l'édition du Miroir historia) de
J. de Vignay (13x7) utilisée par Delboulle, contiendrait des interpolations
du xvle siècle. Est-ce qne NDE n'aurait pas tenu compte de ce fait  ? En
tous cas Bill donne pour tous ces mots une date plus tardive.

Deux autres cas sont encore à voir de près  :pour acétylène, B W donne
la date de 1877, ajoutant que le mot a été inventé par l'anglais Davy en 1836.
Et NDE (comme déjà AD) indique simplement 1836, sans préclser davan-
tage, comme si Davy armait écrit en français.

Aéroplane est daté par AD « vers 1850  » ;NDE écrit simplement 1850,
BIl7 1855 (id. FEI~. \DE a-t-il voulu préciser la date ou simplifier sa don-
née  ? Il y a des simplinrations qui risquent de tromper le lecteur.

Même remarque à propos de trois autres mots pris dans d'autres tranches
du dictionnaire AD et B [l~ datent plantation du xlve siècle, NDE donne
«  1190 St Bernard  ». Or, d'après God. et FEW, St Bernard avait employé la
forme plantton, et p4..uarion ne serait attesté effectivement qu'au xlve,
comme d'ailleurs NDE lui-même l'ajoute curieusement. Est-ce que la mention
«  plantson  »aurait été oubliée dans l'article de NDE  ?

Pour rare, AD donnait «  1539 et rere (Bersuire, xIVe) et rerement xlle
St Bernard  ». De son c.5té, Big donne « rare 1377  » et le reste comme AD.
Mais NDE simplifie ea disant « rare 1190 St Bernard, attesté par rerement  ».
Que signifie cette mz`~on « attesté par rerement  »  ?Bien sûr, l'existence
de certains dérivés su`pose celle des mots simples correspondants, mais qui

127 dit supposition ne dit pas attestation  : or, d'après FEIT~ et DG, St Bernard
aurait employé l'adverbe re(i)rement, et non l'adjectif rere (FEW, 1236), et
encore moins l'adjectif rare.

Enfin le mot rave  : AD donne 1600, et BII~ 153o avec la mention «  le
mot apparaît en 1322 dans un texte franco-provençal  ». Que dit NDE  ? ~~ Rave,
début xlve  ». Simplification d'autant plus étonnante que NDE, d'une façon
générale et comme nous le verrons à la fin de cette étude, écarte volontiers
toute considération sur les autres langues romanes ou sur les dialectes.

c) 34 cas où les corrections apportées par NDE aux datations de AD
présentent des tendances inverses, c'est-à-dire aboutissent à des dates moins
précises ou plus tazdives que celles de AD

1) dans 23 cas, NDE se contente d'indiquer le siècle ou une période,
correspondant à la date précise donnée par BII~. Quelques exemples  :





AD

BII7

NDE

Ire tranche acerbe

Ijo3

1195

fin xIIe

(parmi adjudication

fin xlve

133o

début alve

les 23) adulte

fin xvte

1394

fin ~,e

COIILentiOn

%III°

1208

début %III°

reste COüvalSOn

xVIe

1542

mllleu xVI°

du dispute

1555

1474

fin xve

dictionnaire Penture

rapide

1333

1611

1294

1509

fin %Ille

début xVIe

Tapiner

1394

I25o

milieu %Ille

2) dans 6 cas de la IZe tranche et dans plusieurs autres ailleurs, ce manque
de précision du NDE est d'autant plus étonnant que AD et BW donnent la
même date précise. Ainsi





AD et Big

NDE

acrostiche

lie tranche

actionner

1585

1312

fin xvle

début xrve

arrestation

1370

~ ~Ve

reste cargaison

1554

milieu xvle

du donation

1235

début xllle

dictionnaire maharajah

1758

milieu %ville

nuaison

1529

début xvIe

Pourquoi tant d'imprécision, contraire à la tendance générale de NDE  ?

Les dates avancées par AD et paz BIS seraient-elles inexactes  ?

