Aller au contenu

In memoriam
Henri Coulet (1920-2018)

Afficher toutes les informations ⮟

  • ISBN: 978-2-406-09161-5
  • ISSN: 0035-2411
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-09162-2.p.0231
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 09/05/2019
  • Périodicité: Trimestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
231

IN MEMORIAM

HENRI COULET (1920-2018) Michel Delon

Henri Coulet s'est éteint le 7 décembre 2018 à l'âge de quatre-vingt-dix- huit ans. Ceux qui l'ont un peu connu se souviennent de sa discrétion et de sa rigueur qui semblait une forme d'austérité; ceux qui l'ont mieux connu gardent en mémoire son savoir, son ardeur au travail et sa générosité. À la fin du colloque que Geneviève Goubier-Robert, son ancienne élève, et Stéphane Lojkine avaient organisé à Aix-en-Provence en mai 2011 sur «le Modèle de Julie» et dont les travaux lui étaient dédiés, il était venu, nonagénaire alerte, évoquer sa carrière et la passion qui l'avait animée. Il avait accepté de parler de lui, dans une des salles de cours de la fac d'Aix. Il se présentait comme un enseignant, un «prof», au service des élèves et des étudiants, et comme un philologue au service des textes. Il était rapidement passé sur les étapes de son chemin : de l'École normale supérieure à l'agrégation de lettres, des classes de lycée à Metz et à Clermont-Ferrand aux classes préparatoires du lycée Thiers de Marseille où il était le collègue de Jean Deprun. En 1965, il est recruté par Bernard Guyon à l'Université d'Aix-en-Provence où il gravit tous les échelons, d'assistant à professeur, et où il reste jusqu'à sa retraite, faisant d'Aix un des hauts lieux de la recherche dix-huitiémiste en France. La recherche pourtant n'a jamais été pour lui un prétexte pour se dérober aux tâches collectives, mais au contraire un aboutissement de l'engagement péda¬ gogique. Dans sa pudeur, il parlait peu de sa vie personnelle et il a fallu son décès pour que j'apprenne par son fils et ses anciens élèves l'hospitalité avec laquelle il faisait découvrir la France aux étrangers, j'apprends aussi l'accueil d'un étudiant algérien en pleine guerre d'Algérie, le goût pour les randonnées pédestres et le vélo à travers l'Auvergne, la présence et l'aide constante de Mme RHLF, 2019, n^2, p. 487-490

232

REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

Coulet qui devait ce qu'il nommait «un pessimisme courageux» à son statut de pupille de la nation, ayant, avant sa naissance, perdu son père au combat, durant les derniers jours de la guerre. Elle fut la collaboratrice, la secrétaire, la première lectrice de son mari. Henri Coulet s'est fait connaître de tous les spécialistes de littérature en 1968 par une synthèse, devenue aussitôt le livre de référence qu'il est resté depuis un demi-siècle, à travers une dizaine de rééditions : Le Roman avant / la Révolution dans la collection U aux Editions Armand Colin. L'essai est saisissant par la maîtrise d'une matière littéraire qui couvre plusieurs siècles et qui ne se contente pas de présenter les romanciers célèbres. C'est tout un tissu de créateurs et d'artisans, d'inventeurs et d'épigones qui est restitué, une multitude de récits qui sont offerts à la curiosité du lecteur, une foison d'hypothèses qui sont soumises à son jugement. L'essai est complété par une anthologie des textes théoriques sur le genre romanesque, Idées sur le roman (Larousse, 1992). Henri Coulet avait tout lu, à la Méjanes d'Aix, à la BN et à l'Arsenal à Paris, au château d'Oron (à une époque où les petits volumes ne descendaient pas encore des hauteurs jusqu'au campus universitaire de Lausanne), dans tous ces lieux merveilleux de silence et de vieux cuir, et dans la collection personnelle qu'il s'était constituée au fil des années. Il a longue- f ment préparé sous la direction de Jean Fabre un doctorat d'Etat qu'il a soutenu à plus de cinquante ans en 1972 et publié trois ans plus tard chez Armand Colin : Marivaux romancier. Essai sur l'esprit et le cœur dans les romans de Marivaux. En collaboration avec Michel Gilot, qui travaillait parallèlement sur Marivaux journaliste, il a donné un petit livre de vulgarisation qui a été une révélation pour de nombreux lecteurs, Marivaux. Un humanisme expéri¬ mental (Larousse, 1973). Cette collaboration, cette «complicité», préfère dire Jean Sgard, entre deux travailleurs acharnés et modestes a été couronnée par la publication du théâtre de Marivaux dans la Bibliothèque de la Pléiade : les deux volumes en 1993 et 1994 renouvelèrent la compréhension du dramaturge, libéré d'un certain marivaudage. Le texte qui a sans doute mobilisé le plus son énergie d'éditeur est Julie ou la Nouvelle Héloïse, avec ses multiples manuscrits autographes et toutes ses variantes. Henri Coulet avait théorisé l'impossibilité d'une édition papier exhaustive. Dès 1961, il a établi avec rigueur le texte pour le deuxième tome des Œuvres complètes de Rousseau dans la Bibliothèque de la Pléiade, tandis que Bernard Guyon assurait un commentaire lyrique. Il n'a jamais abandonné ce chantier et a donné sa propre édition du roman en deux volumes dans la col¬ lection Folio en 1993. Il a prolongé son travail d'éditeur de Rousseau avec une présentation de Narcisse ou l'Amant de lui-même, comédie (Desjonquères, 2008). On lui doit aussi un utile volume de Nouvelles du xviif siècle dans la Pléiade (2002) qui réunit plus de cinquante auteurs, la plupart oubliés et méconnus, certains mêmes sans nom ni visage. Comme Le Roman avant la Révolution, ce reeueil est une mine pour les étudiants et les enseignants en mal de sujets

