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[Page de titre de Sur les générations actuelles de 1792]

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  • ISBN: 978-2-406-06495-4
  • ISSN: 2103-4877
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-06497-8.p.0132
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 07/01/2019
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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[Les PREMIERS ÂGES

Incertitudes humaines]

Ce que lesprit humain pourrait effectuer de plus vaste, de plus beau, serait lhistoire de lhomme1 ; décrire son état primitif, selon les conjectures que pourraient fournir au génie profond et sublime lanalogie, les rapports par lesquels il est ordonné avec les autres êtres, les traces encore subsistantes de son caractère originel, et des recherches bien philosophiques sur le voile de dehors étrangers, qui le couvre, qui conduiraient à désigner quel serait sans eux lêtre susceptible de recevoir, avec les progrès et les modifications connues, ce revêtement bizarre et sans exemple dans les autres objets de la terre.

Voilà un grand point difficile à remplir, sil nest impossible.

Passant ensuite à lhomme social en philosophe, et non en historien qui ne fait que compter les batailles, rapporter les conquêtes dun homme, ou faire connaître des nations entières, par le nom seul de lindividu quils appelèrent leur roi ; il faudrait (et ce serait la première fois que lon sen serait avisé) suivre les progrès insensibles de la population, de la réunion en familles, des premières découvertes, des langues, des arts, de la culture, des mœurs, des opinions, du plus ou du moins grand degré dasservissement aux idées, aux erreurs théocratiques politiques ; découvrir lorigine, la filiation de toutes les idées religieuses, les allégories ou les terreurs qui les ont toutes enfantées : alors lhistoire du monde cesserait dêtre les mémoires de quelques tyrans, de quelques conquérants, des annales de carnage, dont les auteurs considèrent les Sésostris, les Tamerlan, les Alexandre2, comme 80les représentants de lespèce humaine, et les peuples comme quelque chose seulement lors de leurs incursions, nous disent un mot des Scythes ravageant le midi de lAsie, et rien de ce peuple immense peuplant tant de siècles le vaste continent du nord. Il faudrait ensuite donner une idée de la terre jadis inculte, et de la terre actuelle ; y joindre ce que lesprit humain supposa de plus beau et de plus vraisemblable sur le système de lunivers : ces objets traités sans diffusion3, sans distinction4, par un homme impartial qui se souviendrait que cest à lespèce quil parle, et non à quelque Sorbonne, à quelque académie, et dès lors naltérerait aucun fait, nexcuserait aucun souverain, ou aucune loi despote, ne ménagerait aucune erreur, et nencenserait que limmuable vérité.

Heureux lesprit assez vaste, le génie assez sublime, pour ne pas se croire indigne dun tel ouvrage ! Je le suppose après avoir donné à lhumanité ces importantes leçons, formant ensuite dans une terre inaccessible une nation de pasteurs, ne leur communiquant de notre civilisation que ce qui ne peut conduire au malheur ; cest-à-dire, très peu de choses ; donnant à ses institutions la sanction de Lycurgue5 ; puis revenant sur les bûchers européens expier le crime davoir attaqué linfâme fanatisme que peut-être ses écrits abattraient un jour : quel grand homme, et combien sexercerait contre ce sage la sottise humaine qui anathématise ses bienfaiteurs et déifie ses bourreaux !

Il faudrait à un tel homme tous les avantages réunis. Sil manque de la santé seulement, comment pourra-t-il se livrer aux recherches, aux travaux incalculables quun tel dessein exige ? Si le célèbre Raynal6 consacra sa vie à une histoire positive, locale, récente, composée de faits connus, qui tentera lhistoire morale métaphysique de tous les lieux même inconnus et de tous les temps, même de ceux dont il nest point dannales ?

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Je crois donc très éloigné le siècle destiné à produire linstruction des générations à venir ; je hasarderai donc quelques idées sans suite peut-être ; car je ne travaille pas en écrivain, mais je dis ce que je pense. Sil se trouve dans mes rêveries quelques vérités, je suis satisfait ; et peu mimportent les défauts nombreux quon trouvera dans mes écrits, si on les considère comme louvrage dun auteur éveillé ; car jassure davance quau milieu de la désespérante incertitude qui nous entoure, je serais tenté de regarder tous les raisonnements humains, comme la suite informe du songe de notre pensée.

Après cet aperçu sur les âges passés, je considérerai lhomme actuel, ses opinions, ses qualités diverses. Si quelque jour je me fais illusion au point de penser que je puisse détromper un seul homme en un seul point, je pourrai intituler mes rêves les absurdités humaines : non que je me croie moins absurde que mes contemporains, dont beaucoup sont assurément bien plus savants que moi ; mais jose me croire plus impartial que la multitude. Or, je présume que jaurai toujours la folie de compter la multitude comme quelque chose.

Je ne promets cependant point ce coup dœil sur les générations actuelles7, ne commandant pas à ma pensée, et désirant encore moins que personne soit en droit den rien attendre. Quimportent dailleurs au public des rêves obscurs ? Tant dhommes éveillés loccupent glorieusement.

Nattendez pas un ouvrage travaillé ; je ne suis ni travailleur ni logicien ; mais je rêve souvent, et quelquefois jécris mes rêves sans minquiéter de ce quils peuvent avoir de décousu ou de répété.

Jai joint à la suite des Premiers Âges un morceau qui y a bien peu de rapports8, principalement à cause dun passage qui tend à dire que toutes nos sciences et nos contemplations, quelque jaloux que nous en soyons, le cèdent toujours à nos habitudes : à quoi il faut ajouter que celles-ci étant également subordonnées à nos besoins, nos impulsions primitives lemportent, malgré nos efforts, sur toutes nos institutions9.

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Les Premiers Âges

Incertitudes humaines

Hier jétais néant, ou du moins je mignorais et jétais impassible10 ; je viens de commencer dans le temps. Je suis, car mes perceptions forment un être autre que ceux qui mentourent ; ils agissent sur moi, mais je ne fais pas partie deux, car je ne sens pas en eux. Mais qui suis-je ? Je lignore. Par qui, et pourquoi existai-je ? Quelle sera ma durée ? Jinterroge les choses et les temps ; mais les temps et les choses se taisent. Ce silence métonne ; le désir de connaître est-il vain ? Jexiste, je ne suis pas seul existant, cela seul me paraît certain ; cest une lueur isolée, unique, dans limmensité ténébreuse… Dans cet ordre de choses, quels sont mes rapports ? Jai la puissance dagir, que dois-je faire ? Je suis passible11, que dois-je attendre ? Jai commencé, qui ma précédé ? Je suis un point, qui occupe les autres ? Cesserai-je, et qui me suivra ? Dans quelle immensité de temps fus-je néant ? Dans quelle incalculable multitude dêtres suis-je jeté ? Dans quel point de lespace et de la succession des temps se trouve limperceptible moi ? Quelle est lincalculable multitude dêtres qui seront après mon anéantissement, et lindicible éternité des temps qui sécouleront, se succéderont pour dautres après le temps si court où je commençai, souffris, finis ?

Dans le peu de temps qui nest pas nul pour moi, et dans létroit espace que je perçois, voici, ce me semble, un être semblable à mon être, à moi ; il mapproche, me dit : « je suis homme, tu les aussi, homme.

– Est-il beaucoup dhommes ?

– Beaucoup.

– Vous êtes nombreux, vous vous communiquez, instruisez-moi ; car seul, isolé, jai besoin dapprendre.

– Nous tinstruirons, car nous savons tout.

– Doù vient donc ne sais-je rien12 ?

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– Tu apprendras de nous la raison même de cela ; mais avant tout, tu es notre semblable et tu nous dois.

– Comment un semblable doit-il ?

– Parce que nous avons établi des lois.

– Qui mobligent ? Mais que vous dois-je ?

– Ton temps, tes travaux, en un mot, tes facultés, ton existence.

– Et que me devez-vous ?

– Moins, car nous sommes plus.

– Je nentends pas cela.

– Voici ce que tu recevras en échange : tu partageras nos plaisirs, tu vivras comme nous, considère quel avantage. »

Je considérai, et je dis « je nenvie pas ces plaisirs ; je ne consens pas à vivre ainsi ; car la vie, dites-vous, est une et courte : celle que vous moffrez ne me satisfait point, et je ne veux pas consumer celle qui mest donnée sans en jouir.

– Tu le dois.

– Pourquoi ?

– Nous en sommes convenus.

– Sans moi ?

– Notre volonté est juste, linstinct que tu as reçu est erroné.

– Si pour moi-même je nai pas droit de suivre ma volonté, comment la vôtre vous autoriserait-elle contre moi ? »

Alors ils me parlèrent longtemps de la justice innée, où je ne vis quinjustice ; des vertus, et je ne vis point quel bien en résultait ; de lÊtre suprême qui les avaient faits, il ne me parut pas clair quils le connussent ; et de ses attributs, et je les jugeai contradictoires ; de ses volontés, et je vis quil ne les avait pas manifestées ; je les soupçonnai même dy avoir substitué les leurs ; je soupçonnai les uns de vouloir mabuser, les autres de sabuser eux-mêmes. Alors ils sirritèrent, mopposèrent leur nombre et leur force, doù japerçus que cétaient eux qui me faisaient la loi, et non celui dont ils se disaient les interprètes. Jimplorai du moins du temps pour me résoudre à devenir lesclave de ceux qui dabord sétaient dits mes semblables. Le temps, ce plus grand bien de lhomme, que lhomme ne connaît pas, me fut accordé comme chose indifférente.

Cet entretien ayant étendu mes idées et fourni des moyens de comparaison, je me mis à considérer mon espèce, pour vérifier par son histoire, sils nexigeaient que léquité, ou sils annonçaient limposture. 84Je continuai néanmoins de consulter lhomme, voulant confronter les opinions avec les faits. Il me dit dabord : mon espèce ne fut pas toujours telle, mais elle sest perfectionnée ; de brute quelle était sortant des mains de la nature, façonnée par elle-même, elle devint le chef-dœuvre des êtres. Lauteur de toute chose est un être existant antérieurement et par lui-même, distinct de ses ouvrages, qui les fit en se jouant pour accroître la gloire quil posséda de tous temps. Alors je fis trois simples questions ; savoir : quest-ce que la gloire de celui qui existe seul ? Comment lhomme imparfait perfectionna-t-il lhomme formé par la perfection même ? Et comment sont imparfaites les œuvres de celui qui a toute perfection et tout pouvoir ? Questions auxquelles il me répondit dune manière si étendue et si savante, que je nentendis que des mots sans en discerner le sens, moi si nouveau sur terre et dont lintelligence peu sociale nest propre quà recevoir des idées claires. Je me figurai que peut-être ce principe universel était peu connu ; que lhomme peut-être abandonné à lui-même avait dégénéré, dautant moins parfait quil séloignait davantage des êtres quil disait imparfaits. Je communiquai naïvement mes idées ; car un être dhier est brute et ignore que son jugement dépend dun autre que de lui. On mapprit que cest un mal que davoir de certaines idées, un mal de les communiquer ; que lhomme, à lâge où lon commence à réfléchir, était tenu de demander à ceux qui lentouraient ce quil penserait par la suite, supposé quil demeurât dans le même lieu ; quentre autres, sil ne croyait pas en Europe à un Dieu bon, il souffrirait éternellement ; que sil ne confessait pas la liberté de lhomme, on lenfermerait pour len convaincre ; que celui qui change de contrées doit observer attentivement les bornes qui divisent cette terre, se gardant bien dêtre sur la rive droite dune rivière ce quil fut sur lautre rivage13. (1) Je vis alors clairement ce que devait être pour moi le témoignage partial dhommes si opposés entre eux ; je recueillis seulement les points les moins contestés, que ne dicte aucun intérêt, aucun esprit de parti. Ainsi, libre du joug universel de lopinion des hommes, joubliai quel culte fut celui de mon enfance, quels lieux me virent naître, quels hommes me précédèrent, mentendent, ou me suivront. Daucun pays ni daucun temps en particulier, mais vivant dans toutes les contrées, dans tous les âges, combinant ce que je puis adopter 85des traditions humaines avec ce quil mest donné de connaître de la nature des choses, joserai peut-être rappeler les âges qui ne sont plus, supputer les révolutions des siècles éteints, juger ce qui est et sonder labîme pour conjecturer ce qui sera dans léternité.

Ô vanité humaine ! Ô homme, que tu es petit ! Que tes plans quelquefois sont vastes ! Atome dun jour, point dans lespace, oses-tu bien parler des lieux où tu nes rien ? Oses-tu narrer les temps où tu fus néant, ceux où tu ne seras que poussière ; interroger lÉternel à venir où ta cendre même ne sera plus ?… Rassure-toi : si ta grandeur tétonne, reconnais-y ta bassesse ; car ton plan lui-même, si vaste à tes yeux, dont peut-être tu tenorgueillis en secret, est aussi petit que toi. Que sont dans léternité des temps ces myriades de siècles que tu supputes en aveugle ? Quels sont ces empires dont tu racontes dans lobscurité les révolutions enfantines ? Quand tu connaîtrais la terre et toute sa durée, les espèces innombrables qui la peuplent, et quelle matière forma son noyau : eh ! Quest donc la terre et linstant où elle se meut ? Un point comme toi, et dans le temps et dans lespace.

Ô Être seul illimité, seul éternel, que lhomme religieux blasphème, que dans son indicible démence il ose presque faire semblable à lui ! Grand tout, être que je ne puis atteindre, dont je désire lexistence, dont la nature mest inconnue, si tu es, pardonne ! Ô pardonne, si en manéantissant devant toi, ma bassesse toutrage encore en tinvoquant ! Tu es trop grand pour vouloir le mal : je ne redoute point, à peine puis-je adorer. Plus près de toi… joserais aimer.

Si jétais grand, impassible14, mon hommage serait moins intéressé, plus généreux ; mais je suis un atome qui souffre un moment et disparaît : eh bien ! Je souffre, jadore, demain je ne serai plus… Principe universel, tu fus, tu es, tu seras…

Mais toi, ô homme ! tu te perds dans un océan de vanité, dillusions. Tu te dis grand, et tu es petit ; tu te crois sage, et toute ta sagesse nest quune folie vaine ; savant, et ta science nest quincertitude ; tes systèmes sont des fantômes ; tes opinions sont des erreurs ; tes arts, des puérilités ; tout ton être, un je ne sais quoi dillusoire, de suranné. Tu te tourmentes sans but ; tu tagites et tu nopères rien ; tu te prosternes devant lidole que tu tes forgée ; tu obéis même à ton semblable ; tu te consumes pour des futilités et tu cours au néant ; tu timmoles toi-même pour consacrer 86lerreur ; là, tu assujettis pour tasservir ici toi-même ; pour jouir, tu tôtes la faculté de jouir : tu te hâtes de cesser dêtre pour nêtre pas oublié lorsque tu ne seras plus. Tes yeux fascinés ont vu un soutien dans labîme ; avec confiance tu ty précipites ; il na point de fond. Tu as vécu en vain, le temps de vivre nest plus. Lorsque tu poursuivais cette ombre illusoire, les mondes ne se sont point arrêtés. Lunivers savançait dans le temps ; chaque pas anéantit des millions dêtres ; regrette, gémis : la vie est dans le passé, lavenir cest le néant.

