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Introduction
Entre nationalisme et cosmopolitisme

  • Type de publication: Article de collectif
  • Collectif: Romans et récits français, entre nationalisme et cosmopolitisme
  • Auteurs: Cadin (Anne), Coudurier (Perrine), Desclaux (Jessica), Gaboriaud (Marie), Pierre (Delphine)
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  • Pages: 7 à 21
  • ISBN: 978-2-406-05716-1
  • ISSN: 2103-5636
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-05718-5.p.0007
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Collection / Revue: Rencontres, n° 168
  • Série: Littérature des xxe et xxie siècles, n° 24
  • Date de parution: 20/10/2017
  • Année de publication: 2017
  • Langues: Français

  • Article de collectif: 1/34 Suivant
Accès libre
Support: Numérique
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INTRODUCTION

Entre nationalisme et cosmopolitisme

Le présent volume réunit trois années de réflexions dun programme de recherches dirigé scientifiquement par Didier Alexandre, de 2010 à 2013, sur linscription de la querelle du cosmopolitisme et du nationalisme au sein de la littérature. Après une première année de séminaire et une journée détudes consacrées au roman français, une seconde année, organisée sur le même modèle, fut dévolue au volet cosmopolite. Un colloque international en juin 2013 eut pour objectif délargir le champ de la recherche, en intégrant davantage les perspectives postcoloniales et contemporaines1. La période dinvestigation ainsi étendue de 1880 à 2010, de Paul Bourget à Jean-Philippe Toussaint, sest mieux prêtée à saisir les variations définitionnelles et les reconfigurations du couple cosmopolitisme-nationalisme au gré des événements historiques.

Une trentaine de chercheurs ont participé à lavancement de cette réflexion, en faisant état de leurs travaux en cours ou de leurs propres ouvrages publiés sur la question. Séminaires, journées détudes et colloque furent ainsi le lieu dun dialogue fécond entre jeunes chercheurs et spécialistes. Le sujet choisi permit en outre de rassembler des spécialistes de la littérature française du xixe au xxie siècle, de la littérature francophone, de la littérature comparée, et des historiens. Le recueil témoigne de la richesse de ces échanges.

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Histoire de la littérature
et histoire des idées

On songe à discuter cette année dans les symposia de Pontigny une question quon pourrait nommer le jardin secret des nations. Ny a-t-il pas, dans la littérature de chaque peuple, un coin réservé, étroitement national, où il est presque impossible à létranger de pénétrer ? Comment se constituent et se défendent, dans la tradition littéraire et critique, ces jardins secrets ? Ny a-t-il pas aussi et au contraire (je parlais tout à lheure de Jean-Christophe) des jardins publics, presque internationaux ? Quoi quil en soit de cette question, dont les termes demandent à être mis au point, il semble bien que Proust devrait figurer dans des jardins fort peu cosmopolites2.

Le projet détudier le roman français et le cosmopolitisme des écrivains sinscrit dans la continuité dun des axes détude de léquipe daccueil « Littératures françaises xixe-xxie siècles » (EA 4503) de luniversité Paris-Sorbonne, désormais intégrée au Cellf (Centre détude de la langue et des littératures françaises, unité mixte de recherche [UMR 8599]). Les travaux menés sur lhistoire des idées de littérature, en prolongement de ceux sur lhistoire littéraire des écrivains, et depuis 2012, dans le cadre du labex Obvil, sur les valeurs de la littérature, portent sur les mécanismes de construction idéologique à lœuvre dans lécriture historique et réflexive de la littérature3. En sintéressant aux réflexions des écrivains sur le roman français, on sest fixé tout dabord danalyser limpact dun débat politique, engendré par la création des identités nationales4, sur la construction dune pensée de la littérature par les écrivains de la fin du xixe au début du xxie siècle. Comment les écrivains pensent-ils leur appartenance et leur rapport à une littérature dite française ? Alors que les histoires officielles de la littérature manifestent à leurs débuts une approche 9nationale de la littérature, où la langue commune confère une unité à un territoire politique et littéraire5, les écrivains conçoivent-ils leurs œuvres en termes nationaux ? Cherchent-ils à les inscrire dans un roman français ou une littérature transnationale, européenne ou mondiale6 ? Quels sont les éléments qui seraient constitutifs, selon eux, de lidentité française de leurs écrits ? Dans le sillage des romantiques allemands et en écho avec les travaux de philologues tel Renan, nombre décrivains sinterrogent sur les spécificités dune langue et dune littérature nationales. À côté de cette question de la langue ont émergé les réflexions sur les sources dinspiration, sur la composition, et plus globalement sur la constitution du canon esthétique français – qui prendrait le visage du classicisme7 –, sur la distinction et sur la hiérarchie opérées par lécrivain entre communauté littéraire et communauté nationale. Cette première approche, qui abordait les idées de la littérature par le biais dun débat intellectuel, a amené à se poser plus largement la question du rôle du roman dans la création des identités nationales. Dans son étude publiée en 1999, Anne-Marie Thiesse a placé le « roman national » au cœur de la constitution du récit de la nation :

