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Comptes rendus

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  • ISBN: 978-2-8124-0083-4
  • ISSN: 1965-2542
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4228-5.p.0219
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 01/03/2010
  • Périodicité: Annuelle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
219
COMPTES RENDUS

ADAMO Giovanni et DELLA VALLE Valeria (2006), Che fine fanno i
neologismi  ?, Firenze, Leo S. Olschki

Depuis des années l'innovation lexicale est au centre des recherches de
Giovanni Adamo et Valeria Della Valle qui coordonnent l'Osservatorio neologico
della lingua italiana (Iliesi-Cnr) et ont déjà publié deux ouvrages recensant les
néologismes (Neologismi quotidiani. Un dizionario a cavallo del millennio 1998-
2003, Firenze, Leo S. Olschki, 2003) et mots nouveaux de la langue italienne (2006
parole nuove, Milano, Sperling & Kupfer, 2005).

Si l'intérêt pour les mots nouveaux n'est pas récent et a suscité de nombreux
débats entre puristes et partisans de l'innovation, force est de reconnaître qu'il
com~ai~ depuis quelques décennies un renouveau d'attention dû à l'irruption dans
nos langues d'une quantité croissante de néologismes résultant des innovations
constantes dans les domaines scientifique, technique et social, le développement
massif des échanges interlinguistiques et des communications de masse dans la
société de l'information.

C'est pour tenter de faire le point de la situation que les deux chercheurs ont
réuni à Rome des spécialistes italiens, français et espagnols dont les interventions
sont réunies dans le volume Che fine fanno i neologismi ? (Firenze, Leo S. Olschki,

2006).

La filiation avec le grand lexicographe italien Alfredo Panzini (1863-1939)
est revendiquée par les éditeurs dès le sous-titre A cento anni dalla pubblicazione
del «  Dizionario moderno  » di Alfredo Panzini et réaffirmée dans l'article de Luca
Serianni Panzini lessicografo tra parole e cose. Plus que comme un véritable
dictionnaire l'ouvrage de Panzini se présente comme un « voyage  »dans l'Italie des
années de la première moitié du 20e siècle dominées par l'idéologie fasciste qui,
comme tout régime autoritaire, entendait intervenir sur la langue. Si Panzini ne
pouvait être que proche du régime en vigueur puisqu'il fut membre de l'Accademia
d'Italia de 1929 jusqu'à sa mort, il refuse toutefois tout dirigisme dans ce domaine.
Pour lui, la priorité doit être donnée à l'usage qu'il enregistre scrupuleusement tout
en le commentant Ainsi signale-t-il les très nombreux gallicismes en vogue à
l'époque (les anglicismes ne constituant pas encore un phénomène marquant) qu'il
considère comme manifestations d'un snobisme de la part de la bourgeoisie, alors
que, dit-il, c'est dans les dialectes et régionalismes que l'on trouve la véritable
expression du peuple. De la même façon rejette-t-il les technicismes et tous les
termes en —isme, qu'il commente ironiquement. L'intérêt de l'ouvrage est qu'il
constitue, à travers les ajouts et les suppressions effectués au fur et à mesure des

Neologica, 2, 2008, p.215-237

220 différentes éditions, un témoignage précieux de l'évolution de l'italien contemporain
et un document qui permet d'évaluer la part du lexique régional qui, au cours du
siècle passé, a survécu et a dépassé les frontières originelles pour faire partie à plein
titre de la langue nationale.

C'est également dans une perspective historique et plus particulièrement en
étudiant les activités de 1 Accademia d'Italia que Sergio Raffaelli aborde les
vicissitudes des néologismes. L'Académie, dont l'activité se déroula entre 1926 et
1943, avait été constituée pour «  la préservation et la conservation  » de l'italien et
avait pour tâche l'élaboration de dictionnaires On retrouve parmi ses membres
Alfredo Panzini qui, grâce à l'autorité dont il jouissait en tant que lexicographe, en
influença largement les travaux et les décisions. Réglementer l'usage de la langue
faisait partie des prérogatives du régime en place (ce qui explique la méfiance
actuelle des Italiens à l'égard de toute intervention venant du haut dans ce domaine)
qui, d'une part, entendait en préserver la pureté, mais, d'autre part, en appelait à la
modernité. Ce qui frappe, dans tous les documents préparatoires ou les déclarations
officielles, c'est l'absence de critères généraux rigoureux pour l'acceptation ou le
refus de tel ou tel mot, étranger ou non, et pour la création de termes nouveaux. On
perçoit une oscillation constante entre une volonté conservatrice, attachée à
l'italianité de la langue et donc fermée à tout apport de l'étranger et un souci
d'efficacité. L'incertitude méthodologique due à la fragilité des principes de base et
à l'hétérogénéité des informations conduisit à des solutions non systématiques, à des
choix au cas par cas. Il est intéressant de constater que les débats concernant, entre
autres, l'introduction, l'adaptation ou la substitution de vocables étrangers ne sont
pas très éloignés de ceux que l'on rencontre aujourd'hui dans certaines
communautés linguistiques. Ainsi, on peut proposer tassi (naturalisation de "taxi" au
moyen de deux s et un accent), mais, peut-on lire dans une déclaration, « sport,
tram, stop, auto, film etc. peuvent être acceptés sans italiques ni s pour former le
pluriel. Au moins, ces petits mots brefs serviront de contrepoids à certains
néologismes horriblement longs et difficiles de notre production  ». À côté de cela
des propositions d'adaptation graphique comme caucciù (pour « caoutchouc  ») sont
passées dans l'usage courant. Mais c'est la substitution (comme pagologia pour
« folklore  ») qui semble avoir eu le moins de succès. Peut-on affirmer qu'elles ont
disparu en même temps que le régime qui les avait inspirées  ? Pour Raffaelli la
question reste ouverte.

Bernard Quemada choisit d'interpréter la question posée en titre Che fine
fanno i neologismi  ? (littéralement « que deviennent les néologismes  ?  ») en «  À
quoi servent les néologismes ?  ». Malgré l'intérêt porté aux néologismes au cours du
dernier demi-siècle, le statut scientifique de la néologie reste fragile et la discipline
peine à trouver son autonomie au sein de la lexicologie et par rapport à la
terminologie scientifique et technique. Ceci est probablement dû en partie au
caractère empirique de l'identification des néologismes qui s'appuie essentiellement
«  sur le sentiment néologique des chercheurs engagés dans la chasse aux premières
attestations  ». Toutefois le développement de logiciels spéciaux permettant un
repérage automatique dans des corpus représentatifs ouvre des perspectives
intéressantes. Comment et pourquoi forge-t-on des mots nouveaux  ?Leur création
peut être soit spontanée ou naturelle, soit volontaire ou dirigée et doit satisfaire à des
conditions bien précises pour avoir des chances de s'implanter dans la langue

exploiter les ressources du code, être bref, favoriser la fécondité, privilégier un

221
caractère imagé, etc. Quant à leurs finalités, elles sont de trois ordres  :idéologiques,
linguistiques et esthétiques. Les premières visent à construire une certaine image de
la langue et à en préserver les qualités que la société lui attribue. Les deuxièmes,
d'une part, trouvent des applications en lexicologie puisque l'étude des néologismes
permet d'établir une typologie et de fournir aux normalisateurs des modèles à forte
acceptabilité, d'autre part, alimentent la production dictionnairique soucieuse
d'enregistrer le plus grand nombre possible de mots nouveaux Enfin les inventions
à caractère ludique sont largement exploitées en littérature mais aussi, de plus en
plus, dans le domaine de la publicité. Il est clair que, face à une tradition puriste et à
une conception centralisatrice et normative de la langue bien ancrée en France,
Quemada se pose en partisan résolu de la néologie, moteur et gage d'avenir pour la
langue, tout en précisant que « son statut demande pourtant à être encore affermi,
ses objectifs mieux définis, ses stratégies linguistiques et extralinguistiques mieux
assurées  ».

La démarche de Tullio De Mauro prend le contre-pied de la question posée et
se demande où naissent les néologismes. Ce qui peut apparaître comme une boutade,
« tous les mots naissent comme néologismes  » , souligne le caractère relatif de la
notion de néologie toujours liée à une époque donnée et pose le problème de
l'obsolescence (signalons au passage que Littré enregistre l'adjectif obsolète
accompagné de la mention « néologisme  »  !). De Mauro considère lui aussi que la
production de néologismes relève de la physiologie linguistique et non de la
pathologie et offre un bel exemple d'innovation linguistique avec neosemie,
désignant par là les nouveaux sens qu'acquièrent les mots au cours de leur histoire.

Mais que reste-t-il de ce foisonnement d'innovations et de créations  ?
Beaucoup sont éphémères et ne vivent qu'une saison. Vittorio Coletti dans Un
secolo di parole mancate s'intéresse à ce qu'il nomme les mots perdus, les
occasions manquées, les morts-nés, les faux départs. Si on laisse de côté la
production littéraire et poétique, ce sont les domaines de la politique et des faits de
société qui sont sans doute les plus productifs, mais aussi ceux où les vies sont les
plus brèves  ! Formés à partir de noms propres, la plupart vite oubliés, d'habitudes
des classes dirigeantes souvent tournées en dérision ou de phénomènes de société
temporaires, beaucoup de créations ne franchissent même pas le cap d'une édition
de dictionnaire Rappelons que le système des suffixes particulièrement riche de la
langue italienne et les nombreuses possibilités combinatoires se prêtent à des
productions souvent colorées et très efficaces. Beaucoup de créations ont été lancées
comme des ballons d'essai et auraient pu s'implanter dans la langue puisque les
phénomènes qui les ont engendrées sont encore d'actualité, tels corridoista (de
corridoio, « couloir  », pour désigner ceux qui bavardent dans les couloirs au lieu de
travailler) ou espressista (de espresso, le café express, en référence aux grands
consommateurs de café au bar), bestsellerizzare (fabriquer un bestseller),
riminizzare (de la ville de Rimini symbole en Italie de la spéculation immobilière),
etc. Pourtant ils n'apparaissent maintenant que comme des curiosités. Ce qui fait
conclure à Coletti que le sort des néologismes est impossible à prévoir.