3) Mais il y a plus curieux encore  :dans quelques cas, NDE donne une
date nettement plus tardive que AD et que B11~

128 4) Enfin, pour le substantif masculin adoptant (absent dans AD et dans
BW), NDE donne comme première attestation «  1961 Match  »  ! Or, le mot
est dans Littré, dans DG, dans GLE et dans Robert (9).

d) Nous nous sommes suffisamment arrêtés sur des cas (malgré tout
isolés) où la position du NDE paraît contradictoire ou tout au moins surpre-
nante. Ils ne masquent pas l'effort général des auteurs pour atteindre une
datation exacte. Cette tendance se vérifie également dans les additions du
NDE. Mais ici les points de comparaison avec Big sont fort réduits, puisque
sur les 26o mots ajoutés par NDE à AD dans la I7e tranche, seuls 28 se retrou-
vent chez Big. Même sur ce petit nombre de 28 nous faisons les mêmes
constatations que précédemment  : Io fois sur 12 NDE donne une date plus
ancienne ou plus précise lorsque BW se contente d'indiquer, le siècle. Dans
les 16 autres cas, NDE, tout en donnant la même date que Bile, cherche
généralement à la préciser davantage. en citant la référence de l'ouvrage.

Un mot encore sur la graphie des mots. Comme les auteurs le disent
dans l'Introduction (p. xxvll), NDE signale la forme du mot à l'époque de la
première attestation lorsque cette forme est différente de la graphie moderne
et si elle offre un intérêt. Or, NDE suit cette règle de conduite d'une façon
assez inégale, ce qui est trompeur pour le lecteur  : il peut supposer qu'à la
date donnée par le dictionnaire, le mot s'écrivait de la même façon qu'aujour-
d'hui si l'on ne fait mention d'aucune graphie différente. La réalité est souvent
autre. Sans doute NDE cite-t-il, pour administrer, arrestation, combinaison,
oraison, les formes primitives ou les variantes morphologiques qui ont existé

amirristrer (IO), aresteison, combinaeion, oroison et -ison. Mais nous avons déjà
vu plus haut qu'à propos de plantation NDE (comme d'ailleurs AD et BIS
ignore la forme plantation qui est antérieure (à moins qu'une erreur typogra-
phique en ait supprimé la mention). NDE date confédération de 1327, or,
confédératson est attesté au XIIIe ; il date confirmation et admonestation du
xIIIe, alors que confermetson et amonestoison sont attestés au xIIe (cf. God. et

(9) DG et Robert citent le Code Civil, et d'après DG la première attestation du
mot serait de 1728 Richel. sous adopter.

(IO) Amenestrer parait plus fréquent  : cf. God. et TL ;c'est la seule forme d'ancien
français que donne FEil7.

AD

NDE

BI17







une Ire fois

en 1374 (z)



Abortif
Accessit
Affiictif

xlve (x)

1690 Fur.
~ gVe

SIVe (x)

168o Richel.

1455 Fossetier
milieu xlse (y)

(x) Attesté paz God., TL et FEi17.

(y) Biea que ce fflt un mot latin employé primitivement dans les distributions
de prix faites ea latin, les citations de Fur. et de Richel. sont bien d'un conteste
français. Est-ce que p gage p de NDE serait un lapsus pour a XVIIe ~  ?

(z) Citation d'une Ordonn. de Charles V (God.). Le mot n'est donné ni par
TL, ni par FEIV, ni par Meyer-Lübke, ni par GamillSCheg. La citation de God.
serait-elle suspecte  ?

129 FEI~). Si NDE donne les variantes oraison, -ison, pour oraison, pourquoi
n'en fait-il pas de même pour cervaison, porchaison et terminaison, d'autant
plus que les textes cités en référence par NDE portent effectivement la graphie
en -oison (cf : God. et TL). Enfin le mot contentieux porte dans NDE la date
«  Ias~ God.  »sans mention de graphie. Or, dans la citation de God. (supplé-
ment) le mot est écrit contempcteux, graphie qui revient encore cinq fois dans
l'article. Il est regrettable qu'il n'y ait pas plus d'uniformité à travers l'ensemble
de NDE, car la connaissance de l'ancienne graphie d'un mot est d'un intérêt
historique et philologique indéniable.