Lhistoire de la nation se distingue de celle de la monarchie, pour le fond et pour la forme. Cest un genre littéraire aussi jeune que lidée de nation, le roman, qui va à la fois servir de modèle narratif pour les premières élaborations savantes dhistoires nationales et de formidable vecteur de diffusion dune vision nouvelle du passé8.

Selon elle, les romans historiques de Walter Scott présentaient un autre modèle possible pour le romancier que celui de lépopée, genre antique qui fut traditionnellement le support du récit national :

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Lœuvre de Scott engendre un mouvement créateur aussi riche quinternational. Cest quelle répond bien aux attentes dune deuxième étape de la construction identitaire, après la détermination des ancêtres et de leurs hauts faits : comment montrer le lien entre loriginel et le présent ? Comment établir lhistoire dune continuité à travers les âges ? Comment écrire ce Bildungsroman dont la nation serait le personnage principal9 ?

Alors que, dans un climat fin-de-siècle, le nationalisme prend de limportance à la suite de la défaite de Sedan, des écrivains expriment un sentiment de décadence. Puisent-ils encore dans le roman historique de Walter Scott, qui avait été très en vogue au temps du romantisme ? Retournent-ils au modèle épique, en constituant des cycles romanesques, forme privilégiée de lentre-deux-guerres10 ? Au-delà de ces questions génériques sur la filiation du roman, il sagit danalyser le rapport des écrivains à lhistoire, leur participation à lécriture du récit national, leur conception dune littérature comme dépositaire de la mémoire dun pays, leur réflexion sur leur place au sein de la communauté.

Ce premier volet de notre réflexion invite donc à mieux distinguer – pour ne pas opérer un glissement hâtif – le roman à sujet et de langue nationaux et celui à visée nationaliste. Cette distinction, le grand critique de la NRF du début du xxe siècle, Albert Thibaudet lavait opérée. Celui qui se montrait réservé sur les réflexions de Gide et des décades de Pontigny consacrées à la « littérature et [au] nationalisme11 », avait pourtant fait de « laccouchement des caractères nationaux » « une des raisons dêtre » du roman. Le critère de la nationalité lui permettait de présenter trois types de romans : le russe, le français et langlais. Mais cette dimension nationale du roman ne servait pas un message nationaliste de sa part : au contraire, le roman devenait un instrument de connaissance et de dialogue des peuples dans le jeu des relations internationales, et le critique ne cessait douvrir le jardin français, en y intégrant par exemple Montaigne et Proust, auteurs que les nationalistes rejetaient du côté des cosmopolites en raison de leur judaïsme :

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Certes le roman puise une de ses raisons dêtre dans laccouchement et léclaircissement des caractères nationaux, dans la mise au jour dune Angleterre, dune France, dune Russie plus authentiques que les vraies ; il est le principal truchement qui fasse connaître les peuples les uns aux autres. Mais en même temps il tend à devenir de plus en plus international12.

Après létude des différentes tentatives de définition du roman français, au cours de la première année de travaux, il a paru nécessaire de sintéresser, en complément, au cosmopolitisme des écrivains. Le « cosmopolitisme littéraire13 » a prolongé les réflexions sur les idées de la littérature. On y ajouta une perspective centrée sur lhistoire intellectuelle des notions fondatrices, en particulier celles de « cosmopolitisme », d« européanisme », d« internationalisme », à partir des usages quen font les auteurs. Au « roman français » na donc pas uniquement succédé le « roman cosmopolite14 », mais la « question du cosmopolitisme » des romanciers, analysée, entre autre, par Nicolas Di Méo15. Lélargissement de la perspective a conduit à se demander comment les écrivains participèrent à la confection et à lévolution de ces idées qui interrogeaient leur relation au monde et à la culture. Si le terme « cosmopolite » naquit au xvie siècle16, la notion de « cosmopolitisme » se développa en lien avec lidéal de la Res publica litteraria au xviiie siècle17, parallèlement à lémergence de la théorie des climats qui défendait lexistence de caractères nationaux. Le cosmopolitisme fit lobjet dune redéfinition négative dans les dictionnaires au tournant 12du xxe siècle, témoignant des crispations nationalistes de lépoque. Les occurrences sélectionnées en exemples dans les éditions du Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse de 1869 et de 1920 gardent la trace de ce point de vue péjoratif, qui était alors majoritaire, « sur celui qui se considère comme citoyen du monde entier, qui ne limite pas son action dans les bornes de sa patrie18 ». Parallèlement à cela, des emplois positifs se constituèrent peu à peu dans dautres lieux officiels du savoir. Citons par exemple les entreprises de Joseph Texte, dÉdouard Rod ou de Pierre Hazard qui participèrent ainsi à la fondation de la littérature comparée de 1895 à 193019. Les romanciers, de Paul Bourget à Jean-Philippe Toussaint, enregistrèrent-ils lusage du dictionnaire de leur époque ou le firent-ils évoluer ? Quel sens donnèrent-ils au cosmopolitisme, dont les visages semblent si nombreux : République des Lettres ? universalisme de Kant ? décadence ? mœurs vagabondes dont les « rastaquouères » et les juifs seraient les principales incarnations20 ? européanisme ? modernité ? Comment enfin transposèrent-ils leur idée du cosmopolitisme dans le roman ?