Hommes, je suis lun de vous, faible, incertain, trompé comme vous. Ici, je distingue lillusion ; là, une chimère mabuse ; lerreur est votre partage, elle est aussi le mien. Mais vous êtes intolérants, absolus ; vos rêves vous les donnez pour des vérités sacrées. Mes idées sont aussi des rêves ; mais, puissant, je nélèverais pas de prisons, je nallumerais pas de bûchers. Je vous pardonne de vouloir me persuader vos erreurs comme la vérité ; tolérez celles que je vous offre comme des doutes ; soyez indulgents, ayant tant besoin dindulgence. Fourbes et despotes, excusez ma bonne foi, peut-être indiscrète, mais tranquille. Hommes, aux maux généraux auxquels votre ordre social massujettit, ajouterez-vous loppression de circonstances ? Je vous aime, je vous désire libres, heureux et bons, comme je vous fuirai infortunés et persécuteurs ; je ne vous demande point de faveurs, point de bienfaits ; oubliez-moi, laissez-moi la sécurité, la paix : ne voulant que du bien, dois-je attendre du mal ? Si vous ne pouvez vous empêcher de me haïr ou de me persécuter, donnez-moi donc vos passions tyranniques et haineuses. Pour me rendre justement victime de loppression, attendez que jen sois le fauteur. Vous avez tous des maîtres et des esclaves ; vous commandez et vous rampez ; parmi vous nul nest libre : pour moi, qui refuse des esclaves et ne veux point de maîtres, serais-je écrasé sous le joug que je nimpose point ?

Lhomme ne fut pas toujours tel que nous le voyons maintenant : lhistoire même, quelque moderne quelle soit, latteste partout, malgré la pente des idées vers lopinion contraire, plus flatteuse pour nos préjugés. Pour savoir ce quil fut dans les temps dont il ne reste que des annales incertaines, contradictoires ; pour supputer quand il commença et quel il était alors, nous ne pouvons quinterroger la nature de lhomme, et du point à peine connu où il est parvenu, remonter dans lobscurité vers celui doù peut-être il partit. Lhomme est aussi ordonné à la surface quil habite ; il ne fut pas avant la terre qui le porte, et la terre ne dut 87pas exister, du moins sous ses modifications actuelles, sans contenir et nourrir lhomme. Cette époque où elle devint un globe couvert et peut-être habité jusque dans son centre par des êtres vivants, cette époque, base de toute lhistoire de lhomme, lhomme lignore. Quel flambeau le guidera pour ces recherches dans des temps où les lumières humaines étaient si faibles quil ne savait que vivre sans souffrir ?

Si ces siècles méprisés du siècle présent eussent eu des historiens, queussent-ils écrit ? Peut-être les révolutions15 des êtres impassibles16. Les rochers en sécroulant ne souffrent pas (que nous sachions), que nous importe ? La paix des êtres pour qui le repos est la félicité ! Le triste spectacle que lhomme qui négorge point, ne brûle point ! La paisible ignorance dut donc être oubliée, mais nos larmes savantes couleront encore pour linquiet et curieux avenir ; et cela même est juste, car lhomme heureux a assez vécu ; mais celui qui souffre dans le présent est avide de lombre qui lui survivra ; cest un dédommagement, car elle est invulnérable à ses yeux.

Lhomme daujourdhui nie la vétusté de ces temps premiers. Le moyen en effet quil existât longtemps avant les arts quil regarde comme son attribut distinctif ! Dailleurs, lillimité nous répugne : vivant si peu, nous ne donnons que quelques siècles à lespèce ; il serait triste que la généalogie humaine lemportât de tant sur celle que désigne lindividu, ou du moins que sattribuent les nations qui, dans les temps où le permettait lincertitude du passé, eurent toujours grand soin de faire naître leurs premiers despotes immédiatement après la naissance du monde.

Ceux qui peuplent la contrée où je suis, ne mont dit le jour, lheure avant laquelle à la place de lunivers était le néant : ils mont décrit comment tous ces globes, plus innombrables, ajoutèrent-ils, que les sables de locéan, tous ces soleils, dont lon voit des milliers, et dont la pensée suppute des billions, furent lancés dans lespace et commencèrent les révolutions, dont un pas est de mille siècles. Cela se peut, disais-je. Le sage ajouta que son premier père17 fut ensuite créé pour représenter celui qui avait tout fait ; quil fut le chef-dœuvre, la fin de ces innombrables ouvrages, le dominateur de ce globe, où à peine il trouve un refuge, et 88de tous ceux quil napercevra jamais. Il ajouta que le premier homme nétait plus ; mais quil avait laissé ses descendants comme lui souverains de la terre en particulier, et le but de lunivers en général. Mais à ce moment, un de ces vils reptiles faits pour diversifier sa demeure, sélance, lattaque, le détruit en un moment. Ce quil me disait ne se peut, pensai-je, car cet homme ne gouverne plus ; et hors lui et le serpent sujet18 qui vient de sen nourrir, je ne vois rien de changé dans lunivers.

Depuis je ne consultai plus la démence de lhomme : le silence même de la nature me parut plus expressif, du moins elle ne met pas limposture à la place des vérités quelle tait. Jexaminai la surface de la terre pour juger de sa vétusté ; jy vis un cercle dévénements se renouvelant de lui-même, une sorte dordre que je ne sus dabord à quoi attribuer. Tout a dabord été formé pour le mieux, assure-t-on : dès le commencement la terre fut telle que nous la voyons. Sil en est ainsi, pourquoi la matière morte, qui est immense, (2) est-elle un être nul, (3) privé de la faculté de jouir ; et pourquoi celle de souffrir fut-elle donnée aux êtres vivants, si rares en comparaison, mais seuls agissant et sentant ? (4) Comment nous, intelligence éphémère et bornée, apercevons-nous des défauts dans lœuvre de lintelligence suprême, unie à labsolu pouvoir ?

Mais si la terre, amas informe de matières hétérogènes, fut placée dans lespace des milliers de siècles avant les modernes annales humaines, ce chaos, un des points dailleurs les plus unanimes (5) de la tradition des peuples, se sera insensiblement disposé tel que nous le voyons, par les seules forces et facultés que possède à nos yeux la matière.

Toutes les terres basses étaient plus ou moins ensevelies sous les eaux ; les chaînes des monts, au lieu de dents aiguës et décharnées, étaient composées de cimes plus élevées, arrondies avant leur dégradation, et recouvertes de matière végétale. Laction du soleil dessécha les fonds, en attira les vapeurs et les versa sur ces cimes, dont en sécoulant, elles entraînèrent les débris : ainsi se comblèrent les vallées qui dabord furent des abîmes deau ; ainsi se dégradèrent les monts, dont le noyau doit seul subsister jusquà de nouvelles révolutions ; ainsi les eaux, devenues puissantes par leur pente et leur vitesse, se creusèrent des lits, se ménagèrent des écoulements ; ainsi une surface irrégulière et confuse devint une terre solide, arrosée, aplanie par les eaux qui la couvraient ; ainsi 89parvint à son état actuel la terre que les générations à venir verront encore saplanir, se dessécher jusquà ce que, par un autre extrême, il ny ait plus découlement dans des fonds que les eaux comblent sans cesse, et que la mer seule, subsistant par sa capacité, engloutisse tout lhumus que les fleuves y portent, que lhomme dissipe par le feu, jusquà ce que les continents actuels ne soient plus que des sables, des rocs arides, inhabiles19 à sustenter des êtres vivants ; et locéan, un limon, un marais à demi comblé.

Telle est peut-être la marche de la nature : marche lente, mais irrésistible, que tout semble attester, que des révolutions nouvelles pourraient seules interrompre. Sil nous reste à peine des traces de cette tendance depuis que lhomme est civilisé, assignerons-nous encore à la terre, à lunivers, la durée de linsecte éphémère ? Si telle est la vétusté dun globe, lhomme osera-t-il marquer le jour où naquit le grand Tout ? Quelques cent générations de lhomme seront-elles la durée de cette immense multitude dêtres, dont les moindres révolutions sont pour lui léternité, qui dans leurs périodes illimités se forment, se meuvent, sanéantissent, sans avoir lhomme pour témoin ? Être petit et vain, si ta durée est celle des mondes, dis-moi, que fut la terre primitive avant laltération des siècles et tes récentes innovations ? Si elle te fut donnée, pénètre au centre de tes domaines ; au moins dispose à ton gré sa surface, assujettis-en tous les êtres vivants, avec la seule force que la nature ta donnée pour dominer sur eux ; au lieu deffleurer sa couche supérieure après des siècles dart et defforts, tel que le fait en naissant le sanglier dans les forêts ; nu, sans armes, et sans ces machines qui attestent ta faiblesse, affronte les frimas, vis sous la ligne20, car le Sahara est à toi ; et sous le pôle, car il tappartient ; assieds-toi sur les eaux, car elles te sont destinées ; aplanis les Andes, car elles topposent une barrière ; les rois nen connaissent point ; naturalise21 le dromadaire dans le Groenland, car toutes les espèces te sont soumises ; fends les airs, car cet aigle altier domine latmosphère, et il est ton sujet ; bien plus, il fut créé pour toi ; ou si ton empire ne sexerce que par lart, construis des machines qui te rendent accessible la lune créée pour te réjouir, et Vénus qui pour te 90distraire, luit dans lespace. Si, surchargé de tes faibles travaux, tu es oisif pour les grandes choses, ou que lunivers soit assujetti seulement à ta pensée, connais au moins le nombre et létendue des mondes créés pour embellir ta demeure ; dis-moi combien de planètes éclairent ces milliers de soleils que tu vois comme un point, et ceux bien plus innombrables, sur lesquels tu exerces ton empire, en supposant leur existence possible. Instruis-moi encore, si les autres globes contiennent pour toi des sujets vivants, ou si tu y domines seul sur la matière inanimée, afin que ton empire soit plus absolu où tu nes pas ; tandis que les rebelles sont fréquents sur la terre que tu habites. (7)

Antérieurement aux révolutions quéprouva le globe, dans ces temps où les recherches ne sont quincertitude, où lassertion nest quun doute, si la terre différemment conformée fut aussi revêtue de végétaux dune autre nature, les animaux qui lhabitèrent durent changer avec la terre et les aliments ; si la plupart des espèces actuelles ne sont que locales ; si dun climat à lautre, la terre presque uniforme nourrit cependant des êtres dissemblables ; si quelques degrés de plus vers le pôle, ou quelques toises délévation au-dessus des plaines, influent sur les productions terrestres et sur lanimal qui sen nourrit ; comment les mêmes êtres peuplèrent-ils deux terres absolument disparates, et comment les périodes des siècles et les bouleversements de la matière impassible ne purent-ils rien sur lêtre dépendant et souffrant, quun souffle détruit, annihile ?

Mais lhomme concevrait difficilement comment lunivers aurait pu subsister sans lui (8) ; supposons-le donc aussi ancien que la terre qui le porte ; quel fut-il alors ? Voilà de toutes les questions humaines, la plus ou peut-être la seule vraiment importante. (9)

Ce que nous sommes nest point ce que nous fûmes, et les faits actuels ne concluent rien pour les âges anciens, encore moins pour les âges oubliés, si ce nest par conjecture et analogie. Se trouvera-t-il un génie capable de pénétrer la vérité par la conjecture ; dinterroger en lhomme cet instinct naturel, dont tout étouffe la voix ; et de la connaissance incertaine, incomplète, que nous avons maintenant des habitudes abusives, surannées, contraires, des opinions versatiles, des goûts factices de lhomme (que chaque année modifie diversement, et que tant de siècles virent le jouet de cette chimérique perfection, de cette incompréhensible civilisation quil poursuit, atteint en gémissant et vénère en la déplorant) de cette connaissance illusoire déduire les besoins premiers, linstinct 91vrai de lhomme primitif ; nombrer ces siècles oubliés, où, avant de devenir souverain infortuné des autres animaux, lhomme encore leur égal, naissait sans douleur, se sustentait sans inquiétude, et finissait en signorant lui-même ?

Pour moi, frappé de limmutabilité des grands plans de la nature, de la force dimmobilité et du perpétuel silence de lunivers, je ne vois dans la longue série des siècles, quannihile une période de ces révolutions indéfinies, et dans loubli prochain de ces temps qui savancent et ne sont encore que néant ; je ne vois quéternité, comparée à la durée éphémère de tout ce qui a vie. Et dès que dans les sublimes déserts des Alpes joublie lhomme et les plaines basses où il rampe, et quau sein de la nature et ne moccupant que de ces grands objets si différents de la futile mobilité des choses humaines, je me suppose durable et impassible, jugeant lespèce humaine comme étrangère à moi, la terre comme mon passage, et lunivers comme mon séjour ; ce silencieux univers métonne ; il me semble voir une masse immense, inanimée, immuable22. Je veux parcourir lespace : mes pieds charnels sont fixés à la terre. Jinterroge la nature ; mais qui suis-je ? La nature ne mentend pas. Je cherche le passé ; il nest plus. Jattends lavenir, il savance… Non, avant de latteindre je serai néant. Je veux me communiquer, métendre au dehors ; je ne cherche pas moins que lauteur, lâme du grand tout (10). Être inaccessible, je te demande à lunivers ; lunivers se tait ; lunivers est incompréhensible… Dans cette solitude illimitée, une seule voix se fait entendre ; quest-elle ? Que mapprend-elle ? Rien, car elle est en moi ; cest le besoin impérieux de trouver quelque chose dactif, de vivant. Jappellerai donc… lhomme. Je linvite par la pensée à contempler, à jouir ; mais lhomme ne vient point. Qui le retient ? Qui loccupe ? Il est là-bas dans lobscurité de ces vallons ; il se rit de mes recherches inutiles selon lui ; il sagite ; apparemment quelque chose de plus grand, de plus important, linquiète : il sempresse au pied de ces rocs ; va-t-il les transporter dans dautres régions ? Non : il se consume à les creuser ; il sy ensevelit pour en retirer quelques parcelles dune matière aussi inutile à lui quà linsecte qui la dédaigne. Espèce vaine !… Le cours de mes idées ma ramené à la terre, lillusion 92est détruite. Laccablante conviction la remplace ; je suis son semblable, aussi dépendant, aussi faible, aussi vain. (11)

Des révolutions nombreuses ont bouleversé la surface que nous habitons (12) ; les unes, opérées peut-être avant la naissance du genre humain, nous sont absolument inconnues : celles qui succédèrent lorsque lhomme était encore sous les lois de la nature furent oubliées avec les générations témoins ou victimes de ces grands désastres. Une seule, arrivée après la découverte des premiers arts, put être transmise à lavenir, et fit époque dans lhistoire des derniers temps du genre humain. Mais ce grand objet absorba tous les autres, détruisit toutes les traditions passées, pour ne laisser que le souvenir confus dune existence antérieure. Les difficultés de retrouver les anciens événements, difficultés peut-être insurmontables dans les temps où la tradition nétait que verbale, habituèrent lhomme à dater de cette époque prochaine ; seulement on se rappelle que lespèce était beaucoup plus ancienne ; et quand le temps vint où lhomme voulut tout savoir, où par toute terre la conjecture fut affirmée comme le fait, on fixa la formation de lhomme à un temps récent ; et limagination plus ou moins bornée de ces rêveurs, en diminua le nombre (13). Lénorme disproportion des supputations des divers peuples sur la durée de lespèce, annonce que tous ces calculs affirmatifs ne sont que des hypothèses, et que, sil fut une époque aussi prochaine de la dernière que la création lest, selon nous, du déluge, ce ne fut au plus quun bouleversement, tel que le dernier et tel que la terre en éprouvera peut-être encore un grand nombre.