Manuel Alvar Ezquerra, pour sa part, traque depuis des années la présence de
mots nouveaux dans la presse écrite espagnole qui, dit-il, constitue le catalyseur et la
vitrine idéale de differents types de langue dans les contextes les plus variés
politique, économie, sport, sciences, techniques, loisirs, etc. L'observation suivie de
ce matériel lui permet de déceler les procédés les plus prolifiques dans la formation

222 des néologismes. Il est intéressant de constater —comme on le voit dans la
contribution qui clôt le volume— que les procédés qu'il décrit sont également ceux
qui sont les plus productifs dans les autres langues considérées au cours du
Colloque. Ainsi, pour n'en citer que quelques uns, la dérivation, à l'aide de suffixes
à partir de substantifs, de verbes, d'adjectifs et de noms propres  ; la composition qui
utilise en abondance des préfixes étroitement liés au monde qui nous entoure comme
auto, ciber, eco, euro, tecno, video, web etc. ;les emprunts de l'anglais, du français,
de l'italien, du japonais, du russe, de l'arabe, eux aussi, dictés par l'actualité.

Dans le dernier article du volume Tendenze nella formazione di parole nuove
dalla stampa italiana contemporanea G. Adamo et V. Della Valle exposent à leur
tour quelques-uns des phénomènes qui, au vu des dépouillements massifs qu'ils
effectuent depuis des années, illustrent les tendances les plus représentatives dans la
formation des néologismes italiens actuels. L'ajout d'affixes, et en particulier du
préfixe anti- non seulement devant les adjectifs mais aussi précédant des substantifs
et même des noms propres, apparaît particulièrement productif. De même les
suffixes -oso et -aro continuent de donner naissance à de nombreux termes le plus
souvent péjoratifs tels dolcevitoso (qui s'adonne à la «  dolcevita  ») ou manoscrittaro
(qui envoie son manuscrit aux maisons d'édition dans l'espoir de se voir publier).
Les mots composés connaissent également une grande vogue. La cherté de la vie se
faisant de plus en plus sentir aussi en Italie, l'adjectif taro a servi à former une
cinquantaine de néologismes enregistrés depuis 1998. Ce sont, entre autres, le caro-
affitto (l'augmentation des loyers), le taro-benzina (l'augmentation de l'essence), le
taro-ombrellone (l'augmentation de la location du parasol sur la plage), le caro-
tazzina (l'augmentation du prix du café express au bar), etc. Beaucoup de ces
néologismes ne seront sans doute pas appelés à survivre et iront grossir le lot de ce
que les auteurs appellent, à la suite de Bruno Migliorini, les « néologismes
capricieux  ». Les emprunts et les calques de l'anglais constituent bien sûr une partie
importante des nouvelles formations  :l'adjectif etico (éthique) caractérise désormais
un large éventail de produits et d'activités (finanza etica, tassa etica, etc.). Certains
calques formels s'insèrent si parfaitement dans la langue d'accueil qu'ils ne sont
généralement pas perçus comme tels  : c'est le cas par exemple de discriminazione
positiva (qui, on le sait, connaît également en français un grand succès) de l'anglais
« positive discrimination  ». Quant aux calques du français comme la sinistra al
caviale (littéralement «  la gauche au caviar  »), ils sont beaucoup moins nombreux et
conservent un caractère élitiste.

Si, au bout du compte, la question posée dans le titre ne trouve pas de réelle
réponse, l'ensemble des contributions témoigne d'une tonicité de nos langues, bien
loin de la décadence à laquelle certains esprits chagrins voudraient nous faire croire.

Michèle FOURMENT-BERNI CANAIVI

223 BERTRAND Olivier (2004), Du vocabulaire religieux à la théorie politique
en France au XIVe siècle  :Les néologismes chez les traducteurs de Charles V,
Connaissances et Savoirs, 442 p.- ISBN 2-7539-0017-5.

Il n'est jamais trop tard pour bien faire... L'ouvrage d'Olivier Bertrand,
publié en 2004, Du vocabulaire religieux à la théorie politique en France au XIVe
siècle  : Les néologismes chez les traducteurs de Charles V, ne semble pas avoir
trouvé auprès des linguistes une réception aussi large qu'il le méritait. L'une des
raisons qui l'ont maintenu jusqu'à présent un peu à l'écart est sans doute
l'originalité du champ scientifique. Le double champ disciplinaire dans lequel il
s'inscrit, relevant de la linguistique et de l'histoire, constitue en effet un domaine
encore trop peu exploré. Rappelons toutefois le premier ouvrage consacré au
lexicographe Maurice Lachâtre', publié à la suite d'un colloque organisé par
François Gaudin et l'université de Rouen et qui réunissait, en 2003, de manière
novatrice et fructueuse, historiens et linguistes.

Reposant sur un travail imposant et érudit dans les deux domaines
scientifiques, l'ouvrage d'Olivier Bertrand nous permet de suivre pas à pas un
phénomène d'émergence néologique  : il devrait faire référence dans la littérature et
les recherches sur cet ample sujet. Olivier Bertrand, alors maître de conférences à
l'École Polytechnique et chercheur au laboratoire CNRS/ATII,F, conduit ses
recherches en lexicologie historique, s'intéressant plus précisément à l'évolution
sémantique du lexique politique français.

L'objectif de cette recherche est clairement défini  : « comprendre de quelle
manière s'est formé un lexique spécialisé —celui de la théorie politique — en français
pendant une période donnée —celle du règne de Charles V  ». Le XIVe siècle marque
en effet une frontière importante dans l'évolution de la langue  : il s'est attaché à
traduire sans relâche les oeuvres qui appartiennent à la conscience collective et
représentent en quelque sorte le patrimoine culturel de l'humanité, jusqu'alors
réservé à une élite intellectuelle. L'utilisation de la langue vernaculaire, amorcée dès
le XIIIe siècle mais avec une nette accélération au XIVe siècle pour rendre
accessibles des domaines réservés jusqu'alors au latin (oeuvres de philosophie, de
philosophie politique, de théologie notamment), à la demande des monarques Jean le
Bon (1350-1364) et surtout Charles V (1364-1380), oblige les translateurs à créer un
nombre très important de néologismes. Cette activité néologique s'inscrit dans un
contexte très particulier puisqu'il s'agit pour les traducteurs «  d'offrir à leurs
lecteurs et d'introduire dans la langue un lexème nouveau qu'il faudra bien
comprendre pour que les textes français soient intelligibles.  »C'est précisément à
cette période qu'émerge et se développe le lexique de la science politique, qu'il est
nécessaire, pour en permettre la compréhension, de ne pas dissocier de l'histoire des
conceptions religieuses qui en a influencé la constitution.

Pour étudier la constitution de ce lexique particulier, Olivier Bertrand
«  [évalue] les différents procédés de formation du vocabulaire français de la science
politique durant la période du règne de Charles V et la mise en évidence de

1 Le monde perdu de Maurice Lachâtre (1814-1900)  : actes du colloque organisé paz
François GAUDIN et Yannick MAREC, laboratoires DYALANG (UMR 6065 du
CNRS) et GRHIS Maison de l'Université, Université de Rouen 16 et 17 septembre 2003,
Paris, Honoré Champion, 2006.

224 l'influence des conceptions religieuses sur les théories politiques  » .Mais, au-delà de
cette approche que l'on pourrait qualifier de « microlinguistique  », l'auteur vise un
enjeu linguistique plus ambitieux, adoptant alors une démarche
«  macrolinguistique  », pour reprendre ici sa terminologie  : « cerner les enjeux de
toute création lexicale dans une langue et [d'] en prévoir (ou non) les régularités
ainsi [qu'] évaluer le degré de prédictibilité (ou non) de l'intégration d'un
néologisme dans le lexique  ». Ce processus même de lexicalisation sera traité dans
la dernière partie de l'étude.

Pour mener à bien cette analyse, Olivier Bertrand a choisi un corpus restreint
dont il définit très précisément la justification et les caractéristiques. Deux séries de
préoccupations ont guidé l'auteur dans son choix  : d'une part la délimitation
géographique et culturelle (la Cour de Charles V), ainsi que chronologique de ce
vocabulaire (entre 1364 et 1380), d'autre part des considérations d'ordre historique

l'influence des conceptions religieuses. Le corpus est composé essentiellement de
deux textes des premiers grands traducteurs  : la première traduction en français, par
Raoul de Presles, du De Civitate Dei de saint Augustin et la première traduction en
français, par Denis Foulechat, du Policraticus de Jean de Salisbury. Ces deux
oeuvres, très différentes par leur origine et leur date, ont comme points communs
d'avoir été traduites au même moment, entre 1371 et 1375, et d'être toutes deux
porteuses d'une problématique unique, la suprématie du pouvoir spirituel du pape
sur le pouvoir temporel des rois. À ce corpus s'ajoute la traduction des Politiques
d'Aristote par Nicole Oresme.

