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Comptes rendus

  • Type de publication: Article de revue
  • Revue: Revue Verlaine
    2014, n° 12
    . varia
  • Auteurs: Degott (Bertrand), English (Alan), Bousmanne (Bernard)
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  • Pages: 313 à 322
  • ISBN: 978-2-8124-3686-4
  • ISSN: 1247-5351
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-3687-1.p.0313
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Revue: Revue Verlaine, n° 12
  • Date de parution: 26/02/2015
  • Année d’édition: 2014
  • Langue: Français

  • Article de revue: Précédent 19/21 Suivant
Accès libre
Support: Numérique
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COMPTES RENDUS

Études

Subtilités de Verlaine, sous la direction de Steve Murphy, Plaisance (Rivista di lingua e letteratura francese moderna e contemporanea), no 22, p. 5-105 et no 23, p. 5-109, 2011.

Ce copieux dossier (seize articles sur quelque deux cents pages) est appelé, si lon en croit le directeur de la revue, Gabriel-Aldo Bertozzi, à « constituer une référence critique dune valeur “historique” dont devront tenir compte tous les futurs travaux sur le poète saturnin [sic !] ». Reconnaissons demblée que Steve Murphy, sous sa bienveillante houlette et sous un titre fédérateur, réunit là bon nombre des chercheurs actifs dans le champ des études verlainiennes et que ceux-ci – soit quils en réévaluent la part la mieux connue, soit quils en éclairent les recoins laissés-pour-compte – rendent hommage à la richesse, à lunité comme à la variété de lœuvre. Au reste, le dossier en suit scrupuleusement la chronologie.

Les trois premières contributions concernent les Poëmes saturniens. David Ducoffre relit le très célèbre sonnet « Nevermore ». Inspiré de Baudelaire, Poe, Bürger mais aussi de Sainte-Beuve et Lamartine, « Nevermore » soumet lidylle (loaristys) au régime de la mélancolie ; dans la filiation des Fleurs du mal, il représente moins un poème damour quune allégorie de la solitude et du repli sur soi. Cest à lintersection des mêmes lignes lamartinienne et baudelairienne quHenri Scepi situe la non moins célèbre « Chanson dautomne ». Celle-ci en effet réécrit « LIsolement » en le condensant puissamment et en déplaçant laccent lyrique du plan de lénoncé (lexpression subjective) au plan de lénonciation. Conséquence de cette « réduction lyrique », « le poème du souvenir se souvient des

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poèmes qui lont rendu possible et dune certaine façon engendré », tels encore « Chant dautomne » ou « LHorloge » de Baudelaire. Enfin, avec autant dérudition que de rigueur, Kensaku Kurakata montre ce qua de théâtral « La Chanson des ingénues ». Si le syntagme « dune extrême blancheur » provient sans doute de Marie, un opéra-comique de Planard et Hérold (1826), la situation du poème dans le recueil nest pas sans évoquer linsertion de chansons dans le drame hugolien.