IV. LES ÉTYMOLOGIES.

A) Pour l'immense majorité des mots nous avons- constaté l'accord
des trois dictionnaires en ce qui concerne les étymologies. Tout au plus peut-on
signaler que (ianS ces cas NDE donne quelquefois des explications supplé-
mentaires lorsque AD était trop succinct (à acariâtre, race, paz exemple),
explications que d'ailleurs BII~ donne également. Mais il semble que, contrai-
rement à AD et à Bill, NDE est peu porté à tenir compte de 1a géographie
linguistique dans l'évolution phonétique ou morphologique des mots  ; les
explications données paz Blé sont souvent plus circonstanciées, non seulement
pour des mots venus de l'étranger et qui ont a voyagé  », comme abricot, acajou,
cordomrier, mais aussi pour des mots du domaine gallo-roman, comme abri,
abeille où B [l~ et même AD montrent d'une façon plus précise les influences
provençales et dialectales, en s'inspirant de l'Alf de Gillieron. D'ailleurs,
sauf pour les mots qui sont de véritables emprunts, NDE a négligé à peu près
systématiquement toute considération sur les autres langues romanes ou
sur les dialectes gallo-romans ; B tl~ et souvent AD prennent des exemples
des autres' pays de la Romanis pour étayez leur azgumentation étymologique,
par exemple pour expliquer le changement de conjugaison de verbes comme
abhorrer, abolir, accomplir, ravir, trahir. Rien de tel dans NDE, pas non plus
pour les données étymologiques proprement dites. Prenons l'exemple du
verbe aboyer  : BIS et en parue AD déclarent que le mot tire son origine d'une
forme onomat. ancienne en bai- ou bau-, remontant au latin et au grec, attestée
aussi en italien (abbaiare) et en lorrain (abaouer), et que ces formes ont éliminé
le latin latrare qui a survécu en gascon et en espagnol. NDE se contente de
dire que le verbe vient du latin populaire *abbaiare ou *abbaudiare (lat. baudari)
qui a éliminé le latin classique latrare. Or, il n'est jamais inutile de citer des
exemples d'autres pazlers romans pour étayer une forme reconstituée du
latin vulgaire. (Nous aurons encore l'occasion de revenir sur ce point.) Le
verbe aboyer n'est pas le seul cas où NDE ne tient compte que du français
contrairement aux autres dictionnaires ; citons encore abasourdir, abreuver,
absinthe, accointance, accolade, accorder, acheter, achever, admonester, aller,
cosse, crétin, ouaille, outre (subst.), racaille. Cette liste montre suffisamment
combien NDE a pour principe général d'isoler le français du reste de la
Romanis. Pourquoi  ?Pour ne pas alourdir ses articles  ? ou pour des raisons
linguistiques  ?

B) Cas où l'étymologie donnée par NDE diffère de celle de AD ; nous
en avons retenu i3 qui se répartissent ainsi

17 où NDE; AD et=BII'/ ;

— 6 où NDE à mi-chemin entre AD et B ~.

t. NDE abandonne l'étymologie proposée paz AD et donne la même
que Blé (17 cas). Tantôt NDE rejette seulement une hypothèse secondaire

130 que AD avait avancée pour compléter sa démonstration, c'est le cas pour
orange, otage et regretter; tantôt NDE diffère complètement de AD et son
explication ressemble à celle de BW, c'est le cas le plus fréquent  ;nous avons
remazqué acheter, orvet, ouate, rabâcher, rabibocher, rabiot, rabot, rafistoler,
raiponce, rame a, rancart, rapiat, rapière, ratatouille (prèsque tous de la
¢e tranche...). Voyons de plus près les deux premiers. Pour AD, acheter vien-
drait de *accapitare (ad -~ caput) selon la thèse de Thomas qui s'appuie sur
la forme acheder (Jonas), sur l'espagnol acabdar et le provençal acaptar. BIS
(avec FEW qui réfute Thomas) démontre que acheter viendrait de *accaptare
en s'appuyant sur l'italien, le piémontais et le génois. NDE, sans aucun essai
de démonstration, affirme que le mot vient du latin populaire *accaptare (de
captage, chercher à prendre). Quant à orvet, les différences sont plus sensibles
entre les deux « Dauzat  » AD, juxtaposant des formes d'une façon assez
confuse, semble faire venir le mot d'un type gréco-latin aveu-oculis, « sans
yeux  », altéré paz l'ancien français orb, « aveugle  ». NDE rejette cette hypothèse
et, comme BW, pense que orvet est tout simplement un dérivé de orb (du
latin orbes, aveugle).

