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[Page de titre des Premiers Âges de 1792]

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  • ISBN: 978-2-406-06495-4
  • ISSN: 2103-4877
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-06497-8.p.0058
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 07/01/2019
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Chronologie

Avant-propos

La vie de Senancour – « ennuyeuse à force dêtre ennuyée », écrivait Sainte-Beuve à propos dObermann – demeure, encore aujourdhui, nimbée de mystère. Daucuns saccordent à en retenir le doute et le désespoir comme composantes essentielles, mais elle ne peut raisonnablement se réduire à ces motifs, si prégnants soient-ils. En proie à lirrésolution et à un désir dextension sans bornes, Senancour souffrait, peut-on lire chez divers commentateurs, dun « mal de vivre » proche du taedium vitae. Mais le constat fait par lécrivain de lécart entre la vie réelle et la vie rêvée, entre lhomme tel quil est et lhomme tel quil devrait être, nous invite à la nuance : plus que le spleen ou le dégoût existentiel, il fut davantage hanté par un « mal despérer ». En effet, si le sort semble sêtre acharné sur cet homme grêle et délicat, taciturne mais curieux de toutes choses, ce dernier ne cessa cependant jamais de nourrir un grand appétit de savoir et dêtre mû par un secret mouvement despérance – souvent camouflé par sa mélancolie –. Cest ainsi quOberman écrit : « Je ne veux point jouir ; je veux espérer ; je voudrais savoir ! » (Lettre XVIII). Lespérance et le savoir : deux motifs que lécrivain essaya sans cesse dapprocher à travers lanthropologie, la religion et la morale. En vain… ?

La vie se chargea souvent de ruiner les aspirations de Senancour, dont lexistence paraît navoir été faite que despoirs déçus et de rêves désenchantés. On sera certes sensible à la tension entre linquiétude et lespérance, mais aussi au conflit entre les limites humaines de la connaissance et la soif dAbsolu, entre la paralysie (du corps comme de la volonté) et lenvie de sévader, entre la solitude extrême et la quête de lamour, ou encore à lalternance signifiante entre les reliefs et la plaine. Mêlant monotonie et intensité, Senancour mena, au total, une 22vie « en dents de scie » à limage de son parcours alpestre, une vie « en demi-teinte » où lobscurité semble chaque fois retomber à la moindre éclaircie, une vie somme toute tragique.

À ces oppositions qui sont au fondement même de lexistence et de lœuvre écrit de Senancour, il faut ajouter un autre paradoxe. À y regarder de plus près, on saperçoit que la vie de cet écrivain relativement méconnu (pour ne pas dire oublié) a tout de même fait couler beaucoup dencre depuis lintéressé lui-même (lorsquil se fait autobiographe) jusquaux critiques daujourdhui. Plusieurs générations se sont donc succédé, qui ont apporté de précieuses contributions à la connaissance biographique de notre écrivain. La première fut naturellement celle des témoins directs, des proches et des contemporains de Senancour : sa fille, ses amis Boisjolin et Sainte-Beuve, etc. La seconde fut – entre autres – celle des J. Levallois, des J. Merlant, des G. Michaut, des L. Maury, des E. Pilon, des A. Törnudd, etc., « senancouriens » du tournant des xixe-xxe siècles qui ont pu côtoyer des descendants de lécrivain et recueillir maints souvenirs et témoignages inédits. La troisième, enfin, fut constituée de quelques chercheurs passionnés sétant employés à dépouiller les archives des quatre coins de lEurope pour « faire parler » les documents et en distiller le contenu dans de remarquables travaux, fruits dinvestigations patientes et stimulantes. À cet égard, citons quelques-uns des travaux dAndré Monglond dans les années 1920-1940 : Vies préromantiques (1925), Le Préromantisme français (1929), Le Mariage et la Vieillesse de Senancour (1931), Jeunesses (1933) et surtout Le Journal intime dOberman (1947). Mentionnons aussi louvrage de Marcel Raymond : Senancour. Sensations et révélations (1965). Retenons enfin la thèse très complète de Béatrice Didier (Le Gall) intitulée LImaginaire chez Senancour (1966), qui a contribué à exhumer une fois encore lécrivain de loubli et à promouvoir lensemble de son œuvre.

Si cette vogue de Senancour apparaît comme un phénomène vicennal ou tricennal, elle ne touche cependant que quelques « adeptes » – comme lauteur des « Observations » préliminaires à Oberman aimait à les appeler –. Quils aient fait partie de ces initiés ou quils aient « rencontré » lécrivain par le plus grand des hasards, nous tenions à rendre un respectueux hommage à nos devanciers qui ont su, chacun à leur manière, apporter leur pierre à lédifice biographique. Notre présentation leur doit beaucoup, cest pourquoi, nous nous sommes permis de prolonger 23la chronologie ci-dessous par les références de monographies, dextraits douvrages et darticles qui permettront au lecteur soucieux du détail daller plus loin dans la connaissance de Senancour.

Toutefois, toute biographie factuelle – si rigoureuse soit-elle – finit par heurter à quelques pans nébuleux de la vie de notre écrivain, à commencer par sa jeunesse qui est fort mal connue. Pour relater certains événements, des documents de la main de Senancour eussent été précieux, qui sont aujourdhui lacunaires voire manquants. Par-delà les recoupements de sources et linvestigation personnelle, un autre problème se posait pour tenter de faire la lumière sur ces zones dombre : lœuvre comme source possible de la biographie. Ainsi, Oberman pourrait-il contenir une part suffisamment fiable et exploitable de la vie de son auteur1 ? Certes, le héros solitaire accompagna Senancour tout au long de son activité scripturale (1801-1804, 1833, 1840), mais gardons-nous bien de rapprocher trop systématiquement lécrivain et sa créature de papier. En effet, si le premier sest marié et saccommoder dune existence modeste, le second est, quant à lui, resté célibataire mais est parvenu à une vie confortable à Imenstròm. De là, il serait difficile détablir une table de concordance entre la vérité et la fiction, Senancour faisant par ailleurs preuve dune grande liberté dans la topographie et plus encore dans la chronologie : « Jai retrouvé les lieux ; je ne puis ramener les temps » (Lettre LX). Et pourtant, on ne peut raisonnablement pas exclure les passerelles reliant la vie intime et la vie littéraire de lécrivain ; car, si Oberman aime sécarter de la situation réelle de son créateur, tous deux recherchèrent activement le « vrai immuable » et connurent la même élévation suivie du même accablement devant le « sentiment de [la] destinée » (lettre LXXXIX).

À défaut de pouvoir conclure à une méthode infaillible pour établir la biographie dune personnalité aussi complexe que celle de Senancour, méditons plutôt le propos dun de ses critiques reconnus. Ce dernier résume bien la difficulté à cerner la vie de celui qui fut tant un peintre de la nature quun détracteur de la société des hommes, tant un prosateur héritier des Lumières quun philosophe (pré)romantique, tant un 24historien quun journaliste, tant un homme ayant vécu soixante-seize ans quune « âme qui [ne prit jamais] le temps de vivre » (George Sand).

Telle est cette vie, malheureuse à tout prendre et noble. Elle se justifie par elle-même ; elle éclaire [son] œuvre ; elle explique la double réputation dorgueil ennuyé ou de dignité, quil a laissée parmi ceux qui lont jugé sur une lecture hâtive dOberman, ou parmi ses amis. Cest seulement après une étude attentive de sa pensée que nous pourrons essayer de porter sur lui un jugement densemble2.

Chronologie

31 mars 1734

Naissance de Claude-Laurent Pivert (le père de Senancour), dans une famille de chapeliers. Bien que nétant daucune noblesse attestée3, il se fait appeler « de Sénancourt » (avec un « t »), du nom dun toponyme de lEure4, où la famille Pivert, bien enracinée à Paris (rue de Tournon, rue 25Jacob, rue Saint-Denis, etc.), navait – semble-t-il – aucune attache. De là, lécrivain signera indifféremment avec ou sans « t » final, avec ou sans accent sur le « e » – avec néanmoins une préférence pour lorthographe : « Senancour ».

1758

Rompant avec la tradition mercantile de la famille Pivert, Claude-Laurent se destine à la prêtrise et reçoit les ordres mineurs. Les actes officiels lui donnent le titre d« acolyte du diocèse de Paris ». Cette vocation religieuse (avortée) du père ne sera pas sans incidence sur la jeunesse de son fils, quil eût volontiers voué à une existence ecclésiastique.

1768

Mariage de Claude-Laurent Pivert (âgé de 34 ans) avec sa cousine germaine, Marie-Catherine Pivert (âgée de 38 ans), elle aussi fille de marchands et nourrissant un goût prononcé pour la vie conventuelle. De ce couple austère, dévot, venu tardivement et par erreur au mariage (consanguin de surcroît), leur petite-fille, Eulalie-Virginie, trop jeune pour les connaître, écrira : « Bien quils fussent strictement soumis lun et lautre à leurs devoirs, il ne régnait entre eux ni cet abandon, ni cette harmonie sur lesquels ils auraient dû si bien compter. » Mariage malheureux donc, qui annonce étrangement celui dÉtienne, leur fils, en 1790.

16 novembre 1770

Naissance à Paris (quartier de Saint-Paul) dÉtienne Jean-Baptiste Pierre Ignace Pivert de Senancour, unique enfant du couple Pivert, alors établi rue de Beaurepaire, face à lHôtel dAngleterre. Laccoucheur de sa mère – qui était aussi celui de la dauphine Marie-Josèphe – laurait dit « robuste et bien conformé » (cf. Mlle de Senancour). Enfance morose et solitaire à Paris, marquée par un climat familial de mésentente et dextrême piété à coloration janséniste. Lenfant, qui se révèle dune faible constitution physique et dun tempérament maladif et vagotonique, 26est tenu à distance par son père et est étouffé par la religiosité rigoriste et excessive de sa mère quil accompagne durant de longues heures de prière à léglise Saint-Paul-Saint-Louis.