Afin d'évaluer avec une extrême précision et une réelle rigueur
scientifique l'influence du vocabulaire religieux dans la théorisation politique,
l'auteur a sélectionné dans ce corpus cinquante-trois lexèmes —essentiellement des
verbes et des substantifs auxquels s'ajoutent quelques adjectifs —autour de notions
conceptuelles telles que l'honneur, la vertu, la faute, le pouvoir. Il ne s'agit donc pas
d'un recensement exhaustif, mais d'un échantillon représentatif qui va permettre
d'évaluer l'influence des concepts qu'ils véhiculent sur les idées politiques de
l'époque. L'auteur, dans une longue et bien utile introduction (p. 23-67), précise le
contexte historique et l'évolution de ce vocabulaire, depuis l'Antiquité tardive où le
christianisme s'impose peu à peu comme religion d'État  : en effet « les traductions
du XIVe siècle ne peuvent être compréhensibles qu'avec la connaissance de la
pensée même générée par les textes originels des Pères de l'Église tout autant que
par ceux des penseurs —souvent ecclésiastiques d'ailleurs —qui luttèrent contre la
suprématie de l'Église sur les affaires publiques de l'État.  »

Partant donc du postulat que « l'évolution sémantique du lexique latin
sous l'influence du vocabulaire religieux dans le domaine politique a donné
naissance, parmi d'autres, à un nouveau lexique français de la théorie politique dans
les traductions vernaculaires du XIVe siècle  », Olivier Bertrand organise son
ouvrage en quatre parties. La première («  Vocabulaire religieux et enjeux politiques
au XIVe siècle  :évolution sémantique  », p. 69-148), établit que la naissance de ces
lexèmes correspond au passage du latin tardif au latin médiéval et qu'il com~ai~ une
évolution sémantique dans les domaines religieux et politique ;les néologismes du
XIVe siècle intègrent le sémantigme des mots latins ainsi obtenus. La question que
se propose ici de résoudre l'auteur est de savoir « comment les néologismes français
de la science politique intègrent le sémantigme des mots latins affectés par
l'intrusion de la religion dans le champ politique  ». La deuxième partie («  Étude

225 paradigmatique de la néologie lexicale  : la création du mot  », p. 151-222) analyse la
formation morphologique des néologismes ainsi créés et qui sont en voie de
lexicalisation, en distinguant la néologie formelle, qui crée un nouveau signe
(dérivation et composition, emprunt) et la néologie sémantique, qui donne une
acception nouvelle à une unité lexicale déjà existante (transfert et extension du
sens). Dans la troisième partie («  Étude syntagmatique de la néologie lexicale  : la
mise en phrase du mot  », p. 225-265), est analysée la phase d'intégration du lexique
à travers les procédés utilisés par les traducteurs pour faire comprendre ces
néologismes (gloses périphrastiques, doublets synonymiques) ainsi que le recours à
la compétence linguistique des lecteurs. Enfin, la dernière et quatrième partie est
consacrée à une étude diachronique des phénomènes de « Néologisme, vulgarisation
et lexicalisation » (p. 267-364), dans laquelle l'auteur retrace le destin des
néologismes apparus à la fin du XIVe siècle, étape qui va lui permettre d'élaborer
une synthèse théorique de la lexicalisation en prenant soin de la distinguer de la
grammaticalisation, analysant les étapes de la lexicalisation, sémantique et formelle,
ainsi que les types de lexicalisation, institutionnelle (le dictionnaire) vs populaire.
Sur les cinquante-trois lexèmes sélectionnés dans le corpus, onze, « néologismes
éphémères  », ne survivront pas (certaineté, irrétractable, bienheureté...) et
n'entreront jamais dans le dictionnaire Les autres, trente-huit, finiront par trouver
leur place dans le lexique, huit en trouvant un ancrage sémantique (commixtion,
condigne, confutation...) et trente avec un élargissement lexical (abstraction,
champion, coherence, college...), ce que n'indique pas une erreur d'intitulé dans le
tableau de la page 311. Un index alphabétique des lexèmes du corpus et des notions
(p. 411-415) ainsi qu'une bibliographie très riche (p. 419-442) complètent cette
excellente publication qui devra faire date et être intégrée dans toute réflexion sur la
néologie. Les traductions françaises du XIVe siècle constituent un terrain de
recherche et d'édition encore relativement peu exploré, mais dont l'apport nous
apparaît aujourd'hui, grâce aux travaux d'Olivier Bertrand, incontestable. Nous ne
pouvons que souhaiter avec lui le développement d'une « recherche théorique plus
approfondie sur la lexicalisation [qui] permettra peut-être de définir avec plus de
nuances la formation d'un lexique en général à travers les siècles, ses évolutions et
ses constantes.  »Gageons qu'il a déjà suscité et continuera à susciter des vocations
qui prendront appui sur des fondements maintenant solidement posés.

Christine JACQUET-PFAU
(Collège de France)



CHANG, Youngick (2005), Anglizismen in der deutschen Fachsprache der
Computertechnik. Franl~ort. Peter Lang. 201 p. Série 21, linguistique. Vol. 280.

En Allemagne, les études sur les emprunts fournissent des sujets de thèses et
de dissertations, souvent préparées par des étrangers qui poursuivent des recherches
doctorales en Europe. C'est le cas du présent ouvrage, issu d'une thèse soutenue à
l'Université de Bochum, qui est connue entre autres pour les recherches sur les
internationalismes, auxquelles l'auteur fait d'ailleurs allusion. Il porte sur les

226 anglicismes relevés dans des textes informatiques allemands de la fin des années

1990.

L'étude présente de nombreuses qualités, dont le choix du sujet  : en effet,
l'informatique a déjà fait l'objet de plusieurs enquêtes en matière d'anglicisation en
allemand comme en français, et il est intéressant de pouvoir comparer les résultats et
de constater des évolutions. En outre, le corpus qui constitue le point de départ de la
thèse est à la fois homogène et représentatif  :homogène dans la mesure où il s'agit
d'articles tirés d'une même revue qui vise un lectorat de spécialistes (il ne s'agit
donc pas a priori de discours de vulgarisation) et représentatif puisque la revue en
question (qui a pour titre c't) serait une publication de référence au sein de la
communauté des informaticiens allemands.

Le lecteur francophone appréciera particulièrement la première partie qui
présente de façon détaillée l'état de la question en matière d'études d'emprunts
surtout dans le domaine de l'informatique. Ilrelèvera en particulier l'étude de Liang
de 1985 sur les anglicismes dans l'allemand de l'informatique, qui est solide d'un
point de vue méthodologique et qui sert de point d'appui pour la comparaison des
évolutions, ainsi que deux études comparatives portant sur le français aussi bien que
sur l'allemand. Celle de Kaltz (1988) constate un bien plus fort taux d'anglicisation
en allemand qu'en français, grâce aux efforts d'aménagement linguistique  ;ces
conclusions sont un peu nuancées par l'étude de Seebald (1992), quoique cette
dernière ne porte que sur le français. En termes plus généraux, on constate en
allemand comme en français que l'avènement de la micro-informatique a accéléré le
mouvement vers la germanisation dans un cas, vers la francisation dans l'autre, mais
l'appui d'une politique linguistique semble porter ses fruits. Il semble par ailleurs
que le taux d'anglicisation soit en assez forte augmentation dans l'allemand de
l'informatique  :l'auteur attribue cette augmentation à une tendance encore plus forte
à employer des sigles, presque tous de langue anglaise, mais il constate également
que les auteurs renoncent bien souvent à rechercher l'équivalent allemand d'un
terme anglais.

La présentation de la méthode comme celle des résultats est bien
systématique  : on apprécie à ce titre les organigrammes, qui indiquent, par exemple,

comment on distingue un emprunt indirect (Lehnübersetzung ou Lehnübertragung)

d'une forme qui n'aurait pas subi l'influence de l'anglais. Mais il serait erroné de
conclure que le découpage de la détermination des critères en étapes discrètes
résolve le problème de la typologie d'un phénomène qui est souvent plus scalaire
que discret, et il est dommage que l'auteur ne fasse pas part de difficultés de
classement qu'il aurait rencontrées et qui auraient éclairé le processus qu'il souhaite
décrire. L'étude aurait bénéficié d'une discussion en plus d'une exposition. Quant
aux résultats, le lecteur francophone reste sur sa faim, même si certains aspects sont
bien traités  : les questions d'orthographe, de siglaison, de morphèmes de liaison,
d'attribution de genre pour les substantifs et surtout la typologie exhaustive des
types de composés. L'auteur présente bien les classes d'emprunts, munies de
statistiques, et réalise de ce point de vue un portrait partiel du vocabulaire anglicisé
de l'informatique en allemand. Mais il est dommage de ne jamais comparer les
concurrents dans le détail, et de ne pas expliquer au lecteur si tel ou tel anglicisme
intégral est plus ou moins courant que son équivalent allemand. Quelques trop rares
exemples d'analyse textuelle mettent l'eau à la bouche  : on nous dit par exemple que
tel ou tel terme anglais est cité entre parenthèses pour expliquer une traduction qui

227 est employée dans le texte, mais on ne nous dit pas si, dans le reste de l'article, c'est
l'emprunt direct ou son équivalent allemand (qu'il appelle pseudo-natij~ qui est
employé, et on ne dispose pas de statistiques sur les pourcentages de ce terme dans
le reste du corpus. On a du mal par ailleurs à savoir si les emprunts directs se
comportent différemment des pseudo-natifs ou si les emprunts directs influencent la
morphologie lexicale en général.

On peut s'interroger par ailleurs sur certains choix éditoriaux  :pourquoi, par
exemple, répéter la bibliographie du corpus dans le corps de l'ouvrage, comme celle
des ouvrages d'informatique consultés, lorsque ceux-ci figurent également dans la
bibliographie générale. De même, les tableaux de statistiques des types d'emprunts
relevés apportent relativement peu et aurait pu être remplacés par une discussion des
résultats. Pour une thèse de linguistique de corpus, on peut également se demander
si la référence (par ailleurs tout à fait justifiée) à L. Hoffmann suffit pour en étayer
les bases méthodologiques.

Malgré ces critiques relatives à une limite de la portée de cette recherche —
qui s'inscrit dans une problématique étrangère à celle de l'aménagement
linguistique, vis-à-vis de laquelle les germanophones restent au mieux sceptiques —
on doit saluer un travail qui permet de mesurer l'évolution de l'anglais dans un
domaine spécialisé.

John HUMBLEY
Paris 7, LDI


CISLARU Georgia, GUERIN Olivia, MORIN Katia, NEE Emilie,
PAGNIER Thierry, VENIARD Marie (eds.), L'acte de nommer. Une
dynamique entre langue et discours, Presses de la Sorbonne Nouvelle (PSN),
2007, Paris, 237 p.