a. NDE semble se tenir pour ainsi dire à mi-chemin entre AD et BW;
les six cas que nous avons relevés sont  :accorder, accord, affecter, crecelk,
page I, troufion. Voyons le premier  : AD reconstruit deus verbes de latin
vulgaire *acchordare (ad ~- chorda, corde) et *accordage (ad -~- cor, tordis,
le coeur) qui auraient fusionné, le sens musical étant attesté dés le xne siècle.
Or Blé, prétendant que le sens musical n'est attesté qu'au xlve, fait venir
le mot du seul *accordage et le sens musical se serait ajouté plus tard sous
l'influence de corde. NDE maintient l'attestation du sens musical dès le xlle

il cite à l'appui Aiol et, pour le substantif accord, J. Fantosme (xlle) où le mot
aurait à la fois le sens musical et le sens moral. Donc, pour NDE accorder vient
du seul *accordage qui, dès son appazition, aurait déjà subi l'influence de
chorda, corde de musique. C'est la thèse la plus vraisemblable. En effet AD
s'était sans doute trop appuyé sur FEW qui fait venir accorder de acchordare (sans
astérisque même), ignore *accordage (ne citant pas non plus accorder sous cor) et
affirme que le sens musical et le sens moral se sont mêlés dès le début. Si finale-
ment, contrairement à ce que l'on pourrait attendre, BW n'a pas repris la thèse
du FEW, c'est sans doute parce que *acchordare ne lui paraissait pas étayé par
plusieurs langues romanes à la fois, alors que *accordage est postulé par l'italien
et précisément par l'espagnol et le provençal qui ne connaissent pas le sens
musical, excluant par là *acchordare. D'une manière générale, BW se montre
réticent à reconstituer des formes de latin vulgaire sans l'appui des autres
pazlers romans  : il hésite également à reconstruire un *accapare pour expliquer
achever, un *cottiare ou un *corrige pour expliquer cosser ou cotir; il ne va
pas jusqu'à supposer un *culicinus pour cousin (= moustique), ni un *ausarium
pour osier, ni un **auri faber pour orfevre. C'est la prudence, très légitime,
que recommande également Viiinanen dans l'Introduction au latin vulgaire

C) NDE maintient l'étymologie donnée paz AD, en opposition avec
BW. Nous avons relevé sept cas  :accointance, accoster, accoter, coque, coqueluche,
costaud, et, pour une hypothèse secondaire, admonester. Commençons paz le
cas le plus délicat, accoster-accoter, deux verbes qui, au cours de leur histoire,
se sont confondus en partie dans la prononciation et dans leur sémantisme.
Pour AD et NDE le verbe accoter du français moderne serait la fusion de
deux verbes de l'ancien français accoster (ad -I-- coste) et accoter (ad -~ cubitus),
alors que le français moderne accoster serait un emprunt du xvle à l'italien
accostage « approcher quelqu'un  » et n'aurait eu le sens maritime qu'au xOIIe.
Pour BW (et pour FEW qui réfute la thèse précédente), le français moderne

131 accoster serait bien le continuateur de l'ancien français accoster « être près de  »,
qui, en moyen français, avait perdu le -s et l'a repris au xvle sous l'influence
du provençal acostar de même signification, le sens maritime étant attesté
dès 14oa ; et le verbe accoter aurait absorbé certains sens de accoster en moyen
français lors de leur homophonie. La thèse de B [l~ nous paraît la plus vrai-
semblable, d'autant plus que nous croyons avoir trouvé dans TL des citations
de accoster au sens de « aborder quelqu'un  » et au sens maritime datant du
XIIe siècle ; donc, ces sens seraient anciens et non dus à une influence très
tazdive, italienne en partie, comme l'affirment AD et NDE (II).