Soit que lunivers soit éternel, soit quil ait commencé ; que lon croie la terre aussi ancienne, ou seulement formée par des moyens inconnus plus récemment que le reste du monde ; soit que lon pense que lhomme habita toujours cette terre éternelle, ou naquit récemment avec elle, ou quelle exista longtemps sans lui ; du moins lhomme était mille siècles peut-être avant le temps nouveau que nous assignons à la formation de lunivers. Même en négligeant les traditions de lorient (contrée la première civilisée), en omettant létat de nature qui put être infiniment plus durable que ce qui sest écoulé de lâge social, en ne prenant lhomme quà lépoque où il commença, si lon veut, à se perfectionner, à diriger, inventer ; un jugement impartial pourra-t-il se persuader que soixante siècles (interrompus par lanéantissement presque de lespèce et de ses arts, au déluge) aient suffi pour amener au point actuel les langues, 93le partage et lépuisement de la terre, (14) les habitudes de lhomme, ses opinions métaphysiques religieuses, son fier despotisme, sa basse servitude, enfin tout son incompréhensible composé, et faire en cent et quelques (15) générations, du fils nu et ignorant dAdam, un profond astronome, un mathématicien habile, un voluptueux sophi23.

Toutes les connaissances humaines dans leur origine durent faire nécessairement des progrès incomparablement moins sensibles que de nos jours. Avec très peu didées, beaucoup moins dactivité et de perfectionnons, en y appliquant toutes nos facultés, et possédant tant dinstruments déjà trouvés ? Il fallut plus de siècles à nos ancêtres pour inventer la bêche, quil ne nous faudra dannées pour livrer des batailles aériennes24. Lhistoire mensongère des premiers temps, fait au contraire parvenir rapidement des sauvages à la métallurgie, à lagriculture. Forcée de se ralentir ensuite dans des siècles plus récents, où elle ne pourrait sécarter autant du vrai, elle nous montre lhomme policé, uni, industrieux, inquiet, avide, acquérant moins en deux ou trois mille ans que les premiers hommes divisés, insouciants, ignorants, en quelques siècles. Ainsi lhomme ment ; mais il affirme, on le croit. La nature des choses nindique que la vérité, mais ses leçons sont difficiles à saisir : il est des mystères inutiles, quelle nous cache irrévocablement ; lhomme, qui voudrait tout connaître, se rebute du voile quelle lui oppose, et néglige ce quelle découvre.

Avant lœuvre (16) humaine, la terre féconde plus encore que nous ne lavons trouvée dans les contrées où nos arts étaient restés inconnus, entièrement couverte de puissants végétaux, devait nourrir plus dêtres vivants, peut-être même plus despèces diverses (17). Tout retournait à elle ; les forêts vieillies épaississaient la couche végétale, bientôt recouverte de forêts nouvelles ; labri et la nourriture maintenant rares, se trouvaient épars en tous lieux ; nul sol nétait aride, nulle terre nétait desséchée sous un ciel dairain (18). Les forêts attiraient les nuées que les sables ne sauraient fixer ; des vapeurs plus considérables sélevaient 94de la terre et allaient fertiliser plus de contrées. Le corps humain, que le feu navait pas amolli, supportait toutes les températures ; ou sil nétait pas destiné aux rudes hivers, nulle tyrannie ne le forçait à se réfugier dans les brumes du nord, et assez dombrage le protégeait contre les ardeurs de la Torride25. Assez fort, assez léger pour se défendre, destiné à des aliments paisibles, (19) il lui était inutile dattaquer le même arbre qui lui servait dombrage, daliment, de préservatif contre une partie de ses ennemis. Ses forces, si supérieures à celles de ses descendants, dégénérés, énervés, suffisaient à sa sécurité et à sa durée, puisque tant dautres espèces subsistent, bien moins protégées contre la violence.

Sans autre désir que le but de ses vrais besoins, sans autres idées que leur résultat borné ; après sa nourriture quil trouvait facilement, et le mouvement (20) quen occasionnait la recherche, il jouissait du repos de toutes ses facultés, dun repos vrai que ne troublaient ni nos nombreuses maladies, ni la nécessité de travailler aujourdhui pour vivre demain, ou pour obéir à un maître avide, inique. Un autre besoin bien plus rare que ne lest parmi nous le goût factice, lapprochait de sa femelle. Voilà tous ses besoins satisfaits. Les années sécoulent, nul souvenir ne len fait apercevoir ; la mort sapproche, nulle prévoyance ne len avertit, nulle terreur ne la précède. Il a vécu, sest reproduit, a fini, sans esclavage, sans crainte, sans souffrances. (21) Sil est malheureux, que lon me dise en quoi consiste un malheur que lon ne sent point. Sil fut moins heureux que nous, que lon mapprenne donc comment celui dont les plaisirs, que lhabitude aiguise, ne sobtiennent que par les larmes, que lhabitude nadoucit pas ; celui qui, par la prévoyance et le souvenir, souffre à chaque instant tout le mal vrai et imaginaire de la vie entière, non seulement en soi, mais encore en ses amis, en ce qui lentoure ; celui qui dépend sans cesse de toutes les passions factices de lui-même et de ceux quil ne connaît même pas ; celui que dix mille maladies accablent, que dinnombrables devoirs asservissent, que tant dautorités oppriment, qui par la réflexion aggrave tous ses maux et empoisonne toutes ses jouissances ; comment un tel être peut, autrement que par la force aveugle de lhabitude, préférer son sort, que souvent il maudit malgré lillusion, à létat de ses ancêtres libres, en santé, jouissant du présent à chaque moment de leur durée, sans crainte personnelle, et insouciants (22) pour le reste du monde.

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Ainsi subsista dans les siècles cet état dont la raison atteste, ce semble, lexistence, mais dont nul souvenir ne nous apprendra la durée. Mais voici que linstant arrive, où doit être altérée lœuvre de limmuabilité. La surface dun globe va subir des lois nouvelles, et celles de la partie sopposeront à lordre du tout.

Le mouvement est aussi vieux que lunivers. Ses parties furent toujours dans un état de tendance26 et de mobilité ; mais ces changements, résultats des forces invariables de la matière ou de linstinct unanime des animaux, nôtaient rien à lharmonie, à la stabilité de lensemble. Lanimal expirant sétait déjà substitué son semblable ; des rejetons nouveaux ombrageaient le lieu où le chêne antique venait de périr de vétusté ; une tendance, insensible à lêtre vivant qui finit trop tôt, seule précédait lentement les révolutions que devait enfanter léternité. Un de ces animaux faibles, dépendants, que les uns fuient, que les autres dévorent, plus puissant que la mouche, insecte près de la baleine, mais ordonné comme eux dans le tout, va chercher dans lart ce qui nest pas en lui-même ; par des moyens étrangers, dominera ce qui ne lui fut point soumis, tirera des minéraux la force qui ne lui fut point donnée ; fera de lui-même un je ne sais quoi discordant avec le tout ; et dun animal, la proie de plusieurs autres, et destiné à ne faire la sienne daucun, va devenir le fléau de tous. Il saura par des moyens étrangers usurper sur eux la détention, la servitude, le massacre. Il égorgera les uns pour sen nourrir, et il dira « ils furent faits pour moi. » Il enchaînera les autres dans ses étables, et il dira « leur vie est à moi ; je les nourris ; je les protège. » La crainte, lhabitude les attellent à son char : « voyez, dira-t-il, comme ils reconnaissent mon empire ! lennui, linaction les engraissent : comme ils seront délicats sur ma table ! » Il rasera les bois, laliment de tant despèces ; il desséchera les lieux aquatiques, nécessaires à des millions dêtres ; il dépouillera les monts, dont les sommets boisés attiraient les nues pour fertiliser les lieux bas ; alors il sapplaudira, en voyant séloigner les orages, et il nouvrira pas les yeux sur les plaines voisines, dabondantes quelles étaient, devenues stériles par ses soins. (23)

Qui put ainsi dénaturaliser27 lhomme ? Quelles furent de ce changement certain les causes douteuses pour toujours ? Comment en estimerons-nous les effets inintelligibles ? Doù le juge de soi-même pourra-t-il tirer des 96points de comparaison ? Comment donc lhomme daujourdhui jugera-t-il lhomme social qui est lui-même, ou lhomme primitif quil ne connut point ? Croirai-je à limpartialité de celui qui prononce sur soi-même ?

Dans tout ce que nous avons opéré, je vois deux aspects différents : que signifie cette duplicité ? Notre raison, composée, dun côté, de linstinct premier, et de lautre, de nos affections sociales, ayant à juger les opérations de la nature modifiées dans le détail par les efforts humains, serait-elle en partie naturelle et vraie, en partie humaine et factice ? (24) Ce serait la cause de lincertitude qui nous entoure, la source de toutes les inconséquences humaines. (25)

Si lon attribue ce changement de lhomme à sa nature et à une tendance continuelle vers la perfectibilité, jignore pourquoi avec moins de besoins le midi se fût plus tôt civilisé que le nord ; pourquoi sur une terre dont les parties ne diffèrent point essentiellement, et où les mêmes arts principaux peuvent à peu près sexercer partout, lÉgyptien, le Chaldéen, le Chinois furent policés dès lépoque que nous assignons à lenfance du globe ; pourquoi ils firent des progrès si grands, si rapides ; lEsquimau, le Caraïbe, de si lents, de si bornés.

Si lAmérique fut peuplée par lAsie, (26) comment ne reçut-elle de lAsie immémorialement civilisée et faite pour lêtre, que des hommes brutes qui restèrent brutes ? Sils passèrent le détroit avant que les arts fussent nés, qui en empêcha linvention chez lIroquois, et la précipita chez lIndien qui se passerait bien plus facilement même de vêtement et de chasse ?

Mais si nous devons la civilisation au hasard, à un événement possible, mais non nécessaire ; si dune connaissance qui pouvait nous être offerte, ou plus tard, ou jamais, dérivent notre réunion, nos arts : lhomme nayant en lui que la faculté possible de la civilisation, il ne sera plus difficile de concevoir comment les découvertes premières nétant faites que dans un seul lieu et connues seulement dans les autres par la communication (alors on ne commerçait point, on communiquait rarement et seulement de proche en proche28), des contrées nourrirent dans lAntiquité des nations déjà savantes ; épuisées par des usages abusifs, devinrent désertes, arides, et vieillirent avant le globe ; tandis que dautres tout récemment, sous des mains moins destructives, sont encore dans leur jeunesse féconde et 97nourrissent, entre autres espèces, des nations sauvages (qui neurent que nouvellement, et par des voies inconnues, connaissance de nos premières découvertes, qui les cultivaient dans un accroissement lent, lorsque nous venons de leur communiquer à la fois tous nos progrès), et qui par leur moyen vont, à notre exemple, dessécher, éclaircir, défricher, labourer, commercer, consumer, et assimileront enfin les rives de lOrénoque aux déserts Arabiques, auxquels seront déjà réduites auparavant et les Indes fertiles et la florissante Europe.

Le moyen terme entre létat primitif et le dernier période29 de civilisation que verra lavenir, fut celui où les langues inventées facilitèrent la communication, où les familles réunies goûtèrent le repos sous le même abri, et lasses de chercher une nourriture éparse, lexigèrent de la bête quils fixèrent à leur suite. Au premier aperçu, cet état pastoral, auquel remontent les traditions (27) de tant de peuples, semblerait plus près du point doù lhomme partît, que de celui où il tend encore. Un examen plus approfondi en fait juger tout autrement. Qui put réunir ainsi ceux quaucune vue générale ne liait, que lintérêt individuel opposait sans cesse lun à lautre ? Une prévoyance dutilité suppose trop didées antérieures. La parole ne pouvait exprimer de même que des rapports encore inconnus : et, dailleurs, la société déjà commencée put seule former les langues nécessaires aussi pour létendre. La culture la plus simple exige des instruments dont la construction suppose un art, et linvention un plan, des idées compliquées, qui ne conviennent quau second pas de la sociabilité.

Serait-ce le feu ? Rien nest plus propre à rassembler que ce dont plusieurs peuvent jouir ensemble, sans que lun prive lautre, et qui de loin excite la curiosité par sa nature. Beaucoup danimaux craignent le feu ; dautres le recherchent ; lhomme put être de ces derniers, le feu le dut même fixer davantage ; car nu, exposé sous plus de latitudes, originaire probable de la Torride30, il put suivre le soleil et le devancer beaucoup au-delà des tropiques. Si, durant que les frimas inconnus lauront surpris sur cette terre nouvelle, quelque forêt incendiée (28) par les orages ou les laves des volcans vient à répandre la chaleur et la lumière pendant les froides et longues ténèbres de lautomne ; les hommes épars qui laperçurent sen approchèrent avec ce plaisir, cette avidité dexamen 98quexcite, même dans la bête, un objet utile et absolument nouveau ; ils virent que chaque arbre que le feu atteignait par le pied, tombait et augmentait lincendie : ne serait-il pas possible que quelquun deux se soit avisé de pousser quelque matière enflammée vers la matière inflammable, ninventant rien, mais suivant seulement la marche que leur indiquaient les choses ?

Au-delà de ce premier moyen de réunion, qui lui-même nest quune conjecture, lon ne pourrait asseoir la succession des progrès de lhomme que sur une hypothèse hasardée, quelque habilement quon la pût concevoir. Mais considérons quelle série de siècles il fallut à lespèce éparse, sans désir ni besoin de changer détat, pour parvenir à se construire des retraites, à rendre domestique et assujettie la bête farouche et libre qui, ce semble, ne devait tomber sous sa dépendance quavec la terre même, et lorsque dépouillée, partagée, elle devint toute entière son domaine. Il paraît néanmoins assuré que tous les peuples furent dabord chasseurs, ichtyophages ou pasteurs, avant de songer à lagriculture. Il leur fut plus facile de poursuivre à la nage et dans les bois les animaux pour sen nourrir, ou de sattacher à leurs pas, puis de les rassembler, les conduire pour en extraire le lait, choses qui leur étaient enseignées, lune par les carnivores, lautre par les petits herbivores et autres, que dimaginer de substituer aux productions spontanées de la terre des aliments de choix pour les faire végéter31 exclusivement ; plan absolument dinvention humaine, dont rien détranger à nous na fourni lidée qui demande plus de réunion et des moyens compliqués.

