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Avant-propos

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  • ISBN: 978-2-406-07779-4
  • ISSN: 2492-9697
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-07781-7.p.0009
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 21/11/2018
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Avant-propos

Et nunc manet in vobis, ce titre paraphrase Et nunc manet in te, le titre du petit livre quAndré Gide a consacré à la mémoire de son épouse. Par ce nouveau titre, je convie à mon tour les lecteurs à cultiver le souvenir dAndré Gide et de son œuvre, à les garder vivants en eux. Bien sûr, la phrase latine est plus compliquée quelle nen a lair, comme je lexplique en détail dans le premier chapitre. Mais lidée générale est bien celle-ci : il est urgent de lire Gide ! Il est urgent pour les lecteurs de Gide de retenir et de maintenir en eux ce que Gide pourrait leur apprendre ! Il faut souligner la fragilité du souvenir, et trouver des motivations pour protéger la mémoire de ce qui nous est cher.

Aujourdhui, dans le naufrage de la culture classique, les grands auteurs du passé, même dun passé récent, ne peuvent plus être lus sans laide dun enseignement qui en explicite le contexte et le sens : Histoire, Histoire des mœurs et des idées, Histoire de la langue (car, sous leffet de lélectronique, la langue évolue plus vite quelle na jamais fait), œuvres littéraires contemporaines, etc. Cela explique sans doute que tant dœuvres magnifiques ne soient plus guère connues. Et que loubli règne désormais sur ce qui avait tant ému nos grands-parents.

La mémoire de Gide, plus quune autre, a souffert de cette malédiction. Lon cite encore négligemment Sartre ou Camus parmi nos grands écrivains du siècle dernier. Peu pensent à Gide. Et rares sont ceux de nos jeunes capables dimaginer le moins du monde à quel point Gide fut célèbre dans sa vieillesse !

Cest bien dommage, car lenseignement de Gide na pas pris une ride. Il peut apporter à toutes les générations un art de penser, et un art de vivre libérateurs, efficaces. Parce quil ne nous a jamais dit que penser, mais seulement comment penser, et parce que nous devons selon lui être seuls juges de nos pensées, Gide incite à lautonomie morale, à la responsabilité, et au courage. Et nulle époque nest plus avide dun tel enseignement, quune époque régie par la « pensée unique », et la 10censure inavouée. À lépoque de Gide, cela sappelait la « bien-pensance », et se situait à droite. À notre époque, on parle de « rectitude politique », et celle-ci est orientée à gauche. En tout cas, cette prétendue rectitude nest pas moins redoutable ni moins maligne que la pensée certifiée bonne dautrefois…

Jai donné des cours sur Gide pendant de longues années. Jen ai toujours retiré beaucoup de plaisir, car les étudiants, assez ignorants au départ, ont toujours fort bien réagi. Ils ont pris du plaisir, eux aussi, et ils mont été reconnaissants de cette découverte. Bien des choses expliquent le succès de Gide auprès de ceux qui prennent la peine de le connaître. Lémotion qui se dégage de ses récits (il est difficile de garder les yeux secs en lisant lépilogue de La Porte étroite) ; la beauté dun style aussi limpide que châtié, et suggestif ; lhumour omniprésent, ou la franche cocasserie des soties ; le courage et la générosité dun écrivain qui ne se cache pas derrière son œuvre, mais qui sexpose, cherchant à communiquer avec le lecteur, voulant lui léguer des armes pour surmonter les peines et les échecs ; le fait que la moindre remarque anecdotique jetée dans son Journal soit intéressante, et donne à réfléchir…

Pour souligner tout cela, jai repris des articles et des conférences que javais rédigés au fil des années pour des revues ou pour des colloques. Jy ai ajouté deux inédits, et un texte de présentation, plus long que chacun des autres chapitres, que jai écrit récemment, pour indiquer ce que jestime dans lœuvre de Gide, et ma façon de travailler.

Les chapitres juxtaposés ici sont très divers. Certains sont assez ardus, et dautres sont bien plus faciles à lire. Certains sadressent à des spécialistes de Gide, et dautres à des amateurs de toute littérature francophone. Certains envisagent des aspects caractéristiques de lœuvre entière. Certains analysent des œuvres particulières (Paludes, Les Nourritures terrestres, Philoctète, La Porte étroite, LÉcole des femmes, Robert, Geneviève, Et nunc manet in te, Ainsi soit-il ou Les Jeux sont faits), ou bien des sujets de réflexion particuliers (le mariage, la vieillesse).

Mais chacun tente de mettre en lumière une facette qui na pas toujours été valorisée par tous les critiques. On a souvent vu en Gide un immoraliste (tel un de ses personnages), un pervertisseur de jeunes gens, un jouisseur, un esthète, un homme épris de beauté impersonnelle, ou alors épris de soi-même, un homme qui cède aux tentations pour sen débarrasser, un frère jumeau de Lafcadio dans sa jeunesse, un vieillard 11libidineux plus tard. Or, à mon avis, cétait un homme très soucieux dautrui, très délicat et très scrupuleux. Je lai montré, de chapitre en chapitre. Trop fameuse est la phrase de Gide : « Le point de vue esthétique est le seul où il faille se placer, pour parler de mon œuvre sainement » (Journal, 23 avril 1918). Jai essayé assidûment détablir quil ny a pas lieu de prendre cette phrase au pied de la lettre, et quil vaut mieux rattacher l« esthétique » à son étymologie : le « sentiment ». Cest une forme didéal, bien plus proche de ce que nous appelons couramment « morale » que l« éthique », cest-à-dire les usages entrés dans les mœurs, et devenus obligatoires, imposés… Et cela sapplique à tout ce qui a passionné Gide. Quand jai fait ma conférence sur le mariage selon Gide, je savais que je soulèverais des protestations, en présentant Gide demblée comme un « spécialiste du mariage », et un bon candidat à exercer lactivité de conseiller conjugal ! Et toute la salle a bien ri, en effet, à ce moment ! Pourtant, le reste de mes propos a démontré (je lespère !) que Gide avait énormément réfléchi sur le sujet, observé son propre couple, mais aussi celui de ses amis et connaissances, que ses proches avaient plusieurs fois eu recours à ses conseils en la matière… et quil avait exprimé à ce sujet des maximes fort intéressantes, toutes inspirées de la responsabilité et de lexigence.

Jai toujours tenté de montrer que Gide, ce gourou sans doctrine, écrivit et vécut continuellement guidé par le souci dautrui, par le souci de ses lecteurs notamment, et que, plus que nimporte qui dautre, il peut savérer aujourdhui un grand maître ès-arts de vivre, un maître, non (seulement) pour en faire de brillantes thèses, mais dabord pour améliorer la valeur de nos existences, un maître non scholae, sed vitae