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Préface

  • Type de publication: Chapitre d’ouvrage
  • Ouvrage: Bonheur et fiction chez Rousseau
  • Auteur: Delon (Michel)
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  • Pages: 7 à 10
  • ISBN: 978-2-8124-0500-6
  • ISSN: 2104-6395
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4134-9.p.0007
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Collection / Revue: L'Europe des Lumières, n° 19
  • Date de parution: 09/05/2012
  • Année d’édition: 2012
  • Langue: Français

  • Chapitre d’ouvrage: 1/12 Suivant
Accès libre
Support: Numérique
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PrÉface

Peut-on, après Robert Mauzi, écrire sur le bonheur selon Rousseau ? Il y a deux façons de répondre positivement à la question. Certains prétendront repenser le problème comme s’ils étaient les premiers à lire Les Rêveries du promeneur solitaire et comme s’ils pouvaient faire table rase de la tradition critique ; d’autres se nourrissent des interprètes aussi bien que des textes de Rousseau, ils se situent par rapport à ce qui a déjà été écrit. Si la critique littéraire ne se construit pas comme un savoir cumulatif, elle ne peut s’abstraire de ses propres conditions de lecture, déterminée par les textes critiques qui jalonnent notre relation aux œuvres anciennes. Guilhem Farrugia s’inscrit dans la seconde catégorie, parmi ceux qui tentent d’autant mieux de dire du neuf qu’ils dialoguent avec ce qui a déjà été dit.

« Il y a un bonheur circonscrit qui reste en moi, et qui ne s’étend point au-delà. Il y a un bonheur expansif qui se propage, qui se jette sur le présent, qui embrasse l’avenir et qui se repaît de jouissances morales et physiques, de réalités et de chimères, entassant pêle-mêle de l’argent, des éloges, des tableaux, des statues et des baisers1 ». Ce n’est pas Jean-Jacques Rousseau qui caractérise aussi clairement les formes différentes de bonheur, mais son vieil ami et ennemi intime, Denis Diderot, polémiquant avec Helvétius. L’opposition entre repli et expansion traverse tout leur siècle et Robert Mauzi l’a longuement analysée. Le bonheur circonscrit est celui de l’immobilité et de l’indépendance, les plaisirs de l’expansion sont ceux du mouvement qui promet le bonheur à celui seul qui sait ne pas s’y perdre. Ce bonheur expansif se jette sur le présent, le verbe caractérise le mouvement et la passion, mais il embrasse aussi l’avenir qui met en jeu l’imagination. On pourrait mentionner encore le passé et les émotions propres au souvenir. De même, les jouissances physiques sont immédiates alors que les jouissances morales supposent tout un système de relations en partie imaginaires. Diderot parle donc

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« de réalités et de chimères » qui nourrissent le bonheur. Robert Mauzi mentionne les mises en forme littéraires du bonheur circonscrit, qu’il nomme le repos imaginaire, entre genres et motifs : la poésie pastorale, la rêverie du refuge, le mythe de l’âge d’or. Il s’intéresse ensuite à l’imagination qui, selon la formule d’un écrivain du temps, multiplie l’âme grâce à ses « heureuses illusions2 ». Cet imaginaire ne concerne dans L’Idée du bonheur que les mystères du monde et les enjeux métaphysiques de la condition humaine. Mais il est une des ressources pour dépasser ce que Robert Mauzi désigne comme « la paradoxale dialectique du désir et de la possession3 ».

Guilhem Farrugia place à la base de son enquête cette tension entre réalité et fiction ou ce qu’on a envie d’appeler l’extension du domaine de la lutte existentielle. Comme Diderot, Rousseau se situe à un moment de transformation anthropologique qui fait de l’imagination, non plus un pouvoir combinatoire de souvenirs, mais un pouvoir inventif. L’être humain est capable de prolonger et d’approfondir la réalité par une imagination productive qui lui fait transformer la réalité. La vie collective, l’invention littéraire et artistique, la perspective religieuse ou historique nécessitent cette participation de l’imaginaire. L’illusion n’est plus seulement une erreur, une incompréhension du réel, elle peut devenir un mirage qui fait avancer, une chimère qui réveille le désir, un mythe qui rassemble une collectivité. Elle risque de fourvoyer, mais elle peut dynamiser. La fiction n’est plus seulement une fausseté, elle peut devenir une vérité allégorique, une histoire révélatrice, une invention explicative. L’imaginaire devient un domaine de la réalité humaine, non plus l’irréalité, mais une dimension subtile et créatrice de la vie humaine. Le repli sur soi ne peut plus alors être simplement analysé comme une rétraction, il signifie aussi ouverture et exploration d’espaces inconnus. L’expansion n’est plus oubli de soi dans un vertige centrifuge, elle est absorption en soi des mondes extérieurs. Les distinctions simplistes de l’histoire littéraire qui oppose les Lumières au romantisme empêchent de comprendre ce rôle central de l’imagination dans l’œuvre de Rousseau, de Diderot et de leurs contemporains.