Ils se nourrirent dabord du lait de la brebis timide, facile à dominer, quils épuisèrent pour salimenter, dépouillèrent pour se vêtir. Plus entreprenants, ils y joignirent la vache, faible dès que se tait son instinct peu étendu, (29) et fuyant devant lenfant que son front lancerait dans lair. Longtemps borné à ces aliments suffisants et déjà assez injustement obtenus, lhomme vivait errant avec le bétail quil conduisait et nenfermait point ; maître intéressé, mais complaisant, avant de devenir dominateur égoïste et dur, il lui choisissait les pâturages abondants, sappropriant ainsi lherbe quil dédaignait, et chargeant la bête de lui façonner sa nourriture. Ses passions étaient douces comme son genre de vie ; rien dirascible, de haineux, nentrait dans son cœur. Dans ces siècles heureux, lhomme dut saimer, chercher le bien commun : aussi bien, 99simple encore et borné, quel profit eût-il trouvé dans le mal dautrui ? Bien différent de nous, sa joie saccroissait par celle des siens. La félicité dut être générale, mais moins entière que celle de létat vrai de lhomme. Quoique prévenus par le plus de similitude avec notre état présent, nous trouvions plus de charmes à considérer cette réunion douce, ces travaux qui occupaient sans lasser, qui attachaient sans astreindre ; ces hommes vivant en société, sans partage doppresseurs et desclaves ; ces familles éparses librement sur une terre encore abondante, suivant sans contrainte les impulsions des sens, sans préjugés, sans lois réprimantes, sans préceptes atroces, sans terreurs vaines ; unis assez pour les charmes que nous nous promettons dans la société, trop peu pour en dévorer les innombrables douleurs ; sans culte, sans fanatisme, sans vices, sans lois ; connaissant déjà le spécieux avant den ressentir linévitable abus ; déjà peut-être adorant un Dieu bon, sans craindre de Tartare32, sans égorger de victimes, obéissant déjà aux impulsions prolongées, factices mais douces de lamour paternel et filial ; mais fils guidés et non contraints, pères aimants et non despotes ; déjà peut-être ressentant lamour moral ; chérissant autant les qualités intérieures que les charmes demi-nus dune amante tendre, facile ; jouissant de lunion sans se voir condamnés à gémir un jour dans des liens indissolubles ; se secourant les uns les autres dans les dangers naturels ou les maux physiques, sans avoir à consoler ceux de lâme, pour lesquels il nest point de consolation ; généreux, jamais égoïstes, ayant déjà du bien à faire, aucun mal à souhaiter ; sans envie pour des possessions dont nul nétait privé ; sans haine pour des offenses rares, que lintérêt ne prescrivait pas, que les préjugés néternisaient pas ; sans ces vengeances atroces par leur durée, que ne commandait pas lhonneur ; coulant leur vie sans lennui que navaient pas créé tant de besoins factices ; sans prévoyance et dès lors sans crainte : un jour calme était terminé par lespoir du paisible lendemain. Le soleil éclairant, abandonnant alternativement les diverses parties de la terre, partout ne distribuait aux hommes que le jour pour jouir de la vie, ou les ténèbres pour savourer lheureux repos. Nulle larme nattristait lhumanité, nul crime neffrayait lhomme bon, nul autel nétait teint du sang humain, nulle enceinte ne retentissait de vœux absurdes un jour, maudits le reste de la vie33. Nul palais altier ne distribuait de chaînes aux campagnes 100éplorées ; nul homme nétait adoré par son infâme adulateur, maudit en secret de son lâche esclave. Le travail était léger, la servitude et le désespoir inconnus, les maladies très rares, la mort indifférente. Ô innocence antique ! ô paix oubliée ! ô bonheur ! ô temps qui ne sont plus ! douce chimère que, dans livresse quexcuse le désir si légitime du bien, limagination embellit et prolonge, mais la raison altère et réduit à peu de générations ! quel sera lhomme assez dépravé pour ne te pas aimer, assez vain pour toublier, assez factice pour ne pas gémir dêtre né trop tard ? Mais ne nous plaignons pas du temps où fut placée notre vie : plus tôt, notre sort eut été préférable ; plus tard peut-être serait-il plus déplorable (30) encore. Tremblez, hommes à venir ! Mais non. Nous serons à vos yeux des barbares avec nos vestiges épars de paix et de simplicité. LAméricain, surtout, donnera carrière à vos doctes dédains : vous bénirez vos lumières, rougirez dêtre les descendants de ces demi-brutes ; et le vulgaire dalors, comme celui daujourdhui, blâmera le passé, préférera son siècle, naimera, nenviera que lavenir.

Une fois hors de linstinct primitif qui met des bornes à lemploi des facultés, qui empêche le taureau de déchirer tout ce quil rencontre, et tient en repos le lion rassasié ; une fois livré aux impulsions factices, lhomme neut ni cause ni moyen de sarrêter ; le but de la perfectibilité est le plus, son caractère est donc linsatiabilité, et son progrès lillimité. Habitué à ce quil sétait donné, souffrant encore ou peu ou point de ses innovations, il ne put ni ne voulut rétrograder34 ; au contraire, dans son idée chaque invention nouvelle était un pas de plus vers son but, de se préparer des jouissances pour tous les moments de la vie : déjà réfléchissant, il put inventer ; uni, il put exécuter. Une découverte étant la source de mille, le premier qui saperçut que les objets diminuant de dimensions apparentes à proportion de leur éloignement, les astres pourraient bien aussi être plus gros quils ne paraissent, trouva la base des systèmes de Fontenelle35, de Lambert36 ; celui qui compara des prés de diverses grandeurs prépara les spéculations étonnantes des Newton 101à venir. Ainsi le premier homme qui savisa dextraire le lait de la biche, ou qui après avoir joui de sa femelle, la retint par prévoyance dans une cabane quils construisirent ensemble, et ceux qui rassemblés dans quelque antre de roches, emmagasinèrent de concert des fruits à lentrée de la saison des pluies : ceux-là, dis-je, devaient avoir nécessairement pour descendants les Apelle37, les Auguste38, les Zoroastre39, les Colomb40, les Montgolfier41 ; et jose dire que rien ne métonne dans la graduation42 qui éleva le fastueux palais de Delhi pour celui dont lancêtre ne demandait à la terre quun palmier.

Mais ce dont je ne trouve pas la raison, cest de ce premier pas de lhomme. Il fut affranchi de linstinct qui lordonnait avec les autres objets ; seul il suivit une autre voie : qui la lui traça ? Je lignore. Mais ce qui prouve quil nest plus dans un rapport naturel avec le tout, cest que toutes ses opérations sont marquées par la destruction, que son ouvrage est sans cesse en opposition avec celui de la nature, qui subordonnait tous les objets les uns aux autres43, en faisait un ensemble que cet usurpateur a divisé. Il dit la nature aveugle. Je le crois comme lui ; mais du moins je vois un résultat (31) dans ce quelle opère par des moyens bons ou mauvais, mais que nous ne pouvons juger. Il se dit raisonnable : quil mapprenne donc quel est son but, car je ne lui crois pas assez de démence pour penser améliorer le sort des espèces quil tyrannise. Quant à lui-même, je sais fort bien quil se pense bien plus heureux que le sauvage ; mais écoutons celui-ci : il en dit autant, et le prouve en préférant constamment ses bois à nos capitales. Dailleurs, sans comparer lEuropéen raisonnant par prévention et sentant par système, demandez-lui sil est malheureux. 102« Très malheureux », répondra-t-il. Ensuite, si la brute lest. « Non », avouera-t-il ; « elle na point de chagrin, elle na point de raison ». Puis pourquoi dans son état primitif il eût plus souffert quelle : que répondra-t-il ?

Plus tard, les connaissances commencèrent à sacquérir ; il en résulta des faits que les hommes réunis se communiquèrent. La tradition naquit, les annales écrites la suivirent. Où lhistoire commence à parler, la conjecture se tait : je nai donc rien à dire pour les temps récents.

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Peut-être on objectera que lhistoire prenant le monde dès le jour de sa création, la conjecture est partout déplacée : ceci me force à dire un mot des fictions et des allégories, productions de siècles déjà civilisés.

Nous sommes partout soumis à lerreur, elle nous commande de tous côtés de ladmettre ; elle prend le nom auguste de vérité, se confond avec elle ; nous nosons la récuser, et craignons de nous méprendre. Comment sest-elle introduite parmi nous, qui avons tout à craindre delle, et tant de sujets de lui préférer le vrai ? Si dabord elle eût exigé la croyance, on leût partout repoussée. Dans les temps de simplicité, où la multitude des opinions navait pas encore amené leur incertitude, tout fait, donné comme vrai sans preuve, aurait été rejeté. Mais lon fit des suppositions dont on samusa ; lon inventa dingénieuses allégories. Le temps fit oublier ce que les unes avaient didéal, ainsi que le sens caché des autres.

Lapologue et lallégorie, destinés à linstruction, furent la source de toutes les erreurs, de toute la démence humaine. Le penchant de lhomme à soutenir avec chaleur ce qui lui est contesté, et que rien ne prouve, divisa tous les hommes, et fit partout couler le sang : ainsi dun badinage ingénieux, vinrent les divisions, les guerres ; dune cause atroce, linfâme fanatisme, suite de cette fatalité qui dans toutes les institutions inconsidérées de lhomme, au bien quil sétait promis, substitua des maux beaucoup plus grands ; aux plaisirs, la misère ; aux jouissances, la privation ; à lunité de la volonté générale, le despotisme ; au frein qui devait réprimer les méchants, le joug qui pèse sur les bons ; à lidée sublime dun Dieu protecteur, la terreur dun tyran vengeur ; à lespoir dune félicité indicible, le supplice éternel du Tartare ; enfin 103au sort heureux que lhomme sétait promis, les maux irrémédiables et inénarrables qui déchirent nos âmes abusées.

Lingénieux Pluche44 trouva dans les figures symboliques de lancienne Égypte toutes les folies que nous appelons paganisme. Je crois quil en est ainsi des folies qui partagent maintenant la terre : leur source commune est lallégorie. Nos bons ancêtres étaient encore trop bornés pour prévoir que leurs neveux éclairés ségorgeraient un jour par millions pour attaquer ou défendre les jouets de leur imagination, devenus vrais (32) par antiquité.

Peut-être mabusai-je aussi, mais je vais comparer la lettre dune allégorie telle que nous lavons admise, avec le sens qui45 cacha, je pense, son auteur qui fut apparemment quelque Lockman ou quelque sage Brachmane46 des temps où lhomme déjà changé devint curieux du passé.

Dieu créa le monde en six jours, se reposa le septième.

Lunivers se forma par des causes inconnues en six temps différents ; dabord tel globe, puis tel autre, etc. Enfin lhomme naquit, et la terre resta dans un état de permanence.

J observe encore

1 o – Que tout ceci ne put être même alors que conjecture ; comment l homme put-il dire ce qui se fit avant lui ?

2 o – Que les années hébraïques étant de soixante-dix années, les jours chaldéens ou autres purent être de soixante-dix siècles. Tout cela est douteux, puisque le nombre de semaines, d années, est fixé dans les prophéties. Nous disons que ce nombre est accompli, il y a dix-huit siècles : les Juifs soutiennent qu il ne l est pas encore. Les temps ont changé le sens des mots ; on n a fait que traduire littéralement les mots dans les ouvrages très anciens : est-ce le moyen de s entendre ?

104

Lhomme était nu dans un lieu de délices ; il ny souffrait pas des intempéries des saisons, il y trouvait une nourriture abondante que la terre offrait delle-même.

Dans le commencement lhomme était nu sur une terre abondante dans le climat de la Perse ou des Indes : endurci, vigoureux, il était en quelque sorte impassible, comme le sont les animaux, surtout dans ces contrées privilégiées. Il se nourrissait sans culture, des fruits naturels de la terre.

Il ne connaissait ni le bien ni le mal ; il nétait point sujet aux maladies et ne devait pas mourir.

Il navait aucune idée morale ni crainte de la mort quil ne connaissait pas et ne devait pas sentir. La mort nest pas un temps ; cest un passage, une cessation ; rien dès lors de sensible.

Il lui était défendu de goûter le fruit dun arbre particulier, sous peine de connaître le bien et le mal, et dêtre sujet à la mort.

Dans les diverses modifications dêtre, que lui offraient ses facultés, il en était une que lui interdisait linstinct, la voix intime de la nature ; une qui le rendait accessible à la connaissance du mal moral, et à la prévoyance de la mort, qui seule la rend formidable.

Adam obéissait, il était heureux.

Lhomme primitif suivait son instinct, il était heureux.

Le serpent insinua* à Ève de manger de ce fruit ; il y parvint en lui faisant illusion, lui disant quelle acquerrait par là autant de science que le Très-Haut et ségalerait à lui. Elle en goûta, et Adam en reçut delle.

Lillusion gagna les plus faibles dentre les humains. Le désir de sélever au-dessus des autres espèces, les porta à se jeter dans un autre ordre de choses. Leurs semblables cédèrent enfin à leur exemple.

105

Dieu appela Adam, il sexcusa sur Ève, et Ève sur le serpent.

La nature fut encore une fois entendue de lhomme ; ils sattribuèrent leurs erreurs les uns aux autres, enfin à lillusion qui les avait abusés.

Alors ils eurent honte de leur nudité : connaissant le bien et le mal, ils devinrent sujets aux maladies, à la mort.

Ensuite furent inventées les chimères morales ; lon se couvrit, et lon devint sensible aux injures de lair, aux maladies, etc. On examina la mort, on apprit à la sentir davance, à la redouter dès la jeunesse.

Ils furent chassés du Paradis terrestre, réduits à cultiver la terre à la sueur de leur front.

Ils perdirent le bonheur, la simplicité et le repos, et furent forcés au travail pour subvenir à leurs besoins nouveaux : car la terre quils dépouillaient devint de plus en plus aride ; et dailleurs à ses fruits grossiers, furent préférés les aliments dus à lart.

Le Paradis fut fermé à jamais pour Adam et pour ses descendants.

Et une fois hors des voies naturelles, il ne fut plus de retour pour lhomme.

*Ce verbe signifie ici « faire pénétrer adroitement dans lesprit » (Dictionnaire historique de la langue française, Robert, 1995).

Ainsi doit être, ce me semble, expliquée cette fameuse allégorie orientale. Quant à certains détails que jai supprimés (ou pour nêtre pas trop diffus sur une chose aussi claire, ou pour éviter de faire Dieu tailleur47, ou dautres dont lexplication eût été forcée, parce que je nen veux que dévidentes), je les crois ou ajoutés avec le temps ou dus48 à 106quelques vues particulières de linventeur, puisque le corps de la tradition reste entier sans eux. Jobserve que lon ne pouvait pas, pour représenter lillusion, choisir un emblème plus facile à reconnaître que le serpent, et que la voix intime de linstinct naturel, donné à tout être actif pour motif de ses actions, par lAuteur du grand tout, vaut bien le vieillard à cheveux blancs, grande robe de chambre, porté sur quelques vapeurs par de jolis petits enfants ailés49. Jaime à croire que ces images basses dun Dieu, que ces blasphèmes nont du moins pas été de tous les temps ; et jatteste le grand Être que je mefforce dadorer, que je crois toutes nos idées anthropomorphites50 (ou païennes) bien plus injurieuses, si toutefois un homme peut offenser un Dieu, que la liberté avec laquelle je rejette toutes les petitesses humaines que lon lui attribue.

Si ce que nous prenons pour lhistoire des faits nest que la lettre des allégories qui les voilent ou des hypothèses qui les supposent, alors disparaîtra ce que peut avoir de surprenant, létonnante disproportion entre nos traditions qui nous font si nouveaux51, et les histoires orientales qui reculent si loin lorigine des peuples. Alors il maura été permis de conjecturer dans une antiquité prouvée, je crois, par lévidence, et attestée de tant de nations, mais dont les événements nous sont inconnus. Dans ces ténèbres que nous voyons border lespace, mais dans lesquelles nous ne discernons plus les objets, il nest pour nous dautre lumière que des hypothèses probables, et limpartialité pour les estimer.

107

[Notes de lauteur]

(1) Ici, il faut reconnaître un mauvais principe, si lon ne veut avoir le cœur arraché, puis suspendu, pour lapaiser ; là, assurer que lhomme est esclave du destin, ou être empalé ; et dans lancienne Hybernie52, ne conserver aucun souvenir de ces idées monstrueuses, si lon ne désire être brûlé.

(2) Qui est tout, surtout dans le système erroné qui ne met dêtres vivants que sur la terre.

(3) Qui nexiste pas pour lui-même : si toutefois notre jugement tant de fois en défaut ne nous en impose point sur le grand point de la non activité spontanée, et de limpassibilité de la matière dite inanimée.

(4) Mais qui nous a prouvé que la matière qui se meut régulièrement comme un globe, fût essentiellement différente de celle qui se meut irrégulièrement comme une huître ?

