Aller au contenu

Compte rendu

Afficher toutes les informations ⮟

  • ISBN: 978-2-8124-4227-8
  • ISSN: 2262-0354
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4227-8.p.0223
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Mise en ligne: 15/07/2010
  • Périodicité: Annuelle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
223
COMPTE RENDU

Michel ARRIVÉ, Verbes sages et verbes fous, éd. Lambert-Lucas, Limoges, 2005.


Le livre de Michel Arrivé Verbes sages et verbes fous est un recueil de 160
chroniques rédigées entre 1998 et 2005 pour le site www. bescherelle.com. Elles
sont consacrées exclusivement à la catégorie verbale et sont classées par ordre
alphabétique, de aboyer à zapper. Ces chroniques se veulent à la fois plaisantes et
instructives. Nombre d'informations ou concepts linguistiques sont en effet
présentés et divulgués discrètement et efficacement au cours des analyses des verbes
retenus par l'auteur. Un très utile et pratique index des notions indiquant où elles
sont employées ou défraies atteste bien de la portée scientifique de l'ouvrage.
Aspect scientifique auquel concourent également une bibliographie, volontairement
sélective, un index général où figurent, entre autres, les noms des linguistes cités et
un avant-propos précisant les objectifs du livre. En contrepoint de ces aspects
savants, il convient de noter que les illustrations de Brito contribuent au plaisir du
lecteur et s'accordent parfaitement au ton humoristique et à la brièveté qui
conviennent au genre de la chronique.

Diverses raisons président au choix de l'auteur dans les verbes retenus, qu'ils
soient anciens ou nouveaux. Pour les verbes anciens, il s'agit de faits largement
méconnus de la grande majorité des francophones, qui peuvent apprendre — ou
redécouvrir —des informations intéressantes. Sont ainsi exposés et expliqués des
cas de doublets comme séparer et sevrer, des cas d'ambiguïté comme louer dans
j'ai loué un appartement, des évolutions sémantiques peu prédictibles et curieuses.
Les unes donnent lieu à de l'homonymie (les deux verbes voler  : le vol de l'oiseau
étant à l'origine du vol du voleur, et ce deuxième voler a supplanté l'ancien verbe
rober), d'autres à de la polysémie (l'acception « prendre en compte » de calculer  : le
FN, on le calcule pas), d'autres encore à un changement de sens qui fait disparaître
le sens originel, comme chômer «  ne pas avoir de travail  » a remplacé celui de
« rester immobile sous l'effet de la chaleur  ») etc. L'auteur relève également des cas
de recréation ou de reprise de formes verbales attestées historiquement avant une
éclipse et une réapparition, avec un sens identique ou proche comme délinquer, ou

Neologica, 1, 2006, p. 219-221

224
un sens différent, comme engueuler («  saisir dans la gueule  » et non « accabler de
reproches violents  »).

Mais un plus grand nombre de chroniques sont consacrées à des verbes
néologiques, apparus récemment. Les uns sont des hapax qui risquent de ne
connaître aucune diffusion, comme certains mots d'enfant (désembouler le sapin de
Noël), d'autres au contraire circulent rapidement et sont révélateurs de l'évolution
de la société (pacser, détoxiquer son corps). Certains d'entre eux sont à l'origine
d'homonymes comme piger « comprendre  » et piger « faire une pige  » (en parlant
d'un journaliste). L'auteur fait remarquer que la quasi-totalité des nouveaux verbes
appartient, morphologiquement, au premier groupe. Seul amarsir, analogique
d'atterrir ou alunir, fait exception. Les verbes traités sont créés par toutes sortes de
procédés  : on relève bien sûr des cas de préfixation (dénommer), de suffixation
(victimiser), mais aussi des cas de conversions, qui se développent rapidement
(fuiter, génocider), de mots-valises (accumonceler), de néologismes sémantiques
(calculer, décliner)... Les bases sont, elles aussi, de types variés  : mot simple
(cobayer), sigle (médéfier), constitué parfois d'une simple lettre  : X / fixer, mot
composé (terraformer, petit-déjeuner). On relève aussi, moins nombreuses, des
créations sur des noms propres (pohériser) ou des bases empruntées (talibaner).
L'auteur accorde également une juste place à la néologie syntaxique, souvent
négligée, (jouer une équipe adverse, courir un cheval, ça craint...), catégorie dans
laquelle il aurait aussi pu inclure les extensions d'emploi du type renseigner un
questionnaire, le verbe reste transitif direct, mais le schéma argumental change en
termes de classes d'objets (syntactico-sémantiques). Figurent aussi des cas de
dérivations inverses, dont on peut regretter qu'ils ne soient pas nommés comme
tels  : caster fabriqué à partir de casting, délinquer à partir de délinquant.