La question du cosmopolitisme excédant la sphère de la littérature, le jugement des écrivains fut également confronté à leur mode de vie, plus particulièrement à leur pratique du voyage, moment de décentrement de la communauté nationale, ou à leur engagement dans des institutions internationales au service dun idéal cosmopolite politique (IICI, SDN, ONU, etc.21). Émilien Carassus fut lun des premiers critiques à étudier le cosmopolitisme dun point de vue sociologique. Sa démarche incite à relire les positions idéologiques des romanciers en 13tenant compte de leurs mœurs et du rôle des cénacles décrivains22. Face aux contradictions de certains romanciers, malgré la dimension fondamentalement idéologique de la querelle qui opposait les cosmopolites aux nationalistes, on a envisagé une autre perspective : dans quelle mesure linsertion de la matière cosmopolite obéit-elle à une logique esthétique ? Les mots étrangers, les nouveaux caractères et les lieux qui permettent de modifier les intrigues furent présentés comme des constituants romanesques du cosmopolitisme, séduisant les écrivains. En 1894, le romancier Ernest Tissot rédigea en effet une « théorie du roman cosmopolite23 » dans ce sens, en tenant compte moins de lenjeu idéologique que des « avantages » esthétiques du cosmopolitisme. En sinscrivant dans la filiation de De lAmour de Stendhal et des analyses de Taine, il fit du roman cosmopolite un roman psychologique qui se distinguait par son entreprise du roman historique, politique, social, moraliste ou scientifique : pour lui, « lobjet spécial et plus fécond du roman cosmopolite est létude des sensibilités étrangères », « domaine [] tellement inexploré ». Cest un « voyage psychologique à travers les sensibilités » qui « renouvelle les décors et [qui] permet de remplacer les personnages accessoires par dinédites silhouettes24. » À limage dErnest Tissot, les écrivains considèrent-ils le cosmopolitisme comme un matériau littéraire inédit à exploiter pour sortir de la « crise du roman25 », alors même que le discours idéologique de Paul Bourget liait le cosmopolitisme à limaginaire de la décadence26 ?

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La perspective esthétique permet de mieux cerner la particularité de linscription des écrivains dans une querelle idéologique bien plus vaste.

La démarche, mise en œuvre dans le volume, relève de lhistoire des idées : idées de littérature ou véhiculées par elle. Louvrage envisage ainsi la littérature non pas comme un territoire autonome et coupé du monde, mais comme une chambre déchos, un réceptacle dune querelle qui interroge la définition dune communauté sans cesse à construire – quelle soit infranationale avec lémergence du régionalisme27, nationale avec lÉtat-nation, supranationale avec lEurope et les internationalismes, ou apolitique avec lidéal dune République des Lettres28– et dune culture sans-cesse à se réapproprier.

Réflexions sur le cosmopolitisme
et le nationalisme des écrivains

Le recueil organise ces années de réflexion en adoptant une double perspective : à une approche diachronique – les études séchelonnant de la fin du xixe siècle au roman de lextrême-contemporain –, se superpose une étude poétique en synchronie, le volume soulignant la tension entre lécriture dun récit national et un roman influencé par des littératures étrangères.

