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Préface

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  • ISBN: 978-2-8124-0132-9
  • ISSN: 2108-9876
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4521-7.p.0011
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 05/05/2010
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Préface

Si la philologie relève bien, à la lettre, d’un amour du texte, c’est un livre de philologues qu’on ouvrira ici. Mais pour le rendre possible, il aura d’abord fallu prendre acte d’un désamour – que l’on espère provisoire – entre disciplines ayant pourtant en commun un même souci du texte. L’inévitable spécialisation des méthodes d’analyse n’explique qu’incomplètement ce partage : les facteurs institutionnels, délimitant des espaces propres pour les préserver des concurrences académiques, ont joué à cet égard un rôle crucial, pour ne rien dire d’un héritage intellectuel traversé en France par les débats politiques que l’on sait1.

Au divorce inégalement prononcé entre littérature et linguistique, le bel ouvrage d’Ute Heidmann et Jean-Michel Adam entend apporter une réponse ferme : écrit à quatre mains, le linguiste enchaînant sur la partition de la spécialiste en littérature comparée, il récuse dans son projet même le principe d’un tel clivage, sans pour autant renoncer aux spécificités des approches de chacun. Qu’on ne s’y méprenne pas : la claire organisation du livre en diptyque va de pair avec l’affirmation commune de propositions fortes, auxquelles le choix du corpus et les angles d’étude retenus donnent tout leur sens.

S’intéresser en effet aux contes comme textes constitue en soi une alternative aux travaux relevant de la tradition folkloristique, qui a connu les heures de gloire que l’on sait, et demeure toujours présente sur la scène critique d’aujourd’hui. Mais comme l’ont montré avec brio certaines études2, une telle lecture se révèle

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incapable de prendre en charge, autrement que sous la forme de massifs « schémas actantiels », la singularité textuelle de chaque œuvre, dont l’écriture ne se résume pas aux variantes possibles d’un canevas pré-déterminé. Peut-être même celui-ci, pur artefact théorique, ne doit-il son existence qu’à la neutralisation concertée de la dimension textuelle, et plus encore littéraire, d’une partie névralgique du corpus des contes : en France tout au moins, et à coup sûr pour la période qui en vit la consécration, si ce n’est l’invention, sur la scène des « belles-lettres » au xviie siècle3, leur apparition en nombre fit événement. Mais, ouverte, orchestrée, relayée et recontextualisée par tous les dispositifs de publication alors disponibles4, de l’oralité à l’écriture, du manuscrit à l’imprimé, du recueil au livre, du périodique aux anthologies, cette présence ne saurait se saisir que dans l’espace matériel de son actualisation, ou pour mieux dire, de ses actualisations successives.

Et c’est où l’on retrouve le paradoxal, mais radical, parti-pris philologique des auteurs : paradoxal en apparence, puisqu’il prend à contre-pied le désir d’un texte sûr, ne varietur, à établir et analyser. Radical aussi bien, dans la mesure où il intègre à son enquête toutes les variations effectives qui font, précisément, l’histoire d’un texte, de sa diffusion à sa glose. Une telle option méthodologique s’adosse, on l’aura compris, à l’hypothèse d’une compréhension du texte littéraire comme discours. Véritable épine dorsale de l’ouvrage, ce postulat engage le détail de ses propositions théoriques et de ses analyses, au plus près des faits de textualisation.

Rassemblés en faisceaux, elles offrent du corpus d’étude une approche foncièrement dynamique, en manière de perpetuum

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mobile5 qui rend alors plus justement possible un arrêt sur image, c’est-à-dire sur dossiers. Ainsi de la notion de généricité comme processus de (re)mise en texte par redéploiement, contournement ou réorganisation des contraintes et attentes génériques : celles-ci, cadre incontestable du discours littéraire, surtout à l’époque classique, sont en effet loin de former un corps de doctrine stabilisé6, comme en témoigne l’essor du roman et de sa poétique dans les années 1640-1660. L’approche variationnelle des textes va dans le même sens, entendue comme prise en compte de pratiques de publications différenciées, à tous les niveaux de leurs manifestations, et là encore en fonction des marges de manœuvre disponibles pour une même période, ou au fil du temps, comme on le lira tout au long des pages qui suivent. Son versant dialogique, central eu égard au projet défendu et à l’enquête conduite, imposait l’examen des nombreux intertextes au sein desquels les contes s’inscrivent, c’est-à-dire s’écrivent, au risque ou au profit de polémiques majeures comme le fut celle de la fameuse Querelle des Anciens et des Modernes. Ici encore, le rapport complexe à la culture ancienne mis en évidence dans l’ouvrage fait bouger les lignes de camp, et c’est heureux. Concevoir enfin le dialogue intertextuel comme un « processus dans lequel un texte répond à une proposition de sens faite par un autre texte »7 rejoint par ailleurs des analyses d’ordre philosophique et rhétorique très actuelles, qui proposent de lire comme problème, assorti ou non de sa réponse possible, une grande partie du discours littéraire8.

Accueilli dans une collection ayant vocation à « Lire le xviie siècle », l’ouvrage ici présent en confirme exemplairement toute

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l’ambition : dialogue des disciplines sans fourre-tout, refus de toute instrumentalisation méthodologique, rigueur philologique dans l’élaboration des protocoles d’analyse, et réelle curiosité à l’égard des manières de lire une époque si contrastée – contre toute forme d’évidence a priori.

Delphine Denis

[1]Voir Jean-Claude Chevalier et Pierre Encrevé, Combats pour la linguistique, de Martinet à Kristeva. Essai de dramaturgie épistémologique, Paris, E.N.S. Éditions, 2006.

[2]En particulier celles de Roger Zuber : « Les Contes de Perrault et leurs voix merveilleuses », dans Les Émerveillements de la raison. Classicismes littéraires du xviie siècle français, Paris, Klincksieck, [1987] 1997, p. 261-295 et de Marc Fumaroli : « Les enchantements de l’éloquence : Les Fées de Charles Perrault ou De la littérature », dans Le Statut de la littérature. Mélanges offerts à Paul Bénichou, éd. M. Fumaroli, Genève, Droz, 1982, p. 153-186.

[3]Sur ce paradigme, voir Philippe Caron, Des « belles-lettres » à la « littérature ». Une archéologie des signes du savoir profane en langue française (1680-1760), Louvain-Paris, Bibliothèque de l’Information Grammaticale, no 23, 1992.

[4]Voir De la Publication, entre Renaissance et Lumières, éd. par Chr. Jouhaud et A. Viala, Paris, Fayard, 2002.

[5]Nous empruntons cette citation à l’ouvrage de Michel Jeanneret, Perpetuum mobile. Métamorphoses des corps et des œuvres de Vinci à Montaigne, Paris, Macula, 1997 ; voir aussi, pour la période du Moyen Âge, Bernard Cerquiglini, Éloge de la variante : histoire critique de la philologie, Paris, Éd. du Seuil, 1989.

[6]Malgré le livre de René Bray, La Formation de la doctrine classique en France, Paris, Nizet, 1951.

[7]Infra, page 37.

[8]Voir Michel Meyer, De la problématologie : philosophie, science et langage, Paris, PUF, [Bruxelles, P. Mardaga, [1986] 2008 ; Langage et littérature, Paris, PUF, [1992] 2001 ; Questionnement et historicité, Paris, PUF, 2000.

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