(5) Si la voix générale, qui si souvent autorise lerreur, peut quelquefois annoncer le vrai, cest assurément dans ces objets indifférents à lhomme, où lesprit de parti na pu la dicter. Le chaos était reconnu avant que la création fût article de foi.

(6) Et pour éprouver ta clémence, ou exercer tes vertus guerrières, réduisent assez souvent en excrément le potentat de lunivers, limage de lÉternel.

(7) Dans le fait, à quoi aurait servi le soleil avant de jaunir nos moissons et de mûrir lananas dans les serres de lEurope ? Et de bonne foi, quel eût été le but de ces astres incalculables avant lobservatoire de Paris53 ? Tout serait inutile sans lhomme ; tout doit se dissoudre au moment où lhomme cessera. De quelle gloire nous sommes convenus entre nous !

108

(8) Je me trompe : un savant ma fait connaître dernièrement luniversel a parte rei54 ; dautres mont engagé à me rétracter en faveur de la dispute apostolique des capuchons55, du plus ou moins grand degré de bien que fait aux vrais croyants losculum auris de la pantoufle du pape56, et le préservatif universel de la chaise percée du grand Lama57.

(9) Mais où est-il ? Hors de tout, cela ne se peut ; dans le tout, il en ferait partie. Quest-il ? Je lignore. Qui latteste ? Lhomme. Comment ? En adorant. Quoi ! La lune, le feu, des lézards ? Homme inconséquent, homme abusé, que mimporte ce que tu penses, ce que tu ne penses pas ?

(10) Lon ma assujetti aux mêmes besoins factices ; et la vie me serait insupportable, si je ne partageais leurs délassements que je méprise ; du moins je ne mets dimportance à ces jouets que celle quy attache lactuelle nécessité ; et mon jugement nest pas esclave, comme le reste de mon être. Les besoins naturels et un seul besoin social, un ami. Terre ! Si tu en contiens un, dussé-je te parcourir entière, je ne croirais pas trop faire dy consumer une moitié de ma vie pour remplir le vide de lautre.

Quest-ce donc quun ami ? Ce nest pas une connaissance, un voisin ; cest un être humain, né Samoyède58 ou Zélandais59, pensant, sentant comme nous, que lon aime, dont on est aimé, qui se consacre à nous, qui ne saurait jouir sans nous, qui ne souffrira pas seul ; qui unit ses facultés aux nôtres pour éloigner de tous deux le plus de maux possible ; 109qui nous rend la vie supportable, aimable même ; qui nous met au-dessus du vulgaire, nous conduit, nous réforme, nous estime, nous dédommage de latroce calomnie, de linique persécution, de lopinion erronée des hommes. Il est pour nous plus que nous-mêmes : en ce sens, que par nous seulement nous vivions ; par lui, nous vivons heureux. Or, changer une existence ordinaire pour le bonheur de lunion des cœurs, est un plus grand bien que dobtenir les sollicitudes de la vie, à la place du paisible néant.

La terre contient par générations à peine un couple ou deux peut-être, dont les sentiments, les pensées unanimes puissent faire de vrais amis ; et ces deux parties dun tout le moins imparfait de lhumanité sont séparées par de vastes continents, des mers. Il ne suffit pas que le hasard les rapproche, il faut quil les fasse rencontrer, distinguer. Si les hommes, qui si souvent songent à nuire, voulaient soccuper de leur utilité, limprimerie qui fit du bien et tant de mal, serait peut-être le moyen de faire connaître ce qui manque auprès de soi, et que dautres contrées possèdent ; moyen qui, nétant pas dusage, ne manquerait pas dêtre flétri par le ridicule ; car quel est le bien quil nattaque pas ? Mais quaurait à redouter des caprices vulgaires, lhomme qui ne veut point un ami vulgaire ?

(11) Le globe put subsister sans que les modifications de sa surface eussent le moindre rapport avec celles que nous apercevons ; autre, elle fut propre à dautres habitants, et il est possible quelle nait nourri les espèces actuelles que depuis que, soit par choc, soit par les efforts du feu, soit par la lente gradation des opérations muettes de la matière, morte en apparence, mais toujours active, elle devint inégale, solide, végétant. Elle peut aussi avoir existé de toute éternité avec lunivers, et lhomme néanmoins nêtre pas antérieur à ce que nous appelons création, qui seulement est alors beaucoup plus ancienne, je crois, que nous ne la supposons. Jignore en quoi il y a plus de difficulté à supposer éternel ce que nous voyons, que ce que nous ne voyons pas, à moins que lon ne prétende dans lautre système pallier lincompréhensibilité qui se trouve dans tous deux pour la raison bornée, en y ajoutant la difficulté de la création, elle-même si incompréhensible. Cest un plaisant moyen de nous expliquer la raison des choses dont nous ignorons seulement la cause, mais dont lexistence du moins est palpable, que dy substituer 110laction dun autre être, dont nous ignorons également et la raison dêtre, et lexistence de fait : dautant plus que, substituant ainsi deux difficultés à une, nous laissons encore subsister la première, la création de la matière étant aussi étonnante que son éternité ; de sorte quau lieu de lexistence du monde, qui est un fait dont seulement nous avions à chercher la raison, il nous faut à présent concevoir et lexistence de Dieu, et quel il est, et la raison de son existence, la création de la matière, et pourquoi ayant été inutile dans léternité, elle devint nécessaire un moment, puis cessera de lêtre. Ajoutez à cela que pour dire ce que nos sens voient, il nest pas besoin que la raison conçoive ; au lieu que pour affirmer ce que nos sens ne perçoivent pas, il faut de nécessité que le raisonnement prouve ; car quel droit dexiger la croyance de ce que navouent ni les sens ni la raison ? Quelle ineptie ! Et combien dautres inconséquences je tais !

(12) Ajoutant à la durée de lindividu ce quelle ôtait à celle de lespèce, et faisant vivre ses ancêtres neuf siècles60, afin darriver plus facilement au premier.

(13) Dans la Lydie, lArabie pétrée61, la terre est dépouillée de son humus, dont il nest pas probable quelle été originairement privée. Ce qui dailleurs éloigne absolument cette idée, cest que, dans ces contrées maintenant stériles, on trouve partout des sels fixes qui attestent lancienne végétation de ces déserts, apparemment les premiers habités, et que lhomme a fuis après les avoir épuisés par la culture, qui supplée aux forêts épaisses, des graminées, des légumes et autres plantes chétives, qui rendent peu à la terre, et que dailleurs il consume ; et surtout par le feu, qui détruit le peu de forêts quil ne défriche pas, et enlève sans retour à la terre ces sucs végétaux quelle a fournis, que la corruption de ces productions vieillies devaient lui rendre, qui, brûlés et exhalés en vapeurs, sont ou dénaturalisés, dissous, ou portés dans les climats pluvieux. Lanimal ne fait quuser des productions de la terre, et lui rend ce quelle lui a donné ; ainsi lavait institué la nature ; mais le feu détruit sans retour et vieillira la terre avant le temps.

111

(14) En quatre mille ans, voyez combien peu dans les évangiles jusquà Jésus-Christ.

(16) Hors des premières voies notre jugement devint arbitraire ; lhabitude, qui ne le fixe pas toujours, le décide du moins ; elle enseigne au sauvage que ce nest quune action bonne, ou du moins indifférente, de se nourrir de son ennemi vaincu, comme elle nous dit que le manger est infâme, mais le tuer est légitime ; quà la vérité, nous pouvons légalement enfreindre le droit qua lhomme à la vie ; mais que ce serait le comble de la dépravation de priver les vautours et les vers de leurs prétentions, bien plus sacrées, sur son cadavre. Cette habitude, source palpable de toute erreur, qui les consacre toutes, qui modèle les hommes suivant les climats, qui rend en Amérique anthropophage, infidèle et persécuté le même homme qui, né en Espagne, aurait été savant, persécuteur et béatifié ; cette habitude souveraine persuade à chaque peuple, que sa croyance est la seule vraie, ses usages les seuls justes, et lui fait prendre en pitié ceux qui, différant essentiellement de lui, méprisent, par la même raison, ce que celui-ci trouve admirable. Ainsi lérudit Européen narrête que des regards de dédain sur ces hordes obscures qui ne parlent quune langue, mangent avec leurs doigts, et se soucient plus de leur chasse que de linstrument dont Orphée jouait aux enfers, et du nombre des empereurs de la première dynastie du royaume de Tien-Hia. (*) Quant à lhomme primitif, il est oublié depuis tant de siècles que le savant le nie à la lueur de sa lampe et prouve en latin à toute la terre quil na jamais existé. De même, le sauvage rejette nos habillements, voit nos arts comme chose indifférente ; préfère une boutique de rôtisseur au faste de Versailles et ses simples et antiques usages au moderne dédale de nos bienséances. Ces barbares féroces oublieraient peut-être jusquaux triomphes humains de lEuropéen policé, si leurs généreux instituteurs, accourus de lextrémité des mers pour leur porter léternelle félicité, ne les ensevelissaient perpétuellement au fond des mines pour les aider à prévenir les flammes éternelles, dont lutile terreur est leur plus signalé bienfait.

(*) Tien-Hia, contenant tout ce qui est sous le ciel, nom (chinois s entend) de l empire de la Chine.

(17) Depuis les derniers siècles seulement il paraît sen être détruit plusieurs : les anciens parlent despèces que nous ne connaissons plus. 112Ces ossements trouvés en divers lieux en Tartarie, etc., appartiennent à des animaux maintenant oubliés, etc.62

(18) La terre nétait pas fertile alors, à la manière que le veut maintenant lhomme ; mais les goûts dalors nétaient pas les goûts actuels, et nul ne contestera quun bois épais, comme ceux des premiers temps, ne dût fournir incomparablement plus de subsistance animale que nos champs, nos prés, qui rendent nos campagnes semblables à ces cimes auxquelles lélévation ne permet dautres productions que des herbes.

Lair, dira-t-on, ne pouvait quêtre très nuisible sur une terre demi-couverte deau stagnante, dont la surface était inaccessible à limpulsion des vents, sous ces ombrages antiques que la cognée nouvrait jamais, et quépaississaient les temps. Cela serait vrai pour nous ; mais si lon veut juger lhomme de la nature par lhomme de lart, que lon me dise comment lAméricain trouvait la vigueur et la santé là où lEuropéen devient énervé, maladif.

Les espèces féroces, auxquelles avant les armes humaines peu dautres résistaient, devaient, dira-t-on encore, répandre partout le carnage, la dévastation. Il est vrai que la nature, comme la politique, se joue de lêtre souffrant. Deux seules différences : la nature sacrifie cent à mille, lindividu à lespèce ; et nos institutions, des millions à un seul, lespèce à lindividu. Ensuite celui que tue la griffe du tigre souffre un moment ; celui quatteignent nos institutions despotes, le temps de son tourment cest la durée de sa vie.

(19) Il est presque prouvé que lhomme est frugivore : cest reconnu de celui qui cherche dans les moyens naturels les faits qui en dérivent. La conformation du corps humain, la privation darmes offensives, ses dents, etc., etc., le goût positif du pongo63… sont autant de motifs pour se confirmer dans cette idée que rien ne dément, hors un fait mal jugé, qui est la sorte de préférence de lhomme actuel pour la chair. Les moins déraisonnables sentent quil ne faut pas citer des habitudes Européennes ; mais ils se croient bien plus fondés, en concluant du cannibale anthropophage, lhomme carnivore : comme si les goûts, les 113usages des sauvages étaient dans la nature. Pour moi, je crois ces peuples presque civilisés, beaucoup plus près de nous que des premiers hommes ; puisquils sont réunis en corps, quils ont commencé les arts, et que déjà chez eux lusage général est devenu la loi de chacun. Il leur fut plus facile dimiter les bêtes féroces, dont lexemple était sans cesse sous leurs yeux, que dinventer le feu, dont nul animal ne leur indiqua lusage. Comment donc ceux qui le découvrirent neussent-ils pas préféré, à des fruits épars, une proie qui seule en pouvait rassasier un nombre ? Si de ce que les viandes couvrent nos tables, nous nous concluons carnivores, assurons aussi que le chien naquit herbivore, puisque dans nos cuisines cette autre espèce abâtardie mange jusquà des laitues assaisonnées de cette liqueur aigre qui généralement convient si peu aux animaux.

(20) De grands auteurs nont supposé à lanimal que trois besoins ; cependant celui de se mouvoir me paraît aussi essentiel que les autres. Si lon dit quil nagit que pour chercher sa nourriture, je réponds quil nen est du moins pas ainsi pendant que le corps croît et se forme ; et que, même à tout âge, lanimal enchaîné, immobile, quoique sans privation du côté de la nourriture, souffre et dépérit ; que placé dans un antre avec des aliments abondants, quelque vieux quil fût, on len verrait sortir sil lui restait la faculté de se mouvoir ; que si dailleurs on ne regardait le mouvement que comme une faculté donnée pour procurer la subsistance, il en serait de même de la nourriture, quil ne poursuit que pour vivre ; que ce qui ferait dépérir lanimal, sil en était privé, est un besoin ; quainsi jen admets quatre, la nourriture, une femelle, le mouvement et le repos.

(21) Si une chute que lhomme naturel ferait bien rarement ; si la dent des bêtes voraces qui peu volontiers attaqueraient lhomme, si surtout nous navions pas rendu si rares les autres espèces, leur pâture ordinaire (on sait que les lions fuient les enfants dans le nord de lAfrique, etc.) ; si, dis-je, quelque accident blesse lhomme sauvage ; on sait que tous les maux des brutes que nous navons pas enfermées dans nos étables, se terminent très promptement par la guérison, rarement par la mort, qui du moins alors nest pas lente, et que la nature remet les membres presque aussi bien quun chirurgien.

(22) Tout alors était donc bien ? Non, assurément : cétait lordre des choses, qui valait bien lordre des hommes ; mais ce nétait pas celui 114du bien général. Ou la raison humaine nous trompe absolument, et il faut rejeter sans distinction tout ce quelle admet ; ou la première chose certaine que japerçois, cest que, pour que le monde fût bon, pour quun être intelligent à notre manière vît en lui lœuvre dune Intelligence suprême et pouvant tout ; il faudrait une perfection bien plus grande dans la disposition de la matière insensible, et surtout dans lêtre sentant, la faculté et loccasion de jouir constamment, et jamais celle de souffrir. De plaisants sophistes déclarent le mal nécessaire. Après avoir fait Dieu maître de tout, ils se soumettent à je ne sais quelle nécessité quils nexpliquent pas. Dautres non moins absurdes, et de plus mauvaise foi encore, nient lexistence du mal. Dautres aussi inconséquents, pour disculper Dieu, attribuent tout au libre arbitre. Il est vrai que lhomme étendit beaucoup dans son espèce les moyens de nuire, et pour les autres, loccasion de souffrir. Mais il ne fut lauteur ni du bien ni du mal. Le serpent lançait le venin avant que lhomme ait appris à le darder dans lair ; les rochers dAfrique retentirent des rugissements des lions, avant de répéter les détonations de la poudre ; et quelque courtes que soient les douleurs qui précèdent la destruction de tant de millions dêtres engloutis toutes les heures par tant dautres plus forts et plus voraces, ils souffrent : voilà un mal. Le tout est, je crois, formé de ses parties : sil y a du mal particulier, tout nest donc pas bien. Si notre faible vue aperçoit du mal dans lunivers, comment oserons-nous dire que notre Dieu ne pouvait rien faire de plus parfait ? Loptimisme est erroné.

(23) Ce qui sexpérimente en bien des endroits.

