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Préface

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  • ISBN: 978-2-406-07079-5
  • ISSN: 2107-1853
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-07081-8.p.0013
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 01/06/2018
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Préface

Le lieu où lon peut consulter, depuis 1984, les archives de la famille Salviati est une petite salle tranquille, dissimulée au cœur du palais des Chevaliers de Malte, siège de lÉcole normale supérieure de Pise. Les lecteurs ne sont pas nombreux dans ce lieu prestigieux, alors même quil est connu depuis longtemps quil sagit des plus belles archives familiales de Toscane (et sans doute dEurope), et quon y jouit de conditions de travail exceptionnelles. Lampleur du fond, qui conserve pas moins de 5000 livres de comptes, a longtemps intimidé les chercheurs, souvent mal armés pour affronter les fonds dentreprise et leurs informations foisonnantes à lexcès. Face à des séries constituées de dizaines, voire de centaines de registres, il convient douvrir des voies daccès permettant de ne pas se perdre parmi les milliers dentrées que comprennent usuellement un Grand Livre, un livre de Recettes et dépenses ou un Cahier de caisse.

Louvrage quAgnès Pallini-Martin a tiré de sa remarquable thèse de doctorat explore lune de ces voies et illustre comment un usage inventif des sources comptables permet de renouveler nos connaissances sur une question fondamentale. Lémergence de la place de Lyon comme centre financier européen est précisément lun des évènements essentiels de la Renaissance. Si la dynamique politique et institutionnelle qui a conduit la ville et ses foires à ravir leur primauté aux foires de Genève a été bien étudiée, bien peu, finalement, était connu sur les acteurs de ce déplacement, en particulier sur les marchands et banquiers italiens qui, autour de 1500, firent de la ville la plaque tournante du commerce, des changes et de la finance. Sur ce point, les archives des institutions, sur lesquelles les historiens se sont fondés depuis plus dun siècle (celles de la municipalité lyonnaise, des « nations » des marchands, des diplomaties française et européennes), ne livrent que des informations partielles et tardives car elles se contentent le plus souvent denregistrer ou de confirmer des situations établies depuis longtemps. Cest aux écrits 14des marchands quil faut se reporter pour comprendre les processus et identifier les dynamiques, à condition de les trouver et den comprendre le fonctionnement.

Agnès Pallini-Martin a saisi lopportunité offerte par la présence dans le fonds Salviati de deux « Grands Livres » tenus à Lyon, lun par le banquier florentin Giuliano da Gagliano entre 1489 et 1495, lautre ouvert en 1508 sous la raison sociale Alamanno e Jacopo Salviati e compagni di banco in Lione, premier dune exceptionnelle série de plus de 260 registres dune des plus grandes banques lyonnaises. La lettre « A » inscrite sur la couverture et sur la page de garde des deux registres atteste quils furent les premiers ouverts par leurs rédacteurs, et quon peut donc y observer linstallation de la compagnie et la mise en place et le fonctionnement de leur réseau daffaires. Comme le montre lenquête dAgnès Pallini-Martin, la présence de ces deux documents dans le même fonds tient en partie du hasard, puisque les archives de la famille Gagliano ne parvinrent entre les mains des Salviati que dans les années 1570, par suite dun mariage entre les deux familles, mais aussi dune sorte de logique sociologique : de nombreux personnages figurent dans les deux registres, à commencer par Giuliano da Gagliano, parce quils appartiennent à un groupe étroitement lié.

Partant dun projet initial qui visait à observer et comparer deux cas dinstallation de négociants florentins à Lyon, lenquête dAgnès Pallini-Martin a débouché sur un terrain nouveau, vierge pour lessentiel et passionnant. Qui a ouvert pour la première fois un registre de comptabilité tenu en partie double connaît à la fois lobstacle causé par les difficultés de lecture dune graphie extrêmement abrégée, labstraction et le caractère allusif des entrées, mais aussi la difficulté que pose, au terme de lenquête, le passage dune description analytique du système dacteurs et de transactions que décrit un grand livre, au récit mis en contexte dun cycle daffaires. Son grand mérite a été dappuyer sur une lecture minutieuse et rigoureuse des informations comptables une étude de contexte qui révèle les liens nombreux et parfois subtils qui les relient et en font les sources dune histoire cohérente.

Le cheminement que cet ouvrage propose à son lecteur part des documents eux-mêmes dont la place dans la mémoire de deux familles de marchands florentins fait lobjet du premier chapitre. Cette première approche est essentielle pour comprendre les raisons de la conservation 15des documents, la valeur que leur accordaient leurs détenteurs et les biais qui peuvent les affecter. Lutilisation sûre des informations peut alors être envisagée. Dans un second temps, lauteure donne dabord à comprendre ce que pouvait être, pour les teneurs des livres et pour leurs associés et salariés, vivre, habiter, se nourrir et se vêtir, et faire des affaires à Lyon. Les différences très nettes qui existent entre la petite société en nom privé que possède Giuliano da Gagliano et limportante compagnie de négoce et de banque gérée par Francesco Naldini pour et au nom des cousins Alamanno et Jacopo Salviati, permettent dautant mieux déclairer le paysage lyonnais que les associés et clients appartiennent aux mêmes groupes à Florence, à Lyon et dans le royaume de France, et en Europe. On y trouve quelques uns des premiers rôles du commerce lyonnais et européen : les Allemands Welser et Vöhlin, les Florentins Bracci, Bartolini et Lanfredini, les Français Baronnat, Thomassin ou Caradas.