233

489

de travaux. Henri Coulet n'a pas craint de s'attaquer à un autre texte central du siècle, La satire seconde de Diderot que nous désignons aujourd'hui comme Le Neveu de Rameau et dont son maître Jean Fabre avait fourni une édition canonique. Il propose, au tome XII des Œuvres complètes chez Hermann, en 1989 l'hypothèse d'une rédaction tardive du dialogue. Il fut aussi un animateur du travail collectif, acceptant les tâches ingrates de l'organisation. Il a créé le Centre aixois d'études et de recherches sur le xviiF siècle où le littéraire qu'il était œuvrait avec le philosophe Jean Deprun et l'historien André Bourde. Ce centre aixois a eu l'initiative d'une série mémorable de colloques, portant sur des figures, ayant souvent une attache locale, ou bien sur des thèmes et motifs prometteurs. Parmi les figures, on se souvient des rencontres sur les Mirabeau père et fils, le marquis d'Argens, Sade (premier colloque universitaire sur le marquis scandaleux), mais aussi sur le curé Meslier, Prévost, Marivaux. Des colloques thématiques ont porté sur le jeu, la ville, le peuple, l'écriture de l'histoire, l'armée. Le colloque de 1968 sur la Régence précédait le renouveau aetuel de la reeherehe sur le roeoco et la rocaille. Henri Coulet fut un conseiller discret, efficace et, faut-il le rappeler?, béné¬ vole de Chantai Desjonquères qui a su imposer sa maison d'édition comme un acteur essentiel de la eonnaissance du xviiF siècle français. La eolleetion de textes du xviiF siècle, de 1983 à 2013, a procuré une soixantaine de textes. Sous la direction d'Henri Coulet, elle a mis à la disposition des étudiants et des ehereheurs Dorât et La Morlière, Bibiena et Duclos à une époque où l'édition numérique eommençait seulement. Cleveland est redevenu un des livres cen¬ traux pour la compréhension du siècle et a pu être inscrit au programme de l'agrégation. La collection ne s'est pas limitée au genre romanesque. Les cinq volumes de la eorrespondanee de Ferdinando Galiani et de Louise d'Epinay, les lettres du prinee de Ligne et celles qu'éehangérent Benjamin Constant et Belle de Charrière, des essais de La Mettrie, de Vauvenargues, de Sénac de Meilhan et de Rivarol ouvrent la perspective. Henri Coulet y présenta nombre de textes et donna également une anthologie précieuse des Pygmalions des Lumières (1998). Réeemment, une trentaine d'articles dispersés ont été réunis dans un r beau volume. Etudes sur le roman français au xviiE siècle (Champion, 2014). On y trouve en particulier les travaux sur le récit de la décennie révolutionnaire qui assure la jonction entre le Roman avant la Révolution et le volume suivant dù à Miehel Raimond qui commence avee le xix^ siéele. Henri Coulet fut enfin à l'origine d'un réseau international de recherche, la SATOR ou Société d'Analyse des TOpiques Romanesques, qui se donne pour objeetif un dépouillement eolleetif du genre romanesque selon une grille thématique élaborée en commun. 11 n'est pas néeessaire de rappeler ici le suecès rencontré par la société, la régularité de ses rencontres et la fécondité de ses travaux. Dès l'annonce du décès, le site de la SATOR a mis en ligne des messages dans lesquels des chercheurs disent leur émotion et leur affection. Ils révèlent à

234

REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

ceux qui les auraient ignorées, la sensibilité du professeur d'Aix-en-Provence et sa disponibilité pour les jeunes chercheurs et les collègues étrangers. Tous saluent un maître, si on appelle tel celui qui suggère, encourage, accompagne, celui qui sait transmettre sans se mettre en avant'.

I. On trouvera une bibliographie de M. Goulet dans le volume qui lui a été présente lors de sa retraite, Lettres et Réalités. Mélanges de littérature générale et de critique romanesque offerts au professeur Henri Coulet par ses amis, Aix-en-Provenee, Université de Provenee, 1988, et dans les actes du colloque de 2011, Le Modèle de Julie. « La Nouvelle Héloïse » de Rousseau, sous la direction de G. Goubier-Robert et S. Lojkine, Paris, Desjonquères, 2012.