Didier Alexandre inaugure le volume par une riche histoire de la notion de cosmopolitisme au xixe siècle. La première partie : « Les paradoxes fondateurs du cosmopolitisme » entend donner une première définition du cosmopolitisme, telle que celui-ci sélabore au tournant du siècle. Un premier tableau est ainsi dessiné par deux articles à visée généraliste. Le premier, celui de Blaise Wilfert-Portal, pose, dans une perspective socio-historique, les enjeux du volume : toute « importation littéraire » peut être lue positivement comme un enrichissement, ou négativement comme une perte des valeurs fondant la littérature nationale. Le second 15volet du diptyque, composé par Nicolas Di Méo, met en valeur le repli patriotique de la littérature française du début du xxe siècle, une littérature qui se revendique comme cosmopolite par essence, sachant prendre en compte les influences extérieures de façon mesurée de telle sorte que le bel ordonnancement de la littérature classique française ne soit pas touché.

Cette vision panoramique est complétée par des études monographiques portant sur des romanciers fin-de-siècle dont la position face à létranger et au monde relève de léquilibrisme. Paul Bourget fait ainsi lobjet de deux études, qui montrent lambiguïté de la posture du romancier. Lune, réalisée par Vital Rambaud, « Paul Bourget, peintre et critique du cosmopolitisme dans Cosmopolis » souligne la difficulté de Bourget à dessiner cette société cosmopolite aux multiples facettes sans privilégier paradoxalement lenracinement en un lieu ; lautre, réalisée par Jean-Pierre Ricard et intitulée « Nationalisme et cosmopolitisme dans lœuvre de Paul Bourget », sattache à montrer comment Bourget est passé de la revendication dun cosmopolitisme à la mise en avant de ses dangers. Jessica Desclaux met quant à elle en avant le versant cosmopolite, peu connu, du jeune Barrès davant Les Déracinés. Enfin, Alexandra Delattre, dans « Le Vice errant de Jean Lorrain, récits cosmopolites et “acclimatation” littéraire : un art du roman ? », décrit une nouvelle difficulté touchant au cosmopolitisme. Sil est lié à la décadence, ne permet-il pas aussi de créer, sur le plan littéraire, une société et une œuvre dart bigarrée, donc inouïe ?

La seconde partie, « La République des Lettres dans la tourmente : les guerres et la refonte des valeurs » étudie lévolution de la notion lorsquelle doit faire face, non plus littérairement mais dans les faits, aux affrontements entre nations. Que reste-t-il de lidée de cosmopolitisme dans les deux après-guerres ? Sept articles tentent de répondre à cette question, en proposant des études allant de Proust à Roger Vailland, et interrogeant la possibilité de la formation dune communauté. Thanh-Vân Ton-That, dans « À la recherche du temps perdu ou les tentations du cosmopolitisme, de laffaire Dreyfus à la Grande Guerre » souligne la caractéristique universelle de lœuvre écrite pourtant à larrière du front. De la même façon, Amélie Auzoux donne un autre visage au Valery Larbaud mondain, en le montrant engagé dans son siècle et ayant la guerre en horreur. Aude Leblond met en valeur le pacifisme de Rolland qui ne se réduit pas à un non-engagement ni à un rejet des nationalismes mais 16engendre un vrai positionnement littéraire permettant la création dune communauté de lecteurs et décrivains, loin des clivages nationaux. Deux articles interrogent ensuite la situation de Jean Paulhan. Tout dabord Michèle Touret, qui, dans « Réticences romanesques, Le Guerrier appliqué et La Guérison sévère de Jean Paulhan », revient sur les deux premiers romans publiés de lécrivain, pour éclairer lécriture des traumatismes liés à la guerre, dans une langue sans fioritures. Clarisse Barthélemy propose ensuite une analyse plus large de la position de Paulhan quant au romanesque, au prisme de la résistance et de la communauté entendues littéralement et littérairement. Cest un tout autre regard que propose Hélène Baty-Delalande, lorsquelle étudie dans « Désenchantement du roman et décadence nationale chez Drieu la Rochelle » le sentiment de déchéance nationale ressenti et exprimé par lécrivain. Il ne sagit plus ici de communauté, mais de la grande solitude du romancier, après la victoire amère de 1918 et jusquà son suicide en 1945. Dune guerre lautre grâce à la figure de Drieu, le dernier article de la partie, proposé par Clément Sigalas : « Quel roman français de la guerre en 45 ? Le cas de Drôle de jeu de Roger Vailland », interroge ultimement la tension entre esprit français et communauté nationale, et démontre que lun nengendre pas inévitablement lautre.