Parmi les huit contributeurs du no 21, Claudia Cardone est seule à sintéresser au Verlaine en prose, en loccurrence à la première série des Mémoires dun veuf (1867-1870). Ce qui fait lunité de ces huit proses, outre le « pacte fantasmatique » (Lejeune) quy souscrit le poète, cest à son sens « le besoin de se dire pour éradiquer le pressentiment de la défaite et de loubli ». Steve Murphy himself expertise « LAuberge », « Le Clown » et « Allégorie », trois sonnets prévus pour prendre place dans Les Vaincus, recueil commencé en 1867 et abandonné après la Commune. Comme ces sonnets furent ensuite inclus dans Jadis et naguère, le danger serait pour la critique de les « dépolitiquer » en même temps que leur auteur : l« écriture allusionniste » que pratique Verlaine une fois décryptée, ils apparaissent comme autant de charges dirigées contre le Second Empire. La verve parodique et sarcastique de Verlaine nest pas oubliée non plus. Le quatrain de 1869 « Étant né très naïf… », dont Seth Whidden fait lexégèse, commence sur une parodie de Gustave Pradelle et sachève sur le vers « Dans un album il faut, il faut, de lalbumine ». Si lalbumine est une protéine présente dans le blanc dœuf comme dans le sperme, et donc sexuellement connotée, lalbum envisagé par « ce texte pré-zutique, voire proto-zutique » est sans doute celui des Vilains Bonshommes, disparu dans lincendie de lHôtel de Ville le 2 mai 1871. Cest ensuite du sonnet « Écrit pendant le siège de Paris (décembre 1870) » que Christian Hervé étudie les variantes et les structures. Au cours dune micro-lecture ingénieuse et informée, il montre par quels subtils procédés polémiques Verlaine parvient à « faire lAllemagne juge de lAllemagne ». Dans son article « Quelques éléments dune poétique de la duplicité » Pierre Couranjou, jusquen 2008 président de lassociation « LAuberge de Verlaine », cherche à identifier quelques composantes de « laccent verlainien » : il est un peu question d« Après trois ans », de « Le ciel est, par-dessus le toit… », beaucoup de « LEspoir luit… ». Et sur ces bonnes paroles sachève la première moitié du dossier.

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La seconde est inaugurée dans le no 23 par le directeur de la revue Plaisance, Gabriel-Aldo Bertozzi, qui réévalue Les Poètes maudits à laune de sa postérité, notamment surréaliste et iniste. Dans « Lhôte et le pèlerin : la nouvelle fable mystique », Arnaud Bernadet étudie « Écrit en 1875 ». Référant à lemprisonnement et à la conversion de 1874, ce poème est dabord le récit dune bifurcation. Aussi la place quil occupe dans Amour ne met-elle guère en valeur son retentissement dans lœuvre, non plus que son statut de « poésie en situation », à la fois biographique, génétique et artistique : le pèlerin chemine désormais loin de la prison idéalisée dont il fut lhôte. Cest aussi de la conversion que parle René Guitton. Il semploie à rappeler la part quy prit le catéchisme de Mgr Gaume et, surtout, à retrouver la présence de ses thèses dans le Voyage en France par un Français. Sans doute le même Mgr Gaume nest-il pas étranger à la ferveur mariale montrée à lépoque par Verlaine. Fin 1882, le poète séjourne à Boulogne-Billancourt : cest à deux poèmes inspirés à Verlaine par son quartier du Point du Jour quAlain Chevrier consacre son article. Dans ces « poèmes-croquis », « la description tout extérieure fait place aux “impressions” les plus intérieures ».

Les trois communications suivantes sattachent à des textes tardifs et pour le moins problématiques. Yann Frémy confronte « Notes de nuit jetées en chemin de fer », un texte en prose publié fin 1884, au bien connu « Le paysage dans le cadre des portières… » de La Bonne Chanson. De lun à lautre, même si désormais lamour manque, linterrogation sur lessence de la poésie demeure. Aussi lironie, qui est un gage de vitalité chez Verlaine, devient-elle sa réponse à la « détresse » au sens heideggerien (ou hölderlinien, Wozu Dichter in dürftiger Zeit ?). Cest encore lironie, comme antiphrase et comme polyphonie, dont Solenn Dupas étudie les jeux et enjeux dans Conte anarchiste, lultime publication en prose de Verlaine. La satire des dirigeants politiques dans ce conte nempêche pas une conclusion frappée au sceau de lincertitude : comme souvent dans ses dernières années, Verlaine joue du paradoxe et de lambiguïté… Enfin, dans son article « Verlaine biblio-chose », Georges Kliebenstein entreprend en linguiste de réhabiliter les Biblio-sonnets, souvent déconsidérés comme œuvre de circonstance. Cest à partir du syntagme « devenir biblio-chose » notamment quil conduit son enquête savante et ses jubilatoires dérapages contrôlés.