Cet ouvrage présente une synthèse de travaux récents menés sur la

nomination par deux équipes de recherches appartenant respectivement à l'EA
SYLED (Systèmes Linguistiques, Enonciation et Discursivité) de l'Université Paris
III Sorbonne Nouvelle, à laquelle sont affiliés les coordinateurs précités, l'autre à
l'UMR Praxiling de L'Université Paul Valéry (Montpellier III), pour qui la
nomination représente depuis longtemps un champ important dans le paysage de la
Praxématique.

L'axe général de réflexion retenu par les coordinateurs consiste à envisager la
nomination comme une procédure d'assignation référentielle à l'interface entre
lexique et discours. De ce fait elle est instituée contre la dénomination, impartie au
seul lexique et contre une forme de variation qui serait nécessairement imputable au
vocable (unité de discours dont le statut lexical est dépourvu de pertinence) qui ne
constitue pas dans une telle perspective un objet de recherche en soi. Les travaux
collectés dans le recueil s'inscrivent dans une tradition commune à la Praxématique
(Paul Siblot) et à l'Analyse du discours à entrée lexicale telle qu'elle a pu être
menée par le CEDISCOR sous l'impulsion de Marie-Françoise Mortureux,
Geneviève Petiot et Sophie Moirand. Elle s'oppose également à une lexicologie et à
une lexicographie décontextualisées, tout comme à des analyses discursives ignorant
le poids du lexique dans les stratégies argumentatives. En perspective, le langage est

228 replacé entre l'homme et la société, comme agent d'interaction et de persuasion
toute mise en verbe procède d'une stratégie et les manières de nommer les êtres, les
choses, les situations, les actes, les qualités etc. n'est pas transparente mais procède
de prérequis inscrits dans l'histoire. Ce sont eux que les auteurs cherchent à
débusquer, à expliciter pour restituer au discours son opacité lexicale, condition de
son faire.

Après une introduction de Paul Siblot consacrée à« l'importance du point de
vue dans la nomination et la composante déictique des catégories lexicales  »
l'ouvrage se répartit en trois parties, abordant chacun un des aspects de la
problématique

- Formes de nomination en situation provoquée

- Pratiques dénominatives et enjeux politiques et commerciaux

- Nommer des objets sociaux

La première partie regroupe des contributions relatives au traitement de
certaines formes d'aphasie (Thi Mai Tran  :Problèmes de dénomination et relations
dénominatives  : l'exemple de l'aphasie), et à des nominations provoquées lors
d'enquêtes de satisfaction auprès d'usagers (Gaëlle Delepaut, Danièle Dubois,
Myriam Mzali et Sylvie Guerrand  :Dénominations et représentations sémantiques
du trajet en train). Ces deux recherches s'appuient sur la partition établie par G.
HIeiber en 1984 (voir plus bas) entre dénomination et désignation. T. M. Tran
s'intéresse à la question du « manque du mot  » et compare la configuration que cette
situation revêt chez un locuteur ordinaire et chez un sujet atteint d'aphasie auquel
des tâches de dénomination sont proposées dans le cadre d'un suivi de remédiation.
L'auteure dresse une typologie des procédures et des mécanismes mis en place par
le patient dans ce qui s'avère être une véritable quête lexicale du nom et un
ajustement parfois désespéré de la visée référentielle. G. Delepaut, D. Dubois, M.
Mzali et S. Guerrand analysant des enquêtes de satisfaction menées par la SNCF
auprès de ses usagers, remarquent l'existence d'un partage fonctionnel inattendu
entre dénomination et désignation  :lorsque les usagers expriment leur satisfaction,
ils ont préférentiellement recours à des procédures dénominatives, c'est-à-dire
convoquent des items lexicalisés et les emploient conformément à leur valeur
dénominative. En revanche, lorsqu'ils expriment un mécontentement, ces mêmes
locuteurs ont tendance à privilégier la désignation, à avoir recours à des formules
grammaticalisées, àdes périphrases et à ne pas recourir à la dénomination pour
assurer la visée référentielle. De ce fait apparais un usage inédit, imprévisible et
injustifiable linguistiquement de la dénomination, qui sert à exprimer des jugements
positifs et de la désignation, qui se voit impartie aux jugements négatifs. Les
auteures émettent l'hypothèse que les jugements positifs sont perçus par les
locuteurs comme moins porteurs de subjectivité et justifient donc un recours
préférentiel à des catégorisations dénominatives. Les jugements négatifs sont perçus
comme impliquant davantage la subjectivité et s'accommoderaient
préférentiellement d'une visée grammaticalisée, signalétique dans sa construction
même de l'élaboration d'un point de vue.

La seconde partie est consacrée aux enjeux politiques et commerciaux de la
dénomination. Ainsi sont abordés respectivement  : la valeur sémantique du nom
propre prototypique dans sa relation avec son correspondant le nom de marque
déposée (Bénédicte Laurent et Montserrat Rangel Vicente), les questions relatives à
la dénomination des couleurs dans l'industrie des cosmétiques (Céline Caumon) et

229
les pratiques de redénomination des rues à Vitrolles durant la municipalité MNR
(Jeanne Gonac'h). Après avoir relevé la difficulté représentée par le champ des
couleurs tant pour l'établissement de la catégorisation référentielle, pour la
définition lexicale que pour la dénomination, C. Caumon insiste sur la dimension
éminemment culturelle de la perception et de l'expression des couleurs ainsi que sur
les contraintes que cette caractéristique implique dans le domaine commercial. De
fait, des références culturelles doivent être recherchées par les créateurs publicitaires
afin non pas tant de dénommer et d'assurer une visée référentielle dépourvue de
toute ambiguïté, qu'au contraire de suggérer des valeurs au sein de l'imaginaire du
consommateur en fonction de représentations communes à une cible commerciale
prédéfinie. La dénomination se voit ainsi détournée de sa fonction linguistique
première pour ne plus être qu'un vecteur culturel de suggestions à visée
perlocutoire, puisque sa finalité, à l'instar de celle du discours publicitaire, est de
conduire le client à l'achat. Elle partage cette propriété avec le nom de marque
déposée  :tous deux n'ont pas pour objet de subsumer des propriétés référentielles
mais de construire des configurations à l'intérieur d'un univers culturel dans lequel
ils invitent le consommateur à se projeter. La dénomination ici fait appel à une
mémoire discursive, mais aussi à une mémoire lexicale  : les dénominations sont
retenues du fait qu'elles disposent d'une charge mémorielle, qu'elles gardent en
elles-mêmes la trace des conditions de leur production. Les convoquer consiste alors
à raviver cette mémoire ainsi que la connotation qu'elle imprime à la dénomination.
L'analyse de la séquence Rose Lolita par l'auteure est à cet égard convaincante.
Dans une perspective très proche J. Gonac'h étudie les redénominations de certaines
rues à Vitrolles pendant les années où la municipalité a été assurée par l'extrême-
droite. Après avoir précisé la cadre juridique des dénominations de voies et lieux
publics et celles des changements de dénominations, J. Gonac'h se livre à une
enquête de terrain au cours de laquelle elle montre comment des dénominations
instanciant des noms de défenseurs des droits de l'homme, de militants contre la
ségrégation ou tout simplement de personnalités non françaises ont été l'objet d'une
forme de censure. Centralement c'est la signification du nom propre qui est mise en
cause en ce qu'elle ne s'articule pas sur un concept structuré de propriétés
critériales, mais sur des valeurs culturelles et variables (cf. entre autres Kripke
1972). L'exemple choisi par l'auteure et l'analyse qu'elle en produit montrent qu'à
ces déterminations s'y ajoute, en contexte politique, un réinvestissement produit par
un univers discursif, lequel active des facettes spécifiques qu'il construit lui-même,
notamment

« être un étranger  », « être de gauche  »... (p. ex. Savador Allende, Nelson
Mandela, Martin Luther King) assorties d'un coefficient négatif dans l'idéologie de
l'extrême-droite  ;

« être français  », « être provençal  »... (p.ex. Marseille, Marguerite de
Provence, cabasson, cantonnier, tambourinaire), même remarque, mais du côté du
positif.

Le choix des redénominations montre que la renégociation sémantique
n'affecte pas que les noms propres, elle concerne également les noms communs,
lesquels se voient dénommer en fonction non pas de leurs propriétés référentielles,
mais de la charge connotative que crée leur inscription dans un discours politique
spécifique.

230
La troisième partie est consacrée à la dimension polémique et argumentai de
la dénomination. Il ne nous est pas possible ici de détailler l'ensemble des
contributions qu'il regroupe. Deux retiendront particulièrement l'attention,
consacrées respectivement aux questions relatives à la dénomination du voile
islamique dans la polémique qui a accompagné la loi sur le port de signes religieux
dans les établissements scolaires du primaire et du secondaire. L'autre s'intéresse à
la recatégorisation opérée dans le discours colonial en passant de la notion de
progrès civilisateur à celle de développement. Laura Cabresse («  Quels objets de
discours se dissimulent sous la dénomination le voile  ?  ») inscrit son étude dans la
continuation de celles menées il y a quelques années par Geneviève Petiot
(notamment 1995) sur le même sujet. L'étude porte sur un phénomène de
polydénomination (dénomination d'une même entité par plusieurs unités lexicales
concurrentes, ici voile, foulard, hidjeb, tchador) et adopte donc une perspective
onomasiologique. L'analyse du corpus révèle qu'en synchronie et sous la poussée
d'événements moteurs (p. ex. la loi précitée) la polydénomination tend à se résorber
et des zones de stabilité à appara ?tre, limitant ainsi le paradigme des candidats. Si
tchador et hidjeb ont disparu, voile et foulard se sont maintenus avec une
prééminence nette pour le premier. Tous les coréférentiels stabilisés ne sont donc
pas sémiotiquement identiques, mais comportent à des degrés divers des zones de
fragilité. Sur un plan plus sémasiologique, l'auteure note que l'emploi de voile
autorise des jeux de mots où verbe (voiler) et nom (voile) se sémantisent au point de
charger le second de valeurs sociopolitiques et de faire de lui par métonymie
l'emblème de la pratique religieuse musulmane. Le mot se voit ainsi chargé d'une
force évocatrice importante, qu'il doit aux conditions de sa circulation discursive.
Cette force d'évocation en fait un mot-événement au sens de Moirand (2007)  : il
renvoie à un événement et « sert de déclencheur mémoriel de ce qu'on sait, de ce
qu'on a entendu, de ce qu'on a retenu de cet événement » (ibid.). Dans le cadre
théorique de la Praxématique, Françoise Dufour s'intéresse, elle aussi dans un aller
et retour entre onomasiologie et sémasiologie, au glissement opéré par les discours
colonialistes et néocolonialistes entre progrès civilisateur et développement. Ici
encore, une étude diachronique, montre que l'appellation n'est pas innocente et que
le glissement terminologique opéré ces dernières décennies n'est qu'un artifice qui
vise à proposer un habillage différent pour une réalité que l'on cherche à travestir
afin d'en atténuer l'identité. Plus fondamentalement l'étude proposée interroge la
permanence (ou non) de la référence malgré sa prise en charge par des
dénominations différentes et le niveau de sa détermination (le réel etralinguistique
ou sa conceptualisation par le lexique)  : en l'occurrence le parti pris par l'auteure est
celui de la permanence malgré les différences de valeurs sémantiques et de référence
imparties aux deux items (progrès civilisateur et développement). Sur un plan
linguistique et lexical rien n'autorise a priori un tel rapprochement. Toutefois, ici
encore, la mise en regard des énoncés du corpus tend à accréditer la thèse de la
variation (les deux expressions ne sont que des variables indexées différemment et
différentiellement). Toutefois la question reste posée (cf. plus bas) de savoir si l'on
doit où non distinguer ce qui ressortit au lexical de ce qui appartient en propre à
l'instanciation discursive.

