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In Memoriam
Bruno Curatolo (1953-2018)

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BRUNO CURATOLO (1953-2018)

Myriam Boucharenc

Bruno Curatolo nous a quittés le 30 août 2018 à Tâge de 65 ans. Depuis 2015, il était Professeur émérite à l'université de Franche-Comté Besançon où il a dirigé pendant de nombreuses années le Centre Jacques-Petit. Nous venons de perdre un immense connaisseur de la littérature du xx^ siècle, un collègue généreux, un ami attentif et fidèle. Il faudrait pouvoir composer ici un bouquet rassemblant tous les souvenirs dont s'accompagne sa mémoire, un bouquet infini, à vrai dire, car la vie d'un homme est inépuisable dans celle des autres. De cette loi de survie, Bruno Curatolo avait une conscience si aiguë qu'elle a orienté toute sa recherche, résolument tournée vers ces « Atlantides littéraires » ainsi que ses amis ont choisi d'intituler ses Mélanges (Presses universitaires de Franche-Comté, 2016), là où tant d'écrivains confidentiels, méconnus ou oubliés attendent d'être sauvés de l'engloutissement. La connaissance de Raymond Guérin et de Paul Gadenne, chacun ayant fait l'objet d'un essai {Raymond Guérin. Une écriture de la dérision, 1996 et Paid Gadenne. L'écriture et les signes, 2000), doit beaucoup aux travaux de Bruno Curatolo, mais aussi celle de Maurice Raphaël, Julien Blanc, Jean Forton, Jacques Chaviré, Emmanuel Robin, Georges Yvernaud, Henri Calet, Pierre Herbart, Paule Régnier, André Bâillon, Léon Aréga... - tous ces auteurs et tant d'autres qu'il était parfois seul à avoir lus et qui, grâce à son attention, sont redevenus plus que des noms, des écrivains en voie de «revie» littéraire. On aurait tort, cependant, de croire à une entreprise de pure réparation à l'égard de l'injuste postérité : Bruno Curatolo avait trop d'humour pour tomber dans le piège de la réhabilitation intempestive, trop de lucidité pour se laisser embrigader, fût-ce par ses propres convictions. Et puis, son ambition était à la fois plus modeste et plus grande : il ne s'agissait pas seulement de redécouvrir des auteurs et des œuvres, mais de «retrouver RHLF, 2019, 2, p. 491-492

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REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

l'histoire dans le champ des études littéraires», ainsi qu'il le confiait à Alain Paire à l'occasion d'un entretien. Or l'histoire ne se laisse à maints égards jamais si bien approcher qu'à l'ombre de la gloire, au plus près de ses figures fantomales, loin des éclats médiatiques trop prompts à fomenter légendes et mythologies. Par ce même goût pour les marges édifiantes, Bruno Curatolo s'intéressait aussi aux genres minorés, comme la nouvelle ou la chronique journalistique des écrivains, ainsi qu'aux correspondances qu'il lui plaisait d'éditer : les lettres de guerre et de captivité de Raymond Guérin à Sonia, la femme aimée (Gallimard, 2005), celles qui avaient été échangées entre Léon-Paul Fargue et son biographe André Beucler (Presses de Paris Ouest, 2015). Il aimait aussi se pencher sur la face cachée des auteurs célébrés - Benjamin Crémieux romancier, les Ecrits intimes de Marcel Arland -, et envisager les combinaisons inexplorées : le style des philo¬ sophes et les lectures philosophiques des écrivains. Du «vertige salutaire», selon son expression, que procure cette descente dans les profondeurs de la littérature, témoigne tout particulièrement le magistral Dictionnaire des revues, ouvrage qu'il a coordonné et édité chez Champion en 2014 (2 vol., 1358 p.). Un «monstre», disait-il - autrement dit un livre de démonstration, qui apporte la preuve que les écrivains sont autant les acteurs que les auteurs de l'histoire littéraire, que la vie des lettres se joue dans les coulisses de la confidentialité plus que sous le feu des projecteurs. Un livre qu'il se réjouissait de voir figurer dans les bibliothèques parmi les usuels. Car, comme la plupart des amateurs d'archives et de documents pour l'histoire, Bruno Curatolo prisait l'idée d'une utilité de la critique littéraire. Il fallait un certain courage pour s'aventurer ainsi dans les chemins de traverse de la littérature auxquels l'université a toujours eu tendance à préférer les voies royales. Bruno Curatolo considérait que Paul Gadenne avait «une éthique du style». Lui-même avait assurément une éthique de la recherche, celle d'un chercheur guidé par la libido sciendi plus que par la libido dominandi, par la curiosité plus que par l'ambition de carrière, soucieux avant tout de restituer, de reconstituer et de transmettre. Il nous laisse en héritage un important ensemble de textes indis¬ pensables à la compréhension de l'histoire littéraire du xx'' siècle, qui portent la trace de ses affinités électives avec Jacques Poirier, avec François Ouellet, Yvon Houssais, le regretté Paul Renard, comme de ses collaborations privilégiées avec la revue Roman 20/50, avec le magazine littéraire Nuit Blanche... : une œuvre, en un mot, qui témoigne aussi d'un univers de lecteur rare et d'autant plus précieux. Alors que vient de paraître la correspondance d'André Beucler et de Roger Martin du Gard éditée par ses soins dans les cahiers de l'Association André Beucler dont il était vice-président depuis 2005 (Plaisirs de mémoire et d'Avenir, novembre 2018), le volume Beucler à l'ajfiche! est sous presse (Presses uni¬ versitaires de Franche-Comté). Il réunit les actes du colloque que nous avions organisé ensemble à l'université de Nanterre, les 18 et 19 novembre 2016. Je me souviens avec émotion du déjeuner qui avait réuni les participants dans le quartier des Halles à l'issue de ces journées. C'était la dernière fois que je voyais Bruno. Arrêt sur cette image conviviale et joyeuse.