Débordant le cadre strictement national, le troisième temps de ce volume se propose daborder le tropisme américain des romanciers français au temps de la construction de lEurope, quils se tournent vers les États-Unis ou lAmérique latine. Dans son article « L(inter-)nationalisation du roman français dans laprès-guerre », Ann Jefferson réfléchit aux conséquences de la perception dune nouvelle « crise du roman » pendant et après la guerre. Selon elle, les romanciers sont animés par un « sentiment répandu de table rase ». Cela suppose de ne plus refuser de souvrir aux littératures étrangères : le roman doit être « international ». Le précieux panorama, tant critique quéditorial, mené par Ann Jefferson, permet de sapercevoir que, parmi les incessantes confrontations qui surgissent à cette époque avec les romans étrangers, celle qui oppose roman français et roman américain se distingue comme la plus récurrente et la plus vivace. Larticle de Gil Charbonnier rappelle cependant que ce tropisme américain était perceptible dès lavant-guerre. Il montre aussi que, pour Larbaud comme pour Morand, le cosmopolitisme est « lantidote au nationalisme en littérature » et lassurance dune 17future unité européenne, ce qui justifie labsolue nécessité de repousser les frontières littéraires. Dans les années trente, en réaction à la poussée nationaliste, Larbaud loue le « cosmopolitisme de lAmérique du Sud », en se référant au modèle de G. Antuna. On retrouve dailleurs, dans ces mêmes années, lattirance pour lespace sud-américain chez Supervielle, grand ami de Larbaud. Sophie Fischbach, dans son article, sintéresse à deux romans cosmopolites de Supervielle, LHomme de la Pampa et Le Survivant, nourris par la littérature gauchesca, et met en lumière le paradoxe dun écrivain qui parvient à saffirmer grâce au « détour par lespace romanesque américain ». Pour Supervielle aussi, lescapade est une étape vers « lidéal dun espace littéraire ouvert ». Larticle de Riccardo Barontini, « Roger Caillois dans le miroir de lAmérique latine : dialectiques et ambiguïtés dun cosmopolitisme littéraire », vient compléter ces réflexions sur les conditions du passage de la littérature sud-américaine en France, cette fois dans le cadre du second après-guerre. Pour le « médiateur culturel » quest Caillois, lexpérience de laltérité ne pouvait mener quà une « modification de son idée de la littérature ». Toutefois, après le second conflit mondial, ce sont plutôt les États-Unis qui fournissent toujours à lEurope de nombreuses images utopiques, en particulier à travers linvention de nouveaux genres littéraires qui ne tardent pas à être imités par les romanciers français. Larticle de Simon Bréan permet notamment daborder le cas de la science-fiction, dont la présence grandissante en France est le reflet dune nouvelle forme enthousiaste de transferts cosmopolites, apportant un souffle nouveau au genre de lanticipation qui avait eu tendance, après Verne ou Renard, à sessouffler. Létude de larrivée de ce « nouveau genre » permet de sinterroger sur ce qui subsiste dune identité première et traditionnelle lors dun processus dadaptation littéraire.

Dans la quatrième partie de ce volume, la question du roman identitaire est interrogée dans une perspective poétique, sociologique et anthropologique : celle de la construction du récit national. Entre attraction et répulsion pour lesprit français des Lettres, forgé en partie par toute une mythologie identitaire nationaliste, le roman a su intérioriser des options contraires : il apparaît à bien des égards comme une forme évolutive, ouverte à létranger et à laltérité. Ainsi la « nouvelle querelle des Anciens et des Modernes » occupe-t-elle Nathalie Froloff dans un article qui pose le problème de la réappropriation des modèles 18à laune du modernisme littéraire. Cest à la fois avec et contre lhéritage antérieur que les romans de Radiguet, ancrés dans la tradition, proposent une réécriture des influences classiques, entre parodie et idée moderne de la littérature. Pour des écrivains aussi différents que Jules Romains ou Nathalie Sarraute, le monde national auquel fait référence le roman présente incontestablement des signes identitaires – vastes et massifs pour lun, larvés et ordinaires pour lautre. Christophe Pradeau fait apparaître le cycle romanesque de Jules Romains comme un anachronisme esthétique puisquau moment où il écrit sa « Comédie humaine de la IIIe République », portée par laspiration du Grand Récit national, la littérature est en voie de mondialisation : la forme monumentale quavait pris le roman depuis Émile Zola séteint avec la reconfiguration de la littérature au cours du xxe siècle. De son côté, Sylvie Cadinot interroge la puissance latente de lévénement national dans le roman sarrautien. Elle montre, grâce à la perspective phénoménologique adoptée, comment lHistoire – prise dans le conflit de mai 1968 –, couve sous la quotidienneté dans Vous les entendez ? Le rejet dun récit national est parfaitement illustré par la figure de Marguerite Yourcenar. À partir dun entretien fictif quHenriette Levillain réalise avec la romancière, on découvre quelles idoles de lidentité nationale et de la francité elle a combattues dans sa vie, animée par son hostilité à tout enracinement, quil soit géographique ou historique : elle aurait puisé sa propre identité littéraire dans la sagesse des Anciens. Larticle de Florent Hélesbeux, « Identité de lhomme moderne au crépuscule du néolithique (1950-1980) », opère un glissement de la question de lidentité nationale vers celle de lidentité de lhomme. Les romans de Pierre Bergounioux et de Jean-Loup Trassard inventent une nouvelle écriture, perceptive et archéologique, qui crée une affinité entre le néolithique et lécrivain.