L'ouvrage se clôt sur deux contributions isolées  : l'une de R. Huygue
(Qu'appelle-t-on un lieu  ?) dans une rubrique « Contrepoint  », et celle de Sandrine
Reboul-Toure («  Dénomination  » en discours  : un terrain métalinguistique).

231
R. Huygue s'intéresse à la valeur dénominative de trois items  :lieu, place et endroit.
Une analyse distributionnelle démontre que les trois unités ne se comportent pas de
manière identique. Partant du constat qu'il n'existe pas de continuité ontologique
des lieux aux choses, du moins tels que sont traitées dans la langue les unités qui y
renvoient, l'auteur aboutit au constat que ces trois termes ne dénomment pas mais
fonctionnent comme des désignateurs qui disposent d'un sens localisateur. Ils
« désignent des objets du monde, en les présentant comme supports dans des
relations de localisation, potentielles ou actuelles  ». Loin de constituer les étiquettes
stables et récurrentes d'un certain nombre de référents, ces unités exprimeraient un
point de vue et auraient donc à cet égard une valeur prédicative. S. Reboul-Toure
propose quant à elle une forme de synthèse de l'ouvrage en revenant sur les
différentes acceptions du concept de dénomination dans l'histoire à partir du XVIIie
siècle. La conclusion à laquelle elle aboutit fournit un point d'appui fort utile à la
discussion sur la pertinence d'une partition entre nomination et dénomination.

En effet, S. Reboul-Toure, dont les travaux sur la désignation (notamment les
paradigmes désignationnels) sont connus, remarque que le choix du terme
nomination dans un certain nombre des contributions de l'ouvrage semble procéder
davantage d'un souci de cohérence à l'intérieur d'un appareil théorique que de
l'observation réelle de comportements linguistiques. En effet, contrairement à ce qui
est parfois soutenu, le parti d'opter pour (la nomination et pour) nomination, qui
disposerait seule d'une interprétation processuelle, contre la dénomination (et
dénomination), qui serait résultative ne se justifie pas d'un point de vue linguistique.
Nomination et dénomination, comme tous les noms en —tion du français, sont
susceptibles de recevoir aussi bien une interprétation processuelle que résultative.
Nier le fait reviendrait à contredire une propriété impartie à la morphologie de la
langue. Un autre axe de partage est également dessiné entre les deux concepts  : la
nomination serait davantage d'application discursive, la dénomination restant
adossée à une propriété lexicale. Ce second partage présente l'intérêt indéniable de
conduire à une hiérarchisation des unités qui dès lors ne sont plus considérés comme
cohyponymes, mais intégrées à une relation de subordination. Si l'on admet que la
dénomination est une procédure (un acte) d'assignation qui associe une unité
lexicalisée à un segment de réalité, force est de reconnaître que la nomination, qui
ne com~ai~ pas les mêmes contraintes au regard du lexique, est une procédure
superordonnée qui consiste à assigner un nom, que celui-là soit ou non lexicalisé, à
un segment de réalité. À titre d'exemple, la néologie est exclue par définition du
champ de la dénomination mais certainement pas de celui de la nomination, à la
réalisation duquel elle participe centralement. À ce titre, la nomination restera plus
proche de pratiques discursives que la dénomination, qui impliquera en supplément
la prise en compte de la stabilisation lexicosémantique des unités de la langue.

Nous ajouterons deux observations, qui s'imposent à l'évidence à la lecture
des articles regroupés dans l'ouvrage

- les auteurs réalisent diversement ces deux axes de partage. Chez certains,
les concepts de dénomination et de nomination demeurent fréquemment synonymes
et entrent davantage en relation de variantes stylistiques que d'opposition
sémantique et référentielle. De la sorte, dans certaines contributions, il ne semble
pas qu'une spécificité de la nomination sur la dénomination (ou sur toute autre
pratique référentielle) se dégage toujours clairement. Par contrecoup c'est la
justification même du titre de l'ouvrage qui risque de s'en trouver hypothéquée

232 (l'acte de nommer semble ne plus se différencier de l'acte de dénommer).
L'entreprise menée autour de cet axe qu'est la nomination s'inscrit pourtant dans un
renouvellement de la réflexion sémantique et nominale (voir à cet égard également
le premier numéro de la revue Neologica) ;l'opposition entre nomination et
dénomination, instituée explicitement par ce nouveau courant, vient reconfigurer un
paradigme institué par G. HIeiber en 1984 (dénomination vs désignation in
"Dénomination et relations dénominatives" Langages n°76) en en déplaçant le
centre de gravité. Certains auteurs, dont Paul Siblot, exploitent la reconfiguration en
cherchant à mettre en lumière son intérêt pour la réflexion lexicale et sémantique.
D'autres en revanche, parce qu'ils s'en tiennent à l'opposition précitée, instituée par
G. HIeiber, rendent dénomination et nomination indiscernables ;

- le lestage théorique de la réflexion hérite des difficultés inhérentes au
positionnement du concept de dénomination dans l'appareil théorique et
méthodologique de la sémantique lexicale. Que l'on ne s'y trompe pas, la
responsabilité n'en est pas imputable aux auteurs mais au stade préthéorique de la
conceptualisation de la dénomination en linguistique actuellement. D'où le recours
fréquent à l'article de G. HIeiber (1984) et non pas aux rectifications qu'il a
apportées ultérieurement. Dans ce contexte il peut appara ?tre hasardeux que la
dénomination fournisse un contrepoint pour l'élaboration d'une réflexion sur la
nomination.

Ces difficultés ne doivent toutefois pas être surestimées ni masquer le mérite
très appréciable de l'entreprise menée dans cet ouvrage  :associer la réflexion sur la
(dé)nomination aux conditions sociales, politiques et culturelles d'exercice du
langage et de la référence Ainsi se voient réinvestis dans le champ de la réflexion
des paramètres que l'analyse lexicale avait tendance à ne plus prendre en compte.
Bien plus, il montre que ces valeurs ne sont pas uniquement des effets discursifs,
mais qu'elles constituent une mémoire sémantique à long terme et stabilisée, donc
de nature à intéresser la valeur sémantique en langue des unités. Autre intérêt,
insister sur le fait que l'indexation lexicale en discours (et son corollaire en langue),
ne sont pas des pratiques transparentes mais relèvent de stratégies dont les tenants ne
sont pas nécessairement mai"trisés par les locuteurs. Enfin, et surtout, l'ouvrage vient
rappeler le fait que (dé)nommer, appeler « les choses  », leur donner un nom, ne
répond pas seulement à un besoin d'identification, de classement et d'échange, mais
ressortit à une activité dont la finalité plus ou moins avouée est argumentative et
perlocutoire.

Gérard PETIT
Université Paris X

JANSEN, Silke (2005), Sprachliches Lehngut im world Ovide web.
Neologismen in der franz~sischen und spanischen Internetterminologie.
Tübingen. Ganter Narr Verlag. 412p. Tübinger Beitri3ge zur Linguistik 484.

