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Comptes rendus

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  • ISBN: 978-2-406-08788-5
  • ISSN: 2239-0626
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-08789-2.p.0237
  • Publisher: Classiques Garnier
  • Parution date: 12-26-2018
  • Periodicity: Annual
  • Language: French
Free access
Support: Digital
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Alain Rey, Fabienne Verdier, Polyphonies. Formes sensibles du langage et de la peinture, Paris, Albin Michel – Le Robert, 2017, 192 p.

Un livre unique, inattendu, surprenant, qui fait voyager vers lazur des mots et des couleurs. Cest laboutissement de laventure née de la rencontre dAlain Rey et Fabienne Verdier à loccasion de lédition spéciale du cinquantenaire du dictionnaire Le Petit Robert, illustrée par 22 tableaux originaux de lartiste.

Une exposition spéciale a accompagné ce livre, avec le même titre, au Musée Voltaire, organisé par la Bibliothèque nationale de Genève : un événement damour pour la peinture et le langage, associés dans leur voyage au sens, sous le patronage de la Ville de Genève.

Le grand linguiste et la grande peintre se rencontrent sur le pont de la création. Rencontre merveilleuse, sur la route des couleurs et des mots, à la découverte de leur inspiration réciproque, sous le signe de lunité de lacte de création.

Ce sont les forces telluriques du monde qui se déchaînent dans lunivers et qui se marient dans les mains et dans le cerveau et dans le cœur de deux immenses créateurs, une peintre et un linguiste. Comme quoi, lart est unitaire. Un retour à lart total. Le cosmos chante. La terre chante. Le langage chante. La couleur chante.

Toutes les formes sensibles du monde sont en marche, autour de formes sensibles, dans une polyphonie, daprès le titre du volume et de la rencontre qui le produit, qui laisse parler mots et art, à travers les tableaux, les films, les photographies, les voyages des hommes et de leurs paroles, dans latelier central du monde : celui de lêtre humain.

Cinq lignes conduisent lart du langage et de la peinture, par des pages qui sont des haltes de merveilles : arborescence-allégorie, les forces du monde (force-forme, dualité-dialogue, onde-ordre, rythme-reflet, instabilité-ivresse), la ligne musicale (musique-mutation, labyrinthe-liberté, harmonie-hasard, voix-vortex), le chant de la terre (sinuosité-sagesse, grotte-genèse, esprit-évasion, joie-jeu, tectonique-transformation), lUn 238(univers-Un, vide-vibration, nuit-noir), avec une Annexe sur lexpérience du langage, qui est aussi expérience dart pictural.

Un livre-lumière, qui fait rêver comme le plus petit objet de la terre, le point infinitésimal de latome, entre lunivers et le vide qui fascine et fait peur à Blaise Pascal et à tout grand artiste et à tout poète créateur de langue.

Tout est Un et unité : Plotin laffirme bien. Tout est plein, même le vide (René Descartes). « Il y eut la lumière » (p. 172) et il y aura la lumière, tant que lêtre aimera le cœur de lhomme, qui toujours dira ses rêves et ses désirs, ses affres et ses infinis, par les nuits étoilées, nos champs damour éternel.

Giovanni Dotoli

Université de Bari Aldo Moro

Cours de Civilisation française
de la Sorbonne

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Alain Rey, Lassaâd Metoui. Le pinceau ivre, Paris, Découvertes Gallimard – Institut du monde arabe, 2018, non pag.

Alain Rey, le grand linguiste que nous aimons, que je considère le plus grand de nos jours, entre fin du xxe siècle et début du xxie, adore les formes. Il ne faut jamais oublier quau début de sa carrière il sest formé en histoire de lart et en littérature et quil adorait les mathématiques. Lamour pour le dictionnaire viendra par la suite.

Ce livre sur Lassaâd Metoui, « pinceau ivre », confirme cet attachement aux formes de lart et du monde, et simultanément lentente sublime avec ce peintre. De fait cest le quatrième livre qui voit leur profonde collaboration : Le voyage des mots. De lOrient arabe et persan vers la langue239française – 2014, Le voyage des formes. Lart, la matière et la magie – 2014, Pourvu quon ait livresse. De lalcool à lextase : un voyage à travers les arts et les lettres – 2015. Cest une coopération sublime, entre art et mot, peinture et création de la langue.

Un jour Lassaâd Metoui a rendez-vous avec Le Petit Robert. Cest un amour immédiat pour linventeur de ce dictionnaire, le plus important depuis un demi-siècle. Les deux hommes se rencontrent dans le rêve. Metoui va à la rencontre de Rey, et cest létincelle de la poésie de la langue et de la peinture. Les formes se colorent. Le clair et lobscur se marient. Le son et la graphie des mots se marient avec le secret des signes.