Vladimir Kapor remonte aussi lhistoire : dans « Le cosmopolitisme à lépreuve de la Grande France », il montre comment la littérature coloniale de langue française sest érigée contre le cosmopolitisme littéraire tout en participant à louverture de lespace métropolitain à des voix indigènes. Quant à Carole Auroy, elle analyse le regard que portent sur lidée dune littérature nationale deux « romanciers “français” venus dailleurs », Albert Cohen et Julien Green, tous deux liés par la même volonté dintroduire un « ferment daltérité » dans lesprit français du roman et de faire « imploser tout enfermement de 19lidentité dans une définition nationale ». Cest justement contre ces « emmurements identitaires » que Danielle Perrot-Corpet interroge la possibilité dune communauté idéale et transnationale, « la nation nommée Roman », à travers des romanciers du monde entier qui, depuis les années soixante, partagent le même souci éthique : déconstruire les mythes nationaux élaborés par lHistoire officielle. Enfin, dans ses « Propositions alternationalistes », Anne Douaire-Banny analyse, par le biais de létude historique, le regard porté par les littératures francophones sur le cosmopolitisme.

Enfin, quels regards les écrivains contemporains portent-ils sur le cosmopolitisme ? Cest la tonalité, mélancolique ou ironique de ceux-ci qui ressort dans les deux dernières communications. Létude de lœuvre de Jean-Philippe Toussaint par Michel Collomb met en lumière un nouveau cosmopolitisme mondialisé, inquiétant dans sa banalité et sombre par son conformisme. Pierre Schoentjes, quant à lui, mène une réflexion novatrice sur les liens entre le cosmopolitisme et le roman « écologique », à travers le prisme de lironie. De la littérature environnementale semble émerger une position inédite, « déchargée du nationalisme » et des « enjeux nationaux » : cest sur ce « cosmopolitisme repensé » que sachèveront les réflexions menées dans cet ouvrage.

Histoire dun entre-deux

Dans ces développements, peut-être sera-t-on plus sensible aux lignes de faille : hésitations, contradictions, évolution des écrivains attirent lattention sur le réagencement du couple cosmopolitisme-nationalisme. Loin de toujours sexclure, les deux termes peuvent se concilier. Nombre de chercheurs eurent ainsi recours à la terminologie mise en place par Michel Winock de « nationalisme ouvert » et de « nationalisme fermé » pour mieux rendre les nuances de chaque situation et la complexité dune époque29. Plutôt que de figer les auteurs dans un camp, cest 20cette oscillation de lécrivain – et de lhistoire de la littérature – entre le cosmopolitisme et le nationalisme que nous avons cherché à saisir. Cet entre-deux plus riche en variations et en combinaisons, nous avons voulu lexplorer à notre tour. À cette fin, certaines études prirent le parti de présenter le visage le moins attendu de leur auteur ; et certains débats restèrent ouverts, tel celui sur le cosmopolitisme ou le nationalisme du traducteur, « passeur de littérature ». On pourra en revanche regretter le peu de place faite à la réflexion sur lEurope. Cette dernière est essentiellement présente en filigrane, soit comme lieu de villégiature dun cosmopolitisme dilettante, soit comme terrain de conflits mondiaux, avant dêtre évincée par lattrait pour les Amériques et par le décentrement opéré par les pays postcoloniaux. Même si lesprit européen des écrivains a déjà fait lobjet de nombreuses études30, le sujet est loin dêtre épuisé, comme en témoignent les projets actuels menés sur le canon européen, les transferts culturels ou la République des Lettres31. Sur le plan générique, le roman et le récit factuel furent privilégiés : la poésie, quant à elle, a fait ailleurs lobjet de travaux32.