Quant au substantif accointance, les trois dictionnaires en font un dérivé
de l'ancien verbe ac(c)ointier. Mais c'est sur l'étymologie de ce verbe que
AD et NDE s'opposent à Bt~. Selon les premiers, acointier viendrait d'un
*accogtritare, formé sur cognitus et « postulé, dit seul AD, paz le provençal
acoindar  ». Pour BIS, le verbe acointier serait dérivé de l'ancien adjectif acointe,
du latin accognitus (cf. italien acconto). Il est étonnant qu'ici Bt~ ne tienne
pas rnmpte du provençal acoindar qui pourtant est ancien lui aussi (XIIe)
et préfère ne pas postuler un *accognitare (idem FEI~).

D) Enfin, un cas intéressant où NDE s'écarte aussi bien de AD que de
B Ili, le verbe aller

1. Selon AD, aller ne viendrait pas de ambulare, qui a donné ambler
(les doublets n'existeraient-ils pas  ?), mais d'une racine celtique et-, et le
groupe italien-espagnol-provençal représenterait une vaziante an- de cette
même racine celtique.

i. NDE, bien sfir ne retient pas cette explication et, conformément à

son principe, ne s'intéresse pas aux formes des autres langues romanes. Pour
lui le latin ambulare serait devenu *ambinnre (comment et pourquoi  ?) et par
dissimilation nos nos en avons serait devenu nos nos en alors. Est-il sérieux
de reconstruire un *ambinare sans donner aucune raison  ? Le français seul
ne le permet pas, et NDE ne cherche pas l'appui du reste de la Romanis.

3. La thèse devenue classique est présentée par Blé (et FEW)  :dans
une prononciation relâchée, militaire sans doute, ambulare a pu devenir *allate,

marchez  !  » (sens attesté paz Végèce). Quant au groupe italien-espagnol-
provençal, B[l~ suppose que le latin ambire aurait pu avoir un fréquentatif
*ambitare. Mais BW ne donne pas de raisons à l'appui.

4. Nous nous permettons de citer une autre explication encore du verbe
aller, celle que donne Corominas (Diccionario critsco etimolbgico de la lengua
castellana, 1954)• Selon lui, ambulare serait passé à *amlare par une pronon-
ciation négligée, ce qui est normal pour un verbe aussi usité. Par un jeu d'assi-
milations et de dissimilations successives, attestées par ailleurs dans les langues
respectives, *amlare serait devenu allare, aller en français, ou *amnare (conservé
en roumain et en rhéto-roman), puis andare (italien, provençal et les langues
ibériques). Cette hypothèse a ceci de séduisant qu'avec le seul étymon *amlare
elle essaie d'expliquer les formes de toute la Romanis.

E) N'oublions pas une heureuse innovation du NDE par rapport à AD
l'astérisque placé devant les mots d'origine latine mais de formation populaire.
C'est une façon de distinguer, à l'intérieur d'un article qui groupe les mots

(ir) Accoster au sens de n aborder quelqu'un n  : «  Pres des portes les vint chachant,
Un en acasta, sil retint U (Wace, Rou). —Accoster au sens maritime  : R Ne voudrent pas
trespasser La mer, ainçois ont acostée La terre  » (Raoul de Houdenc).

132 d'une même famille, ceux qui remontent directement à un mot latin et ceux
qui sont des dérivés de formation française. On sait que B11~ sépare ces deux
catégories en des articles différents, ce qui présente des inconvénients, car
les mots d'une même famille peuvent se trouver éparpillés suivant les hasards
de l'ordre alphabétique. Mais l'usage de cet asténsque dans NDE appelle
quelques remarques

I. Alors qu'à la page xLVIII, au recensement des abréviations, cet asté-
risque est nettement distinct par sa taille de celui qui précède les formes
conjecturales, dans le corps du dictionnaire, les deux astérisques sont régu-
lièrement confondus, ce qui peut être gênant suivant le cas.