1774

Poussé par un désir dascension sociale, le père de Senancour rachète la charge de « Contrôleur général des rentes de lhôtel de ville de Paris5 », qui lui confère une fonction stable (sous la Monarchie du moins), le titre de conseiller du roi ainsi que la particule. Sa fonction lui vaut gages de 4 500 livres par an et 2 700 livres de droits dexercice, ce qui lui permet dassurer laisance financière de la maisonnée. Ainsi, Senancour, enfant, mène une existence facile (cf. la « Notice biographique » de sa fille).

1784

Ladolescent Senancour est mis en pension chez Marc Lecule-Dupuis, curé « progressiste » et acquis aux idées des Lumières, à Fontaine-Chaalis, dans lOise, près de la forêt dErmenonville – celle-là même qui avait déjà attiré Rousseau et qui, par la suite, marquera Nerval et Proust. Premières sensations de liberté et de plénitude dans la promenade au contact de la nature. En proie au doute et solitaire, le jeune Senancour tente de trouver un dérivatif dans la lecture des récits de voyages (lHistoire du Japon de Kaempfer et le Robinson Crusoé de Defoe sont parmi ses ouvrages favoris) et lapprentissage de la géographie, pour laquelle il démontre tôt un engouement et des prédispositions qui lui valent ladmiration du savant Mentelle.

1785

À loccasion dun séjour estival avec ses parents chez des amis vivant aux Basses-Loges, il accompagne sa mère à Valvins, dans la forêt de Fontainebleau. Larrière-saison venue (automne), il y retourne, rêveur, et sévade en des courses dont Oberman puis – dans une moindre 27mesure – le Solitaire inconnu des Libres Méditations allaient perpétuer le souvenir mélancolique (cf. la « Seconde année » dOberman et notamment les lettres XIà XXVqui contiennent dauthentiques indices autobiographiques)6.

1785-1789

Pensionnaire au collège de la Marche (sur la montagne Sainte-Geneviève), Senancour fait en quatre années les six classes dhumanités – un « supplice » (le mot est de sa fille) pour ce timide de la première heure. Cependant, en raison de ses bons résultats, il est pressenti pour le concours général de lUniversité. Pendant ses loisirs, rue Beauregard, il lit Buffon, Malebranche, Helvétius, Bernardin de Saint-Pierre et surtout celui qui fut son maître à penser : Rousseau. Bien que peu causeur et peu familier, il se lie damitié avec un condisciple, François Marcotte, futur Contrôleur général des eaux et forêts et amateur de peinture, qui lui inspirera certainement le personnage de Fonsalbe, frère de Mme Del*** et seul ami dOberman dans le roman à venir.

1789

Sa lecture de la philosophie des Lumières et les événements houleux de la Révolution ébranlent la foi du jeune Senancour qui refuse de rentrer au séminaire de Saint-Sulpice, sattirant ainsi le courroux paternel. Suite à ce triple bouleversement politique, idéologique et familial, il quitte Paris sans projet précis (14 août). Vraisemblablement accompagné dun domestique, il se réfugie en Suisse valaisanne, dont les lacs (ceux de Genève et de Neuchâtel) ainsi que les paysages variés le fascinent, 28et où il sadonne intensément à la lecture décrivains alpinistes tels que Bourrit, Saussure, Besson ou Coxe – dont Ramond de Carbonnières avait traduit les lettres en 1781. Mais les lectures et la topographie cèdent rapidement le pas à la dimension existentielle de la montagne. À cet égard, il fait lexpérience dun hiver rude et solitaire à Saint-Maurice, où il est, semble-t-il, touché par une affection nerveuse – quil impute à sa consommation dun vin blanc soufré local. Par ailleurs, dans sa course vagabonde à la recherche dun site parfait où sétablir, il découvre Massongex et le hameau de Fontany qui préfigure Charrières dans Oberman (cf. lettres V, VII, VIII), compromis entre la beauté des hauteurs et le climat de la plaine où il ne se fixera pourtant jamais.Par la suite, il est victime dun tragique accident dans le Grand-Saint-Bernard, dont on lui avait déconseillé laccès sans guide (fin de lété). Or, nécoutant que son orgueil et son goût des reliefs, il part à pied de Martigny par un ciel dégagé, parcourt les vallées jusquà lhôtellerie de Liddes où il se restaure et, arrivant à Bourg Saint-Pierre, le hardi marcheur sendort de fatigue sans voir que le temps se gâtait. Prisonnier dune tourmente de neige, isolé, se croyant perdu, il défie les éléments et – « ivre de danger », écrira sa fille – se jette dans la Dranse avec lespoir de regagner le village de Saint-Pierre en contrebas (cf. lettre XCI de lObermann de 1840). Moralement affecté et physiquement affaibli, il développe un début de paralysie qui, dès lors, ne le quittera plus. Après deux jours de repos, il rejoint lHospice du Grand-Saint-Bernard tenu par des moines, et décide de pousser jusquà Étroubles dans le Val dAoste.

1790

Senancour se rend à Fribourg, ville très catholique, où il espère voir sa mère le rejoindre (janvier). Il trouve à se loger dans la famille De Jouffroy, établie sur un promontoire sauvage, dont le nom – le « Bout du Monde » – ne pouvait que séduire lécrivain en quête de solitudes escarpées. Sensuivent plusieurs périples en terre helvétique quOberman rapportera dans ses lettres (cf. la « Première année » du roman). Désirant se fixer, il sollicite de la municipalité le droit dhabiter le village dAgy (commune de Givisiez), non loin de Fribourg (1er mars). Là, il rencontre lofficier Joseph-Georges-Florian Daguet, capitaine à la « Porte des Étangs » et chef dune famille patricienne qui logeait des émigrés. Senancour connaît alors ses premiers émois amoureux au contact dune 29des filles, Marie-Françoise, sensible et romanesque, attirée elle aussi par la solitude, lœuvre de Rousseau, limagination mélancolique et le chant – notamment celui du ranz des vaches, « air vraiment alpestre » et « analogu[e] à lêtre profond », évoqué dans le 3e fragment dOberman sur « lexpression romantique ». Pour elle, il cueille des violettes dans les prés, fleurs quil associera, dans ses derniers écrits, à la dualité du sentiment amoureux, à savoir : lamour-passion et lamertume dun amour déçu. Entrevoyant le bonheur, il semble toutefois repris par son goût de lindépendance et son besoin de mouvement : tantôt il descend du côté de Granges-Paccot, dans le ravin où bruit le ruisseau de Lava-Péchon ; tantôt il parcourt la hêtraie jusquà lErmitage de la Madeleine ceint par de hauts rochers dominant la Sarine. Cette même année (juillet), il cultive une correspondance avec Saussure et Bernardin de Saint-Pierre, auprès desquels il cherche conseil pour sétablir en solitaire dans quelque lieu reculé (vallée, montagne, voire sur une île). Malgré ses velléités de vie érémitique et sa peur de lengagement, il épouse Marie Daguet sans conviction et avec le seul consentement de sa mère (11 ou 13 septembre). Lunion fut « un malheur pour tous deux », au dire de Mlle de Senancour, voire « le jour le plus triste de [sa] vie », confiera a posteriori lécrivain à son ami Vieilh de Boisjolin. Senancour est, en effet, victime des calculs sordides dune belle-famille peu scrupuleuse et voyant en lui un parti avantageux amené à toucher tôt ou tard un bel héritage. Pire encore, ni son épouse ni lui ne saccorderont réellement sur le mode de vie à adopter. Marie Daguet, certes « sauvage », se trouve néanmoins saisie de terreur à la vue des reliefs escarpés et brumeux : elle refuse catégoriquement de traverser les Alpes battues par les pluies et de demeurer coupée du monde en haute montagne, à Étroubles, où Senancour, lui, comptait pourtant se fixer (19 septembre).

1791

Le couple rentre à Fribourg chez les Daguet, où ils cohabitent difficilement. La voix mélodieuse de la jeune épouse cède le pas à un ton brusque et impérieux, et la désillusion sest totalement substituée à lapparente conformité des goûts qui avait motivé le mariage. Ainsi Oberman sépanche-t-il : « Cétait en mars []. Le soir, la lune éclairait : des cors se répondaient dans léloignement ; et la voix que je nentendrai plus … ! Tout cela ma trompé » (cf. lettre XI). Voyage probable du 30couple à Paris (avec de faux passeports) pour obtenir le pardon du vieux père de Senancour – désormais installé près des Halles, au cloître Saint-Sépulcre – qui navait point donné sa bénédiction pour le mariage. Malgré sa rigidité, il se montre accueillant et oublieux du passé. De retour en Suisse, lécrivain devient père : sa fille, Agathe-Eulalie-Ursule dite « Virginie » naît à Givisiez7(8 septembre). Devenue écrivaine, elle veillera son père jusquà la fin et rédigera en 1850 une « Notice biographique sur E. de Senancour » (cf. infra), qui se veut un témoignage sincère et de première main de ce que fut vraiment la vie de lauteur dOberman. Enfin, la famille choisit de demeurer à Fribourg, malgré linjonction de lAssemblée Législative qui donne deux mois aux émigrés (dans le canton de Fribourg, ils étaient 3 700 Français en 1793) pour rentrer dans leur pays dorigine, sous peine de confiscation de leurs biens (9 novembre).

