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Avant propos

  • Type de publication: Article de collectif
  • Collectif: Lire les Essais de Montaigne
  • Auteurs: Peacock (Noël A.), Supple (James J.)
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  • Pages: 9 à 11
  • Année d’édition: 2000
  • Collection: Rencontres, n° 201
  • Série: Colloques, congrès et conférences sur la Renaissance européenne, n° 26

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  • ISBN: 978-2-8124-5624-4
  • ISSN: 2261-1851
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-5624-4.p.0009
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 31/05/2007
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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AVANT-PROPOS

Point n'est besoin de présenter les spécialistes qui ont pris la parole lors de ce colloque. Tout d'abord parce que, tout comme les "em¬ prunts" de Montaigne "Ils sont tous [...] si fameux qu'ils [nous] semblent se nommer sans [nous]". Ensuite parce que Mary B. McKinley a eu l'heureuse idée de situer la plupart de leurs travaux dans la communication que nous avons placée en tête du volume. Un mot, cependant, sur notre titre, calqué à l'évidence sur celui de Jean-Yves Pouilleux^ qui a eu l'amabilité de nous le "prêter" pour les besoins du présent colloque. Là où l'attention de la plupart des critiques littéraires s'est portée au cours des années 70 et 80 sur la problématique de l'écriture, Pouilloux, lui, a insisté, dès 1969, sur l'importance primordiale de la lecture. Si ses efforts ont eu le reten¬ tissement que l'on sait, c'est en partie parce que ses thèses venaient renforcer celles de critiques littéraires post-structuralistes qui, à rencontre de la critique sorbonnarde, privilégiaient les discontinu¬ ités et les ruptures plutôt que la clarté. Mais, là où leurs thèses à eux s'alimentaient dans la philosophie continentale moderne (Barthes, Derrida, Foucault) ou bien dans une conception post-Saussurienne de la langue, le livre de Pouilloux ne semblait tributaire d'aucun courant critique précis. On se sentait au contraire emporté par un souffle d'exaspération très personnel, né d'une confrontation con¬ tinue avec une pensée critique traditionnelle qui refusait de relever le défi que présente un texte dont Pouilloux était le premier à souligner avec autant de cohérence le caractère radicalement non- intégrable. L'ouvrage est loin d'être sans défauts, témoin le rejet caté¬ gorique des études thématiques (p. 27-28)^ comme des métaphores

' Lire les "Essais" de Montaigne, Paris, Maspero, 1969. ^ Voir Supple infra sur les mérites et les démérites des études de Leschemelle sur les femmes.

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LIRE LES ESSAIS DE MONTAIGNE

dont Montaigne est si friand (p. 90-92),' le peu d'attention accordé aux essais individuels'', et le parti pris contre les lectures éthiques (p. 109). Mais, si la priorité accordée aux questions épistémolo- giques est loin de refléter la richesse globale des Essais, elle ne laisse pas de mettre en vedette la continuelle mise en abyme des enjeux philosophiques de l'ouvrage ; "Montaigne est penseur, les Essais sont un livre de « philosophie »" (p. 14). Pouilleux a recours aux guillemets parce qu'à l'encontre de Frédéric Brahami, Marcel Conche et lan Maclean^, il n'essaie pas d'analyser les diverses prises de position philosophiques de Montaigne. Il veut établir une dis¬ tinction plutôt entre deux types d'énoncés : "énoncés idéologiques, qui sont discours d'opinion" et "énoncés critiques, qui sont discours d'analyse soit sur la démarche intellectuelle de Montaigne, soit sur sa manière d'écrire" (p. 39-40). Ce qui intéresse Pouilloux, et ce qui, selon lui, constitue la raison d'être des Essais, c'est "la question philosophique de leur démarche", c'est-à-dire la façon dont Montaigne accumule des affirmations qui deviennent par la suite la matière d'une analyse secondaire qui porte sur "la manière dont il raisonne [et] la forme dans laquelle il écrit pour énoncer ses opinions" (p. 40, 59, souligné par Pouilloux). La formulation semble attribuer aux Essais une fonction mimétique (les opinions existent-elles avant d'être formulées?), mais telle n'est pas l'intention du critique, qui insiste au contraire sur l'importance du concours actif du lecteur, qui doit accorder tout autant d'attention au travail du texte qu'au thème retenu : Ainsi toute lecture des Essais qui ne s'interroge pas simultanément sur le thème et sur son fonctionnement dans l'ensemble du texte, se voue-t-elle à ne pas entendre, à ne pas voir, à ne pas lire®. Cette affirmation nous paraît fondamentale parce que, comme l'a si bien dit Pouilloux : "toute pensée n'est garantie que par le mécanisme qui la produit" (p. 85). 11 est absolument essentiel alors que le critique crée ce que Pouilloux appelle un "écart réfléchi" entre ses propres conclusions et sa méthode (p. 13), dont il faut reconnaître les limitations. Jean-Yves Pouilloux n'a pas laissé -

^ Voir Supple, Les "Essais" de Montaigne : méthode(s) et méthodologies, Paris, Champion, 1999, p. 78. Voir S. Rendall, Distinguo : Reading Montaigne Differently, Oxford, Clarendon Press, 1992, p. 13. ® Brahami, Le scepticisme de Montaigne, Paris, P.U.F., 1997 ; Conche, Montaigne et la philosophie, Paris, P.U.F, 1996 ; Maclean, Montaigne philosophe, Paris, P.U.F, 1996. ® Page 85-86. C'est Pouilloux qui souligne.

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comme nous tous ? - de tomber dans le piège contraire''; mais ce n'est pas sans avoir réservé le droit de modifier ses propres posi¬ tions. S'il continue d'écarter les lectures éthiques des Essais basées sur une conception de la littérature "telle que dans toute « œuvre » se trouve cachée une leçon que le lecteur n'a qu'à en extraire" (p. 9 sq.), il n'en propose pas moins ici, comme dans son Montaigne et l'éveil de la pensée une des plus fines lectures qui existent de Montaigne moraliste, philosophe - et écrivain. C'est dire à quel point les divers aspects des Essais sont inextricablement enchevêtrés, y compris la problématique de l'écriture et ses répondances dans la lecture. Les approches adoptées ci-dessous sont délibérément variées. Que ce soit Philippe Desan (qui nous invite à faire la navette entre l'Exemplaire de Bordeaux, l'édition de 1595 et Vexemplar perdu), Cathleen Bauschatz (qui étudie la modification progressive des thèmes qui relient III, 3, 4 et 5), Terence Cave (qui étudie les multiples discours de la croyance), Gisèle Mathieu-Castellani (qui attire notre attention sur le masquage des sources de Montaigne), ou Zoé Samaras (qui met en vedette l'altérité du texte), tous les participants à ce colloque ont accepté de poursuivre le débat que Pouilloux a ouvert à propos d'un texte où la cohérence se fait sentir à la fois comme principe immanent ("mon livre est tousjours un") et comme une quête vouée à l'échec.

Noël PEACOCK James SUPPLE Université de Glasgow Université de Strathclyde

'' Pour notre part, nous ne sommes guère convaincus que l'approche adoptée par Pouilloux - pas plus que les approches qu'il critique - puisse nous libérer du cercle vicieux qui nous condamne "à un libre « dévoilement » de [nos] propres questions" (p. 13). ® Paris, Champion, 1995.

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