Le décor est ainsi planté pour le dernier acte, qui nest plus analytique et descriptif mais narratif. Il met en scène les personnages principaux, donneurs dordres et teneurs de livres, dans leurs parcours, leurs choix, leurs réussites et leurs échecs. Les actions de Giuliano da Gagliano, Domenico et Francesco Naldini, Lanfredino Lanfredini, Bartolomeo Bartolini, grâce à lusage dautres documents, issus en particulier des archives familiales Naldini et Bartolini, qui donnent un éclairage nouveau aux choix faits à Lyon. Les transactions enregistrées dans les registres Gagliano et Salviati apparaissent ainsi comme autant déléments dans un processus mêlant indissolublement commerce et politique. Le personnage de Giuliano da Gagliano, connu seulement des spécialistes de lhistoire florentine et des biographes de Laurent le Magnifique tient ici le premier rôle. Issu du Mugello, une vallée au nord-est de Florence, qui constitue le fief traditionnel des Médicis, il a poursuivi une carrière notable dans les sociétés médicéennes avant de se mettre à son compte à Lyon à partir de 1489, au moment où la banque Médicis locale entre en crise. Revenu à Florence en 1495, il poursuivra une carrière honorable et sans éclat de financier et marchand de soie jusquà sa mort en 1528.

Ce profil effacé nest pas sans poser question quand on ouvre son Grand Livre lyonnais. Les transactions ny sont pas nombreuses, mais le niveau des acteurs impliqués, le montant des sommes et les mentions de joyaux laissés en gages de paiements à venir suscitent la curiosité. 16Les noms de Philippe de Commynes, Jacques de Beaune et de Pierre Briçonnet et du cardinal et ambassadeur Jean Bilhères-Lagraulas placent le discret financier au cœur politique et diplomatique du royaume de France et orientent la lecture de nombre de ses transactions vers la question du financement de la descente française en Italie, alors en préparation. Rassemblant les éléments épars de sa vie au service des Médicis, Agnès Pallini-Martin met en lumière la cohérence dun parcours où la maîtrise des circuits financiers se met en cas de besoin au service dune action politique. Placer en pleine lumière laction de celui qui apparaît comme un homme de lombre nest pourtant pas le but ultime de son enquête. Comme Lanfredino Lanfredini et Domenico Naldini, Gagliano est dabord un intermédiaire, la cheville ouvrière dun système mêlant indissolublement négoce, banque et politique. En les plaçant au centre de sa recherche, elle démontre la maîtrise que les acteurs lyonnais ont de ces différents niveaux daction, un demi-siècle avant lorganisation du Grand Parti.

Ce résultat nest que lun des acquis de cette recherche novatrice, qui offre aussi une magnifique leçon de méthode historique. Les conclusions auxquelles Agnès Pallini-Martin est parvenue ont été construites à partir dune lecture approfondie de sources comptables, un type de documents que la plupart des historiens, méfiants à légard de lhistoire économique, utilisent avec parcimonie, et dont elle démontre la richesse de manière éclatante. Par delà leurs difficultés paléographiques et linguistiques, parfois redoutables, les entrées des livres tenus en partie double déroutent les lecteurs par leur sécheresse et leur caractère allusif. Lapprentissage auquel elle sest pliée lui a permis de franchir les obstacles et de parvenir à un niveau de compréhension où les transactions prennent sens et informent sur les individus et sur leurs actions. On ne parle pas seulement ici de lire les mots et didentifier les noms, mais de situer les acteurs et de comprendre les choix. Dans le dispositif constitué par les agences italiennes établies à Lyon, les livres comptables et les lettres jouent un rôle essentiel dans léchange des informations et dans la circulation des produits et des valeurs. À qui sait les interpréter, ils ne livrent pas seulement une moisson de faits nouveaux, mais surtout des informations sûres et précises sur le groupe tout entier, ses institutions et ses pratiques, son étendue et ses frontières. Dans le portrait de groupe quelle peint, les individus prennent corps grâce à tout ce quils 17échangent de façon soigneusement réglée : lettres de changes, étoffes de laine et de soie, pastel, fromage, oiseaux de proie. Le passage par la matérialité des comptes et des transactions dont ils gardent la trace permet de raconter une histoire à la fois plus exacte et plus concrète.

Que le lecteur de ce livre se souvienne cependant que la richesse des sources ne se révèle quau terme dun long et difficile parcours qui a exigé de son auteur rigueur, obstination et imagination.

Mathieu Arnoux