1792

Publication – peut-être à Neuchâtel – des Premiers Âges. Incertitudes humaines, sous le pseudonyme « Rêveur des Alpes ». Concurremment, naît Jacques-Balthazar (9 octobre). Pour célébrer la naissance de son premier héritier mâle, Senancour plante un platane (arbre qui sera associé au « génie » dans Isabelle) sur le domaine dAgy, en bordure de la route de Morat. Mais lenfant meurt quelques jours plus tard (16 octobre). Quant à larbre, unique vestige du passage de Senancour à Agy, il sera abattu par des bûcherons en mai 1907.

1793

Résidant à Thiel près du lac de Neuchâtel et de Bienne (été), Senancour fait lexpérience dune nuit dillumination mystique (cf. lettre IV dOberman). Il fait également la connaissance dun vieux receveur des péages du roi de Prusse au pont de Thiel, Josué Favargez, qui, avec bonhomie, le prend sous sa protection (septembre).Senancour part ensuite en excursion en Suisse romande, peut-être jusquau Grimsel, ou dans lUnterwalden et le Hasli, à travers lOberland, probablement en quête dune solitude plus pure (cf. lettre IIIdOberman et la 17e Rêverie de léd. de 31lan VIII8). La même année, il publie, à Neuchâtel, lessai Sur les générations Actuelles. Absurdités humaines, de nouveau sous la signature de « Rêveur des Alpes ». Il est aussi victime de lincident du « ragoût empoisonné », dont sest rendu responsable son beau-frère Favre de Longry. Émigré et ruiné comme Senancour, il tente, en effet, dentraîner lécrivain dans la mort. Ce dernier y échappe de justesse grâce à sa prudence ainsi quà une évacuation rapide9. À la fin de lannée (9 décembre), naît un troisième et dernier enfant, Florian-Julien, qui embrassera une carrière dofficier dans linfanterie. Sa sœur et lui sont tôt placés en nourrice à La Valsainte, à proximité de Chevrilles et de Saint-Sylvestre, auprès dune paysanne de langue allemande qui leur tint vraisemblablement lieu de mère.

1794-1795 [an III]

Ruiné en raison de la dévaluation des assignats, Senancour revient seul à Paris, laissant son ménage aux bons soins de sa belle-famille fribourgeoise (hiver 1794-1795). Face à ladversité et pour fuir la turbulence de la capitale remuée par les émeutes et la faim (printemps 1795), lécrivain désœuvré, ne retrouvant plus la ville de son enfance, sadonne à la lecture de Voltaire, de Rousseau, des Encyclopédistes ainsi que des auteurs grecs, latins et orientaux à la Bibliothèque nationale, « antique et froid dépôt des efforts de toutes les vanités humaines » (cf. lettre XI dOberman). À Paris, où il réside au no 195 de la rue de la Justice, il revoit aussi son ami François Marcotte et la sœur de ce dernier, Marie-Jeanne-Antoinette-Joséphine « Finotte » (qui lui inspirera Mme Del*** dans Oberman), dont il séprend du fait de leur tempérament commun. Face à ces espérances illicites, les violettes du premier amour laissent place, dans limaginaire de lécrivain, aux jonquilles des désirs mystiques pour la femme-ange inaccessible (mars). Cest encore à Paris quil fait publier, chez Leprieur, son petit roman Aldomen ou le Bonheur dans lobscurité – ce « premier Obermann inconnu » (A. Monglond) –, reflet immédiat de son histoire intérieure entre vingt et vingt-cinq ans, quil signe de son 32nom sans-culottisé : « Citoyen Pivert ». Après avoir aidé en vain son père à acquérir un bien de campagne du côté de Montlignon, dans la vallée de Montmorency, il achète un petit pavillon dépendant de labbaye de Chaalis – déguisée en « Chessel » dans Oberman(29 mars), là même où il avait été pensionnaire dix ans plus tôt. Mais à cause dun locataire rétif refusant de quitter la propriété et auquel il nose pas sopposer, Senancour, temporairement installé à Ermenonville, ne pourra jamais prendre possession de son bien, quil est, en définitive, contraint de revendre à perte. De là, il retourne à ses errances à travers le Valois. En ces deux années funestes et désenchantées, Senancour, très éprouvé tant physiquement que moralement, connaît des crises de profond désespoir.

1795-1796 [an IV]

Ses pérégrinations conduisent Senancour chez lun de ses amis nommé De Sautray (ancien garde du corps du futur Charles X), à quelques kilomètres de Chaalis, dans la région de Senlis, plus précisément entre Villemétrie et Mont-lÉvêque. Là, lesprit rêveur et « le crayon à la main » – selon un mot de Mlle de Senancour –, lécrivain se serait essayé à la peinture de paysage (été-automne 1795). Cest aussi lors de ce séjour isarien de quelques semaines (ou mois ?) quil aurait projeté de rédiger le « Livre des livres » (intitulé La Raison des choses humaines, jamais paru) et quil entame la synthèse de ses nombreuses lectures condensées dans lépais manuscrit des Annotations encyclopédiques (novembre). Pour Senancour, la quête de lérudition et de lœuvre totale simpose désormais comme un viatique au dégoût existentiel : la bibliothèque de Senlis devient son refuge et lespoir de la permanence retrouvée. Mais louverture au(x) savoir(s) va aussi de pair avec le rejet de la société et le repli sur soi, quaccentue encore la perte de son père (7 décembre) et de sa mère à quelques mois décart (26 septembre 1796).

1796 (?)

Dans un climat de violence et de suspicion, plusieurs tentatives infructueuses démigrer illégalement vers la Suisse mettent la vie de Senancour en danger. Bien que les Français ayant épousé des Suissesses aient bénéficié dun régime de faveur, cela ne dura quun temps et lécrivain, sans être un émigré politique, finit pourtant par être considéré comme tel. Une fois, il est arrêté, alors quil se faisait passer pour un 33prêtre non assermenté, et, sous la clameur dune population curieuse de « voir bientôt fonctionner linstrument meurtrier » (Mlle de Senancour), il est conduit à Besançon pour subir un interrogatoire, au cours duquel il conserve un silence absolu. Le spectacle de cette foule en délire « venue se repaître les yeux de la vue dune infortune » le marquera durablement (cf. la « Notice biographique » de sa fille). À une autre occasion, il est malmené par les gendarmes et menacé dêtre fusillé. Il ne se tire daffaire quen feignant dêtre un simple desprit, mais court le risque de voir son nom inscrit sur la liste « fatale » des émigrés avec tous les désagréments personnels et pécuniaires qui pouvaient en résulter.

1797 – début 1798

Le nom de « Pivert Sénancourt » [sic]apparaît dans la liste des citoyens inscrits sur le « Rôle de la Garde Nationale sédentaire de la commune de Senlis pour servir à lorganisation ordonnée par la loi du 23 thermidor an V » (10 août 1797). On peut supposer que lécrivain, « habitant du faubourg de Villemétrie », a été marqué par le coup dÉtat du 18 fructidor, qui a revigoré linstitution républicaine (4 septembre).Cette même année, loin des troubles politiques, il assiste certainement au spectacle des vendanges que narrera Oberman dans une missive datée de Méterville (cf. lettre IX du roman) – scène contrastant avec le souvenir angoissé du Valois. Enfin, dans une lettre très solennelle quil adresse à François de Neufchâteau, membre du Directoire, Senancour renie son appartenance de classe et, avec lespoir de pouvoir jouir dun exil officiel en Suisse auprès de son épouse, il exprime son souhait de « servir lhumanité, partout égarée et souffrante [], fût-ce dans les contrées les plus éloignées [] » (24 septembre). Par-delà la Suisse, il va jusquà simaginer être « le Lycurgue dun peuple encore neuf » sur une île du Pacifique, où il pourrait créer « une institution vraiment heureuse, premier exemple pour lunivers social ». Par trois fois renouvelée (14 octobre, 4 novembre, 25 novembre), sa requête nobtient cependant que des fins de non recevoir (12 février 1798).

1798

Peut-être une tentative de gagner la Suisse, mais qui se solde par une arrestation et un rapatriement forcé à Paris, où il vit dabord dénué de ressources (automne). Senancour est tiré daffaire grâce à léditeur Laveaux 34qui le protège et le recommande pour le poste de précepteur auprès des deux fils du fermier général La Live. Il loge alors à lHôtel Marigny (place du Vieux-Louvre). En parallèle, lécrivain publie chez les éditeurs La Tynna et Cérioux une version partielle de ses premières Rêveries sur la nature primitive de lhomme (commencées lan passé à Villemétrie). En outre, il se met à fréquenter lhôtel Beauvau où, reçu en ami, il jouit des nombreux privilèges (domestiques, voiture, accès à la bibliothèque, etc.) et rencontre, entre autres, la famille dHoudetot, Elzéar de Sabran, le poète Saint-Lambert, le jeune Molé, le chevalier de Boufflers ou encore Mme de Staël, etc.

1799

Publication en un volume de la première version des Rêveries sur la nature primitive de lhomme [], chez Laveaux, La Tynna, Moutardier et Cérioux, dont limprimerie attenait à lhôtel Beauvau. Dans ce livre (désormais complet), où se mêlent les influences des épicuriens, de Rousseau, de Condillac et dHelvétius, il faut voir ce quun journaliste appellera plus tard « le péristyle du grand ouvrage philosophique que [Senancour] méditait sur linfécondité et la fausseté des institutions sociales » (cf. LIllustration du 31 janv. 1846). Pour composer son œuvre, lécrivain, déjà attiré par lOrient et les théories illuministes, aurait consommé – parfois à lexcès – des drogues exotiques (opium, coca, etc.) et des boissons excitantes (café, thé), préfigurant par là même les « paradis artificiels » de Baudelaire.