Et cest lémotion vivante de lart. Le mot se fait art comme la toile. Le calame du calligraphe est performant à linfini, comme la trace des mots.

Cest un retour à lorigine, à la lumière qui fut. Langage et art sur la même table. Charles Baudelaire lavait bien compris. Guillaume Baudelaire fera la même chose. Lordre des formes du monde est aussi lordre de la parole. Cest une rencontre dans lazur, sur la lignée de Gaston Bachelard et dHenri Bergson. « On a vu ici même une tentative lumineuse ».

Un livre à admirer, à aimer, un chef-dœuvre de lart moderne, avec une mise en pages qui nous conduit vers les terres bleues du mystère.

Giovanni Dotoli

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Alain Rey, Pierre qui roule namasse pas mousse et autres proverbes illustrés par Grandville. Un hommage à lœuvre dun grand artiste romantique : Grandville, Paris, BnF Éditions, 2017, 208 p.

Alain Rey ne finit pas de nous surprendre. Linguiste gigantesque à lhumanisme-humanité uniques par les temps que nous vivons, le voilà se lancer dans le commentaire dun des livres les plus beaux de lhistoire 240du livre en France et en Europe : les Cent proverbes illustrés de Grandville, parus à Paris en 1845, chez Henri Fournier, 7 rue Saint-Benoit.

La « Notice biographique » en fin de louvrage, par Carine Picaud, nous donne des éléments biographiques précieux sur ce dessinateur passé à lhistoire comme un génie dans son genre (1803-1847), collaborateur de deux journaux importants à lépoque du Romantisme, « La Caricature » et « Le Charivari ». Visionnaire fantastique, Grandville est aussi lauteur de : Métamorphoses du jour (1828-1829), Scènes de la vie privée et publique des animaux (1852), Un autre monde (1844). Il a aussi illustré les fables de La Fontaine (1838-1840), de Lavalette (1841) et de Florian (1842), et les Voyages de Gulliver (1838) et les Aventures de Robinson Crusoé (1840).

Alain Rey se fait excellent écrivain commentateur. Les cent proverbes de Grandville deviennent loccasion heureuse de tracer lhistoire des traditions populaires françaises, de la vie dautrefois, dune philosophie éternelle du peuple rural, en France et dans toute lEurope, un temps qui nest mort quà notre époque de vitesse et de voyage supersonique allant presque toujours nulle part.

Alain Rey découvre et commente la poésie des proverbes et de la langue du peuple, et simultanément se fait poète lui-même, et quel poète ! – je sais que non seulement il aime la poésie, mais quil écrit des poèmes intimes quil refuse de publier – mais un jour…

Le savoir folklorique est le champ unifiant de toute lEurope. Le proverbe est la bouche du peuple : en quelques mots, cette forme dit linfini, par adages, fables et refrains. Conservateur et souvent misogyne – mais les femmes se vengent, étant elles-mêmes les êtres de transmission de cette parole, plus que les hommes –, plein de préjugés, de contes, de mythes et de blagues, il exprime la sagesse millénaire des gens qui ne comptent pas, mais qui par contre sont lessence de la culture populaire.

Le Romantisme est le temps du retour à lattention pour le peuple, qui commence à ne plus être le monstre noir de la société, mais lêtre qui la soutient et qui garde lhistoire. Grandville le comprend fort bien, en produisant des dessins dune clarté, dune modernité et dun rêve sublimes, entre réalisme, critique, fantasmes, comique et satire. Cest pourquoi des grands ont aimé son œuvre de dessinateur hors-norme, tout en exprimant parfois quelques incompréhensions : Charles Blanc, Théophile Gautier, Champfleury, Charles Baudelaire. Ce dernier dit tout, en affirmant que Grandville l« effraye ».

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« Une œuvre multiple », observe justement Alain Rey (p. 14), entre dessin, poésie, récit, fable et rêve. Grandville peint « lhomme social » (p. 15) et « la comédie humaine » (p. 16), en prolongeant « la vertu du langage poétique » (p. 17). Il applique un merveilleux jeu graphique qui est signe total : écriture et dessin, phrase figée et ouverture sur linfini du mot-graphie.

Alain Rey a le mérite immense davoir reproposé les Cent proverbes, et surtout de les avoir narrés comme un roman dautrefois, en cette aube du troisième millénaire. Quelques-uns de ses commentaires sont de véritables poèmes en prose, le regard sur les mots, le monde et notre cœur.

Le dernier proverbe nest pas là par hasard : « La fin couronne lœuvre ».

Giovanni Dotoli

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Aurore Vincenti, Les mots du bitume. De Rabelais aux rappeurs, petit dictionnaire de la langue de la rue, préface dAlain Rey, Paris, Le Robert, 2017, 222 p.