Il devient alors intéressant de penser ensemble fictions romanesques et fictions philosophiques, par exemple le domaine de Clarens et l’état de nature. Guilhem Farrugia propose de considérer Rousseau comme

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fondateur d’une théorie moderne de la fiction. L’invention romanesque n’est pas seulement une compensation du penseur, confronté à des apories ou une consolation du solitaire, déçu par la réalité, elle est une exploration des ressources morales et psychiques, une manifestation de la créativité humaine, une mise à l’épreuve de la perfectibilité. L’auteur de Julie ou La Nouvelle Héloïse écarte le dilemme de la réalité ou de l’irréalité de Clarens. De même, l’état de nature qui n’a sans doute jamais existé rend compte de la réalité historique de l’humanité. Dans la lignée de Paola Sosso mais aussi, plus largement, de Lionello Sozzi4, il s’agit de concevoir la fiction comme action. L’être humain aménage le monde, en le doublant d’un indispensable pays des chimères. « Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! » s’écrie Julie, devenue Mme de Wolmar qui pousse son développement jusqu’au paradoxe : « Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité, et tel est le néant des choses humaines, qu’hors l’Être existant par lui-même, il n’y rien de beau que ce qui n’est pas5 ». Au-delà des insatisfactions particulières de l’épouse et de la croyance d’une fidèle réformée, Julie exprime le moteur général d’une activité humaine et la promesse d’un bonheur sur terre.

La traversée des textes, lus et relus, la confrontation des citations, battues et rebattues, dans le présent essai font émerger des figures parfois inattendues de Rousseau. Jean-Jacques, amant d’une sylphide, sert de transition entre la marquise de Crébillon et les rêveries solitaires de Chateaubriand. Dans Le Sylphe, coup d’essai et coup de maître de Crébillon, une femme du monde est rejointe dans sa solitude campagnarde par un être fantastique, digne de ses fantasmes. Rousseau est sa propre marquise. Le narrateur des Confessions confie que les pages brûlantes de l’Héloïse lui ont été inspirées par « des êtres imaginaires » : « Sans quelques réminiscences de jeunesse et Mme d’Houdetot, les amours que j’ai sentis et décrits n’auraient été qu’avec des Sylphides6 ». Chateaubriand rapporte à son tour dans les Mémoires d’outre-tombe comment l’adolescent de Combourg se composait « une femme de toutes les femmes » qu’il avait vues. Il la nomme fantôme d’amour, charmeresse et sylphide. Transplanté dans le Paris bruissant de la Révolution naissante, il se dit « toujours affolé de [ses] illusions ». Dans les ombres des vieux quartiers,

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il revoit son enchanteresse7. Le fameux ballet de Tagioni, La Sylphide, a son rôle dans la cristallisation du personnage, mais la dynamique de l’imagination créatrice est rousseauiste.

La nonchalance me paraissait propre à la sprezzatura mondaine, cette aisance aristocratique, passée des traités de la Renaissance italienne aux manuels de savoir-vivre français. Je la découvre rousseauiste, liberté du promeneur qui ne s’astreint à aucune règle fixe, activité tranquille entre l’inaction du fainéant et la contrainte de l’acteur social. Le promeneur solitaire s’enchante d’« errer nonchalamment dans les bois et dans la campagne ». L’expression des Confessions se retrouve dans la septième promenade : « J’errais nonchalamment dans les bois et dans les montagnes […]8 ». Le bonheur se débarrasse des contraintes extérieures, il a l’allure sinueuse des balades dans la nature et celle de l’écriture suivant sa propre inspiration. Diderot se réfère sans doute au même modèle quand il se représente heureux d’une promenade immobile, toute intérieure et intellectuelle : « étendu nonchalamment dans mon fauteuil, mes rideaux tirés, mon bonnet enfoncé sur les yeux, occupé à décomposer des idées9 ». Il décompose des idées comme Rousseau dissèque des plantes. La dimension morale et littéraire de cette nonchalance permet de dépasser une opposition réductrice entre le mouvement et le repos, entre la rétraction et l’expansion chez les deux hommes, tout en eux-mêmes et ouverts au monde.

S’impose surtout la figure d’un Rousseau heureux envers et contre tout, sachant jouer la rêverie contre la réflexion, l’imaginaire contre une réalité insatisfaisante, la nature contre l’aliénation sociale et finalement l’écriture contre l’écriture. L’enquête méritait d’être menée et son parcours publié.

Michel Delon

1 Denis Diderot, Réfutation d’Helvétius, t. I, section II, chap. 7, Œuvres philosophiques, Bibl. de la Pléiade, p. 486.

2 Robert Mauzi, L’Idée du bonheur dans la littérature et la pensée françaises au xviiie siècle, Armand Colin 1960, Albin Michel, 1994, p. 496.

3 Ibid., p. 101.

4 Paola Sosso, Jean-Jacques Rousseau. Imagination, illusion, chimères, préface de Lionelle Sozzi, Champion, 1999 et Lionelle Sozzi, Il Paese delle chimere. Aspetti e momenti dell’idea di illusione nella cultura occidentale, Palerme, Sellerio, 2007.

5 Jean-Jacques Rousseau, Julie ou La Nouvelle Héloïse, VI, viii, Œuvres complètes, t. II, p. 693.

6 Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, XI, t. I, p. 548.

7 François-René de Chateaubriand, Mémoires d’Outre-Tombe, livre III, chap. 8 et livre IV, chap. 13, éd. J.-C. Berchet, Classiques Garnier, t. I, p. 222-223 et 283-284.

8 Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, XII, t. I, p. 641 et Les Rêveries du promeneur solitaire, VII, p. 1063.

9 Denis Diderot, Réfutation d’Helvétius, t. II, section VIII, chap. 2, Œuvres philosophiques, p. 611.