1800 (?)

Promenade avec Frédéric dHoudetot aux alentours de Paris (cf. lettre LIIdOberman). Senancour, établi à lHôtel Beauvau, séjourne probablement quelque temps à Fontainebleau. Lors dune marche sur les Champs-Élysées, il aurait également aperçu la sœur de son ami Marcotte – devenue Mme de Walckenaer depuis la fin de mai 1798 – (cf. lettre XL dOberman). La trentaine sannonce pour lui comme lâge des illusions perdues, mais aussi comme le ferment de sa création littéraire.

35

1801

Interception dune lettre adressée par lécrivain à Mme de Walckenaer, quil aime toujours secrètement (9 et 11 juin). Provoqué en duel par le mari de cette dernière, Senancour se désiste, récusant « avec force lintention quon lui supposait de chercher à séduire une femme mariée », explique Mlle de Senancour. Une demi-réconciliation sensuivit probablement. 1801 est aussi un tournant majeur dans sa vie littéraire : « dans un appartement donnant sur la place Beauvau » (J. Levallois), il entame la rédaction dOberman, qui allait devenir son œuvre majeure.

1802

Retour en Suisse, dabord à Lausanne (février), puis à Fribourg (février-mars), dans le pays valaisan et vaudois qui, treize ans plus tôt, lui avait révélé la grandiose montagne suisse. Mais le contexte est désormais bien différent : les retrouvailles avec sa fille et son fils, devenus presque étrangers à leur père, sont glaciales. Senancour découvre, en outre, linfidélité de son épouse qui, en son absence, sest rendue à Lausanne pour mettre au monde un fils illégitime, Jacques-Hippolyte (7 janvier). Par la ruse et la menace, les Daguet intimeront plus tard à Senancour de reconnaître ladultérin comme son propre fils. Frappé par ce surcroît de mésaventures, lécrivain décide sans doute de fuir les commérages de Fribourg et de retisser un semblant de liens familiaux avec ses deux enfants trop souvent négligés (cf. la parabole de la lettre LX dOberman). Fort du pécule recueilli auprès des dHoudetot – et peut-être de lhéritage dun parent (cf. lettre LIIIdu roman de 1804) –, il songe à prendre son indépendance vis-à-vis de sa belle-famille (fin mai-début juin). À cet égard, le château de (Ts)chupru, grosse maison de maître rustique du xve siècle, sise à Saint-Sylvestre, à une dizaine de kilomètres de Fribourg, lui offre un nouveau refuge (cf. lettre LIV). Sur cette terre « patriarcale », ce « pré universel » bordé par la Gruyère, la Berra, le Cousimberg et le Jura, Senancour partage – probablement avec sa famille et/ou quelques amis – un goûter champêtre de fraises sauvages, de crème et de café. Mais même dans ce rare moment de bien-être (cf. lettre LIX), le solitaire inquiet pressent quil nest pas « parmi [les convives] deux cœurs semblables » et que l« intimité » ne sera que « momentanée » (ibid.). À (Ts)chupru, 36enfin, Senancour aurait poursuivi lécriture dOberman (qui naurait donc pas été rédigé en totalité à Agy). Pour lavenir, lécrivain semble nourrir quelques timides espoirs de succès.

1803

Poursuite du séjour au château de Chupru (cf. lettre LIX dOberman). Signe quil rêve toujours dune vie pastorale dans les hauts plateaux alpins, Senancour consigne dans son roman majeur : « Je viens de parcourir presque toutes les vallées habitables qui sont entre Charmey, Thun, Sion, Saint-Maurice et Vevey. » (Cf. lettre LX). De fait, lécrivain solitaire, longeant la route menant à Villeneuve, traverse le col du Sanetsch et effectue plusieurs courses dans le Jorat, la Gruyère, la Singine, poussant parfois jusquau lac Noir, aux bains du Schwarzsee et dans le Val-de-Travers (cf. lettres LVII sqq. dOberman). Léchec de son mariage le conduit, au reste, à se séparer de son épouse et à regagner la France (octobre). Avant de quitter la Suisse, il fait paraître (à Lausanne ?) un Énoncé rapide et simple sur quelques considérations relatives à lacte constitutionnel qui doit être proposé à la République helvétique (rédigé lan X)– la Confédération, devenue République, venait effectivement dêtre rattachée à la France –.

Fin 1803 – 1804

Senancour quitte définitivement la Suisse10 et rentre en France, où il fait venir ses deux enfants légitimes (octobre 1803). Alors quil séjourne quelque temps à Fontainebleau, il arpente la forêt en compagnie de sa fille (printemps 1804). Oberman, commencé en 1801 et rédigé en grande partie en Suisse pendant lannée 1802, paraît enfin chez Cérioux, précédé de lépigraphe pythagoricienne : « Étudie lhomme, et non les hommes » (juin-juillet 1804). Mais le rêve de gloire littéraire ne tarde pas à sétioler : louvrage, dénué de « mouvement dramatique » et empreint de longues séquences mélancoliques, ne connaît aucun succès, confortant son auteur dans lamertume et la misanthropie (cf. lettre LI du roman). Sa situation pécuniaire se dégrade.

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1805

À peine publié, Senancour prend son roman Oberman en une aversion que rien ne pourra désarmer. Il songe même à le supprimer.

1806

Décès de lépouse de Senancour, Marie Daguet, qui, restée en Suisse, est emportée, dans sa trente-septième année, par une maladie du foie (janvier). Par ailleurs, la première version de De lAmour, considéré dans les lois réelles et dans les formes sociales de lunion des sexes, paraîtchez Cérioux et Bertrand (février-mars).Louvrage choque et vaut à son auteur un certain « succès de scandale ».

1807

Déménagement de Senancour du no 272 de la rue Sainte-Croix à la rue Jean-Jacques Rousseau. Publication chez Cérioux, Barba, Masson, Capelle et Renand de Valombré, comédie en cinq actes et en prose dun misanthrope « qui nest pas tout à fait de ce monde » (i, 1) et est entouré dhommes légers cherchant à lui tendre des pièges. Dans lépisode où le sage Valombré, apprenant sa nomination de sous-préfet, est saisi de scrupules devant lexercice de lautorité, on peut voir une transposition dun événement de la vie de Senancour, auquel un poste similaire aurait été proposé sous lEmpire – probablement par lentremise de Boufflers et de Lucien Bonaparte. Lintéressé, à limage de son personnage, décline loffre par pusillanimité et crainte des responsabilités. Toujours est-il que lécrivain « attachait une médiocre importance » à sa pièce et « en rougissait même un peu », selon le critique J. Levallois. Il se garda donc bien de la répandre. Mlle de Senancour la passe dailleurs totalement sous silence.

1808

Parution de la deuxième version du De lAmour (au sous-titre identique à la première) chez les éditeurs parisiens Capelle et Renand (16 mai). Louvrage donne lieu à un article violent et plein de mauvaise foi de la part de La Gazette de France,accusant lauteur « de justifier des crimes et dautoriser labandon le plus cynique à toute la dépravation que les sens 38peuvent conseiller » (10 juillet). Lécrivain, irrité, sempresse dexercer un droit de réponse (6 août), mais sa lettre, partiellement amputée avant dêtre publiée, a été de surcroît remaniée par les rédacteurs du journal (8 août). Par la suite, Senancour désavouera cette seconde mouture de son livre.

1809

Parution des secondes Rêveries sur la nature primitive de lhomme chez Cérioux et Bertrand. Les « changements et additions considérables » évoqués par lauteur viennent notamment du fait quune bonne moitié dOberman y est insérée et que laccent religieux sy révèle très pénétrant.

1810

Voyant son état de santé saggraver et sa gêne matérielle samplifier, Senancour, à mesure quil considère – amèrement – ses jeunes années irrévocablement perdues, est de nouveau en proie à une crise existentielle. Sinterrogeant sur le sens de sa vie, lécrivain, vieilli prématurément, fait sien le mot dOberman : « Vous le savez, jai le malheur de ne pouvoir être jeune. » (Cf. lettres I, XV, XXXVII et passim dans le roman de 1804). Cest aussi vers 1810 quil aurait entamé la rédaction de Notes intimes (récit de sa jeunesse, essai danalyse morale, observations, souvenirs, bibliographie, etc.) destinées à devenir des « mémoires en quelque sorte intellectuels » (J. Levallois) et malheureusement demeurées très fragmentaires.