Quatre ans durant, Aurore Vincenti a tenu des chroniques hebdomadaires de langue française sur France Inter, dans lémission « Quest-ce que tu mjactes ? », de Dorothée Barba. Lintégralité de ces chroniques est à retenir, et à écouter avec attention, sur le site franceinter.fr.

Lauteur aime ici la langue française qui court les villes, les rues, les banlieues, quelle appelle du bitume. Cest une langue qui nest pas seulement des jeunes. Ce sont des mots connus ou énigmatiques, dont la musique inédite nous enchante.

Apparemment éphémère, cette langue est ravissante, pleine de création, ouverte sur le nouveau. Entre lhistoire et limpromptu, elle nous révèle toute sa puissance, sans jamais mettre de côté la légèreté. Elle provoque et fait de lhumour. Ainsi, Aurore Vincenti « passe au crible les plus 242belles pépites de notre vocabulaire contemporain et redonne ses lettres de noblesse à un parler souvent dévalorisé » (quatrième de couverture).

En ayant recours aux plus grands rappeurs, Booba, Oxmo Puccino, Nekfeu, elle ouvre les portes dun monde en mouvement perpétuel, poussé par les passions et construit sur le partage.

Dans une belle édition à retenir sur le plan typographique, utilisant aussi des couleurs, Aurore Vincenti voyage de Aight à Zbeul, en fournissant aussi un lexique, un glossaire et une bibliographie fort utile.

Plus de vulgarité, plus de dinutile conventionnel. La langue est totale, va de linstitution à la vie des jeunes. « Il ny a despace où la créativité est plus forte que dans la rue » (p. 13). Cest là que lon « coupe, on bouleverse, on ajoute » (ibid.).

Le rap gagne toute sa force. Son oralité est au cœur de la langue française, malgré lopposition de lAcadémie française et du monde savant. Le modèle de lauteur – et je la remercie ouvertement : on est sur les mêmes rails – est Alain Rey, surtout via le Dictionnaire historique de la langue française de ce grand linguiste, dernière édition 2016.

Dans sa préface, Alain Rey souligne à juste titre limportance de cette recherche réalisée dans la réalité de la vie dautrefois, laquelle est un chef-dœuvre dans le chef-dœuvre.

Giovanni Dotoli

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Jean Pruvost, Pleins feux sur nos dictionnaires en 2500 citations et 700 auteurs du xvie au xxie siècle, Paris, Honoré Champion, 2018, 662 p. « Champion Les Dictionnaires ».

Jean Pruvost est le symbole vivant de la maladie du dictionnaire et le chercheur par excellence dénicheur de secrets et de rêves dans un 243texte de plus en plus à la mode : le dictionnaire, depuis désormais cinq siècles. Après Robert Estienne, le fleuve ne sarrête jamais. De plus en plus vaste, cest désormais un océan, bleu, calme, mouvementé, presque en douce tempête permanente.

On connaissait bien le Pruvost des dictionnaires et technologies, des outils-dicos, des néologismes, des citations littéraires, de Nos ancêtres les Arabes, et puis de tant de sujets-dictionnaire, du vin au loup, de la mère au chocolat, du fromage au train, du jardin au cirque, etc.

Mais dans ce livre prouvostien au maximum, Jean Pruvost se dépasse. Sa folie dictionnairique créative nous prend, nous fait nous envoler, comme des aigles dor, dans linfini citationnel de la langue française, par toute sorte de livre et de presse. André Gide lui dicte le chemin à suivre : folie et raison, contrôle et aventure, espace des étoiles et livres.

« Une folie. Une utile déraison. Une œuvre condamnée à être inachevée donc imparfaite et cependant grandiose » (p. 7). Le fleuve de la langue revient à chaque page. De surprise en surprise, on découvre des étincelles dor, des textes qui sont de véritables poèmes, des fulgurations et des éclairs, pour dire un tome petit ou grand, de spécialité ou de langue générale, monolingue ou bilingue.

Dans ce livre de merveilles, le dictionnaire soffre à nos yeux émerveillés comme le lieu de la narration de la langue poétique, sur papier ou sur écran, par feuilletons ou par gros tomes. Lauteur individuel disparaît. Nous sommes tous auteurs. Nous participons à la route de la langue, route de poésie et de joie dêtre en ce monde. Et nous tombons amoureux dun mot, dune constellation de mots, dune image stellaire.

Le dictionnaire se confirme comme le livre le plus consulté et le plus lu, peut-être le plus aimé et le plus contesté. Que de directions souvrent à notre esprit. Le chemin indiqué par André Gide revient : « Demeurer entre les deux. Tout près de la folie quand on rêve, tout près de la raison quand on écrit » (p. 8).