Le mouvement densemble que dessine le volume est donc celui dune redéfinition constante du cosmopolitisme et de son émancipation progressive de léchelle européenne. Si les horreurs des guerres, moment dapogée du nationalisme militariste, ont pu par réaction participer à la réévaluation positive du cosmopolitisme, ce fut loin dêtre systématique, comme le montre le cas de Drieu la Rochelle. Cela se fit au prix de la condamnation du dilettantisme des cosmopolites de lentre-deux-guerres. De plus, les dernières contributions sur la mondialisation et lécologie ne manifestent pas une célébration joyeuse des nouvelles facettes du cosmopolitisme, mais un désarroi mélancolique. Cette humeur noire surgit dans les lieux sans identité à force dêtre identiques et semble bien éloignée de lenthousiasme cosmopolite des Lumières. Plutôt que 21le conflit entre lesprit national et lesprit européen, le fil conducteur qui traverse le recueil est peut-être en fin de compte celui de la tension entre la tradition nationale et la modernité cosmopolite.

Anne Cadin, Perrine Coudurier, Jessica Desclaux, Marie Gaboriaud et Delphine Pierre

1 Les séminaires de master recherche, « Roman et identité : un roman français » et « Roman et identité : la question du cosmopolitisme », se sont tenus en Sorbonne aux seconds semestres 2011 et 2012. Deux journées détudes sont venues compléter chacun des séminaires en juin 2011 et en juin 2012 à la Maison de la Recherche. Un colloque international a eu lieu au même endroit les 5 et 6 juin 2013.

2 A. Thibaudet, « Marcel Proust et la tradition française », NRF, 1er janvier 1923, dans Réflexions sur la littérature, éd. Antoine Compagnon et Christophe Pradeau, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2007, p. 736. Sur la question du cosmopolitisme de Proust, voir Du côté de chez Swann ou le cosmopolitisme dun roman français, dir. par A. Compagnon et N. Mauriac-Dyer, Paris, Honoré Champion, coll. « Recherches proustiennes », 2016.

3 Sur le projet Obvil, voir : http://obvil.paris-sorbonne.fr/obvil/presentation.

4 A.-M. Thiesse, La Création des identités nationales. Europe xviiie-xxe siècle, Paris, Seuil, coll. « Le grand livre du mois », 1999.

5 Par exemple, G. Lanson, Histoire de la littérature française, Paris, Hachette, 1895 ; R. Doumic, Histoire de la littérature française, Paris, Delaplane, 1900 ; É. Faguet, Histoire de la littérature française, Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1900-1905, 2 vol.

6 Sur le concept de Weltliteratur ou « littérature mondiale » emprunté à Erich Auerbach, on pourra consulter les travaux de Pascale Casanova (La République mondiale des lettres, Paris, Seuil, 1999), de Christophe Pradeau et de Tiphaine Samoyault (dir.) (Où est la littérature mondiale ?, Saint-Denis, PUV, coll. « Essais et savoirs », 2005) et de Jérôme David (Spectres de Goethe : les métamorphoses de la littérature mondiale, Paris, Les Prairies ordinaires, coll. « Essais », 2011).

7 S. Zékian, LInvention des classiques, Paris, CNRS Éditions, 2012.

8 A.-M. Thiesse, La Création des identités nationales. Europe xviiie-xxe siècle, op. cit., ch. vi « Histoires nationales », p. 131.

9 Ibid., p. 134.

10 Voir Ch. Pradeau, LIdée de cycle romanesque : Balzac, Proust, Giono, thèse de doctorat nouveau régime, janvier 2000, sous la dir. de Jacques Neefs, Université Paris 8 – Vincennes – Saint-Denis.

11 Voir infra la citation mise en épigraphe.

12 A. Thibaudet, « Du roman anglais », NRF, 1er novembre 1921, dans Réflexions sur la littérature, éd. citée, p. 589. Voir « Marcel Proust et la tradition française », art. cité ; « Portrait français de Montaigne », NRF, 1er avril 1933, ibid., p. 1480-1487.

13 Lexpression de « cosmopolitisme littéraire » figure dans larticle de Pierre Larousse, « cosmopolitisme », Grand Dictionnaire universel du xixe siècle, Paris, Librairie Classique Larousse et Boyer, 1869, t. 5, p. 238. Sur le débat sur « cosmopolitisme littéraire », voir P. Delsemme, « La querelle du cosmopolitisme en France (1885-1905) », dans François Jost (dir.), Actes du IVe colloque de lAssociation internationale de littérature comparée (Fribourg, 1964), The Hague/Paris, Mouton & Co, 1966, p. 43-49.

14 Lexpression de « roman cosmopolite » pour désigner un sous-genre romanesque fut utilisée par quelques romanciers, tels que Maurice Dekobra.

15 N. Di Méo, Le Cosmopolitisme dans la littérature française, Genève, Droz, 2009.

16 Voire létude lexicologique de P. Hazard : « Cosmopolite », dans Mélanges dhistoire littéraire générale et comparée offerts à Fernand Baldensperger, Paris, Libraire ancienne Honoré Champion, 1930, p. 354-364.