1811-1814

Dans cette période, deux manuscrits (respectivement publiés en 1816 et 1819) semblent être achevés ; il sagit des Observations critiques sur louvrage intitulé « Génie du christianisme » (terminées en 1811) et des premières Libres Méditations (prêtes dès 1813). Toutefois, aucun nest publié, à tel point quon ignore la source des revenus de lécrivain entre 1810 et 1812. Devant la dureté du quotidien, Senancour comprend quil ne pourra pas « vivre de sa plume » sans revoir ses exigences à la baisse et sans diversifier ses formes décriture. Entre autres « insipides incidents de sa carrière littéraire », il est contraint daccepter des travaux « alimentaires » en participant par exemple à un Almanach de commerce chez La Tynna ou en rédigeant des plaidoyers pour une revue 39de jurisprudence, malgré son aversion pour les affaires et les débats juridiques. Au dire de sa fille, « ce fut un des supplices de sa vie » de troquer sa vision sacerdotale de lécriture contre celle du livre comme objet de profit. Par ailleurs, grâce à Mercier, Jay, Nodier, Ballanche, Boisjolin ou Mme Dufresnoy, il découvre le journalisme, corollaire du « métier » décrivain quil a longtemps méprisé. Devenu un publiciste assidu, il donne régulièrement des contributions, des articles et des comptes rendus (parfois assez engagés) à plusieurs journaux, notamment au mensuel Mercure de France(septembre 1811-décembre 1814). Parmi ses apports au Mercure – dont Senancour indique quil choisissait lui-même les sujets ou les livres sur lesquels il voulait travailler –, on mentionnera : « Du style dans les descriptions » (septembre 1811), « Sur Fontainebleau » et « Extrait dune dissertation sur le roman » (janvier 1812), ou encore « Des succès en littérature » (juillet 1813), article paradoxal où Senancour fait mention dauteurs méconnus comme pour signifier son regret dêtre resté dans loubli.

1814

Publication chez les marchands de nouveauté des premiers textes polémiques et brochures politiques de Senancour qui, quoique nappartenant à aucun parti, prend une part active aux luttes politiques de son temps, sappuyant sur une pensée essentiellement libérale. Paraît tout dabord (4 juin) la Lettre dun habitant des Vosges, sur MM. Buonaparte, de Chateaubriand, Grégoire Barruel, réponse virulente au De Buonaparte de Chateaubriand – dont il blâme lopportunisme – conjuguée à une réflexion sur le génie de la nation française. Rédigée dans le même esprit, la Seconde et dernière lettre dun habitant des Vosges lui fait suite (11 juin). Puis cest au tour de Juin et Juillet 1814 de voir le jour (fin juin) : lécrivain y fait part de son scepticisme envers la Restauration et de sa crainte dassister au retour de labsolutisme. Enfin, à travers les Simples observations soumises au Congrès de Vienne et au Gouvernement français par un habitant des Vosges (parues chez Delaunay), cest un Senancour ardemment patriote et plein de mépris pour la vieille diplomatie qui se révèle. Dans son propos, il somme les pays vainqueurs de Napoléon Ier de ne pas rendre la France plus petite en 1814 quen 1791, de renoncer à la « balance européenne » et daffirmer un juste équilibre de paix que garantirait une alliance entre la Russie, lAngleterre et la France (12 novembre).

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1815

Parution de deux autres plaquettes politiques. Dune part, le De Napoléon, édité chez Beaupré (1er avril), où Senancour, pendant les Cent-Jours, écrit de lEmpereur déchu – et néanmoins désigné comme le « le prince du siècle » – : « Il lui reste encore à manifester une pensée secrète, et à se montrer lhomme exactement juste, comme il sest montré lhomme fort. [] Quil le soit donc ! quil achève par une heureuse conception, ou, si lon veut, par une fantaisie sublime, le bel ouvrage de son audace et de sa fortune ! » Dautre part, Quatorze Juillet 1815, édité chez Lanoë (22 juillet), sinscrit dans la continuité des Simples observations de 1814, consistant en « quelques lignes sur la situation de la France » et son « indépendance politique » vis-à-vis de lAngleterre. Par lentremise de son ami Jay, Senancour sengage également dans une importante collaboration au journal libéral, bonapartiste et anticlérical Le Constitutionnel(fin octobre-début novembre), dans lequel il publie des comptes rendus de lecture comme celui sur La Monarchie sous la Maison de Bourbon de Montigny (1er novembre), ainsi que des articles sur les questions religieuses et de politique intérieure (19 novembre-19 décembre, etc.).

Mars 1816

Parution chez Delaunay des Observations critiques sur louvrage intitulé « Génie du christianisme », suivies de quelques réflexions sur les écrits de M. de B[onald], etc., relatifs à la loi du Divorce,pamphlet ayant Chateaubriand pour cible. Probablement prêt dès 1811, Senancour retarda la publication de son manuscrit par égard pour son adversaire alors en disgrâce.

1816-1817

Pour fuir la misère de sa vie parisienne ainsi que les pressions de sa belle-famille déterminée à lui faire reconnaître lenfant adultérin de son épouse (début 1816), notre écrivain part pour Marseille, où il ne reste que trois jours, sans pouvoir assister, du reste, au spectacle de la mer déchaînée (avril). Par la suite, il fait halte quelques mois dans le Gard, à Nîmes, puis se fixe au mas de la Figuière, à un kilomètre dAnduze, pendant un an et demi, au cours duquel il jouit des agréments du pays 41méridional. Cest là, dans les Cévennes protestantes, quil aurait connu, lors dune méditation en compagnie dune société réformée, un moment dapaisement suivi dune crise religieuse décisive. Celle-ci laurait amené sinon à retrouver le chemin de la spiritualité dont il sétait si longtemps détourné, du moins à être attentif aux influences chrétiennes. Immergé dans la végétation cévenole et la dureté de ses paysages, son imagination sen trouve définitivement marquée.

1818

Abandon du rêve de vie provinciale et retour à Paris (fin mars), que Senancour – habitant désormais 13 rue des Postes – ne devait plus quitter et qui allait sonner le glas de ses espoirs de prospérité. De surcroît, un parent éloigné, disposant de dix mille livres de rente, décide de déshériter lécrivain (son héritier naturel) dans la gêne au profit de parents de sa femme déjà aisés (cf. lettres IVet XXVdOberman). Cette frustration et le désargentement qui sensuit sont à lorigine de « vingt années dinquiétudes et de travaux souvent très contraires à ses goûts et quil supporta longtemps avec un grand courage », souligne Mlle de Senancour (cf. Simples documents). Cette précarité peut expliquer, pour partie, son intense collaboration au Constitutionnel, pour le compte duquel Senancour rédige près de 900 articles (généralement non signés) entre 1815 et 1829. En 1818 – année particulièrement riche en contributions journalistiques –, on retiendra par exemple les articles : « Des passions politiques et de louvrage de Mme de Staël » (17 et 20 juin), ou « De lordre » (1er juillet), mais aussi les comptes rendus sur les « Œuvres complètes dHelvétius » (8 juillet) et sur les « Œuvres complètes de J.-H. Bernardin de Saint-Pierre (…), par M. L. Aimé-Martin » (30 septembre).

Avril 1819

Publication chez Mongie et Cérioux de la première version des Libres Méditations dun solitaire inconnu sur le détachement du monde et sur dautres objets de la morale religieuse, sorte de « cours de morale » qui marque un tournant dans la pensée et la spiritualité de Senancour. Ce dernier, inspiré par Ballanche, est de plus en plus versé dans la mystique, à la recherche dune religion universelle non dogmatique.

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1820

Participation ponctuelle de Senancour au semi-périodique royaliste LObservateur des colonies, où il publie, sous forme de feuilleton, un « Dialogue écrit en ancien grec par un correspondant de lAcadémie Ionienne, et traduit par un Français à Argostoli où lauteur sest réfugié depuis le désastre de Parga ».

1820-1822

Collaboration éphémère – sous forme de comptes rendus douvrages en tous genres – à LAbeille (1821-1822), journal remplaçant La Minerve littéraire (1820-1821), où il avait donné « De la justesse en littérature » (1820), « Du génie » et deux études « Sur J.-J. Rousseau » (1821). Dans son ouvrage La Presse littéraire sous la Restauration, Ch.-M. Des Granges évoque les contributions de Senancour à ces journaux comme « fort peu romantique[s] dans [leur] critique » et empreintes dun « style terne et lourd » (p. 80).

1823

Senancour sollicite du ministre de lIntérieur, lultra Jacques-Joseph Corbière, une pension en qualité dhomme de lettres. Bien que le baron de Walckenaer intervienne en sa faveur, sa requête paraît navoir pas abouti.

1823-1827

Collaboration active au Mercure du xixe siècle, quotidien utilisant la littérature pour contourner la censure et aborder des sujets plus politiques. Senancour se distingue alors par un « esprit critique fort étroit [], terne, incolore, indécis, imprécis » (cf. Des Granges, op. cit., p. 130) dans nombre darticles, dont on retiendra : « Considérations sur la littérature romantique », « Sur la tolérance » ou « Songe romantique » (1823), et « De la prose au xixe siècle » ou « Des fleurs » (1824). Cependant, cette activité journalistique ne suffisant pas à le nourrir, il accepte, parallèlement, dinsérer plusieurs portraits, vies et contributions dans la Biographie nouvelle des contemporains dArnault, Jay, Jouy (une centaine darticles) et dans celle de Rabbe et de Boisjolin (environ 300 entrées de sa main), ainsi que de rédiger trois ouvrages de librairie à coloration 43historique chez Lecointe & Durey. Il sagit successivement du Résumé de lhistoire de la Chine (1re éd. : 9 oct. 1824 ; 2e éd. : 19 fév. 1825), du Résumé de lhistoire des traditions morales et religieuses (1re éd. : 1er oct. 1825 ; 2e éd. : 31 mars 1827) et du Résumé de lhistoire romaine (14 juil. 1827, 2 vol.). Loin de la prose littéraire et philosophique dOberman, ces travaux sur lhistoire de lhumanité, la sagesse antique et les cultes orientaux, ont certes pu « détourn[er][Senancour] de sa voie naturelle » (cf. la « Notice biographique » de sa fille). Toutefois, par lérudition qui y est déployée, ils ont aussi contribué à alimenter la quête mystique et théosophique de leur auteur.

