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Aux frontières de l’économie
Les fictions, des expériences de pensée aux protocoles expérimentaux

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  • ISBN: 978-2-406-08067-1
  • ISSN: 2496-4646
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-08068-8.p.0091
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 08/06/2018
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Aux frontières de léconomie

Les fictions, des expériences de pensée
aux protocoles expérimentaux

Laurie Bréban

Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

PHARE1

De la cité idéale de Platon à la position originelle de Rawls, en passant par létat de nature des philosophes du xviie siècle ou encore par « létat primitif » dAdam Smith, le recours aux fictions sillonne lhistoire de la pensée économique soit directement, soit à travers les influences quelle subit. Ces fictions ont alimenté de multiples raisonnements en prenant des formes diverses : états imaginaires, conditions dexistence hypothétiques, conjectures sur lhistoire passée et sa marche supposée… Il semble que ce soit en partant de ce constat que Shirine 92Sabéran, à laquelle ce numéro spécial rend hommage, avait initié ce qui est devenu en 2015 le thème des Journées détudes de lAssociation Charles Gide : « Fictions originelles, états hypothétiques et conjectures historiques dans la pensée économique ».

Loin dêtre anecdotique ou de révéler un usage simplement instrumental de la littérature, la persistance de lusage des fictions en économie conduit à questionner le rapport quelle entretient avec dautres disciplines. Cest ce même questionnement que lon retrouvait chez Shirine Sabéran, dès 2002 lorsquelle soutenait une thèse intitulée Léconomie politique peut-elle se passer de la morale ?, ou en 2008, lorsquelle sinvestissait dans la création du séminaire Les Après-midi de Philosophie et Économie (PHARE, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne).

Dun côté, nombre de fictions mobilisées en économie trouvent leurs origines en philosophie2 ou dans un patrimoine littéraire ancien3. Sans prétendre à lexhaustivité, nous pouvons citer la métaphore de la « main invisible » que Smith aurait emprunté au Macbeth de Shakespeare, dabord pour symboliser dans son Histoire de lastronomie le défaut de science – métaphore trop souvent érigée depuis en principe explicatif du fonctionnement harmonieux du marché, alors même que cette interprétation était étrangère au projet smithien (voir Dellemotte, 2009). Nous pouvons également mentionner les « robinsonnades » que Marx (1857) attribue aux philosophes contractualistes des xviie et xviiie siècles et quil croit retrouver dans « létat primitif » de Smith et de Ricardo lorsque les deux auteurs cherchent à établir les conditions de léchange, abstraction faite des circonstances historiques (voir Pignol, 2013). Enfin, plus proche de nous, il y a évidemment la « position originelle » qui na cessé de faire des allers et retours entre la philosophie et léconomie : inspirée, là encore, par létat de nature des philosophes contractualistes, elle est dabord mobilisée par léconomiste Harsanyi (1953), reprise par Rawls (1971) en philosophie politique et réintroduite en économie au moyen de la théorie des jeux par Binmore (1994, 1998)4.

Dun autre côté, la volonté de rapprocher la discipline des sciences de la nature a conduit à calquer lemploi des fictions sur son usage en 93physique. Ainsi le « marché concurrentiel walrassien », sinon sa reformulation en termes déquilibre général proposée par Arrow et Debreu (1954), serait inspiré de la « machine sans frottement » de la physique galiléenne ou encore de la « fable » du monde de la physique cartésienne5. Avant cela déjà, limage de la « gravitation » du prix de marché autour du prix naturel, présente chez Smith et réutilisée par Ricardo, ne pouvait manquer dévoquer la physique newtonienne6.

Aujourdhui, cest une volonté semblable que lon retrouve dans lemprunt méthodologique effectué par léconomie auprès des sciences expérimentales et des neurosciences pour, notamment, passer de la fiction à la réalité – avec, cependant, un succès relatif, comme en témoigne larticle de Schmidt dans ce numéro. Ainsi, les tentatives de mettre en œuvre la « position originelle » dans les protocoles expérimentaux, soit pour confirmer, soit pour infirmer le critère du maximin ne sont pas très concluantes.