Il revient à Giovanni Dotoli de clore ce copieux dossier par « La révolution de Verlaine », une contribution discutable en forme de panégyrique.

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Copieux dossier dont les contributeurs ont su en général privilégier les subtilités du poète plutôt que sa fadeur ; et si lensemble ne constitue pas une référence incontournable pour les verlainiens du xxie siècle, cest quil sen faut de peu. La présentation matérielle, hélas ! ne mérite pas les mêmes éloges : quand certaines contributions sont irréprochables, dautres pâtissent dabondantes coquilles. Mais on ne finira pas sans faire état de liconographie. Là où le no 22 utilise portraits et photos de Verlaine, la spécificité du no 23 tient à ce que chaque contribution sy trouve précédée dune œuvre iniste, inies numériques et photo-inigraphies dues pour la plupart au comité directeur de la revue. – Vous ne savez pas encore ce quest lInisme ? Vous ne connaissiez pas ce mouvement fondé à Paris le 3 janvier 1980 au Café de Flore, et dont le nom est construit sur le sigle I.N.I. (Internationale Novatrice Infinitésimale) ? – Eh bien, vous êtes inexcusable, ou cest qualors, vraiment, vous avez renoncé à « être à lavant-garde aujourdhui » !

Bertrand Degott

Université de Franche-Comté

Yann Frémy, Verlaine : la parole ou loubli, Louvain-la-Neuve, Academia-LHarmattan, 2012, 187 p.

Le livre de Yann Frémy est une de ces études trop rares qui réussissent admirablement à fournir simultanément une excellente introduction à ceux qui découvrent Verlaine, lhomme et lœuvre, ainsi que de nouvelles perspectives et voies de recherche pour les chercheurs et spécialistes les plus dévoués. Déjà les mots du titre « parole » et « oubli » mettent en avant des termes clés de la critique et de lœuvre verlainiennes dont les Romances sans paroles (et en particulier les « ariettes oubliées ») constituent un des sommets. Ce quil y a de particulier, cest que Yann Frémy donne une nouvelle actualité – et aussi une plus grande étendue – à ces mots en montrant comment on peut approfondir et parfois réorienter nos interprétations de certains éléments de lœuvre en choisissant de les voir à travers cette lentille. Les arguments de Yann Frémy nous lancent un défi,

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surtout lorsquil nous amène à reconsidérer la validité dune idée ou dune perspective généralement acceptée par rapport à lœuvre ou à lhomme.

Ainsi dans son premier chapitre « Le premier Verlaine : un poète de la force », Yann Frémy nous rappelle que plusieurs représentations iconographiques du poète (dont le portrait réalisé par Frédéric Bazille (1868), le dessin fait par Jules Péaron en 1869 et le croquis de la même année attribuée à Henry Cros) font voir chez lui une énergie, une positivité et une force qui sont aux antipodes de la léthargie, de la négativité et de la faiblesse quon lui associe plus fréquemment. De la même manière, lauteur remet en cause la stabilité perçue dans lunivers du recueil, La Bonne Chanson, en soulignant la possibilité dy voir lexpression dune angoisse, dune fragilité et dune négativité plus caractéristiques dautres recueils, comme Poëmes saturniens.

Dans le deuxième chapitre, Yann Frémy suggère une lecture qui identifierait dans toute lœuvre verlainienne une aspiration (néo)-baroque, même sil accepte quelle ne se réalise pas toujours ni à tous les endroits. De manière convaincante, Frémy plaide en faveur de La Bonne Chanson, recueil trop souvent déconsidéré, selon lui. Il en appelle donc à sa réhabilitation, surtout en ce qui concerne le rôle quil joue dans lélaboration du « système » de Verlaine. Ici et tout au long de son livre, lauteur présente limage dun poète beaucoup plus cérébral et plus intellectuel que celle que dhabitude nous nous faisons de lui et qui est certainement loin de sa célèbre profession de foi de « simplicité ».