Août 1827-janvier 1828

Procès dit « des Traditions morales et religieuses ». Attaqué sous le ministère Villèle en raison du syncrétisme de la figure du Christ (qualifié de « jeune sage ») et de lirréligion contenue dans la seconde édition de son Résumé, Senancour est condamné à une forte amende11 et à neuf mois de prison (14 août 1827). Assisté par Me Berville qui assure sa défense avec zèle et éloquence, Senancour tient toutefois à prendre lui-même la parole pour plaider sa cause12. Il se voit finalement acquitté en cour dappel sous le ministère Martignac (22 janvier 1828).

Fin 1828-été 1829

Collaboration à la Revue encyclopédique (octobre 1828-juillet 1829), journal mensuel ayant succédé au Magasin encyclopédique (1795-1816) puis aux Annales encyclopédiques (1817-1818) et abordant la connaissance humaine dans la diversité de ses objets et de ses progrès – ce qui dut assurément séduire un penseur polymathe comme Senancour. De plus, ce dernier renouvelle sa demande de pension (été 1829), quil adresse au baron de Walckenaer, devenu préfet de lAisne. Elle ne lui sera cependant accordée que quatre ans plus tard, après la « résurrection dObermann », en 1833.

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1829

Parution de la troisième version du De lAmour – sous-titré cette fois : « selon les lois primordiales et selon les convenances des sociétés modernes » –chez Vieilh de Boisjolin. Senancour prend parti dans la querelle du divorce, allant jusquà défendre lunion libre et certaines pratiques sexuelles jugées indécentes jusque lors. De nouveau, louvrage rencontre un certain succès, mais sera désavoué par son auteur. Au reste, 1829 marque la fin probable de son travail de publiciste au Constitutionnel, avec dultimes articles préparés à la fin de lété (septembre).

Septembre 1830

Parution des secondes Libres Méditations dun solitaire inconnu sur divers objets de la morale religieuse,chez Vieilh de Boisjolin également (rééd. en 1834 chez Trinquart).

1831

Retour à Paris du fils de Senancour, Florian-Julien, intégré aux rangs de la Garde municipale de la ville (30 avril). Il se tient certainement à distance de son père, dans la vie duquel il semble ne pas avoir occupé une grande place ni trouvé beaucoup de tendresse.

1832

Parution dans LaRevue de Paris de larticle de Sainte-Beuve (22 janvier), qui contribue à faire sortir Obermann (désormais écrit avec deux « n ») de loubli et à le consacrer comme modèle de la génération romantique. Une amitié sincère et profonde se noue entre les deux hommes. Par ailleurs, Senancour entame une collaboration de courte durée (1832-1834) au journal de Charles Malo, La France littéraire, où il publie des articles à teneur littéraire et philosophique (novembre).

Fin 1832 – début 1833

Ambition de Senancour dintégrer lAcadémie des Sciences morales et politiques, organe de réflexion interdisciplinaire hérité de la Convention (rétabli par ordonnance royale du 20 octobre 1832) et avec lequel la ligne philosophique et religieuse de lécrivain entretenait un réel « rapport 45dobjet » (cf. lettre de 1833 à M. Dupin). Ses différentes tentatives furent malheureusement toutes vaines. La première (4 décembre 1832) essuie un refus à la toute fin de lannée 1832 (29 décembre), nonobstant une candidature minutieusement préparée (rédaction dune « Profession de foi » accompagnée d« observations » et dun descriptif de ses ouvrages) et les soutiens du président de lAcadémie, M. Dupin, du frère de celui-ci, ainsi que de MM. de Gérando et de Schoenen. Quant à la deuxième (23 février 1833), elle reçoit la même sanction (6 avril). À noter également quen 1833, poussé par ses admirateurs et ses amis, Senancour envisage de présenter sa candidature à lAcadémie Française. Mais en dépit dappuis tels que Cousin et Boufflers qui lui eussent été favorables, il renonce à ce projet, en raison des visites décrivains quil aurait dû assumer, de son manque daisance à loral et surtout de sa crainte de léquivoque eu égard à ses dispositions religieuses (cf. le procès des Traditions morales et religieuses en 1827).

1833

Réédition dObermann chez Abel Ledoux (fin mai-début juin), avec une préface de son bienfaiteur et ami Sainte-Beuve, quil invite à manger chez Foyot, avec Boisjolin, en témoignage de sa gratitude (18 juin). Cette deuxième édition, augmentée, suscite davantage dengouement et même une petite flambée de gloire grâce à larticle de Nodier donné au Temps(21 juin) et surtout celui de George Sand, paru dans LaRevue des Deux Mondes (29 septembre). En outre, Thiers alloue à lécrivain 1200 francs de pension – argent depuis longtemps escompté et donc le bienvenu –. Senancour, qui sest retiré depuis quelques années dans son « ermitage » de la rue de la Cerisaie (près de lArsenal), reçoit sporadiquement la visite dadmirateurs et damis tels que David dAngers, Ballanche, Sainte-Beuve ou George Sand. Cette bonne fortune, toutefois, ne parvient pas à le contenter : il est résolu à déconsidérer un succès survenant malgré lui et pour de mauvaises raisons. La même année sont édités le dernier roman de lécrivain, Isabelle (chez Ledoux), pendant féminin dOberman(n) qui nemporte guère ladhésion du lectorat (27 juillet) ; le Petit Vocabulaire de simple vérité (rééd. en 1834 dans la « Bibliothèque populaire »), sorte de manuel de sagesse dinspiration chinoise (28 septembre) ; ainsi quune ultime version des Rêveries (encore chez Ledoux) très différente des deux premières (19 octobre).

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1834

Parution en deux volumes, chez Abel Ledoux, de la quatrième et dernière version du De lAmour – sous-titré finalement « selon les lois premières et selon les convenances des sociétés modernes » (février-mars). Cette année 1834 consacre, de plus, lentrée de Senancour à lInstitut historique (20 avril), en tant que membre titulaire de deuxième classe (histoire des sciences sociales et politiques). Sans doute introduit par Ballanche et Jouy, lécrivain, auteur de résumés (cf. supra) et de nombreux articles à coloration historique, rejoint ladite société présidée par lauteur de lHistoire des croisades, Joseph-François Michaud, et où il retrouve dillustres contemporains tels quAmpère, Geoffroy-Saint-Hilaire, Burnouf, Lacordaire, Lamennais, Michelet, etc. Pendant six ans, il assiste cependant à des assemblées « sans vitalité », où il ne fait vraisemblablement aucune communication (J. Levallois).

Début 1836

Ultime tentative (encore frappée dinsuccès) dentrer à lAcadémie des sciences morales et religieuses (janvier). Senancour sadonne aussi à de petits travaux rédactionnels pour des ouvrages collectifs comme Fleurs sur une tombe (fin janvier-début février). Il compose aussi larticle « Clémence Robert » (mars) de la Biographie des femmes auteurs contemporains françaises coordonnée par Alfred de Montferrand.

1836-1838

Progression inquiétante de linfirmité de Senancour – atteint dune « goutte héréditaire », de paralysie ainsi que dune affection nerveuse depuis son escapade malencontreuse dans les Alpes en 1789. Il voit son corps se déformer, perd lusage de ses mains, peine à entendre et ne marche que difficilement13. Ne soutenant sa vie quà force de soins répétés, lécrivain conservera toutefois jusquau bout son air de jeunesse et la finesse de ses traits.

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1840

Troisième édition dObermann(février-avril) chez Charpentier avec une préface de George Sand (version rééditée par la suite en 1844, 1847, 1852, 1863, 1874). Pour fêter cette réédition, Senancour réunit quelques amis (George Sand, Sainte-Beuve, Philarète Chasles, etc.) au restaurant Joseph II, tenu par Foyot, à langle des rues de Tournon et de Vaugirard : il se montre toutefois si compassé et silencieux quaucun des convives nose parler. Par ailleurs, devant le risque de mésaise de lécrivain – ce dernier ayant cessé décrire dans les journaux –, le ministre de lInstruction publique et secrétaire perpétuel de lAcadémie Française, Abel-François Villemain, ajoute à sa pension une « indemnité littéraire annuelle » de 1200 francs, portant alors la rente de Senancour à 2400 francs (26 février). Cest aussi vers 1840 quon situe, dune part, son retrait de lInstitut historique (imputable à son âge avancé, son goût pour la solitude et le coût de la cotisation incompatible avec ses modestes moyens) et, dautre part, linterruption des Annotations encyclopédiques (certainement du fait de sa santé déclinante).

1841

Annonce de la nomination de Senancour au grade de Chevalier de la Légion dHonneur (1er mai) – décoration dont son fils, Florian-Julien, avait été récipiendaire neuf ans auparavant –, mais qui ne fut cependant pas confirmée par lobtention de la croix. La même année, il voit aussi sa pension diminuée à 2000 francs sur ordre du ministre Duchâtel agissant « par suite dembarras dans les finances », signale Mlle de Senancour. Lécrivain quitte le 33 de la rue de la Cerisaie pour sinstaller au 26 de la place Royale (actuelle place des Vosges). Comble de malchance : au cours du déménagement, il voit brûler, par inadvertance, son manuscrit De la religion éternelle, auquel il était fort attaché. Sa fille notera que cette perte fut « pour [son père] un grand pas de fait vers la tombe, laccomplissement de sa vie perdue ».

1843-1844

Notre écrivain fait publier au moins deux articles dans le journal fribourgeois LÉmulation – auquel collaboreront aussi Mlle de Senancour et son cousin, lhistorien Alexandre Daguet –. La première contribution, 48intitulée « Souvenir des Alpes fribourgeoises », correspond, en fait, à un extrait de la lettre LIX dObermann précédé dune notice bienveillante dA. Daguet (juillet 1843). La seconde porte, quant à elle, « sur la demeure du Solitaire des Libres Méditations » (août 1844).