Il semble dès lors difficile pour léconomie de sabstraire de la fiction. Si bien quil devient légitime de sinterroger sur lusage des fictions propre à la discipline et, à travers lui, sur son autonomie même. Certains revendiqueront un usage spécifique des fictions importées de la littérature, de la philosophie ou de la physique. Dautres invoqueront des fictions telles que la métaphore de « lhélicoptère » chez Friedman (1969) ou encore celle du « monarque constitutionnel » chez Kaldor (1970), bien quelles relèvent davantage de leffet rhétorique que dautre chose (voir Reichart, 2015). à défaut dêtre tranchée, la question mérite dêtre posée.

Au-delà du problème des frontières disciplinaires, lusage des fictions en économie soulève dautres questions que traitent les différents articles présentés lors des Journées détudes de lAssociation Charles Gide 2015 et dont sont issus ceux qui constituent la partie Symposium de ce numéro spécial.

Les trois premiers articles adoptent une perspective critique sur léconomie à travers son usage des fictions. Celui de Chottin et Pignol, « Fictions rationalistes et fictions empiristes en économie », met en garde sur la manière de critiquer une théorie économique fondée sur la fiction. Il sagit notamment de montrer quune critique empiriste de léquilibre général walrassien, envisagé comme une variante des fictions 94rationalistes, ne peut être fondée sur lobservation des faits mais sur dautres fictions telles que, par exemple, la statue de Condillac ou létat de nature de Rousseau. Si lon veut alors contester la fiction rationaliste de léquilibre général on aura avantage, plutôt que dopposer des faits aux hypothèses de la concurrence parfaite, à interroger ce qui rendrait la fiction empiriste plus légitime.

Larticle de Pouchol, « Fiction sociale et dépréciation de la parole : Arendt et la critique du concept économique de société », interroge ce quest un bon et un mauvais usage de la fiction en économie. Il sappuie sur la critique que propose Arendt des fictions sociales des économistes telles que la « main invisible » ou le « contrat social ». Et il nous invite à reconsidérer ce qui relève, dans les théories économiques, de la réalité et de la fiction, sous peine daboutir à la promulgation didéaux sociaux conduisant à la négation de la faculté de jugement des hommes et à lélimination de la liberté politique.

Larticle dEge, « Réflexions sur lhypothèse de la “naturalité” de lorigine humaine : une relecture de Marx et dEngels », sintéresse davantage au contenu des fictions économiques et à son incidence, dun point de vue normatif. Il porte sur les fictions formulant des hypothèses sur lorigine de notre humanité et, parmi celles-ci, sur celle proposée par Marx et Engels. Daprès les fondateurs du marxisme, lhomme aurait été à lorigine dominé par la nature et sen serait progressivement émancipé grâce à la production, de sorte quil serait passé dun rapport immédiat à la nature, à linstar des animaux, à un rapport médiatisé. Le problème dune telle perspective cest quelle conduit à une attitude paternaliste vis-à-vis de ceux quelle perçoit comme des enfants nayant pas encore atteint le stade adulte : les hommes du passé ou, plus gravement encore, les sociétés contemporaines considérées comme stagnantes. Il faut ainsi chercher à imaginer une autre fiction sur lorigine humaine permettant détudier, non le degré, mais les diverses modalités de médiation entre les hommes et la nature – ce qui implique de considérer lhomme comme un adulte à tout moment de lhistoire et en tout lieu.

Les cinq autres articles explorent différentes fictions et mettent en évidence leurs implications pour les auteurs qui en font usage. Larticle de Tutin, « Leffondrement du capitalisme comme conjecture théorique : débats marxistes du premier vingtième siècle », oppose aux « paraboles » a-historiques traditionnellement mobilisées par les économistes (comme 95les robinsonnades déjà dénoncées par Marx), les conjectures théoriques des marxistes de la Deuxième et de la Troisième Internationale sur lissue du capitalisme. Bien que fictionnelles, ces conjectures nen présentent pas moins lintérêt de convoquer lHistoire pour valider les thèses quelles défendent. Tout en soulignant le caractère historiquement déterminé du capitalisme, elles ne se prononcent pas pour autant nécessairement en faveur de son effondrement. Ainsi, mobiliser le concept de fiction pour éclairer les débats autour de lavenir du capitalisme donne une nouvelle actualité aux thèses des marxistes du début du vingtième siècle qui voient dans lissue du capitalisme, non une société socialiste, mais une société fondée sur de nouvelles formes de domination.