Comme la contribution la plus significative à la théorie des emprunts depuis
trente ans est sans doute celle d'un Allemand, Gerd Tesch (1978), qui place
fermement l'emprunt lexical dans le cadre de l'interférence, au niveau descriptif, le
nombre d'études réalisées outre-Rhin sur les emprunts dans différentes langues, y
compris en français, n'a pas fléchi. Le rôle de l'emprunt dans les langues de

233
spécialité fait l'objet d'une attention particulière, mais la langue générale n'est pas
négligée pour autant. Le dictionnaire européen des anglicismes (G~rlach 2001,
2002a,b), qui exclut en principe tout vocable spécialisé, a été réalisé depuis
l'Université de Cologne, et l'Allemagne reste le centre des études sur le phénomène
de l'anglicisation. Malgré cette productivité et la qualité de la description, préalable
à toute étude sérieuse, les avancées sur le plan théorique sont relativement modestes.
C'est pourquoi le livre de Silke Jansen est particulièrement significatif. Le titre
laisse penser qu'il s'agit d'une description de l'état de la pénétration de l'anglais
dans le français et l'espagnol de l'Internet. De fait, l'ouvrage ne déçoit pas au niveau
de la qualité de la description, que nous examinerons en détail plus bas, mais il
comporte par ailleurs de nombreuses autres qualités, à commencer par un souci
théorique. Puisque son intérêt primaire est l'emprunt interne, largement décrit dans
les années 50,1'auteure consulte les études classiques pour se rendre compte que les
modèles qui servent depuis cinquante ans sous différentes formes sont en fait
inadéquats pour expliquer le phénomène de l'emprunt. Elle en analyse les raisons et
elle propose un autre modèle, fondé sur deux ou trois principes linguistiques qu'elle
justifie explicitement. L'apport théorique de ce livre est donc significatif. Au niveau
de la description, les qualités sont également nombreuses  : en bonne romaniste,
Jansen ne se contente pas d'étudier une seule langue, elle en examine deux, le
français et l'espagnol, permettant ainsi des comparaisons éclairantes. Ensuite, elle
prend très au sérieux les critères de l'exhaustivité d'analyse dans les limites qu'elle
s'impose. Elle s'en tient aux termes recommandés officiellement en français par le
Dispositif d'enrichissement de la langue française, ainsi qu'à leurs concurrents en
français, et leurs équivalents en espagnol. Le choix de ce corpus contribue de façon
utile au débat déjà très nourri dans les pays francophones sur l'évaluation de
l'impact des arrêtés de terminologie. À en juger par ce livre, enfin, les thèses
allemandes sont encore imprégnées d'érudition  : l'auteure a une connaissance
approfondie d'une importante quantité d'ouvrages publiés dans une multitude de
langues, qu'elle cite abondamment. De nombreuses citations, par ailleurs, sont
suivies de renvois vers d'autres auteurs qui expriment des vues semblables à celles
qu'elle cite textuellement, de telle sorte que le livre donne accès à une bonne partie
de la recherche sur le sujet, un vrai bonheur.

Le livre est divisé en deux grandes parties, l'une théorique, l'autre empirique.
Ceux qui s'intéressent à la théorie des emprunts peuvent se contenter de la première
partie, mais ce serait renoncer aux plaisirs de la démonstration, qui est magistrale.
L'exposé théorique comporte trois parties  :l'état de la recherche sur les emprunts
depuis 1949, l'analyse des critères retenus par les différents auteurs, et la mise en
perspective des critiques ainsi dégagées et la suggestion d'une nouvelle typologie de
l'emprunt linguistique. La partie empirique commence par une discussion de
l'emprunt interne et de son identification  ;ensuite, l'auteure examine le rôle de la
métaphore dans le vocabulaire de l'Internet en langue anglaise, puis elle se focalise
sur la politique française de remplacement des anglicismes, en analysant les termes
de substitution proposés, avant de les comparer aux dénominations des mêmes
concepts relevés dans un corpus de presse serai-spécialisée. La partie consacrée à
l'espagnol est plus succincte, en partie du fait de l'absence de politique linguistique
comparable, mais la même démarche est suivie, puisque les différentes formes de
dénomination relevées à l'intérieur puis à l'extérieur du corpus sont présentées ainsi
que les indices de lexicalisation. Le tout dernier chapitre est un résumé de la

234
démarche et une discussion des résultats. Les annexes sont bien utiles  : une
bibliographie fournie, quoiqu'un tout petit peu vieillie la liste des revues
dépouillées, les arrêtés de terminologie, la liste des termes étudiés dans les trois
langues, ainsi qu'un glossaire des termes de l'internet.

La partie théorique devrait être intégrée à un prochain manuel sur l'emprunt
linguistique  :avec 134 pages, elle dépasse largement la taille d'un Que sais je  ? Le
premier chapitre expose les différentes théories de l'emprunt, surtout de l'emprunt
indirect, dont les grands promoteurs sont, par ordre chronologique, Betz, Haugen et
Weinreich. Leurs théories telles qu'ils les exposent eux-mêmes, et telles qu'elles ont
été reçues depuis, font l'objet d'une analyse approfondie, qui débouche sur une
discussion tout aussi détaillée par catégorie (mot d'emprunt, emprunt hybride,
emprunt sémantique, création lexicale sous impulsion d'une langue étrangère,
calque littéral, calque libre  : le caractère quelque peu insolite de ces catégories en
français montre que la terminologie de Betz, dont elles sont issues pour l'essentiel,
n'est guère employée dans les pays francophones, comme Jansen le fait remarquer
(Jansen 2005 : 122). Sa critique de toutes les catégories proposées antérieurement
est à la fois pratique et théorique  : pratique dans la mesure où les catégories
dégagées par les différents auteurs se chevauchent et ne permettent pas une
classification objective, préalable à toute analyse sérieuse ;théorique sur le plan de
l'adéquation par rapport à la théorie saussurienne du signe linguistique. Les
différentes explications de l'emprunt interne défont le signe, séparent signifiant et
signifié  : on emprunte le signifié sans emprunter le signifiant, dit-on, faisant ainsi fi
de sa nature, indivisible par définition. Une seconde faiblesse de la plupart des
études antérieures résulte d'une distinction insuffisamment réalisée entre synchronie
et diachronie, entre parole et langue. L'emprunt —événement — au moment où il se
produit, est un phénomène d'interférence, donc de parole. Il peut par la suite être
lexicalisé, entrant ainsi dans la langue. Faire une même classification des deux
phénomènes, comme le font implicitement la plupart des auteurs, fausse
complètement le jeu. Jansen exploite très astucieusement la catégorie intermédiaire
de la norme telle qu'elle est proposée par Coseriu dans son célèbre Sistema, norma y
habla, pour rendre compte de cette phase cruciale. Il ne faut pas conclure que Jansen
fait table rase des théories précédentes  : en réalité, malgré les chevauchements, ces
théories comportent des traits communs qui se révèlent compatibles, une fois qu'on
fait les distinctions qui s'imposent entre langue et parole et entre synchronie et
diachronie. En outre, il est normal que les appareils critiques, élaborés dans des buts
très différents (l'influence lexicale du latin sur l'allemand, pour Betz, l'explication
des phénomènes d'interférence à l'oral pour Haugen) divergent sensiblement. Le
modèle proposé doit correspondre aux buts recherchés. Le résultat, la typologie que
Jansen propose, est bien plus simple que la plupart des systèmes antérieurs,
puisqu'elle postule un modèle d'interférence focalisé sur des individus bilingues qui
sont les vecteurs des emprunts, internes ou directs. Elle postule trois grands cas de
néologie lexicale induite par une situation de contact (Jansen 2005  :331-332)  : le
premier aurait son origine dans une manifestation d'alternance Iodique et aboutirait
à l'adoption d'un signe d'une autre langue  : c'est l'emprunt direct classique. Le
deuxième cas serait la traduction faite par une personne bilingue aboutissant à des
inflexions induites par interférence  : c'est l'emprunt indirect, calque ou emprunt
sémantique. Le troisième sera la mise en évidence d'une lacune lexicale par
comparaison avec une langue donnée, lacune comblée par un élément qui n'a rien à

235
voir avec l'unité lexicale de l'autre langue  :dans ce dernier cas (connu sous le terme
de Lehnschdpfung), il ne s'agit pas en fait d'emprunt, mais de néologie autonome.

Le lecteur apprécie la démarche très claire et systématique qui, dans cette
première partie, reprend les catégories traditionnelles et les replace dans un contexte
théorique épuré, permettant ainsi de comprendre les nouvelles catégories par rapport
aux anciennes. Les tableaux qui figurent à la fin de cette partie facilitent encore plus
la compréhension.

Le renouveau méthodologique permet des avancées significatives  : il permet
par exemple de tordre le cou à la notion de « rétrécissement sémantique  »qui serait
le propre de l'emprunt. Cette vision des choses correspond à une analyse
insuffisante de la nature du signe linguistique. Par ailleurs, elle montre clairement
(Jansen 2005 :3) que la plupart des « hybrides  » ne font en principe pas partie des
emprunts, car il s'agit d'une exploitation d'un élément étranger intégré pour former
une nouvelle unité lexicale composée, même si une traduction peut aboutir à
l'occasion à une forme hybride. La répartition entre connaissances linguistiques et
encyclopédiques dans l'évaluation de la motivation linguistique est également
originale et utile.

La seconde partie, empirique, ouvre sur des considérations méthodologiques.
Fidèle à l'ancrage de son analyse dans la parole, Jansen met l'accent sur l'oral. On
peut se demander si l'insistance sur le niveau oral du contact linguistique est
pleinement justifiée compte tenu de la situation actuelle par rapport à l'anglais, le
vecteur écrit paraissant déterminant. Le rôle de la métaphore dans la composition du
vocabulaire de l'internet est présenté dans un chapitre qui contribue au débat sur la
question, particulièrement nourri ces dernières années Non que le sujet soit vierge

Jansen (2002) elle-même s'est déjà exprimée sur le sujet, mais son rôle dans le
transfert de concepts dans le cadre de l'emprunt linguistique a rarement été évoqué.
Elle arrive à la conclusion que la plupart des métaphores facilitent la traduction et
permettent ainsi de se passer d'un emprunt direct, sauf dans le cas des métaphores
spécifiques à une culture donnée (comme spam, cookie).

La présentation de la politique officielle française n'est guère flatteuse  : la
motivation serait essentiellement politique et relèverait davantage d'un anti-
américanisme que d'un désir de faciliter la communication entre francophones. Elle
examine les arrêtés du 2.12.1997 (termes relatifs au courrier électronique), du
16.03.1999 (vocabulaire de l'informatique et de l'internet), du 1.9.2000 (vocabulaire
de l'internet), et en analyse les termes, d'abord du point de vue de leur forme en
anglais, accordant une attention particulière aux métaphores, puis de celui de la
forme des substituts proposés. Elle obtient (Jansen 2005 : 225) les pourcentages
suivants • 65% seraient des traductions (Lehnübersetzungen), 21% des néologismes
indépendants, 11% une combinaison de traductions et de néologismes indépendants
ou emprunts directs, 2% emprunts directs et 1% de cas douteux.