1844

Senancour, continûment assisté par sa fille devenue sa secrétaire zélée, soccupe activement de remanier sa troisième version des Libres Méditations et de leur trouver un éditeur. Il mourra sans avoir revu son manuscrit, confié à un jeune professeur allemand en partance pour Berlin, et dont Béatrice Didier retrouva une partie en Finlande (éd. chez Droz-Minard en 1970). Lobsession de lécrivain aspirant à survivre à travers son œuvre est ruinée, de même que son existence rongée par la mélancolie et la maladie.

10 janvier 1846

Décès de Senancour – alors pensionnaire dun hospice de vieillards à Saint-Cloud – à lâge de 76 ans, dans lindifférence générale. En effet, peu de journaux daignent consacrer ne serait-ce que quelques lignes à lévénement – supplanté par la disparition de lartiste J.-G. Deburau, qui faisait alors la une. De surcroît, rares sont les témoins à être présents à lenterrement, excepté son ami intime Ferdinand Denis. Ainsi, dans la « Notice biographique » quelle dédie à son père, Mlle de Senancour note avec amertume : « Son enterrement se fit dans les conditions les plus obscures. [] Sur le marbre dressé à la tête dune tombe, qui, par son isolement, au milieu des morts sans renom, rappelle la vie de celui quelle renferme, se trouvent gravés ces mots pris des Libres Méditations : “Éternité, deviens mon asile14” ».

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Sources
et prolongements bibliographiques

Nous indiquons ci-après quelques ouvrages et articles proprement biographiques que nous avons utilisés pour rédiger la présente chronologie et qui permettront au lecteur désireux de se familiariser avec la vie de Senancour den approfondir la connaissance.

Ouvrages monographiques

Bouyer, Raymond, Un contemporain de Beethoven : Obermann précurseur et musicien, Paris, Fischbacher, 1907.

[Il sagit de la compilation dune étude publiée en feuilleton dans Le Ménestrel, du 28 janvier au 18 mars 1906, puis dans son « supplément », du 12 août au 7 octobre de la même année.]

Didier (Le Gall), Béatrice, LImaginaire chez Senancour, Paris, Corti, 1966, 2 vol. Rééd. : Genève, Slatkine Reprints, 2011, 2 vol.

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[ N.-B. : voir notamment les chap. 2 et 3 de la Ire partie, respectivement p. 41-60 et 61-69.]

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Merlant, Joachim, Sénancour (1770-1846) : poète, penseur religieux et publiciste. Sa vie, son œuvre et son influence – documents inconnus ou inédits, Paris, Fischbacher, 1907. Rééd. : Genève, Slatkine Reprints, 1970.

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50

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Senancour, Eulalie-Virginie de, Réplique à un mal avisé, Fontainebleau, E. Jacquin, 1858.

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Articles, notices et sections douvrages
à caractère biographique

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Anonyme [ non signé ] , « Notice biographique sur M. de Sénancour, lauteur dObermann et des Libres Méditations dun Solitaire inconnu », LÉmulation [de Fribourg], vol. 5, no 3, 1846, p. 44-48.

Anonyme [non signé], « Senancour (E. P. de) », dans Antoine-Vincent Arnault, Antoine Jay, Étienne de Jouy, Jacques Marquet de Montbreton baron de Norvins et al. (dir.), Biographie nouvelle des contemporains, ou Dictionnaire historique et raisonné de tous les hommes qui, depuis la Révolution française, ont acquis de la célébrité par leurs actions, leurs écrits, leurs erreurs ou leurs crimes [], Paris, Librairie historique, 1820-1825, 20 vol., t. 19 (1825), p. 138-139.

Anonyme [non signé], « Sénancourt (Étienne Pivert de) », dans François-Xavier Feller, puis Charles Weiss et Claude-Ignace Busson (dir.), Biographie universelle, ou Dictionnaire historique des hommes qui se sont fait un nom par leur génie, leurs talents, leurs vertus, leurs erreurs ou leurs crimes [1781], nouvelle éd. revue et continuée, Paris, Leroux, Jouby et Cie, Gaume et Cie, 1847-1850, 8 vol., t. 7 (1849), p. 532.

Anonyme[non signé], « Senancour (P. T.) », dans Une société de gens et de lettres et de savants [Louis-Gabriel Michaud ?] (dir.), Biographie 51des hommes vivants, ou Histoire par ordre alphabétique de la vie publique de tous les hommes qui se sont fait remarquer par leurs actions ou leurs écrits, Paris, L.-G. Michaud, 1816-1819, 5 vol., t. 5 (1819), p. 355.

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Mirecourt, Charles Jean-Baptiste et Jacquot dit Eugène de, Les Contemporains. Madame Clémence Robert, Paris, G. Havard, 1856, p. 36-43.

[ N.-B. : ces pages – critiquées par Mlle de Senancour dans sa Réplique à un mal avisé – offrent quelques détails intéressants sur la vie du vieux Senancour établi rue de la Cerisaie, ainsi que sur les rares visiteurs quil y reçut.]

Monglond, André, « La jeunesse de Senancour », Vies préromantiques, Paris, Éditions des Presses Françaises – Les Belles Lettres, collection « Études romantiques », no 5, 1925, p. 123-188.

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Notices nécrologiques [anonymes – non signées] sur Senancour :

dans La Quotidienne, 14 janv. 1846 ;

dans Le Moniteur Universel, 15 janv. 1846 ;

dans Le Narrateur Fribourgeois, 27 janv. 1846 ;

dans LIllustration, vol. 6, no 153, 31 janv. 1846.

Payne, William Morton, « A famous recluse. [Étienne de Senancour] », The Dial, Chicago, Jansen, McClurg et Cie, vol. 5, mai 1884-avril 1885, p. 8-9.

Pilon, Edmond, « Pyvert de Sénancour », LErmitage, juil. 1904, p. 215-234. Rééd. : Portraits français (xviie, xviiie et xixe siècles), Paris, E. Sansot et Cie, 1906, p. 123-149.

Pizzorusso, Arnaldo, « Lallusion biographique dans une lettre dOberman” », Cahiers de lAssociation internationale des études françaises, no 19, mars 1967, p. 129-142.

Raemy, Tobie de, LÉmigration française dans le canton de Fribourg (1789-1798), Fribourg, Imprimerie de Fragnière Frères, 1935, p. 24, 27, 45, 59-62, 165-166 et 205-207.

54

Raymond, Marcel, « Adieu à Senancour », LaNouvelle Revue française, no 158, fév. 1966, p. 283-290.

Raymond, Marcel, « Naissance dun homme nommé Senancour », Journal de Genève (supplément littéraire), no 66, 19-20 mars 1966, p. 15.

S. [Guairard ?], « Variétés – Oberman. Lettres publiées par M. Senancour [] », Journal des débats, 26 et 27 août 1804, p. 1-4.

S [ abatier ] , A[uguste], « Variétés – Lévolution religieuse dun épicurien [Senancour] », c. r. en deux parties de louvrage de Jules Levallois [Un précurseur : Senancour], Journal de Genève, no 263 et 269, 7 et 14 nov. 1897, p. 2.

Sainte-Beuve, Charles-Augustin, « M. de Sénancour – 1832 », La Revue de Paris du 21 janv. 1832. Repris dans les Portraits contemporains[1846], nouvelle édition revue, corrigée et très augmentée, Paris, Michel-Lévy, 1870-1871, 5 vol., t. 1 (1870), p. 143-172.

Sainte-Beuve, Charles-Augustin, « M. de Sénancour – Obermann (1833) », Le National du 14 mai 1833. Repris dans les Portraits contemporains, op. cit., p. 173-197.

[ N.-B. : Le texte deviendra la préface de la seconde édition dObermann en 1833.]

Sainte-Beuve, Charles-Augustin, « Quatorzième leçon », Chateaubriand et son groupe littéraire sous lEmpire. Cours professé à Liège en 1848-1849[1860], 2e éd., Paris, Garnier frères, 1861, 2 vol., t. 1, p. 343-356 et 359-364.

[ N.-B. : selon le critique J. Levallois, les écrits de Sainte-Beuve susmentionnés se fondent partiellement sur les Notes intimes que Senancour avait commencées vers 1810 en vue de rédiger des « mémoires intellectuels ». Ces derniers ne virent jamais le jour. De surcroît, les dossiers constitutifs de ces Notes intimes (« Notes isolées, explication de certains faits et réflexions sous des rapports personnels », « Dates, etc. », « Notes pour les années 14 août 1789 – 31 décembre 1809 », « Observations personnelles », « Essai danalyse morale personnelle », …), ont malheureusement subi de nombreuses suppressions – certaines imputables à Senancour lui-même – et demeurent à jamais lacunaires.]

Sand, George, « Obermann », La Revue des deux mondes, vol. 2, 15 juin 1833, p. 677-690.

[ N.-B. : le texte deviendra la préface de la troisième édition dObermann en 1840 chez Charpentier.]

55

Senancour, Eulalie-Virginie de, « Notice biographique sur É. de Senancour écrite en 1850 »,

reproduite sous le titre « Vie inédite de Senancour » dans la Revue Bleue, 5e série, no 6, 11 août 1906, respectivement p. 97-100, 129-132, 165-169, 209-213, 243-247. Reprise dansGustave Michaut, Senancour, ses amis et ses ennemis. Études et documents, op. cit., p. 51-167.