(24) Serait-il alors surprenant que le vulgaire ne voyant que par la partie humaine de sa raison, adoptât tout ce qui est humain, et rejetât comme des sophismes, les idées que quelques hommes puisent plus près de la nature, et qui les autorisent à se rire des opinions serviles de la multitude ?

(25) Alors nous ne nous étonnerons plus, si ce que lun affirme est une absurdité pour lautre ; si des Fakirs, qui se croient sages, simmolent à ce que les plus fous dentre nous appellent des folies. Les Bêths64 font des 115rêveries à la Mecque, et le Coran est méprisé chez les Bramines65 ; mais ce qui est inique, absurde par toute la terre, cest lhomme commandant au nom du ciel lopinion des hommes.

(26) Ce qui me surprend, cest que, depuis la découverte de lAmérique, de tant de moines qui se font imprimer, pas un nait encore dit que lAmérique sortit une belle nuit du fond de la mer ; que le lendemain matin, un naufrage y jeta des Européens, à qui Dieu avait résolu de transmettre la grâce (par les missionnaires Espagnols) comme il fit jadis des Juifs aux Gentils66. Car, quelque difficile quil fût den expliquer la population, il est clair que cest la seule opinion orthodoxe, puisquil ny avait dantipodes lors de67 Galilée68. Rome la dit.

(27) La diversité des climats, les différents objets vers lesquels lhomme dirigea ses premières découvertes, souvrant par là des routes différentes pour celles à venir, fit les peuples pasteurs dans un lieu, anthropophages dans dautres ; et rien ne prouve plus combien la civilisation est éloignée de notre vraie destination, que la différence totale qui se trouva entre les peuples policés.

(28) Le feu suffit seul pour distinguer lhomme de la brute : soit. Mais voulez-vous bien me dire quelle distance plus caractéristique il y a entre labeille construisant, gouvernant sa ruche, et le sauvage poussant du bois au feu, quentre cette abeille et lhuître stupide, dont lexistence active consiste à entrouvrir puis fermer son cachot ? Pourquoi tout ce qui ne fait pas de feu est-il confondu dans une même classe, sans distinction de faculté, dinstinct ou de puissance, parce quil nentretient pas ce dont il na pas besoin ? Et pourquoi lhomme, non pas celui qui joue aux cartes (le ciel me préserve dun tel blasphème !), mais ce méprisable sauvage 116qui ne fait que le feu, est-il seul une classe absolument à part ? Javoue que cette division ingénieuse me surprendrait ; mais cest lhomme qui joue aux cartes, qui classa tout cela : elle ne me surprend plus. Il y a plus de différence entre lAméricain qui se chauffe et léléphant qui ne se chauffe pas, quentre un marron (idiots connus sous ce nom au Val-dOuste69) et Clarke ou saint Thomas70. En effet, lAméricain peut devenir saint avec un peu deau sur le front et cent mille écus à Rome ; mais le marron ne deviendra pas un Clarke.

Je suppose un être étranger à nous, considérant nues, une Hottentote avec sa membrane vraie ou fausse71, ses mamelles vraiment pendantes et ses traits vraiment un peu grossiers ; de plus, une Pongo72 sans mollets aux jambes, et une belle Circassienne73 à la peau douce, aux contours parfaits. Que lon lui demande laquelle des femelles Pongo ou Hottentote ressemble le plus à la Circassienne : assurément il nommera… la Hottentote, je nen doute nullement. Aussi nest-ce pas de cela dont il sagit. Mais certains animaux hommes regardent les animaux Pongos comme leurs semblables, réfugiés dans les bois pour fuir le travail. Les vilaines gens ! quils soient anathèmes74 : ils nont ni raison ni orgueil. Aussi sont-ils sauvages.

(29) Lhomme domine facilement les bêtes par lart, parce que celles-ci nont reçu de règles que de la nature : où donc trouveraient-elles à opposer aux entreprises de lhomme qui ne sont point parties du tout auquel elles sont ordonnées ? Si la nature eût fourni à lhomme ses moyens dopprimer, elle eût donné à la brute75 ceux de résister.

(30) Il vaut peut-être mieux pour certains hommes être actuellement que dix siècles plus tôt, selon les contrées. Du moins la force ouverte 117étant plus balancée76, lindividu peut mieux se soustraire aux malheurs des événements. Quant aux goûts encore plus altérés, et aux besoins qui tous les jours se multiplient, la différence entre deux individus contemporains est souvent aussi grande quentre dautres distants de quelques siècles. Un Français du dix-huitième siècle ne regrettera pas le temps des Vandales, je le crois ; mais peut-être celui de Zoroastre77.

(31) Ce résultat sappelle parmi nous un but général : quel est ce but ? Lhomme. Le tigre, le vautour, le bocciningua78, le napel79, sont faits pour lui. Je me tais et cède à lévidence.

Mais javais cru autrefois que ce but général nétait quun composé de rapports fort inégalement répartis, qui du moins faisaient un ensemble subsistant par lui-même, comme nétant pas de lhomme (dont, pour le dire malgré moi, les œuvres ont pour caractère distinctif et supérieur de se détruire par elles-mêmes) ; un ensemble néanmoins imparfait, même pour notre conception très peu parfaite : car sil est bon, comme jen doute, que le tigre dédaigne un animal insensible pour savourer le buffle paisible, il ne paraît pas du moins indispensable que léléphant écrase à chaque pas mille insectes. Il est évident que nul être nest protégé, que tous souffrent dans la nature. Le but de cela ? Le monde serait-il moins parfait, si le mal y était inconnu ? Lhomme le prouve, car il le dit ; or il est raisonnable, sincère partout, infaillible dans certains lieux.

(32) Si Lafontaine80 eût écrit quarante ou cinquante siècles avant nous, pourquoi ne croirait-on pas aussi bien au soliloque de son livre quau dialogue de Balaam81 avec sa chère ânesse ?

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Rêverie

Le jour fuit, la lueur faible du crépuscule va séteindre ; déjà à lhorizon opposé, des nuages désastreux, dont laspect prédit les tempêtes, portent dans leurs flancs ténébreux les funèbres ombres de la nuit… Le point où le soleil lança ses derniers feux est déjà obscurci par les nues… À cette vive clarté, qui contraste durement avec le sombre des vapeurs amoncelées qui lenvironnent, je reconnais le disque nocturne qui préside aux soucis rongeurs des cœurs ulcérés, et à la noire et trop juste mélancolie de lêtre sensible, qui dans des lieux silencieux, va cacher les gémissements étouffés de lopprimé.

Le moment favorable va sécouler ; la nature va seconder ma douleur : elle se revêt sombrement, et tout ce que japerçois me semble consterné comme moi : mais quelque triste que soit laspect qui menvironne, il le cède à la tristesse qui pèse sur mon âme ; et quelque affreuse que puisse être la tempête qui menace les campagnes, son horreur ne saurait égaler lhorreur qui bouleverse tout mon être.

Étincelez, éclairs, leffroi des humains ; et toi foudre vengeresse, signal de désastres, tes grondements entrecoupés de profonds silences, tes affreuses détonations plaisent à mon âme affamée deffroi et dhorreur ! Je me dis, et jen frémis, ces feux multipliés, lancés dans lespace, président chacun à quelque forfait nouveau : ces roulements continus, ces mugissements prolongés aident à faire triompher laudacieuse scélératesse de la timide innocence. En ce moment, un tourbillon précédé par le fracas de la chute des plus énormes et des plus puissants végétaux, me souleva moi-même ; et depuis cet instant, tout ce qui marriva, tout ce que je vis, tout ce que je ressentis porta lempreinte de lillusion et du néant : cet état de suspension et de doute était sans doute pour mavertir de lincertitude des objets quil métait donné de considérer.

À linstant toutes mes idées et toutes les impressions de mes sens se confondent ; tout ce qui menvironnait est dissipé ; au-dessus de moi est un ciel différent du ciel que je connaissais ; sous mes pieds est une terre qui ne ressemble en rien à la terre qui métait connue ; lair était rare, mais dune pureté qui me remplissait de je ne sais quel charme. Nature, je te sentis pour la première fois, et quil fut doux de te sentir ! 119Les glaces qui me portaient (1) représentaient dans leur immobilité les ondulations des flots de lOcéan ; la profondeur incalculable de leurs immenses crevasses attestait, par le nombre des couches, la vétusté de ces monuments que les siècles élevèrent à limmutabilité des plans généraux de la nature. Un ciel (2) sombre, une mer de glace dun blanc éblouissant, les ombres des pitons de neiges qui la dominent, rien de semblable à la nature des plaines ; nul mouvement ; pas un insecte errant dans ces plaines inanimées ; pas un volatile dont les aimables couleurs tranchent sur latmosphère débène ; pas une plante, pas une herbe quagite le moindre souffle. Deux objets uniques, des neiges et le vide. Plus de mouvement, de changement, de succession de temps ; cest limmobile éternité, cest le calme du néant, cest le silence et la mort de la nature, loubli de lunivers.

Tout métonnait, manéantissait ; il me fallut du temps pour me rappeler quil existait des hommes. Leurs petitesses et leurs vanités, leurs erreurs, leurs superstitions, toutes ces chimères quils croient importantes, la prétendue puissance des empires, lhistoire des nations : quelles inutilités, quel néant ! Ô générations à venir, avant de vous sacrifier comme tous les millions dhommes qui vous précédèrent, avant de sacrifier votre être, votre existence entière à ces futilités qui nont pour but que des maux, venez dans ces lieux augustes que lhomme na pu encore défigurer ! Ici vous vous interrogerez vous-mêmes ; vous fonderez les conditions humaines ; vous pèserez dignités, renommée, bassesses, vertus, cet alliage qui fait ces hommes grands, que lon encense et que lon déchire. Vous vous efforcerez de découvrir les bases de lopinion des hommes, et vous rirez de pitié, lorsque vous apercevrez son appui. Vous verrez ces hommes saffliger mutuellement, et se jouant les uns les autres dans tous les âges et dans toutes les contrées ; vous sentirez que votre vie est votre seul bien, et que votre devoir cest dêtre heureux. Ici vous connaîtrez une vérité que voile partout ailleurs, peut-être, mais que ne saurait atteindre ici lillusion ; une vérité quont ensevelie les siècles passés, quignorent les nations actuelles, le néant de lordre social.

Le défaut de végétation qui fait la solitude de ces contrées, où nul animal ne trouve sa pâture, me força de descendre vers les lieux bas. Japercevais dans léloignement une espèce dabîme, et je ne sais quoi me disait que là était ma subsistance. Pour y parvenir, je ne voyais aucune issue : les pentes de neiges étaient partout si escarpées. En 120parcourant dune extrémité à lautre le plateau sur lequel jétais, je fus arrêté par une ouverture bleuâtre, une crevasse qui me laissa apercevoir les diverses couches de glaces que les ans avaient successivement accumulées. Là, surpris, jentendis le premier bruit qui eût rompu pour moi le silence de ces déserts, une eau bruire au fond de ces abîmes de glaces. Je remontai le cours de cet invisible ruisseau ; insensiblement japerçus le fond du précipice ; pressé par le besoin, je my glissai ; ma témérité eut un heureux succès ; longtemps enfermé entre ces deux immenses remparts de glaces au pied desquels la lumière tant de fois reflétée parvenait à peine, je commençais à me croire enseveli pour toujours dans ce tombeau glacial, lorsquune lueur vint éclairer ces ténèbres. Le cours du ruisseau me conduisit à une chute qui mannonçait de nouveaux périls ; mais au pied était un pré couvert de chèvres et de vaches. Je franchis tous les obstacles ; je joignis une de ces paisibles nourrices de nos premiers pères ; et oubliant combien les temps étaient changés, je commis le premier acte tyrannique de lhomme : je dérobai à son veau couché près delle, la nourriture que la nature préparait pour lui seul dans les flancs de sa mère. Javais apaisé mon besoin : ni la mère ni le petit navaient paru sy opposer, lorsquun être fait comme moi, et qui assurément ne me paraissait avoir rien de commun avec lanimal outragé, sapprocha vivement, et dun air courroucé, il me demanda de quel droit javais commis cette injustice. Je réfléchis alors, queffectivement javais usé dun aliment qui ne métait pas destiné ; et je restais tout pensif, les yeux fixés sur lui : je vis quil posait à terre un morceau darbre creux et artistement82 arrangé, et quil lemplissait équitablement de ce même lait dont javais pris avec injustice une bien moins grande quantité. Je cherchais quel droit il pouvait avoir que je neusse pas, et je vis que cétait parce que sur ce bois creux il y avait une marque qui était aussi sur cette nourrice si prodigue ou si opprimée, à qui il fallait nourrir dautres animaux que ceux quelle avait portés. Puis cet homme me fit entendre que cétait par bonté dâme quil ne men disait pas davantage, et par générosité, quil ne me forçait pas de lui donner de petites pierres singulièrement faites, quil assurait que je devais avoir avec moi, en échange de ce que je lui avais pris, disait-il. Il assurait encore, que dans dautres pays, si javais bu pour la valeur 121de cinq de ces cailloux, du lait de vaches qui eussent dautres marques que la mienne, on mattacherait par le cou à un arbre jusquà ce que mon sang fût arrêté, et que je neusse plus la faculté de sentir et de me mouvoir. Fort surpris, je demandai à cet homme juste si du moins je pouvais men aller : il me dit quil me le permettait, à condition que je naurais pas la noirceur de passer sur son terrain, mais que je prendrais une ligne tortueuse, où il ny avait pas de plante, et qui me conduisait sur la verdure dun autre, sur laquelle je pourrais marcher à mon aise, puisque le maître nétait pas là.

Tandis que je mefforçais dacquérir des idées de ces principes de justice innés, dit-on, dans les hommes, tout changea autour de moi ; je me trouvai dans une cabane pauvre et couverte de chaume, entourée de terres rapportant beaucoup et de nature à rapporter beaucoup plus. Ces terres étaient couvertes de froment, et dans cette cabane je ne vis que des pains de son et davoine ; des troupeaux nombreux bêlaient auprès, et les possesseurs de cette chaumière dans ce climat rigoureux étaient couverts de lambeaux. Lun deux disait dun air consterné : « lannée est mauvaise : jai des enfants en nourrice ; le médecin pour ma femme me coûte beaucoup ; et voilà que le roi met un nouvel impôt. Je travaille depuis plus de cinquante ans, à peine ai-je pu avoir le nécessaire pour ma famille, quoique peu nombreuse. Quel malheur pour moi, sil métait venuplus denfants ! »

Alors un homme bien vêtu et paraissant bien nourri, lui prouva que le roi ayant envie, pour les besoins de lÉtat, et particulièrement pour la dignité de sa personne, dune partie de la subsistance du cultivateur, elle lui appartenait de droit ; que dailleurs, tout bien examiné, la classe des pauvres était la plus fortunée ; quà la vérité, ils ne pouvaient souvent pas satisfaire les vrais besoins, mais quaussi ils ne connaissaient pas les jouissances superflues ; quun journalier et un prieur, devant tous deux mourir, lun nétait pas plus heureux que lautre pendant la vie.