Le chapitre sur l'évaluation du corpus journalistique permet une comparaison
des termes officiels et des pratiques constatées. Elle relève une assez grande
concordance entre les deux et un emploi réel des termes officiels, mais la proportion
des emprunts directs est bien plus forte  : dans les 30%. Fidèle à sa méthodologie,
elle examine séparément les manifestations des emprunts dans les textes et les
tendances de lexicalisation, catégorie par catégorie.

La partie sur l'espagnol est plus brève, mais elle comporte également des
surprises. Jansen examine deux corpus journalistiques, l'un espagnol d'Espagne,

236 l'autre mexicain. Elle s'attendait à ce que le corpus européen soit moins influencé
par l'anglais que l'américain, mais en réalité les chiffres sont très comparables. Elle
constate par ailleurs, en comparaison par rapport au français, que l'espagnol, malgré
l'absence d'instance d'officialisation, n'emploie pas plus d'anglicismes —c'est-à-
dire d'emprunts directs —que le français, voire plutôt moins, confirmant ainsi
l'étude de Céline Ahronian (2005), qui arrive à des statistiques tout-à-fait
comparables à partir d'un corpus établi indépendamment.

L'ouvrage de Jansen est précieux en ce qu'il donne accès à des pans entiers
de recherche effectués dans les pays de langues romanes et germaniques.
Inévitablement quelques études qui auraient pu enrichir le débat manquent à l'appel.
On se demande pourquoi elle est restée en si bon chemin lorsqu'elle propose un
schéma tripartite de l'analyse sémiotique alors que Peter Koch (2005) invoque un
modèle multidimensionnel pour rendre compte de la motivation sémantique, qui
s'apparente à la néologie d'emprunt, surtout interne. Pour l'étude des tendances
inhérentes au français qui seraient renforcées par l'influence de l'anglais, elle aurait
pu très utilement convoquer Michael Picone (1996). De même, le programme de
recherche sur la métaphore comme outil de conception aurait apporté un cadre
théorique plus affirmé à cet aspect de la néologie. Également absents les nombreux
écrits et études de l'Union Latine, organisme qui oeuvre pour le rapprochement des
terminologies des langues latines  : l'auteure connaît-elle ces études, ou estime-t-elle
qu'elles n'apportent rien à la question  ?Plus généralement, on a l'impression que la
recherche de fond a été effectuée dans les années 90 et que la bibliographie n'a pas
été mise à jour. Ce retard a des répercussions sur les données, par exemple celles sur
la présence des différentes langues sur l'Internet, qui datent pour la plupart des
années 1990, et qui ont certainement évolué depuis.

Au niveau des réserves, on peut regretter que les relations à l'intérieur de la
francophonie ne soient pas vraiment prises en compte  : la place précaire qu'occupe
le français en Amérique du Nord interdit des comparaisons trop directes avec la
situation en Europe. L'organisation internationale de l'aménagement linguistique
des langues romanes ne semble pas beaucoup intéresser l'auteure, car le rôle de
l'Union Latine n'est pas évoqué, pas plus que les coopérations francophones entre
instances officielles, bien que les termes diffusés par l'Office de la langue française
(depuis 2002 Office québécois de la langue française) soient cités systématiquement.
De même les réseaux RTTERM et REALTTER ne sont pas mentionnés non plus.

On peut s'interroger également sur la prise en compte du caractère
terminologique du vocabulaire examiné  :les termes sont des mots qui sont sujets à
une plus forte régulation que les mots de la langue générale. Bien entendu, dans le
contexte qui nous intéresse, il s'agit de termes très largement vulgarisés, aspect pris
en charge par l'emploi des métaphores. Quelques erreurs se sont aussi glissées dans
l'ouvrage  :aspirateur (de site) n'est pas l'équivalent de access provider, et fouineur
est plutôt un engin de recherche qu'un hacker (Jansen 2005 :255).

Malgré ces quelques réserves, on peut recommander sans réserve un livre qui
renouvelle plusieurs aspects de l'étude des emprunts. Nous formulons le voeu que la
prochaine publication de l'auteure sera le nouveau manuel sur l'emprunt
linguistique, qui se fait attendre depuis une cinquantaine d'années.

John HUMBLEY
Paris 7, LDI

237
BIBLIOGRAPHIE

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domaine d'Intemet : traduction des composés anglais en français et en espagnol.
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franzüsischen und spanischen Intemetwortschatz  » , Metaphorik de 03/2002,
p. 44-74 www.metaphorik.de/03/jansen.htm

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hiérarchies conceptuelles en français et dans d'autres langues », Langue française

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Mots. Les langages du politique, 82,133 p. http://edition.cens.cnrs.fr/revue/mlp/

Le numéro de Mots de novembre 2006 est consacré en grande partie à
l'emprunt linguistique. En effet, trois articles abordent d'autres sujets, que nous
n'évoquerons pas ici. Fidèles à leur orientation métalinguistique, déjà illustrée dans
Le mot et sa glose, les rédacteurs présentent une série de cinq articles, ainsi qu'une
introduction qui situent les enjeux, visant à déterminer les attitudes des locuteurs à
l'égard des emprunts telles qu'elles sont manifestées dans les discours
métalinguistiques associés. L'analyse de ces « boucles réflexives du dire  », pour
employer le terme d'Authier-Revuz, une des linguistes qui, ces dernières années, ont
mis au point une méthode d'analyse de ces phénomènes, constitue une des ambitions
de ce recueil.

Les rédacteurs constatent que les gloses sont nombreuses lorsqu'un mot
apparaît -que ce soit un emprunt ou tout autre néologisme - mais que celles-ci
disparaissent lorsqu'il est assimilé. Beaucoup d'entre elles sont d'ordre explicatif
l'auteur cherche à préciser le sens d'un mot supposé inconnu du lecteur. D'autres
gloses sont plutôt évaluatives  :l'auteur souhaite se positionner par rapport au mot
d'emprunt. Dans « L'anglicisme politique dans la seconde moitié du 18e siècle. De
la glose d'accueil à l'occultation  », Agnès Steuckardt rappelle d'entrée de jeu
l'attitude quelque peu ambiguë non pas des locuteurs ou des scripteurs de son
corpus, mais des linguistes français. Si la plupart s'interdisent expressément tout
jugement de valeur au sujet des anglicismes, certains se montrent réservés, lorsqu'ils
mettent en garde contre l'emploi abusif de ce type d'emprunt, comme Rey-Debove
qui parle de « l'emprunt à l'anglais [qui] apparaît comme une véritable menace pour
la langue nationale  ». Un sondage récent réalisé dans Europresse révèle que l'image

238 des anglicismes véhiculée par la presse est encore plus négative  :dans 81,75% des
cas, l'emploi du mot anglicisme est classé comme péjoratif (associé à des adjectifs
comme hideux, obscur, barbare...). Aux temps des Lumières, selon Steuckardt, la
situation était bien différente. Les penseurs de cette époque contournaient les
réticences bien connues de l'Académie pour emprunter sous différentes formes des
mots qui témoignaient des aspects de la vie britannique, surtout du domaine
institutionnel. En effet, les emprunts à l'anglais connaissent un bond à partir de la
seconde moitié du 18e siècle. Steuckardt constate, pour la première partie de sa
période, que les emprunts sont accompagnés de mélioratifs (des plus beaux, des plus
estimables, auguste, privilège...). Elle explique en outre comment les gloses
participent au processus d'intégration des emprunts dans la mesure où ils entrent
dans l'esprit des Lumières. La Révolution change la donne  :l'Angleterre est vue
comme l'ennemi, le rival, et les commentaires sont de plus en plus négatifs et les
« lexicographes ont jeté le voile sur le fait d'emprunt  ». Steuckardt estime d'ailleurs
que cet interdit est encore perceptible dans la lexicologie d'aujourd'hui.

La deuxième contribution de ce recueil est également historique, bien que la
période soit plus proche de nous. Dans «  Un Français à la cour du Morho Naba  »,
Olivia Guérin explique à travers une analyse praxématique comment l'écrivain
Albert Londres intègre des mots d'emprunt dans le récit d'un voyage qu'il a effectué
en 1927 dans une cour africaine traditionnelle. Il en ressort que l'emploi des gloses
bien plus que celui des emprunts est révélateur de l'attitude de l'écrivain. «  Si [le]
procédé de nomination [c'est-à-dire l'emploi des emprunts] semble, au premier chef,
permettre de rendre compte des caractéristiques sociopolitiques de la société décrite,
la manière dont est construit en discours l'accès au sémantisme des termes
empruntés tend à déterritorialiser les concepts et représentations qui leur sont liés  »
(page 33). En effet, les explications que fournit Londres ramènent les réalités de la
structure de la société africaine à des pratiques européennes, aboutissant ainsi à des
représentations réductrices et dévalorisantes ;l'écrivain parait bien proche des
attitudes colonialistes qu'il dénonce par ailleurs.

Les trois derniers articles se situent dans un contexte chronologique plus
strictement contemporain. Aïno Niklas-Salminen, dans «  Le xénisme français la'icité
en finnois contemporain  », analyse non seulement les gloses qui accompagnent ce
phénomène peu compris relevant de l'exception française, mais aussi les différentes
formulations finnoises susceptibles de rendre tel ou tel aspect du concept. Les
journalistes finlandais se trouvent effectivement mal armés pour rendre compte
d'une attitude sociale qui ne trouve pas d'équivalent dans leur propre société. Fait
supplémentaire assez remarquable, un sondage effectué dans un plus petit corpus de
journaux de langue suédoise de Finlande et de Suède indique qu'il s'agit d'une
attitude qui est davantage nationale que linguistique, les journaux suédois exprimant
une attitude plutôt critique. En effet, la Suède, contrairement à la Finlande, connaît
un très fort taux d'immigration  ; elle a coupé les liens qui reliaient l'État à la
religion luthérienne, et de ce fait la différence entre les sociétés suédoise et française
est moins forte.