2. Pourquoi les verbes acheter et accoter ne portent-ils pas l'astérisque  ?
On les fait pourtant remonter l'un au latin populaire *accaptare, l'autre au
bas latin accubttare. (Même remarque pour cousin I et pour orfraie.)

3. Inversement, fallait-il mettre l'astérisque à allègre, aigu, aiguiser,
aiguillon, puisque leur évolution phonétique n'est pas purement française,
mais influencée par le provençal  ? Or, abeille qui est dans le même cas ne porte
pas d'astérisque.

Là encore on aurait aimé un peu plus d'uniformité dans l'application
d'un principe qui est excellent.


V. L'ÉVOLUTION SÉMANTIQUE.

Comme ils l'annoncent dans l'Introduction (p. v), les auteurs de NDE
ont donné une place plus importante que AD ne l'avait fait « aux évolutions
caractéristiques du sens des mots  ». Ils ont fait un effort très intéressant pour
essayer de dater cette évolution, c'est-à-dire pour indiquer à quel moment
un sens nouveau est attesté.

Dans la Ire tranche, nous avons retenu 26 cas où l'évolution sémantique
est particulièrement bien indiquée. Sur ces 26  :

I. il y en a 5 où les explications données paz NDE sont à peu près sem-
blables àcelles données paz Bill, par exemple abîmer et s'abîmer, ablution ;
et par ailleurs raifort, rapière ;

2. 2t cas où l'évolution sémantique donnée par NDE nous paraît plus
précise ou plus complète que clam B117. Prenons quelques exemples. Pour
abdication et pour abnégation, B1I~ ne dit rien sur le sémantisme, alors que
NDE marque très bien l'évolution avec les dates successives. Pour abroger
et ses dérivés, NDE ajoute que toute cette famille de mots est restée restreinte
su vocabulaire du droit, à académie il signale le sens et la date de l'emploi
administratif du terme, indications que B ils ne donne pas. Accrochage et
accrocheur sont très bien étudiés, jusqu'aux sens les plus modernes  ; BW
omet ces mots. Enfin, en dehors de la Ire tranche, signalons garnement, a'uvre,
ordre, rat-rater,NDE marque mieux les changements de sens (surtout pour
rater en parlant d'une arme à feu)  ;

3. signalons un cas au moins, le mot abbé, où les explications sémantiques
de NDE sont nettement déficientes, alors que B b® en retrace bien l'évolution
jusqu'aux sens modernes avec dates à l'appui  ;

4. citons enfin le verbe abolir dont l'évolution sémantique donnée par
NDE pazaît discutable. D'après lui, le mot serait attesté pour la prenuère
fois en 1417 au sens de « détruire, dévaster  » et le sens juridique ne paraîtrait
que plus tard. Nous ne citerons pas l'unique exemple donné par TL («  abolir

133 une loi  » de Brun. Lat. xIIIe), puisqu'il comporterait une interpolation. Mais
pourquoi aucun des trois dictionnaires n'a-t-il tenu compte de God.  ?Dans
sa première citation qui date de 134q le mot a le sens lundique (<c abolir des
coutumes  ») ; le sens de « détruire, enlever  »n'est attesté que dans le second
exemple qui date de 1443 (<c la dicte fosse sera... destruite, abolie  »). C'est au
xvle et au xVIIe siècles que le sens de « détruire  »est encore bien attesté (Rabe-
lais, Scarron, La Fontaine, Furetière). FEII~, qui ne donne aucune date, se
contente de montrer que les dialectes actuels connaissent bien le mot au sens
de « détruire  », mais sans préciser si cet emploi est ancien. Il est vrai que
~ God.  »donne aboliture au sens de « souillure qu'il faut enlever  » (du x1IIe),
mais abolition y a toujours le sens juridique, dès 1316. Donc, d'après « God.  »
tout au moins, le sens juridique de abolir paraît attesté avant la date donnée
par NDE. Il est probable que l'ancien français ait connu les deux sens simul-
tanément, puisque le latin abolere les avait déjà.