Yann Frémy fonde largument central de son livre sur un échantillon de poèmes et dautres œuvres verlainiennes dont la variété est rafraîchissante : tandis que le chapitre le plus détaillé se consacre à lun des recueils les plus connus et lus, Romances sans paroles (chapitre 4, p. 73-122), lauteur fait aussi des études originales du texte en prose « Notes de nuit : jetées en chemin de fer » (p. 142-147) et de la série de poèmes dAmour portant le titre « Lucien Létinois » (chapitre 7, p. 153-174). Les férus de métrique apprécieront en particulier lattention portée à la prosodie des Romances sans paroles à travers le poème « Le piano que baise une main frêle… », tandis que létude détaillée des épigraphes de la troisième « ariette oubliée » et des orientations quelles impriment à la lecture du poème constitue un des points forts du livre. Yann Frémy veut ici isoler et caractériser la voix originale de Verlaine, et la distinguer de celle dHugo, de Baudelaire et surtout de celle de Rimbaud. La complexité du rapport avec le Rimbaud

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du début des années 1870 est aussi admirablement traitée, ce qui permet à lauteur de cerner loriginalité de la poésie impersonnelle mais subjective de Verlaine et de mettre en lumière son caractère distinct, surtout par rapport à la « poésie objective ». Ainsi, Yann Frémy voit dans ce recueil une conception moderne des notions de mémoire et dabsence, une version toute verlainienne du spleen postromantique nommée « mélancolisme » et la mise en œuvre dune poétique voire dune esthétique fondée sur la réalisation et la subversion simultanées de lénonciation poétique : la parole ou loubli.

Le livre de Yann Frémy est bien écrit et diverses sources étayent ses arguments qui sont toutes notées méticuleusement et en détail en fin de page. Toutefois, il ny a aucune revendication dexhaustivité quant aux sujets ni aux œuvres commentées : même à lintérieur des recueils traités, lauteur ne vise pas à analyser tous les poèmes ni même une majorité. Pareillement, il se contente souvent de suggérer la validité de certains arguments ou perspectives sans toujours les poursuivre jusquau bout : il nous propose plutôt plusieurs interprétations et arguments possibles, montrant ou suggérant les preuves pour chacun, laissant au lecteur la tâche de les poursuivre davantage et la liberté détablir ses propres vues. La forme interrogative du titre du deuxième chapitre « Verlaine baroque ? » montre très succinctement cette approche qui a pour effet heureux dimpliquer le lecteur dans les enjeux de largumentation.

On pourrait donc facilement imaginer comment dautres poèmes (« Mon rêve familier » et « Léchelonnement des haies… » pour nen mentionner que deux) et une approche davantage fondée sur la métrique auraient pu soutenir eux aussi la dialectique présence-absence qui est centrale dans ce livre. Mais lobjectif de Yann Frémy, très bien atteint dailleurs, est autre : identifier et caractériser une certaine « parole verlainienne » et ouvrir de nouvelles perspectives sur une œuvre du xixe siècle qui continue de nos jours à attirer étudiants et chercheurs. Ce sont là les toutes premières qualités du livre de Frémy.

Alan English

Dublin City University

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Billet dhumeur

Jean-Pierre Guéno et Gérard Lhéritier, Verlaine emprisonné, Paris, Gallimard, « Albums Beaux Livres » / Musée des lettres et manuscrits, 2013, 236 p.

