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Préface du Poème sur la vie de Jésus-Christ

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  • ISBN: 978-2-406-09564-4
  • ISSN: 1636-7332
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-09566-8.p.0075
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 11/03/2020
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Préface du Poème
sur la vie de Jésus-Christ

Le langage magnifique et figuré de la poésie ayant sans doute quelque majesté proportionnée à léminence des actions héroïques, cest une heureuse rencontre de ce que plusieurs excellents esprits quittent maintenant pour un sujet si noble les illusions de lamour profane. Il est raisonnable quils célèbrent les louanges des conquérants et des plus grands personnages de leur siècle. Mais il serait à désirer que ceux qui ont tant de soin de rendre ce quils doivent aux créatures eussent la même passion de sacquitter de ce quils doivent au Créateur. Étant si fertiles en conceptions pour louer les vertus limitées des hommes, appréhenderont-ils dêtre stériles en parlant de la puissance infinie de Dieu ? Et les Muses qui, durant quelles étaient païennes, chantaient avec tant dart et de grâces la fausse gloire de leurs dieux, perdront-elles, en devenant chrétiennes, ces ornements et cette pompe si convenables à léternelle Majesté que nous adorons ? Il faut au contraire que cet incomparable objet les élève au-dessus dellesa-mêmes, et leur inspire des pensées dignes de sa grandeur incompréhensible.

En tous les autres sujets décrire, cette généreuse liberté de la poésie se trouve resserrée dans certaines bornes. Et quand même elle veut publier les merveilles de la vie dun prince que la prudence et la justice conduisent en toutes ses entreprises, et que la fortune et la victoire ne se lassent jamais daccompagner dans les conquêtes et les triomphes, encoresb quil semble quelle puisse lorsc sabandonner entièrement à la belle fureur qui la transporte, il faut avouer néanmoins quelle a besoin de se retenir, de peur quen donnant aux rois tout ce que le comble de la grandeur humaine peut recevoir dhonneur et de gloire, elle ne passe jusques aux louanges qui nappartiennent quau Roi des rois.

Mais ceux qui consacrent leurs plumes à Dieu peuvent sans crainte déployer toutes les forces de leur esprit : rien ne leur saurait donner 76de bornes dans un champ qui nen a point ; tout y est infini, éternel, adorable : la perfection y consiste en lexcès ; et cet excès mêmed est toujours beaucoup au-dessous de la vérité.

Ceux qui se plaisent à faire des vers devraient donc choisir principalement des sujets de piété ; et il y a de quoi sétonner que plus de personnes ny travaillent en un temps où nous avons pour exemple celui qui possède si dignement la qualité de chef de lÉglise1. Qui ne sait que ce pasteur souverain des âmes joint aux sacrées occupations de la première charge du monde le soin de nous faire voir les miracles de la Divinité dans ses illustres ouvrages, où la foi triomphe de lidolâtrie par les mystères de notre religion, et Rome se voit encore triomphante par la magnificence de ses vers2 ?

Ces raisons mayant fait connaître que les charmes de la poésie peuvent être rendus utiles en les employant à des choses saintes, jai cru quon ne me blâmerait pas si je mêlais ma voix, bien que très faible, avec ceux qui chantent les louanges de Dieu. Et entre divers sujets qui soffraient à moi, jai pris celui de la vie de Jésus-Christ, comme le plus capable darrêter les esprits des chrétiens, en leur mettant devant les yeux ce tableau des actions miraculeuses quil a faites pour notre salut.

[Je voulais prendre pour titre, Stances sur la vie de Jésus-Christ : mais à cause que ce nom de Stances convient proprement aux écrits qui nen ont que peu ; que lorsquil y en a plusieurs on leur donne le nom dode ; et quil ny aurait point dapparence dappeler Ode un ouvrage de près de mille vers : jai cru être obligé de lui donner le titre, non pas de Poème de la vie de Jésus-Christ, ce qui marquerait un poème héroïque, et ne conviendrait nullement à celui-ci ; mais de Poème sur la vie de Jésus-Christ, ce qui montre que cest beaucoup moinse.]

Je ne doute point quil ne se trouve grand nombre de fautes en cet ouvrage : aussi suis-je bien éloigné den prétendre aucune louange : je mestimerai assez favorisé pourvu que lon approuve mon intention, et plus heureux que je ne mérite si quelquun en tire de lutilité.

1 Il sagit dUrbain VIII.

2 Gilles Banderier, « Urbain VIII, pape et poète », Una Voce, 274, p. 23-25.

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