Dans ce florilège d'informations linguistiques pertinentes et variées, on peut
ne pas partager toutes les analyses proposées par l'auteur. On regrette ainsi
l'indécision dont il fait preuve dans l'opposition, il est vrai parfois délicate, entre la
polysémie et l'homonymie. Filmer « impressionner des images sur une pellicule  » et
filmer « recouvrir d'une pellicule protectrice  » apparu plus tardivement et
indépendamment (et donnant lieu à un probable malentendu programmé dans une
émission culinaire télévisée) sont présentés, p. 76, comme deux acceptions d'un
même verbe («  les deux sens du verbe filmer  »), en contradiction avec ce qui est
écrit dans l'avant-propos, p. 11, («  coexistence de deux homonymes créés à deux
moments différents  ». Le traitement homonymique n'est ici pas discutable  :par quel
rapport sémantique direct la seconde acception pourrait-elle être issue de la
première, dans un traitement polysémique  ?Pourquoi aussi ajouter entre parenthèses
ou de polysémie après homonymie pour le deuxième dénommer « effacer le nom de
quelqu'un sur une liste de nomination  » face au premier « attribuer un nom  », là
encore en contradiction avec le traitement homonymique donné et justifié dans
l'avant-propos, p.11. Un deuxième objet de discussion concerne l'analyse
parasynthétique. Si l'auteur prend bien garde de ne jamais parler de dérivation dans

225 le cas du changement de catégorie, du nom au verbe, quand seules des marques
flexionnelles créent ce changement, (ce en quoi nous sommes d'accord avec lui  : ce
sont des conversions comme dans flasher ou torcher « diriger le faisceau lumineux
d'une lampe torche sur quelqu'un ou quelque chose  »), il nomme en revanche, d'une
manière qui ne paraît pas conséquente, parasynthétique ce même type de
changement quand il y a en outre un préfixe comme dans dégraisser, désembouler,
entarter. En bonne logique il vaudrait mieux analyser ces néologismes comme des
préfixés. Mais il s'agit sans doute là de querelles qui n'intéresseront que les
spécialistes.

Ceux-ci salueront en revanche la prudence et l'honnêteté dont fait preuve
l'auteur dans l'indication des datations de première attestation de verbes anciens ou
de création de verbes récents. Il n'y a en effet guère que des créations discursives
comme débloguer, dousteblazouiller dont on peut indiquer, sans trop de risque
d'erreur, le jour, voire l'heure, de la création. Les autres datations sont susceptibles
d'être remises en cause.

Ces 160 chroniques permettent de traiter un vaste ensemble de faits
linguistiques, mais d'autres verbes anciens recèlent des curiosités dignes d'être
divulguées sous la même forme plaisante et instructive, et de nouveaux verbes
apparaissent quasi quotidiennement, qui nous apprennent beaucoup sur nous, notre
langue et notre société. On espère donc une suite avec un nouveau recueil d'autres
chroniques du même type.


Jean-François SABLAYROLLES
Paris 13, LLI

Article de revue: Précédent 19/20 Suivant