Geneviève Petiot et Sandrine Reboul-Touré abordent à leur tour un autre
aspect de la laïcité, celui des signes extérieurs d'appartenance religieuse, dans un
article intitulé  : «  Le hidjab. Un emprunt autour duquel on glose  ». Elles soulignent
en effet le changement de paradigme que cette lexie a subi  : d'un couvre-chef
exotique il devient en effet un signe religieux, et se trouve ainsi en codistribution

239 avec croix, kippa, turban... Elles invoquent le concept de modalisation autonymique
(l'«  arrêt sur mot » d'Authier-Revuz) pour rendre compte des variations
orthographiques et phonétiques du mot, ainsi que des gloses, connotées, épinglées
comme étranger, arabe..., bref, un marqueur de discours polémique.

Sarah Leroy, dans un article présenté comme plutôt méthodologique
«  Glasnost et perestroika. Les pérégrinations de deux russismes dans la presse
française  », examine non seulement ces deux emprunts au russe, mais aussi les
concepts de xénisme et de pérégrinisme. Les deux mots cités ont connu un fort taux
d'emploi vers la fin des années 80 et au début des années 90, pour retomber
rapidement à un niveau bas mais assez constant depuis. Bien que maintenue dans le
dictionnaire de Dubois et al (1994) la distinction entre ces deux concepts (le premier
un mot étranger pour un concept non seulement étranger mais inconnu, le second
pour un mot étranger pour un concept toujours étranger mais connu dans le pays de
référence) avaient tendance à s'estomper. Leroy tente d'en montrer la pertinence,
d'après les gloses qu'elle analyse. Elles indiqueraient que les deux mots ne
s'intègrent que très peu dans le lexique français et gardent de ce fait un statut à part,
mais au fur et à mesure que les gloses disparaissent, ils passent du xénisme au
pérégrinisme.

À une exception près, tous les articles sur les emprunts focalisent sur le
phénomène du xénisme. Ce terme, presque tombé en désuétude et pour lequel tous
les auteurs ne donnent pas la même définition, semble renvoyer à des références,
voire des non dits d'ordre culturel, qui sont exprimés, de façon parfois indirecte, par
les gloses. Il est permis de penser, toutefois, que d'autres types d'emprunts, tels que
ceux qui désignent des innovations technologiques (l'exemple de tuner, de
Mortureux, est pertinent ici), appellent également des gloses, comme n'importe quel
autre mot technique (voir Beciri, « Néologismes et définition en contexte  :pour une
typologie des indices intreprétatifs formels  », Le mot et sa glose, Steuckardt A. et
Nicolas-Salmiens (eds.), Presses de l'Université de Provence, 2003, p. 41-56). C'est
plutôt l'orientation politique de la publication Mots qui expliquerait ce choix, car
plus orientée vers les aspects culturels du lexique.

L'emprunt est généralement considéré, par définition, comme relevant de la
néologie. Même si les auteurs de ces articles ne font pas de rapprochement explicite
à d'autres manifestations de la néologie, à part la glose, certains peuvent être
signalés  : une instabilité désignationnelle (surtout pour les équivalents finnois de
la'icité, mais aussi pour glasnost et perestroika, car même l'équivalent `canonique'
se trouve contesté), instabilité orthographique (pour hijab en particulier),

À quand le numéro  : le néologisme et sa glose  ?

John HUMBLEY
Paris 7, LDI

WETZLER, Daginar (2006), Mit Hyperspeed ins Intemet Zur Funktion und zum
Verstiindnis von Anglizismen in der Sprache der Werbung der Deutschen Telekom,
Franl~urt am Main. Peter Lang. Europ~ische Hochschuleschriften. Reine XIV. 370 p.

Le nombre d'études consacrées à l'influence de l'anglais sur l'allemand
d'aujourd'hui est impressionnant, et la dernière en date -dont on pourrait traduire le
titre comme «  Highspeed vous connecte à l'Internet  : sur la fonction et la

240 compréhension d'anglicismes dans le langage de la publicité de Deutsche
Telekom » -est issue, comme très souvent en Allemagne, d'une thèse de doctorat.
L'idée principale est de vérifier si les anglicismes que Deutsche Telekom emploie à
profusion sont compris des clients potentiels et plus généralement comment ils sont
perçus.

Comme les meilleures thèses allemandes, cette étude est basée sur une
analyse approfondie des très nombreux travaux déjà réalisés en Allemagne sur les
anglicismes et sur l'évaluation de leur réception en particulier, de telle sorte que les
premiers chapitres font le point sur la recherche effectuée ces dernières années et
constituent pour le lecteur un résumé de l'état de la question, à la fois en termes de
domaines couverts (langue générale et langues de spécialité), buts poursuivis et
méthodes utilisées, ainsi qu'une réflexion sur les études d'emprunts en général.
L'auteure se permet un «  Exkurs  » sur le purisme en allemand actuel et décrit les
actions de l'association Verein Deutsche Sprache, qu'elle voit sous une lumière très
négative.

Deutsche Telekom est connu en Allemagne pour son fréquent emploi
d'anglicismes —l'association Verein Deutsche Sprache l'a déjà « primé » pour son
anglomanie. L'entreprise l'explique par son étendue mondiale  : elle se définit
expressément comme un « global player  », statut qui se reflète dans la langue. Il
existe aussi des études sur la compréhension des anglicismes employés dans la
publicité, que Wetzler analyse. Les résultats sont quelque peu paradoxaux  : d'un
côté certaines études laissent penser que les clients potentiels qui ne comprennent
pas certains anglicismes en retirent une impression négative, tandis que d'autres
indiqueraient que l'effet global de l'emploi de l'anglais est plutôt positif, se situant
essentiellement sur le plan de la connotation. Cet aspect fera l'objet d'un examen
attentif lors des entretiens que Wetzler mène.

Après des sections sur le langage de la publicité et les méthodes statistiques
employées dans les enquêtes sociolinguistiques concernant le lexique, l'auteure
présente son expérience. Elle a recueilli vingt anglicismes employés dans les
publicités Deutsche Telekom, dix de la langue générale, et dix qui relèvent plutôt du
langage des télécommunications. Elle a ensuite construit un questionnaire en
fonction d'une vingtaine d'hypothèses qu'elle a formulées sur les rapports entre les
données sur les informateurs et leurs attitudes par rapport aux anglicismes de la
publicité et l'influence de l'anglais en allemand en général. Le questionnaire tient
donc compte d'abord de l'âge, du sexe, du niveau d'instruction (connaissance des
langues en particulier), des habitudes de consommation des médias (magazines,
télévision) des interviewés. Ensuite, les cent interviewés ont été priés de prononcer
l'anglicisme, de l'évaluer sur différentes échelles (compréhensibilité, complexité,
modernité, artificialité, nécessité, neutralité) et d'en donner un équivalent ou une
explication en allemand. Les résultats sont présentés en détail, mot à mot, et
synthétisés à la fin.

L'enquête montre que la compréhension des anglicismes des publicités de la
Deutsche Telecom est très variable. Si certains sont compris de tous (Handy,
`pseudo-anglicisme' pour téléphone portable, par exemple), d'autres sont très peu
compris  : by call n'est correctement interprété que par trois informants, et la très
grande majorité a mal compris Citygesprcich. Contrairement aux hypothèses de
l'auteure, le sexe de l'informant a joué un rôle  :les hommes font un meilleur score
que les femmes. Le niveau de connaissance de l'anglais, ainsi que l'âge et le niveau

241 d'études, sont encore plus déterminants. Le facteur crucial, toutefois, est le degré de
technicité  :les mots de la langue courante sont généralement bien compris, ceux du
domaine des télécommunications beaucoup moins. C'est pour cette raison sans
doute que les hommes ont mieux réussi que les femmes, les jeunes que les vieux.

Les publicitaires comptent sur l'aura de l'anglais et sa supposée modernité
pour faire passer le message, même si tous les mots ne sont pas compris. Or,
Wetzler montre que l'informant qui ne comprend pas un anglicisme a une attitude
plutôt négative à son égard. En même temps, elle découvre que les mots
parfaitement compris n'ont quasiment pas d'impact sur la plupart des interviewés,
ce qui doit pousser les publicitaires à rechercher des formules de plus en plus
insolites, et à utiliser davantage d'éléments anglais.

On comprend que la grande force de cette étude est son assise
sociolinguistique. L'auteure a bien pris au sérieux la maxime de Weinreich, qui
prétend que celui qui n'étudie pas le contexte sociologique des emprunts, laisse son
étude en l'air. Dans une certaine mesure, cependant, cette focalisation sur la
réception se fait aux dépens de l'analyse des éléments du corpus. Les vingt termes
choisis dans les publicités de la Deutsche Telecom sont peut-être tous des
anglicismes, car ils comportent des éléments anglais, mais il ne s'agit pas pour
autant d'emprunts dans tous les cas. Handy, déjà mentionné, est un `pseudo-
emprunt', comme l'auteure le reconnaît. Mais un pseudo-emprunt, du moins de ce
type, n'est pas un emprunt du tout. Le modèle dans l'autre langue n'existe pas. Il
s'agit d'un radical qui est le même en anglais et en allemand, auquel on a ajouté un
« suffixe  » déjà connu pour figurer dans de nombreux emprunts courants en
allemand  : happy. Il n'est donc pas étonnant que tous le comprennent. À l'inverse,
Citygesprcich, qui est également un pseudo-emprunt, forgé par DT, d'autant plus
facilement que City figure déjà dans tous les dictionnaires allemands et employé au
niveau le plus officiel. Pourtant, il n'est pas compris, parce qu'il est mal motivé. DT
l'a inventé pour le différencier de Ortsgesprcich, communication locale, mais avec
un sens plus large  : or, en allemand, City c'est le centre d'affaires d'une ville. Le
problème de la motivation ici ne concerne pas du tout l'anglais. Wetzler n'a
visiblement pas eu l'occasion de prendre connaissance de l'ouvrage de Silke Jansen
(2005), qui l'aurait mieux orientée. Il est visiblement temps de publier un manuel
enfin à jour de l'emprunt linguistique qui tienne compte des évolutions des trente
dernières années.

John HUMBLEY
Paris 7, LDI