Publié à loccasion dune exposition, centrée sur la période demprisonnement de Verlaine en Belgique, qui sest tenue à Bruxelles puis à Paris, cet ouvrage, dune bêtise consternante, ne mériterait pas deux lignes de compte rendu dans une revue sérieuse sauf à considérer quil convient aussi déviter aux lecteurs de dépenser inutilement leur argent. Insipide et ridicule, le texte sarticule comme une sorte de dialogue entre deux écrivains, Jean-Pierre Guéno (« fin limier bibliophile », p. 5) et… Paul Verlaine. Quelques extraits pour situer le style : « Les miroirs te renvoient le reflet de ton visage, Paul… – Tu es un autre Hamlet, pris au piège de la vie terrestre, qui nest quun long purgatoire. Élu ou maudit ? Sauvé ou damné ? Ange blanc ? Ange noir ? – Treize ans damours stériles pour ta mère : le temps de trois fausses couches et dune adoption avant que tu néchappes enfin à son ventre avec ton front préhistorique, ton nez écrasé et tes yeux bridés. Avant même ta naissance, tu étais déjà prisonnier – La Commune ne déchire pas seulement les Parisiens : elle déchire ton couple – Son âme va balayer ta vie avant même que son corps ne prenne le relais – Prendre le plomb quon ta mis dans la tête pour fondre ces projectiles qui vont blesser le poignet de ton amant. Deux balles de plomb pour briser le bocal de ta prison – Les hommes sont comme les anges et comme les étoiles. Ils sont doubles. Ils sont à limage de ta mère. À limage de la mer. Ta matrice et ton sépulcre. Le drap de ta naissance et le suaire de ta mort. Du lange au linceul », etc. Un grand moment de littérature. On relève, presque à chaque page, quantité derreurs en tout genre (attribution, provenance, datation…). Impossible de les recenser toutes, mais citons néanmoins trois « perles » : la dédicace de Rimbaud à Verlaine dans lexemplaire dUne saison en enfer, qui devient la « signature de Paul Verlaine provenant du manuscrit de Cellulairement » (p. 21), lattribution à Verlaine de « Fausse conversion » (p. 146 et 147)

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de Rimbaud ou encore la lettre de Verlaine à Ernest Delahaye, datée du 23 (et non du 16) mai 1876 (Michael Pakenham, Correspondance générale, no 76-10) qui se change, comme un lapin sortant dun chapeau, en « dessin de Verlaine sur une lettre dEdgar Allan Poe » (p. 185) (rappelons que lauteur du « Corbeau » est décédé le 7 octobre 1849, soit quand Verlaine avait cinq ans. Sans doute un oubli de la poste). La préface relève de la plume, très auto-satisfaite, de René Guitton. Lalbum est publié en collaboration par les éditions Gallimard et ce très étrange et nébuleux « musée » des lettres et manuscrits (voir à ce sujet larticle de Jérôme Dupuis, intitulé Manuscrits. Les griffes dun papivore, dans le numéro 3227, mai 2013, de LExpress). Seule note positive, les reproductions sont de qualité. Du moins celles qui nont pas été pillées sans honte dans des publications précédentes (soucieuse de ne pas être associée à pareille « nigauderie », la Bibliothèque royale de Belgique avait clairement interdit la reproduction des documents de son fonds). Les chercheurs sérieux, intéressés par les feuillets de Cellulairement, pourront se reporter à la nouvelle édition de Pierre Brunel parue la même année (Cellulairement suivi de Mes prisons, Gallimard, « Poésie », 2013). Toutefois, comme dans le domaine de la critique littéraire, les occasions de rire savèrent rares, on attend avec impatience le prochain opus du musée des lettres et manuscrits et de ces deux Laurel et Hardy de lédition. Un « Rimbaud, écartelé de la poésie » ? Avec, comme cette fois-ci, un peu de Hamlet pour attirer les investisseurs anglais au « musée » ? Pauvre Lelian …

Bernard Bousmanne

Bibliothèque royale de Belgique

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Édition

Paul Verlaine, Cellulairement suivi de Mes prisons, édition de Pierre Brunel accompagnée du fac-similé du manuscrit original de Cellulairement, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2013, 387 p.