[ N.-B. : composée de mémoire et parfois imprécise voire inexacte, la notice de Mlle de Senancour a été, grâce aux bons soins du critique G. Michaut, enrichie de variantes et déléments exhumés des dossiers littéraires de Sainte-Beuve et intitulés « Simples documents pour des articles biographiques sur M. de Senancour » et « Supplément à ces notes biographiques trop insuffisantes ». Ces manuscrits, aujourdhui détenus par la Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg, sont recensés sous les cotes D. 1998, L. 590 et L 591.]

Texte, Joseph, « La jeunesse de Sénancour, daprès des documents inédits », Modern Language Quarterly, nov. 1898, p. 202-206.

Tharaud, Jérôme et Jean, « Senancour », LaRevue de Paris, no 9, sept. 1947, p. 3-10.

Vasseur, Jean-Marc, « Étienne Pivert de Senancour dans le Valois », Revue dhistoire littéraire de la France, vol. 115, 2015, p. 169-189.

Verdeau, Abel et Louat, Félix, « Un poète philosophe : Étienne de Senancourt (1770-1846) [art. en deux parties] » et « Lesprit et lœuvre de Senancour », cycle de conférences des 9 avril, 12 mai et 13 oct. 1938, Comptes rendus et mémoires de la société dhistoire et darchéologie de Senlis, vol. 5 (1934-1939), 1940, respectivement p. 133-136, 140-142 et 153-156.

Vieilh de Boisjolin, Claude-Augustin, « Senancour (É. P. de) », notice biographique parue dans Alphonse Rabbe, Pierre-Martin-Rémi Aucher-Éloy, Claude-Augustin Vieilh de Boisjolin, Charles-Claude Binet de Sainte-Preuve (dir.), Biographie universelle et portative des contemporains, ou Dictionnaire historique des hommes vivants et des hommes morts depuis 1788 jusquà nos jours [][1826-1830], Paris, F. G. Levrault, 1834, 5 vol., t. 4, p. 1311-1313. Reproduite dans Gustave Michaut, Senancour, ses amis et ses ennemis. Études et documents, op. cit., p. 167-179.

Vieilh de Boisjolin, Claude-Augustin, « Vie de Senancour », notice biographique non datée et retrouvée dans les dossiers de Sainte-Beuve, 56publiée successivement dans André Monglond, Le Mariage et la Vieillesse de Senancour, op. cit. ; dans Id., Jeunesses, op. cit., p. 286-294 ; et reprise dans Oberman, éd. critique par F. Bercegol, op. cit., p. 495-506.

[ N.-B. : certes rédigée par Vieilh de Boisjolin, mais vraisemblablement dictée à ce dernier par Senancour lui-même – dont on sait quil était désireux de fixer son image et de remédier aux interprétations erronées de son œuvre –, cette notice, gage de sincérité et de précision, vise à éclairer de lintérieur les années derrance du jeune écrivain entre la France et la Suisse jusquen 1804 et partant, la genèse de son roman Oberman.]

1 Sur la question des affinités et des dissemblances entre Senancour et Oberman, nous recommandons la lecture des articles de David Bryant (« Senancours “Obermann” and the autobiographical tradition ») et dArnaldo Pizzorusso (« Lallusion biographique dans une lettre dOberman” »), ainsi que de la remarquable étude dAndré Monglond : Le Journal intime dOberman. Pour les références, voir infra en bibliographie.

2 J. Merlant, Sénancour (1770-1846), Poète, penseur religieux et publiciste. Sa vie, son œuvre, son influence, Paris, Fischbacher, 1907, p. 52.

3 Sur la question de la particule (faussement) nobiliaire de la famille Pivert, voir B. Didier (Le Gall), LImaginaire chez Senancour, Paris, Corti, 1966, 2 vol., t. 1, p. 19 sq. – Cet engouement pour laristocratie relèverait moins dun sentiment demphase ou de fatuité que dune volonté de se distinguer des autres membres de la famille et de cultiver le raffinement dordinaire associé à la classe noble.

4 Lieu-dit dépendant de la commune de Cahaignes (N.E. de lEure), « Sénancourt » (dont le nom est attesté dès 1239 sous la forme « de Saisnencourt » [sic]) compte une vingtaine dhabitants et abrite un manoir du xviiie siècle. (Cf. Louis-Étienne Charpillon et Anatole Caresme, Dictionnaire historique de toutes les communes du département de lEure, Les Andelys, Chez Delcroix, 1868-1879, 2 vol., t. 1, p. 635-636). – À noter, par ailleurs, lexistence dun village « Senancour » (en réalité : « Senoncourt[-les-Maujouy]) dans la Meuse, où, selon un critique, la famille de lécrivain aurait ses origines » (Cf. Gustave Michaut, Senancour, ses amis et ses ennemis, Paris, Sansot et Cie, 1909, p. 109, n. 2). – Longtemps, lécrivain sinterrogea sur les motifs ayant conduit son père à sêtre accolé le nom de « Senancour » plutôt quun autre. En vain. Faute de mieux, il se borna à recopier littéralement le passage idoine des Rues de Paris dans ses notes de lecture : « Hameau à dix-huit lieues de Paris, près de Requiecourt, route de Rouen par Pontoise et Magny. » (Cf. Annotations encyclopédiques, art. « Sénancourt », p. 320 [ms.]). – Du point de vue de lonomastique, le toponyme « Sénancour(t) » semble dériver du radical celte « *(S)enan » ou « *(S)nant » caractérisant un espace vallonné baigné par un cours deau (une sagne par exemple), associé au suffixe « *court » signifiant lhabitation. Étymologiquement parlant, le nom « Sénancour(t) » désignerait donc un vallon marécageux habité, au bord dune rivière. (Cf. sur ce point : Jean-Baptiste Bullet, Mémoires sur la langue celtique [], Besançon, Chez C.-J. Daclin, 1754-1760, 3 t. en 2 vol., t. 3, p. 185).

5 Sur cette profession, voir Pierre Le Roy, Mémoires concernan[t]s le Contrôle des rentes [], Paris, Lemercier, 1717, p. 40 : « Officiers présents au paiement dont ils tiennent registres [], les contrôleurs sont tierces personnes préposées pour la Sûreté publique, entre les receveurs payeurs et les rentiers ». – Le Minutier central précise leurs activités : dépôts de pièces, de procurations, de quittances à lÉtat, de mainlevées, etc.

6 Senancour se rendra encore aux Basses-Loges en 1786 et 1788, à une époque où les bois de Fontainebleau commencent à être aménagés et davantage fréquentés. En 1786, alors que de nombreux pins sont plantés sur les étendues sablonneuses de la forêt, il assiste, impuissant et désenchanté, à la transformation de la nature vierge en une nature cultivée et domestiquée par lHomme (cf. lettre XXV dOberman). – À noter également quen hommage à lécrivain, lassociation des « Amis de la Forêt » et ladministration forestière ont scellé, en mai 1931, une médaille à leffigie de Senancour dans la pierre du rocher dAvon, au beau milieu des bois de Fontainebleau (secteur ouest, parcelle no 34, sentier no 10). Sauvage et mélancolique, cette grotte imposante (baptisée par Denecourt « Manoir dObermann », en référence à la lettre XII du roman) aurait constitué le repaire méditatif de lécrivain solitaire dans ses errances de jeunesse (cf. son article « Sur Fontainebleau » dans Le Mercure de France de janvier 1812).

7 B. Didier (Le Gall), LImaginaire chez Senancour, op. cit., t. 1, p. 110. – Les trois enfants du couple furent baptisés à léglise de Givisiez, soit parce que Marie Daguet préférait accoucher à la campagne, soit en raison du statut démigré de Senancour qui ne lui permettait peut-être pas de vivre à Fribourg sans autorisation officielle.

8 On note aussi des allusions au pays de Grindelwald, aux vallées de Schwitz et de Glaris, au Righi, au Titlis, au Sargans, à lAppenzell, etc., qui laissent supposer une connaissance de certaines contrées suisses davantage livresque que vécue.

9 A. Monglond, « Le mariage de Senancour », dans Jeunesses, Paris, Grasset, 1933, p. 246-247. – Daprès le critique, il faudrait distinguer deux tentatives dempoisonnement de Senancour par Favre : la première, vraisemblablement en 1793, à Berne ; et la seconde, peut-être en 1794, en présence de la belle-sœur de lécrivain.

10 De fait, il naccompagnera pas sa fille à Fribourg en 1828 ni en 1834. La page suisse est bel et bien tournée.

11 Une incertitude subsiste quant au montant exact de lamende : elle se serait élevée à 300 francs selon Le Constitutionnel et Le Courrier français, et à 500 francs selon le Journal des débats (22-23 janv. 1828) et la Gazette des tribunaux (23 janv. 1828).

12 Voir les deux discours (respectivement datés du 8 août 1827 et du 22 janvier 1828) prononcés par Senancour pour assurer sa défense, dans B. Didier (Le Gall), LImaginaire chez Senancour, op. cit., t. 2, p. 471-481.

13 Sur la souffrance physique et morale, et lavancée de la maladie de Senancour, voir Dr. André Finot, Senancour ou le myopathique. Essais de clinique romantique, Paris, Laboratoires Houdé, 1947 ; et B. Didier (Le Gall), LImaginaire chez Senancour, op. cit., t. 1, p. 481-493.

14 Sur la description, létat dabandon et le devenir menacé de la sépulture clodoaldienne de lécrivain, voir G. Saintville, « La tombe de Senancour », Journal des débats politiques et littéraires, 23 juillet 1938, p. 2.

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