Un mot encore sur l'évolution du genre de certains substantifs, que nos
cois dictionnaires donnent inégalement. Alors que sur des mots comme
amour ou argue les trois dictionnaires sont d'accord, seul Blé signale que
auvre a eu un genre hésitant à partir du xvle. Inversement, AD et NDE sont
les seuls à indiquer le changement de genre de acacia au XVIIe, et NDE le seul
à donner celui de abîme au xvlle Enfin au mot cheftaine AD attribue le genre
masculin ( !) et ~ fé1n;n;n ; ni NDE, ni B[~ n'en indiquent le genre, mais la
définition de NDE « chef de groupe dans le langage scout  »nous laisse encore
dans l'incertitude sur le sexe des cheftaines et nous ferait plut8t pencher pour
le masculin  ! Or, on sait que depuis l'introduction du Scoutisme en France,
les cheftaines ont toujours été des jeunes filles.


Nous avons sans doute déjà trop dénoncé un certain manque d'uni-
formité, de conséquence même à travers l'ensemble de l'ouvrage, inwnvénient
qui d'ailleurs guette toutes les grandes entreprises telles que l'élaboration
d'un dictionnaire paz une équipe de collaborateurs. Dans cette paztie négative
du bilan, citons encore une fois les deux tendances qui ont mazqué l'ouvrage
d'une façon générale

1. NDE, par son intention encyclopédique, apeut-être trop nivelé les
plans historiques dans le vocabulaire de la langue, en ne distinguant guère
les azchaïsmes, les mots inusités et les néologismes du reste de la langue
constitué paz l' « usage courant  »  ;

a, il a pour ainsi dire isolé le français du reste de la Romania dans la
plupart de ses explications étymologiques.

L'apport positif du NDE est triple

t. le regroupement des mots en familles est presque toujours mené d'une
façon suflïsamment systématique pour que les usagers du dictionnaire s'y
retrouvent facilement et se fassent une notion juste des familles de mots ;

a. les datations sont dans de nombreux cas plus anciennes ou plus pré-
cises que celles de AD (et quelquefois davantage que celles de B ll~), grâce
à de récents dépouillements de textes ;

3. l'évolution sémantique des mots est la partie de NDE qui pazaït la
plus intéressante et la plus riche par rapport à AD. On nous présente le plus
souvent l'histoire des mots à la fois dans leur forme et dans leur sémantigme  ;
c'est pourquoi les auteurs auraient pu ajouter le terme d' « historique  »dans
le titre même de le~.u~ ouvrage, au lieu de le laisser en sous-titre.

134 L'auteur de ces lignes remercie encore cordialement les personnes qui
ont collaboré à cette étude, notamment Mlle Hudon et M. Beauchemin, de
l'Université Laval de Québec, et Mlle Platz de l'Université de Strasbourg.

Georges M$Rx,

Assistant à la Faculté des Lettres de Strasbourg.



APPENDICE

I. Lapsus ou fautes d'impression de NDE

au mot abattis, NDE date la geste des Loherains du aine ; il faut lire elle;

— su mot abat jour, au lieu de = 1696 Félibien =, il faut sans doute lire 1676, comme
dans les autres références à Félibien ;

— le mot accident ne vient pas d'un latin accedere, mais accidere  ;

sous contingent  : le mot contingence parait deus fois dans l'article, une première
fois au début avec une datation vague .début ~,e ., une deuxième fois à  !a
fin avec une datation précise e vers 1300, etc. p, qui est également la date donnée
par Blé.

II. Erreurs de renvois
Pour accagnarder NDE renvoie à cagnard, il faut en réalité voir à cagne.

accoucher — couche — coucher.

affaisser — Paisse ( ?) — }'six.

ache — fiche — ficher.

outremer — mer, où le mot ne se trouve pas.

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