Il était nuit, et japerçus à lhorizon une lueur faible, étendue. De ce côté, latmosphère était vaporeuse ; de ce côté venait aussi un bruit sourd. Cette multitude de sons qui se succédaient, se pressaient, se multipliaient, faisait un murmure continu qui avait quelque chose de sinistre, et qui ressemblait au roulement continu des vagues. Un bruit différent, lointain et répété, imitait les éclats de la foudre ; on entendait ensuite une multitude de voix. Je ne sais si leurs cris étaient de terreur 122ou dacclamation ; je mavançais toujours, résolu de mintroduire dans cette enceinte si bruyante et si tumultueuse au milieu du calme et du silence qui lenvironnait. À lentrée du cintre de rocher qui la circonscrivait, des hommes savancèrent, et examinèrent avec une sorte davidité si je navais pas sur moi de certaines productions de la terre ou de lart. Je pensai que ces choses étaient nuisibles dans ce séjour ; ils me dirent au contraire, que ces objets étaient utiles et indispensables, et que leur nécessité était précisément cause que lon ne pouvait les introduire sans donner une partie de leur valeur. Je parcourus une longue avenue bordée dhabitations de tout genre, et jy vis dabord une foule innombrable de malheureux des deux sexes, des enfants et des vieillards occupés encore, dans le temps où la nature prescrit le repos, à gagner péniblement une nourriture si mauvaise et si peu abondante, quelle suffisait à peine pour leur prolonger la faculté de souffrir.

Un char traîné par six chevaux vint à passer au milieu deux : ils quittèrent leur travail, se découvrirent humblement la tête. Je regardai dans ce char pour découvrir lobjet de leur vénération ; mais inutilement, car je ny vis quun homme. Un son lugubre et régulier, qui retentissait dans les airs, me fit détourner les yeux et je vis un grand bâtiment rempli dune foule de peuple. Je conçus que tout ce peuple était rassemblé pour obtenir des grâces du Maître de la nature ; déjà je croyais entendre une voix céleste attester la présence de la Divinité. Je me retirais, crainte de profaner le temple auguste de lÉternel, nétant pas initié au culte de cette contrée ; ceux qui étaient près de moi me dirent : « attendez un moment ». Un instant après, un homme plus élevé que les autres, fit quelques signes, tenant en main un talisman. Trop éloigné, je ne sus si cétait une queue de vache, un fétiche, ou quelque chose de très semblable. Je feignis dadorer ; mais je maperçus que je prenais une précaution inutile : car ceux qui étaient autour de moi ne paraissaient eux-mêmes guère convaincus quil y eût là quelque chose de supérieur à eux. Quoique tous plus ou moins prosternés, ils conversaient, riaient et soccupaient beaucoup plus de leurs voisins ; et un homme dune taille ordinaire, et que lon disait un grand, étant entré, précédé et suivi dun nombre desclaves quil paraissait croire être nés pour lui, alors tout le peuple se tourna vers lui, et je vis quil vénérait plus cette divinité singulière, mais visible, que celle à qui le temple était élevé, et qui était représentée au fond, dune forme si bizarre quapparemment elle était allégorique. Cest du moins ce que disaient les 123sages ; mais tous ces hommes, à qui le besoin plus pressant de se sustenter interdisait la science, naimant pas les idées symboliques et occultes, prenaient souvent le symbole lui-même pour son Dieu. Une multitude dhommes bizarres les retenaient dans ces idées fausses, dont ils tiraient toute sorte davantages, quoiquils en fussent eux-mêmes la victime83. On me dit que cette enceinte contenait plus de six mille de ces hommes, les derniers et les plus pervers des hommes trompant et asservissant les autres et eux-mêmes à un intérêt bien sordide et bien aveugle, puisque par une réaction nécessaire le peuple quils tyrannisaient les rendait à son tour esclaves de son opinion, seul soutien de leur despotisme. Au sortir de ce lieu, je vis une foule dêtres que je ne pus définir ; car ils avaient, disaient-ils, besoin des autres pour subsister. Javais pensé quil suffisait dêtre pour avoir droit de vivre, et dêtre du nombre de ces hommes unis pour leur bien commun, pour avoir celui de vivre heureux ; mais ces infortunés, prêts dexpirer84 de misère, étaient menacés du bâton ou de lhôpital, si laccent peu riant dune voix mourante allait fatiguer lorgane voluptueux des riches. Jen vis que lon menait dans de grands bâtiments remplis dinfortunés comme eux, dont le crime était davoir demandé de ne pas mourir. Je my insérai avec eux ; et lorsque jeus vu comment des hommes traitaient des hommes, jallais pour sortir ; mais on marrêta jusquà ce que jeusse prouvé que javais de quoi vivre85.

Je rencontrai ensuite, le long des endroits les plus sombres, des femmes à demi-nues se promenant dun air libre, et qui névitaient pas dêtre vues même par des hommes. Je les estimais déjà dêtre plus fortes que leurs siècles, lorsquune delles sapprochant et ouvrant, comme par mégarde son vêtement, me dit : « que veux-tu me donner ? Je serai à toi. » Détrompé par ce peu de mots, je quittai ce chemin et jentrai dans une avenue sombre et qui nétait pas vivante comme les autres quartiers. Un homme sapprocha et me présenta un tube de fer dirigé vers moi, en me disant deux mots que je ne compris pas. Jallais pour prendre ce quil semblait moffrir, lorsque ce fer vomit un feu subit, et quelque chose qui alla frapper un poteau près de moi. Je méloignai rapidement : cet homme en faisait de même, et paraissait tout surpris de voir que je 124pouvais encore marcher. Des fenêtres souvrirent, et jentendis plusieurs cris ; des esclaves armés parurent, ils cherchaient de toutes parts. Je fus arrêté par un deux, qui minterrogea, que jinterrogeai moi-même, et dont jappris que cet homme avait apparemment voulu môter la vie pour avoir ce qui était sur moi. Plus loin je vis un palais immense, entouré de ces mêmes esclaves habillés et armés uniformément. Il avait été construit à grands frais, et par une quantité innombrable dindividus qui tous avaient travaillé pour un seul.

Au-dessus, une lueur éthérée environnait une inscription formée par des caractères dor sur lébène azurée de latmosphère. Jy lus :

aux hommes pensants et vrais :

« Ici règne et souffre le despote, lesclave de douze millions de ses égaux, victimes de lerreur qui le fit leur maître. Ils sont indigents, parce quil est trop fastueux ; opprimés, parce quil est trop puissant ; petits, parce quil est trop grand. Quils conservent les fruits que leurs travaux ont extraits de la terre, la liberté, lénergie quils ont reçues de la nature : alors cet homme, devenu légal de lun deux, sera plus heureux lui-même. »

Une foule de dervis86, sapercevant que je lisais cette inscription, vinrent charitablement à moi, et massurèrent que si je me pervertissais ainsi par la philosophie nouvelle, au jour de ma mort lange noir me précipiterait dans les abîmes de la terre ; mais sans mémouvoir, je continuai de lire :

« Que les humains cessent découter ces lâches adulateurs qui, soutenant les tyrans de la terre, nencensent que leur propre pouvoir. Le plus terrible des mensonges est celui qui est fait au nom du Dieu de vérité ; ne craignez, nespérez rien deux ; léternel rémunérateur des vertus na pas créé dÉlysée pour limbécile fanatique, ni pour celui, plus criminel encore, qui, reconnaissant lerreur quil prêche, se joue de lhumaine crédulité ; mais pour lhomme vertueux qui ne connaît dautre culte que ladoration dun Dieu, dautre maître que le bien de ses semblables, dautre joug que les lois qui lopèrent. Il na pas non plus creusé dabîme vengeur pour celui qui accuse, qui renverse même les autorités iniques qui affligent la terre ; non plus pour celui qui nadore pas les dieux de lignorance, ne croit pas aux neuf et une incarnations de Wisinou87, ne brûle pas des hommes qui ont rêvé dautres chimères ; mais pour lêtre atroce quabreuvent les larmes de linfortuné. »

125

Cette lumière était offerte aux yeux de tous les hommes, elle dominait toutes les pagodes et tous les palais ; et ces pagodes, ces palais subsistaient toujours. Cest que bien peu dhommes élevaient leurs regards jusquà elle : ils préféraient lire sans cesse des caractères noirs et sinistres, inscrits sur un sceptre double, immense, couronné de deux diadèmes bigarrés tous deux de mille couleurs, mais dont lun avait quelque chose de plus terrible et semblait beaucoup plus pesant que lautre ; à chaque extrémité de ce sceptre double, qui posait sur une seule base, étaient attachées des chaînes dont japerçus une longue suite de chaînons, mais qui étaient invisibles pour la multitude. Je lus, indigné : « Ô atome dégénéré, et fait pour expier les crimes de tes pères, obéis, sur cette terre, aux puissances émanées du ciel et à celles que celles-ci protègent. Sils toppriment, garde toi de te révolter ; souffre ; tu ne fus pas ici placé pour jouir. Réprime tes désirs et linstinct naturel : il ne te fut pas donné pour te conduire. Macère et tyrannise ton corps : plus tu seras petit et malheureux pendant ta vie, plus tu seras heureux après ta mort, et plus tu seras grand aux yeux des hommes que tu auras quittés pour jamais. Crois tout ce que ta raison rejettera, sil test annoncé comme divin dans le pays où tu es né ; car la raison de lhomme est fragile ; il nen est quun dinfaillible, cest le pontife de ton pays. Efforce-toi de parvenir aux austérités, au dévouement des fakirs88. Si ton souverain demande ton sang, offre-le lui pour lamour de lÉternel ; et si des infidèles te contestent ta croyance, meurs pour sa plus grande gloire : si tu vis et meurs ainsi, tu passeras sur le poul-serrho89 ;lange tenlèvera par le toupet ; tu habiteras un palais de cristal ; tu seras un peu plus élevé que ceux qui auront moins jeûné et auront moins baisé la terre devant le grand Lama ; tu caresseras les houris90 ; tu savoureras un bonheur qualors tu concevras. »

Au milieu des pensées tristes qui maccablaient, il se fit en moi un mouvement de joie dont je sus la cause, lorsque ayant considéré de nouveau 126ces deux couronnes, je vis quun des fleurons (*) venait den être ôté, et que cette fracture en avait ébranlé quelques autres, qui cependant y restèrent fixés pour un temps. Pour lautre diadème, plus obscur, plus pesant, le même fleuron y subsistait toujours, seulement la couleur en était singulièrement ternie. Il y en avait beaucoup dautres, dont les teintes étaient aussi très pâles ; mais il ny manquait aucune partie.

Toutes les puissances de la terre avaient fait dans tous les temps de grands efforts pour détruire linscription céleste, et y suppléer celle qui était de main dhommes ; mais chaque fois il se fit des éclairs suivis dune flamme qui formait dans les airs les mots déternelle vérité, écrits en toute langue et intelligibles pour tous les peuples ; de sorte que de leurs efforts il nétait résulté quune nouvelle lumière momentanée, il est vrai, mais dont il restait chaque fois quelque chose qui ajoutait à lévidence des caractères célestes ; de sorte que ces puissances se bornèrent à publier que ces caractères avaient été gravés par les esprits de lenfer, à qui lÉternel lavait permis pour éprouver les élus.

(*) France91.

******************

Toujours invisible92, je pénétrai dans lintérieur des demeures de lhomme ; japprochai de ce sultan, de cet homme si fortuné, puisque douze millions dhommes travaillaient à sa gloire et à ses plaisirs ; je le vis ne trouvant que perfidie dans ceux qui lenvironnaient, quobjets de crainte dans tous les événements quil apprenait, que satiété dans les plaisirs, et quennui dans la vie ; je vis quil nétait plus sensible quà labaissement de ses rivaux et à la gloire de son nom, et je le plaignis : car chercher des jouissances aussi fausses, aussi factices, cest prouver que lon est bien loin du bonheur. En méloignant pour jamais de la demeure des grands et des forfaits qui sy commettent de sang froid, je me disais : « voilà le grand œuvre de lordre social ; ces hommes réunis pour accroître leurs vertus et leur félicité des vertus et de la félicité des autres, nont trouvé quune effroyable misère, digne salaire de vices et de forfaits jusqualors inconnus, 127mais qui pèse bien injustement sur lhomme bon, forcé de souffrir des maux quil na pas faits, et qui vient bien tristement désabuser trop tard lespoir illusoire des législateurs ». . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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Je me disais encore : « comment se fait-il que tant dêtres sabusent au point daimer les cités ?… » Un homme sur une terrasse fixait les yeux avec lexpression du regret sur un point de latmosphère quil pouvait seul apercevoir entre la multitude des toits et des cheminées qui faisaient de sa demeure un bien triste tombeau ; la lune, seul objet aimable, éclairait cette triste perspective ; il disait :

« Ô azur sublime de léther, je ne puis me rassasier de ton immensité ! Globes incalculables, vous êtes voilés pour moi par des monceaux de misérables cailloux entassés par la démence des hommes. Bientôt, ô nature ! je contemplerai tes charmes indicibles ; pourquoi… bientôt ? Ces nuages fuient rapidement. Lune, tu téloignes. Astres, vous allez vous éteindre ; tout se meut, les révolutions sopèrent, tendent à leur fin ; et moi… Mon corps, parvenu à sa perfection, va décliner… Je finirai ; puis je ne serai plus… Quattends-je ? le temps séloigne : que fais-je ici, ô temps ? Quand jouirai-je donc ? Usages que je hais, préjugés funestes, affreux empire de lhabitude ! Hommes, brisez mes fers. Qui ma fait lesclave de la dépravation de vos opinions ? Nature, peux-tu mavoir expulsé de ton sein ? Quand seras-tu mon seul guide ? En vain jespère. Bizarre inquiétude : je le sens… je le sens, la contemplation libre de tes charmes ineffables, ô totalité, ô immensité des êtres ! me laisserait encore un vide. Tout est vain, même les vœux dont lhomme charme ses peines. Insatiable de bonheur, je ne saurais me promettre que chimères : ce que la démence appelle les plaisirs de la vie, ô nature ! quil leur trouve dinsipidité, celui qui entendit ta céleste voix… Suivrai-je donc ces sciences difficiles, ladmiration de leurs inventeurs, et ces arts pénibles qui font que lhomme sétonne de sa grandeur ? Ce ne sera pas trop de la vie et des facultés dun homme pour apprendre ce que bien dautres savaient avant moi. À mon dernier jour, quelle sera ma récompense ? La leur : un vain nom que me contesteront encore les hommes envieux de ces futilités. Si je recherche la sagesse, de spécieux dehors soffrent à moi ; mais au bout dune carrière consumée dans le travail, la gêne et les persécutions, que trouverai-je ? Néant. Eh bien, contempteur de lopinion versatile du siècle, je naurai dautre guide que linstinct que je sens en moi ; mon occupation sera de jouir de plaisirs non illusoires ; mon but de conserver la santé, sans laquelle il nen est aucun, est93 de fuir les hommes qui les empoisonnent tous. Projet 128digne dun être que ne bercent pas les illusions sociales… impossibilité, que de liens iniques ! Néant dans les plaisirs, néant dans les sciences et les arts, néant dans la sagesse, dans lopinion des humains ; néant vide au milieu de la nature même. Maintenant que mon imagination exaltée moffre une nature libre, dont les charmes enchantent mon cœur… une inquiétude affreuse me prouve quil nest pas de voie de bonheur, etc. »

En effet, ces idées enchanteresses de liberté et de bonheur primordial ne présentaient pas à son cœur un objet qui pût le satisfaire pleinement. Appelé pour une de ces futilités sociales, il me parut quitter sans regret ces spéculations. Ô funeste puissance dune habitude perverse ! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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Je parvins au milieu dun espace vaste et rempli daliments de tous genres, magasin immense ; mais ces nourritures étaient falsifiées, corrompues. Quelques individus se les étaient partagées, et nen cédaient quà ceux qui pouvaient leur donner en échange un représentatif94. Les autres demandaient en vain de vivre, ils nen avaient point droit ; et dhabiles jurisconsultes avaient décidé quil fallait que la canaille mourût, ou socialement par le besoin, ou juridiquement par la corde.