Larticle de Menudo, « Turgot, Smith and Steuart on Stadial Histories », porte sur un type de conjectures historiques particulièrement présent au xviiie siècle que lon a dénommé « théories des stades ». Il propose notamment une comparaison des théories de Turgot, de Smith et de Steuart et cherche à montrer que, contrairement à ce quaffirment certains commentateurs, ces théories ne constituent pas simplement un cadre narratif mais une explication réelle du processus historique ayant abouti aux sociétés modernes, également appelées « sociétés commerciales ». Elles se comprennent en réaction contre les théories qui déduisent les institutions sociales dun état présocial. Cette explication, qualifiée de « matérialiste » au moins depuis Meek (1971), reposerait sur la prééminence des forces productives et de lorganisation économique dans la dynamique qui fait passer dun stade de la société à un autre.

Larticle de Jacoud, « Olbie : dune société guidée par la morale aux bienfaits de léconomie politique », invite précisément à réfléchir au statut de léconomie ainsi quaux liens quelle entretient avec dautres domaines tels que la morale. Il porte sur le mémoire (Olbie) que propose Jean-Baptiste Say en 1800 dans le cadre du concours ouvert par lInstitut sur la question des institutions les plus propres à fonder la morale dun peuple. Cest en tentant de répondre à cette question que léconomiste imagine une société fictive, Olbie, dont on est tenté de penser quelle représente une France postrévolutionnaire qui aurait adopté ce quil considère comme les institutions les plus aptes à favoriser le bonheur de ses habitants. Ainsi, létude de cette fiction inventée par Say permet-elle daller contre à une image répandue faisant de lui un auteur dont les vues se limitaient strictement à léconomie. En effet, à travers Olbie, il 96cherche à mettre en évidence un lien entre morale et économie. Et lon relèvera que lannée même où il publie Olbie, Say commence à rédiger son Traité déconomie politique.

Larticle de Schmidt, « Revisiting the “veil of ignorance” and its implication for the justice principles on the ground of an alternative interpretation of the original position », envisage la position originelle de Rawls et lhypothèse du voile dignorance qui laccompagne comme une expérience de pensée permettant de fonder en raison les principes de justice. Il sefforce de distinguer cette fiction du concept de « mondes » (« grand world » et « small worlds ») sur lequel sappuie Savage dans sa formulation de lutilité espérée. Alors que dans cette formulation, les choix des individus peuvent être représentés au moyen du critère dutilité espérée, dans la position originelle, ce critère ne peut plus sappliquer. Les différentes parties, derrière le voile dignorance, nont, en effet, aucune connaissance des conséquences de leurs choix pour elles-mêmes. Et cest précisément cette ignorance qui est requise pour que le choix des principes de justice soit rationnel. Cest donc un autre critère qui doit présider aux choix des parties, critère que le concept de « mondes possibles » de Lewis permet de mieux saisir : celui du Maximin.

Larticle de Rio, « La fiction dune chaîne de coopération : une lecture solidariste de la théorie rawlsienne de la justice entre les générations », sintéresse également à la position originelle de Rawls mais appliquée, cette fois, à la question des principes de justice intergénérationnelle. Il offre une lecture solidariste de lapproche rawlsienne en établissant un rapprochement entre le concept de redevabilité sociale de Léon Bourgeois et ce qui peut être appelé « la chaîne de coopération » de Rawls. Malgré une différence de taille quant à la question du contractualisme, ces deux approches auraient en commun de reposer sur un principe de réciprocité indirecte descendante, à savoir que la génération présente est censée rendre les bénéfices hérités des générations passées en contribuant à son tour à la coopération intergénérationnelle au bénéfice des générations futures. Lapproche rawlsienne présenterait cependant lavantage déchapper à « lobjection » dite « du don » faites par Robert Nozick aux solidaristes, parce quelle accorderait une place centrale au consentement, à travers la position originelle.

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Bibliographie

Arrow, Kenneth J. & Debreu, Gérard [1954], « The Existence of an Equilibrium for a Competitive Economy », Econometrica, Vol. 22, p. 265-290.

Binmore, Ken [1994], Game Theory and the Social Contract : Playing Fair, 1, Cambridge, MIT Press.

Binmore, Ken [1998], Game Theory and the Social Contract : Just Playing, 2, Cambridge, MIT Press.

Binoche, Bertrand & Dumouchel, Daniel (dir.), [2013], Passages par la fiction : expériences de pensées et autres dispositifs fictionnels de Descartes à Madame de Staël, Paris, Hermann.