17 G. Benrekassa, « Le cosmopolitisme. Ancienne et nouvelle cultures de Leibniz à Goethe », dans Antoine Compagnon et Jacques Seebacher (dir.), LEsprit de lEurope, Paris, Flammarion, vol. 3 « Goûts et manières », 1993, p. 96-115.

18 P. Larousse, « Cosmopolite », dans Grand Dictionnaire universel du xixe siècle, op. cit., t. 5, p. 238. Voir les exemples mentionnés ainsi que ceux de larticle « Cosmopolitisme ».

19 J. Texte, Jean-Jacques Rousseau et les origines du cosmopolitisme littéraire. Études sur les relations littéraires de la France et de lAngleterre au xviiie siècle, Paris, Librairie Hachette, 1895 ; voir létude de C. Beuchat, Édouard Rod et le cosmopolitisme, Paris, Honoré Champion, 1930 ; P. Hazard, « Cosmopolite », art. cité.

20 J.-P. Ricard, Le Rastaquouère dans la littérature française (1880-1914). Contribution à létude dun stéréotype, thèse de doctorat sous la dir. de J.-L. Cabanès, Université Paris-X, 2004.

21 Institut international de coopération intellectuelle, créé au sein de la SDN en 1925. Voir J.-L. Jeannelle, « Julien Luchaire : coopération internationale et nationalisme littéraire », dans Antoine Compagnon (dir.), La République des Lettres dans la tourmente (1919-1939). Actes du colloque international des 27 et 28 novembre 2009 au Collège de France, Paris, CNRS / Alain Baudry et Cie, coll. « La République européenne des Lettres », 2011, p. 151-165.

22 É. Carassus aborde la question du cosmopolitisme du point de vue sociologique, en la liant au dilettantisme et au snobisme (Le Snobisme et les lettres françaises de Paul Bourget à Marcel Proust (1884-1914), Paris, A. Colin, 1966, p. 137-148). Sophie Basch prolonge cette perspective dans Paris-Venise : la folie vénitienne dans le roman français de Paul Bourget à Maurice Dekobra, Paris, H. Champion, coll. « Travaux et recherches des universités rhénanes », 2000.

23 Ernest Tissot, « Dédicace à M. Paul Marguerite [14 septembre 1894] », servant de préface à La Dame de lennui, Paris, Perrin, 1895, p. 17.

24 Pour le montage des citations dErnest Tissot, ibid., p. 9-17.

25 Voir M. Raimond, La Crise du roman : des lendemains du Naturalisme aux années vingt, Paris, José Corti, 1966.

26 « Cest encore ici une des formes de ce quil faut bien nommer la décadence. Stendhal fut un des apôtres de cette forme, et, par suite, malgré sa virilité, un des ouvriers de cette décadence. » (P. Bourget, « Stendhal (Henri Beyle) » [1882], dans Essais de psychologie contemporaine. Études littéraires, éd. A. Guyaux, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1993, « Le cosmopolitisme de Beyle », p. 201.)

27 Sur ce sujet peu abordé dans notre volume, voir A.-M. Thiesse, Écrire la France : le mouvement littéraire régionaliste de langue française entre la Belle-Époque et la Libération, Paris, Presses universitaires de France (PUF), coll. « Ethnologies », 1991.

28 Sur lutilisation problématique de cette notion pour le xxe siècle, voir Antoine Compagnon, « Suite ou fin de la République des Lettres », dans Antoine Compagnon (dir.), La République des Lettres dans la tourmente (1919-1939), op. cit., p. 167-172.

29 M. Winock, Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, Paris, Seuil [1982], coll. « Points histoire », 1990, p. 35-38. Nicolas Di Méo sinscrit dans sa filiation, en écrivant que « rares [] [étaient] les positions catégoriques, totalement hostiles au cosmopolitisme ou au contraire totalement hostiles au patriotisme. » (N. Di Méo, Le Cosmopolitisme dans la littérature française, op. cit., p. 14.)

30 Voir notamment P. Dethurens, De lEurope en littérature (1918-1939), Genève, Droz, 2002.

31 « Réflexions autour dun canon littéraire européen », journée détudes dir. par Didier Alexandre et Michael Bernsen, le 5 novembre 2013 à la Maison de la recherche de lUniversité Paris-Sorbonne ; le Labex TransferS (ENS, CdF, CNRS) dirigé par Michel Espagne ; lUPS 3285 du CNRS « La République des lettres » dirigée par Antoine Compagnon et Marc Fumaroli.

32 J. Knebusch, Poésie planétaire : louverture au(x) monde(s) dans la poésie française au début du xxe siècle, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2012.