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T. S. Eliot, Actualités (1918)

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T. S. Eliot, Actualités (1918)1

Le numéro de février de l’anthologie de poètes français modernes de la Little Review qui commence par Laforgue, Corbière, et Rimbaud, a fait assez forte impression pour s’attirer quelques commentaires dans la presse littéraire en Angleterre et en Amérique. Il semblerait, à voir deux de ces recensions, que le combat pour la civilisation n’ait pas encore sensiblement affecté le point de vue anglo-saxon. Ni The New Age ni Poetry ne semblent particulièrement ravis d’avoir à traiter de poésie française. The Egoist, qui a toujours prôné l’hybridation en poésie, et qui a toujours fait bon accueil à tout écrivain faisant montre d’inspiration internationale, s’intéresse à ce numéro, ainsi qu’à l’état d’esprit de ses critiques. L’observateur de Poetry est le plus naïf des deux, et le moins certain de ses propres opinions sur la littérature française. Il semble qu’il soit issu de la graduate school de l’université de Chicago, parce qu’il note que « Les Chercheuses de poux », de Rimbaud, est une « belle aventure en psychologie enfantine » et voit dans la « Rhapsode foraine » de Corbière une exploration de la « religion populaire ». Il remarque en outre que la distance entre la poésie en langue française et celle en langue anglaise semble « en général » n’avoir jamais été aussi grande que maintenant, et trouve que Corbière, Laforgue, Rimbaud, Gourmont, Régnier, Verhaeren, Tailhade, Jammes, Moréas, Spire, Vildrac, Romains forment une liste « aléatoire et, en cela, caractéristique ». Le critique de The New Age est plus positif. Il conclut que puisqu’« un érudit en matière de culture française tel que M. Pound » ne parvient pas à s’intéresser au « b.a.-ba de la culture française » (le « e » muet en versification), l’Amérique devra mener ses affaires culturelles dans l’unilinguisme strict : si l’on ne sait pas faire pousser le raisin, n’en importons pas le vin.

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Deux remarques distinctes. L’une est le mérite de cette anthologie en tant que représentation de la poésie française depuis les années soixante-dix. Il y a un ou deux contemporains – Henri Franck peut-être – qui eussent pu être pris en compte ; on eût pu y mettre un peu plus de Corbière ; il y a un aspect de Rimbaud qui n’est pas illustré. Je ne vois pas de reproche plus sévère à lui faire que cela. Laforgue, dont il est difficile de faire une sélection, est très bien présenté. Je ne connais que le recueil de van Bever et Léautaud en deux volumes, et il est trop grand, insuffisamment sélectif, et ne donne pas à voir les poètes les plus importants aussi convenablement que la Little Review. Cette dernière donne vraiment, en soixante pages, l’essentiel de la poésie française moderne pour les anglo-saxons.

Deuxième remarque, l’application de cette anthologie. Personne ne s’attend à ce qu’un public très large, en Angleterre ou en Amérique, prenne jamais la peine de lire et de comprendre de la poésie dans quelqu’autre langue moderne. Mais il est nécessaire que quiconque écrit ou fait sérieusement la critique de la poésie indigène connaisse la version française. N’en déplaise à la majorité hostile, nous affirmons que la lecture, l’écriture, et le calcul ne suffisent pas à parfaire l’éducation d’un poète. L’analogie avec la science est pertinente. Un poète, comme un scientifique, contribue au développement organique de la culture : il serait aussi absurde de sa part de ne pas connaître le travail de ses prédécesseurs ou d’hommes écrivant dans d’autres langues que de la part d’un biologiste d’ignorer les travaux de Mendel ou De Vries. Refaire ce qui a déjà été fait est pour le poète une perte de temps aussi déplorable que pour le biologiste de redécouvrir les découvertes de Mendel. Les poètes français en question ont fait des « découvertes » en poésie que nous ne pouvons pas nous permettre d’ignorer, des découvertes qui ne sont pas seulement une question de syntaxe française. En rester à Wordsworth revient à ignorer l’intégralité de la science après Erasmus Darwin.

L’Anglais chérit l’idée qu’il se fait du Barde Inspiré : la prose est humble véhicule. M. Joyce devrait perturber cette vision de la prose. Ce qui nous ramène au critique de The New Age, qui trouve à redire à l’« habileté » de Joyce et de Lewis. M. Joyce attendra son tour jusqu’à ce qu’Ulysse (un progrès incommensurable par rapport au Portrait) paraisse sous forme de livre ; comme Tarr (après d’inévitables retards)

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est enfin prêt pour le public, le cas de M. Lewis est plus urgent. Nous consacrerons plus de place à une étude de la prose de M. Lewis dans le prochain numéro. Ces deux écrivains, pourtant radicalement différents l’un de l’autre, sont tous deux sensibles à l’influence étrangère. Voilà qui est déroutant ; on peut trouver de l’agrément à un ou deux ornements empruntés, mais on a coutume de désapprouver l’écrivain qui a vraiment assimilé l’influence étrangère, qui a fait de son habit d’emprunt une seconde peau, qui est devenu l’intrus parmi nous. The New Age est « mystifié, perplexe, rebuté ». Cela ce comprend aisément. Ulysse est volatile et entêtant, Tarr est épais et graisseux, et obstrue les intestins faibles. Tous deux sont terrifiants. C’est cela, le test d’une nouvelle œuvre d’art. C’est lorsqu’une œuvre d’art ne nous terrifie plus que l’on sait que nous nous étions trompés, ou que nos sens se sont émoussés : nous devrions encore trouver Othello ou Lear effrayantes. Mais cette attrayante terreur rebute la majorité des hommes ; ils recherchent le sentiment de confort que l’homme sensible évite, et ce n’est que lorsqu’ils le trouvent qu’ils qualifient quoi que ce soit de « beau ». La vulgarité ou la salacité ne dérangent pas beaucoup le lecteur ordinaire, et le roman sophistiqué ordinaire ne l’ébranle guère. Tarr est le commentaire d’un aspect de la civilisation moderne, or il fait l’effet de voir notre civilisation critiquée, nos acrobaties sifflées et persiflées par un orang-outang de génie, Tarzan l’homme-singe.

1 T. S. Eliot, « Contemporanea », The Egoist, no 6, 1918, p. 84. Traduction inédite de Noëlle Cuny.