Après Jean-Claude Steinmetz pour Le Castor astral (1992) et Olivier Bivort pour Le Livre de Poche classique (2002), Pierre Brunel publie là son édition de Cellulairement. Dans lœuvre de Verlaine, il ne sagit pas dun recueil comme les autres : réunissant des poèmes écrits durant lincarcération du poète à Bruxelles puis à Mons (de juillet 1873 à janvier 1875), il ne fut jamais publié. Le recueil démembré, son contenu fut redistribué au fil des parutions ultérieures, depuis Sagesse (1881) jusquà Invectives (posthume, 1896). Son titre, dont Parallèlement rend un écho tardif, peut référer à lexpérience de la prison, de même quà lévolution spirituelle qui, cellule après cellule, conduisit Verlaine à la « conversion ». Aussi est-il justifié de parler, comme Jean-Luc Steinmetz, du « “chaînon manquant” entre les Romances sans paroles et Sagesse » (p. 14) et lon comprend que Pierre Brunel se félicite à son tour de combler une lacune. La question peut alors se poser de savoir pourquoi Verlaine a abandonné Cellulairement. Olivier Bivort lexpliquait par un revirement esthétique, « au nom de la sincérité et du naturel » (p. 43). Selon Jean-Luc Steinmetz, cest quil ne souhaitait pas « refaire surface dans le monde littéraire par un livre évoquant son passé de droit commun » (p. 13). Cette hypothèse sautorise en effet dune lettre à Delahaye, où Verlaine dit vouloir publier Cellulairement « sans nom dauteur ». Sur quoi Pierre Brunel renchérit : « Cest pour effacer ce cauchemar, et pour le faire oublier aux autres, aussi, quil a renoncé à publier Cellulairement, après lavoir constitué en recueil » (p. 41). Il évoque ces questions parmi dautres en introduction (p. 11-46). Notre recension toutefois ne saurait aller sans quelques considérations philologiques. En effet, il nest possible déditer Cellulairement que parce quexiste sous ce titre un manuscrit de la main de Verlaine. Cet ensemble de quelque soixante-dix pages na longtemps été accessible quà travers la description et létude détaillées (mais souvent approximatives) quen avait données Ernest Dupuy en

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1913 : Steinmetz et Bivort avaient dû sen contenter. Entre-temps, en 2004, ce manuscrit a été acheté par lÉtat ; il est aujourdhui conservé au musée des Lettres et Manuscrits. Lapport indéniable du présent ouvrage est de le reproduire en fac-similé (p. 53 120), avant de léditer avec soin (p. 121 198). Ce manuscrit comportant des lacunes, Olivier Bivort sétait prévalu dautres sources pour y ajouter trois poèmes (« À ma femme en lui envoyant une pensée », « À qui de droit », « Bouquet à Marie ») ; pas plus que Steinmetz en son temps Brunel ne cède ici à cette tentation : « Il ne mappartenait pas plus quà mes prédécesseurs dessayer de combler cette lacune [la plus importante], Verlaine ayant fort bien pu retrancher tel ou tel texte, avec un souci de cohérence, ou de pudeur, ou de mise en réserve pour un autre sujet » (p. 373). Le texte est suivi de copieuses notices et dun dossier au terme duquel un tableau synoptique donne la redistribution des poèmes (en omettant le prologue « Au lecteur »). On regrettera que Pierre Brunel, sans doute limité par léditeur, ne fournisse pas ici de variantes. Olivier Bivort lavait certes fait en son temps, mais sur la base dun texte incertain. Et lon en conclura que lédition scientifique (qui ferait la synthèse de Brunel et Bivort) reste encore à faire. – Cellulairement saccompagne ici de Mes Prisons, une suite de récits autobiographiques publiée en 1893. Léditeur justifie son choix par le souci quavait eu Verlaine lui-même de rechercher la continuité vingt ans après : « publier Mes Prisons, cétait ne plus faire silence sur Cellulairement » (p. 267). Comme il sagit en lespèce de Verlaine dun spécialiste des reniements et des revirements, largument apparaît parfaitement recevable.

Bertrand Degott

Université de Franche-Comté