Chottin, Marion & Sultan, Elise, (dir.), [2016], « Léconomie à lépreuve de la fiction », Corpus. Revue de philosophie, Vol. 69, p. 195-221.

Dellemotte, Jean [2009], « La “main invisible” dAdam Smith : pour en finir avec les idées reçues », LÉconomie politique, Vol. 44, p. 28-41.

Friedman, Milton [1969], « The Optimum Quantity of Money », in Friedman, Milton (éd.), The Optimum Quantity of Money and Other Essays, Chicago, Aldine Publishing, p. 1-50.

Hamou, Philippe [2009], « Lhistoire des sciences naturalisée : Adam Smith, de lhistoire de lastronomie aux sentiments moraux », in Bessone, Magali, & Biziou, Michaël (dir.), Adam Smith Philosophe : De la morale à léconomie ou philosophie du libéralisme, Rennes, Presses universitaires de Rennes, p. 19-36.

Harsanyi, John [1953], « Cardinal Utility in Welfare Economics and the Theory of Risk-Taking », Journal of Political Economy, Vol. 61, No 5, p. 434-435.

Kaldor, Nicholas [1970], « The New Monetarism », Lloyds Bank Review, Vol. 97, p. 1-18.

Marx, Karl [1857], « Introduction à la critique de léconomie politique », in Marx, Karl, Contribution à la critique de léconomie politique, Paris, Éditions Sociales, 1972, p. 147-175.

Meek, Ronald L. [1971], « Smith, Turgot and the Four Stages Theory », History of Political Economy, Vol. 3, No 1, p. 9-28.

Montes, Leonidas [2008], « Newtons real influence on Adam Smith and its context », Cambridge Journal of Economics, Vol. 32, p. 555-576.

Pignol, Claire [2013], « Quel agent économique Robinson Crusoé incarne-t-il ? », Épistémocritique, Vol. 12.

Rawls, John [1971], A Theory of Justice, Cambridge (Mass.), The Belknap Press of Harvard University Press.

Reichart, Alexandre [2015], « A Reappraisal of the Friedman-Kaldor Debate 98in the Light of the Great Recession », Document de travail, Journées détudes de lAssociation Charles Gide 2015.

Sabéran, Shirine [2002], Léconomie politique peut-elle se passer de la morale ?, Thèse de doctorat en Économie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Shakespeare, William [1623], Macbeth, édité par Groom, Bernard, Oxford, Oxford University Press, 1939.

Smith, Adam [1795], « The history of astronomy », Essays on Philosophical Subjects, édités par Wightman, William P. D. & Bryce, John C., Oxford, Clarendon Press, p. 33-105, 1980.

1 Les textes présentés dans ce numéro spécial sont un sous-ensemble des contributions aux Journées détudes de lAssociation Charles Gide 2015 sur le thème des « Fictions originelles, états hypothétiques et conjectures historiques dans la pensée économique » et organisées par le LED (Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis) et PHARE (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne). Ces Journées devaient avoir lieu les 13 et 14 novembre 2015. Suite aux événements du 13 novembre 2015, la deuxième journée a dû être suspendue, en raison de la fermeture de toutes les universités dIle de France. Aussi, le comité dorganisation de la manifestation a-t-il décidé le report de la date du 14 novembre 2015 au 25 mai 2016. Je voudrais donc tout particulièrement remercier lensemble des participants à ces deux journées. Je voudrais également exprimer ma reconnaissance à légard du Comité éditorial ainsi que les rapporteurs de la Revue dhistoire de la pensée économique. Enfin, je tiens à remercier Jean Dellemotte, André Lapidus et Philippe Poinsot pour leurs commentaires et leur aide dans la conception de la partie Symposium de ce numéro. Les erreurs et omissions restent de ma responsabilité.

2 Sur lusage des fictions en philosophie, voir Binoche et Dumouchel (2013).

3 Sur les interactions de léconomie avec la philosophie et littérature, à travers son usage des fictions, voir Chottin et Sultan (2016).

4 Voir larticle de Schmidt dans ce numéro.

5 Voir larticle de Chottin et Pignol dans ce numéro.

6 Pour une discussion sur linfluence de Newton sur Smith, voir par exemple Montes (2008) et Hamou (2009).