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Telles furent les sensations que jéprouvai pendant lanéantissement de mes sens. Un dernier éclat de la foudre, reste de lorage dissipé, me rendit à moi ; ces caractères tracés au-dessus des voûtes des temples par les mains de la vérité, et ceux de limposture, subsistaient seuls pour moi, tels que je les avais déjà lus ; les uns étaient immuables ; et les autres, déjà vieillis par les temps, pouvaient encore soutenir les impuissants efforts de bien des siècles. Les abîmes anéantis dans la nuit du passé nétaient pas donnés aux faibles générations actuelles. Tous les autres objets avaient changé de face ; je ne sais quoi dillusoire voilait, palliait95 tout ce qui mavait si fort révolté : ce ne fut quà laide de ces caractères sacrés, que je discernai quelques erreurs et quelques vérités.

FIN

129

[Notes de lauteur]

(1) Les environs du Mont-Blanc en Savoie, près la gorge du grand Saint-Bernard, si connu depuis les relations de M. de Saussure96.

(2) Ce que nous appelons ciel nous paraît ici une voûte ; mais à la hauteur de 13 ou 14 000 pieds, ce nest plus quun vague97, quun vide que les vapeurs ne bornent plus, et dans lequel scintille le soleil, dépouillé presque de rayons, plus petit et plus éblouissant.

1 On reconnaîtra là quelques échos de Rousseau. Voir notamment la préface de Linégalité parmi les hommes (« La plus utile et la moins avancée de toutes les connaissances humaines me paraît être celle de lhomme ») et ladresse liminaire au lecteur des Confessions (« létude des hommes qui est encore à commencer »).

2 Sésostris III (~1878-~1843) : pharaon qui étendit le royaume dÉgypte de la Crète à la mer Rouge. Tamerlan ou Timur-Lang (1336-1405) : chef dun clan turco-mongol, il conquit dimmenses territoires, englobant la Turquie, la Perse, lAsie centrale et lInde, et mourut avant davoir pu y ajouter la Chine. Alexandre III, dit le Grand (356-323) : roi de Macédoine, ses extraordinaires qualités de stratège le firent à trente-trois ans maître dun empire couvrant la Grèce, la Perse, lInde et lÉgypte. Il incarne depuis le modèle du conquérant.

3 Cest-à-dire avec clarté, en évitant les écueils dune pensée ou dune expression « diffuses », versant donc dans la confusion.

4 Donc sans rien exclure des matières à examiner et en les traitant toutes en « homme impartial ».

5 Lycurgue : législateur mythique à qui on attribue les institutions de Sparte. Ayant fait jurer aux Spartiates dobserver ses lois durant toute son absence, il part interroger Apollon à Delphes. Le dieu est formel : la nouvelle législation est parfaite. Lycurgue juge donc son œuvre achevée. Au lieu de revenir à Sparte, il préfère alors mourir en laissant ses concitoyens liés par le serment quil leur a imposé.

6 Voir introduction, p. 61, note 8.

7 En italique dans le texte. Nous avons respecté ce choix de police, chaque fois quil se présentait, dans lensemble de louvrage.

8 Il sagit de la Rêverie finale, dont lensemble, et non « un passage » comme voudrait le suggérer lauteur, fait apparaître linertie des préjugés et des « habitudes » toujours plus forte que lélan des connaissances et de la pensée novatrice, réservant sans doute pour des « générations » plus tardives la fin des « incertitudes humaines ».

9 Tout ce qui est établi par les hommes et non par la nature.

10 Qui nest pas susceptible de souffrance. Buffon qualifie ainsi ce qui ne peut subir daltération.

11 Je peux donc sentir et souffrir.

12 Sic. La phrase précédente semble exiger de rétablir le texte ainsi : «– Doù vient donc que je ne sais rien ? »

13 On reconnaît les Pensées de Pascal : « Il demeure au-delà de leau. » (fragment no 292, éd. Brunschvicg).

14 Voir note 10, p. 82.

15 Le mot apparaît souvent sous la plume de Senancour dans le sens vieilli dévolution (cf. Robert, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, 1995).

16 Voir note 10, p. 82.

17 Cest-à-dire Adam, premier homme selon la Genèse.

18 En dévorant le sage qui prétendait lhomme sujet dominant de lunivers et de toutes les autres créatures, simples objets à ses yeux, le serpent renverse toute sa doctrine.

19 Adjectif courant, mais vieilli, encore préféré à malhabile par Chénier.

20 Cest-à-dire sous léquateur.

21 Ce verbe est dusage courant, à lépoque de Senancour, dans ce sens particulier : acclimater des espèces animales ou végétales dans un milieu qui ne leur est pas naturel. On le trouve dans un emploi identique sous la plume de Chateaubriand (Génie du christianisme).

22 On pourrait voir dans ce passage une préfiguration de la lettre VII dOberman, dans laquelle le héros relate son ascension de la dent du Midi : « Sur les terres basses, cest une nécessité que lhomme naturel soit sans cesse altéré. »

23 Ou soufi : adepte de lIslam pratiquant le soufisme, doctrine visant à lélévation mystique par lascétisme et lexercice spirituel. Ladjectif « voluptueux » peut renvoyer ici aux raffinements de la vie intérieure, ou traduire une vision très occidentale du monde musulman. La forme sofi semble archaïque, remplacée dès le milieu du xviiie siècle par soufi.

24 En 1783, les frères Montgolfier marquèrent profondément les esprits en faisant senvoler un passager à bord dun ballon gonflé dair chaud. Senancour imagine les applications possibles, militaires notamment, de linvention nouvelle.

25 Zone comprise entre les tropiques.

26 État dans lequel un corps est poussé à se mouvoir.

27 Ici, synonyme de dénaturer. Encore employé dans ce sens par Balzac ou Péguy.

28 Voir Jean-Jacques Rousseau, Discours sur lorigine de linégalité parmi les hommes, Première partie.

29 Au masculin (vieilli), le plus haut point que puisse atteindre une chose.

30 Voir n. 25, ci-dessus.

31 Cest-à-dire pour les faire pousser, pour les cultiver.

32 Le Tartare était une des régions de lenfer.

33 On reconnaît là quelques échos des déceptions conjugales de Senancour (cf. introduction).

34 Un verbe fréquemment employé par Senancour dans un sens positif. Non comme synonyme de « régresser », mais pour désigner ce retour en arrière, que lécrivain semble espérer, par lequel lhomme pourrait sarracher aux chimères perfectibilistes et éviter de se dénaturer.

35 Fontenelle (Bernard le Bovier de,1657-1757), célèbre auteur des Entretiens sur la pluralité des mondes. Précurseur des Lumières.

36 Jean-Henri Lambert (1728-1777) : mathématicien et astronome, ce savant alsacien bouleversa la science cartographique en imaginant de nouveaux systèmes de projection.

37 Peintre grec du ive siècle avant J.-C. On prétend quil aurait été le seul artiste contemporain dAlexandre le Grand autorisé à faire le portrait du grand homme.

38 Premier empereur romain (63 avant J.-C.– 14 de notre ère).

39 Ou Zarathoustra (viie siècle avant J.-C.) : prophète fondateur du zoroastrisme, religion monothéiste de lancienne Perse.

40 Il sagit, bien sûr, du célèbre navigateur, découvreur supposé de lAmérique.

41 Voir p. 93, note 24.

42 Parfois employé comme synonyme de « gradation ». Senancour, dans le contexte dune réflexion un peu amère et ironique, préfère à dessein ce terme, de connotation purement quantitative, à dautres qui se rapprocheraient de la notion plus qualitative de « progrès ».

43 Voir Rousseau, Émile, « Profession de foi du vicaire savoyard » : « Il ny a pas un être dans lunivers quon ne puisse, à quelque égard, regarder comme le centre commun de tous les autres, autour duquel ils sont tous ordonnés, en sorte quils sont tous réciproquement fins et moyens les uns relativement aux autres. »

44 Labbé Noël-Antoine Pluche (1688-1761). Son Spectacle de la nature (1732) connut un immense et durable succès dans toute lEurope, davantage lié au talent de vulgarisateur de son auteur quà la valeur de son contenu scientifique.

45 Sic. Le sens invite à lire « quy ». Dans ce qui suit, Senancour met face à face l« allégorie » biblique (à gauche) et le sens « caché » quil veut y lire (à droite).

46 Ou Bramines : ces formes vieillies de « Brahmanes », prêtres du dieu Brahma, sont courantes au xviiie siècle. Lockman est sans doute un sage pré-islamique nommé tantôt Luqman, tantôt Loqman.

47 Il sagissait précédemment, en effet, de comprendre comment lhomme primitif avait pu renoncer à la nudité et préféré se vêtir.

48 Le texte indique ici « ajoutées » et « dues ». Laccord est pourtant rétabli en fin de phrase avec « détails ».

49 Dans ce passage, Senancour raille tous les stéréotypes de la peinture religieuse et de lart sacré.

50 Cette forme vieillie fut longtemps employée en théologie pour anthropomorphistes.

51 Des exégètes de la Bible évaluent lancienneté du monde à 4000 ans. En augmentant ce chiffre, dans Les Époques de la nature (1779), jusquà 75000 ans, Buffon fait scandale. Le sujet nourrira des débats passionnés pendant tout le siècle des Lumières.

52 Du latin Hibernia, vieux nom de lIrlande.

53 Lédification de lObservatoire de Paris fut achevée en 1672.

54 Expression de la philosophie scolastique. Littéralement : luniversel envisagé du côté de la chose, par opposition à luniversel a parte personae, du côté de la personne.

55 Cette dispute est notamment exposée dans un ouvrage de lévêque et théologien Jean-Pierre Camus (1584-1652) : LHomme apostolique en la vie de saint Norbert archevêque de Magdebourg (chez Pierre Poisson, Caen, 1640). Il sagissait de savoir dans quelle mesure le port de la capuche réalisait lessence de la vie monacale. La philosophie voltairienne et ses héritiers nont cessé de se moquer de tels débats.

56 On rit ici de ceux qui pensaient obtenir des bénédictions quand ils shumiliaient pieusement en baisant loreille de la pantoufle du pape.

57 Dans ses Épîtres (CI, « Au roi de Chine », 1771), Voltaire, après avoir raillé dautres usages et croyances ridicules à ses yeux, écrit : « Plus loin du grand Lama les reliques musquées / Passent de son derrière au cou des plus grands rois ». On prétendait en effet que le grand Lama avait coutume de distribuer ses excréments, considérés par ses adorateurs comme un remède précieux et souverain.

58 Habitant de la Sibérie.

59 Habitant des rivages de la Mer du Nord ou des Pays-Bas.

60 Tel Mathusalem, patriarche qui, selon la Bible, aurait vécu 969 ans (Genèse, V, 25).

61 Province romaine, au nord de lArabie, dont la capitale était Pétra.

62 On remarquera que les notes de lauteur semblent parfois appeler une réécriture plus explicite ou des développements ultérieurs, justifiant presque lidée dune œuvre qui serait matrice dune autre plus ambitieuse, en projet.

63 Lorang-outan.

64 « Beth ou Bed : livre ou section du livre nommé Anbertkend dans lequel toute la doctrine des Brachmanes Indiens est comprise. » (in Bibliothèque Orientale, ou Dictionnaire universel contenant tout ce qui fait connaître les peuples de lOrient, par Barthélemy dHerbelot, La Haye, 1777-1779). Comme chez labbé Pierre Joseph André Roubaud (Histoire générale de lAsie, de lAfrique et de lAmérique, Paris, chez Des Ventes de La Doué, 1770) autre source probable du jeune Senancour, le mot est employé ici comme synonyme dadepte de la doctrine hindouiste.

65 Ou Brachmanes : voir précédemment, Les Premiers Âges, p. 103, note 46.

66 À ceux qui nétaient pas Hébreux : nappartenant pas au peuple élu, ils navaient pas reçu la révélation divine.

67 « À lépoque de ».

68 Senancour semble reprendre ici une erreur assez commune, selon laquelle Galilée aurait été condamné par lÉglise pour avoir prétendu que la terre était ronde. Une terre plate ne pourrait avoir, en effet, dantipodes. En réalité, on lui reprochait de soutenir lhéliocentrisme copernicien contre la doctrine officielle du géocentrisme.

69 L« Américain qui se chauffe » est un Indien. Impossible, en revanche, de savoir si lauteur altère le nom du Val-dAoste en « Val-dOuste », ou sil renvoie à une autre région du monde.

70 Rousseau, dans la Profession de foi du vicaire savoyard, fait léloge de « lillustre » Samuel Clarke (1675-1729), philosophe anglais. Saint Thomas : sans doute Thomas dAquin (1227-1274), célèbre théologien.

71 Allusion au « tablier hottentot », déformation artificielle des lèvres du sexe féminin pratiquée chez ce peuple dAfrique du Sud.

72 Voir ci-dessus, p. 112, note 63.

73 Habitante de la Circassie, région du Caucase. Originaire des plaines bordant le flanc nord du Caucase.

74 Faisant lobjet dun anathème, maudits.

75 Cest-à-dire à lanimal.

76 Soit « pesée sur la balance », mesurée, modérée.

77 Voir précédemment, Les Premiers Âges,p. 101, note 39.

78 Altération de litalien « bozzininga » ou « bocininga » : reptile dAmérique, crotale ou serpent à sonnette.

79 Variété daconit, poison violent.

80 Sic.

81 Balaam est envoyé par le roi Balak maudire les Israélites. Un ange larrête. En vain, il frappe son ânesse qui, soudain, parle et lui reproche sa cruauté (Livre des Nombres, 22-24).

82 Cest-à-dire par artifice et industrie. Il sagit, en fait, dun récipient de bois. Un seau, sans doute.

83 Sic.

84 Sic.

85 On se souvient pourtant que le narrateur a été précédemment incapable de payer le paysan pour le lait de sa vache.

86 Forme vieillie de derviche, religieux musulman.

87 Vishnou connut en effet dix (« neuf et une ») principales incarnations, ou « avatars ».

88 Les fakirs sont célèbres pour leur ascétisme et les mortifications quils sinfligent publiquement. Le mot dévouement est à comprendre ici au sens étymologique de dévotion.

89 Dans la note qui suit la Profession de foi du vicaire savoyard, Rousseau évoque le Poul-Serrho : dans la tradition islamique, il sagit dun pont jeté par-dessus le feu éternel, où devront passer tous les morts pour être jugés. Seuls les bons pourront le traverser. Les méchants seront précipités dans les flammes.

90 Femmes dune merveilleuse beauté, promises à celui qui aurait mérité dentrer au paradis dAllah.

91 Lallégorie renvoie bien entendu à la Révolution française.

92 Dans tout ce qui précède le blanc, il na jamais été question dun narrateur devenu invisible. La « Rêverie » est donc un texte composite, mêlant des états et des fragments de textes inégalement aboutis.

93 Sic. La cohérence syntaxique suppose que ce verbe ait toujours pour sujet « mon but ».

94 Depuis Descartes au moins, la philosophie désigne par ce terme tout ce qui offre une image dune chose, de son sens ou de sa valeur. Le texte renvoie ici aux signes monétaires.

95 Couvrait comme dun déguisement.

96 Horace Benedict de Saussure (1740-1799) : géologue et voyageur suisse, auteur dune relation célèbre (Voyages dans les Alpes) inspirée de ses explorations du massif du Mont-Blanc, dont il effectua les premières ascensions.

97 Cet adjectif substantivé est employé surtout au xviie siècle pour désigner lespace vide (Dictionnaire historique de la langue française, Robert, 1995).

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