À linstar de Gustave Flaubert, nous devenons tous des « dictionnaires vivants » (p. 169). Charles Nodier à tout compris : « Je respecte tous les talents, toutes les bonnes études, toutes les entreprise utiles, et je place au premier rang des plus honorables ouvriers de la littérature les grammairiens, les lexicographes, les dictionnaristes » (Examen critique des Dictionnaires de la langue française, « Préface », 1829, p. 14).

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Alain Rey ne parle-t-il pas dartisanat ? Lartisan du dictionnaire est un poète de la langue. Et quel poète ! Jean Pruvost en offre 2500 preuves, par la voix de 700 auteurs, du xvie siècle à lavenir.

Le dictionnaire est le livre le plus ancien et le plus jeune de lécriture.

Giovanni Dotoli

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Benoît Auclerc et Philippe Flepp, sous la direction de, Le recours au(x) dictionnaire(s), « Cahiers Francis Ponge », Paris, Classiques Garnier, 2018, n. 1, 196 p.

Quelle heureuse circonstance. Cest le premier numéro dune nouvelle revue, consacré à un immense écrivain, Francis Ponge. Les Classiques Garnier montrent encore une fois leur longue et profonde vue sur la littérature, la langue et la culture françaises. Ce sera le lieu des pratiques décriture de Ponge, dune « écriture en mouvement », avec « une réflexion vivante et polymorphe » (p. 9).

Cette revue recueillera surtout les travaux du séminaire de « La Fabrique pongienne », organisé conjointement par le Labex OBVIL de lUniversité de Paris-Sorbonne et le Groupe Marge de lUniversité Lyon III, avec lappui de la Société des Lecteurs de Francis Ponge. Un Ponge vivant donc, dans ses textes et aussi dans sa vie, de lœuvre et de lhomme. Grâce à un plongement heureux dans les archives, on découvrira des inédits, des projets, des visons du poète.

Ce premier numéro concerne une question-clef de Francis Ponge : son rapport avec les dictionnaires, rapport unique et profond, à légard des autres poètes, précisément avec le dictionnaire Littré. Cest aussi une 245sorte de chantier pour le Dictionnaire Ponge en cours de réalisation sous la direction de Jean-Marie Gleize, toujours aux éditions Classiques Garnier.

Dans ce premier numéro, des notes inédites du poète sur Stéphane Mallarmé, par un spécialiste mallarméen, Bertrand Marchal. On découvre de véritables étoiles. Le dossier « Le recours au(x) dictionnaire(s) », avec des articles de Benoît Auclerc et Pauline Flepp, Jean-Marie Gleize, Pauline Flepp, Pierre-Henri Kleiber, Jacques Neefs, Cédric de Guido, Alain Milon, Thomas Schestag. Un « Atelier contemporain » par Christophe Lamiot Enos.

De véritables pépites apparaissent. Le rapport de Ponge au dictionnaire, comme il arrive chez Mallarmé, se révèle comme un rapport de création, de langue-énergie, de langue-mouvement. Chez Ponge, le dictionnaire nest pas un cimetière de la langue, mais le lieu de sa force, de sa poésie, de sa vie.

Giovanni Dotoli

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Pierre Enckell, Dictionnaire historique et philologique du français non conventionnel, préface de Pierre Rézeau, Paris, Classiques Garnier, 2017, 1294 p., « Travaux de lexicographie ».

Lauteur de ce dictionnaire unique en son genre nous a quittés en 2011. Il fut lieutenant de la marine marchande et inspecteur de la sécurité des navires à Alger, et par la suite journaliste.

Il avait le goût de la langue française et des mots. Nous lui devons des ouvrages qui font date dans lhistoire de la lexicographie française : le Dictionnaire des façons de parler du xvie siècle. La lune avec les dents (2000), le Dictionnaire des onomatopées, avec Pierre Rézeau (2003), un véritable chef-dœuvre, et le Dictionnaire des jurons (2004).

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Encore une fois, un non linguiste fait un grand dictionnaire. Lauteur suit un double critère : dun côté lappartenance à loral scripturalisé, de lautre laspect inédit par rapport à la recherche courante.

Les entrées sont dune grande clarté. Catégorie grammaticale, définition, citations bien datées et référencées, commentaires historiques et étymologiques, renvois à des mots apparentés.

La masse des citations est étonnante. On comprend que lauteur était un lecteur acharné, sans les idées fixes préétablies des littéraires et des linguistes. Loral du passé revient avec tout son potentiel et sa fraîcheur.

Le préfacier souligne avec la plus grande pertinence limportance de ce travail de recherche dune vie, une « somme considérable, fruit de longues années ». Pierre Enckell se révèle comme un grand chasseur de mots. Il déniche même les variantes graphiques. Ses dates remontent parfois de quelques siècles !

Cest un dictionnaire dune grande richesse, à utiliser à lunisson avec les dictionnaires monolingues et bilingues de la langue française, avec le maximum dutilité.

Giovanni Dotoli

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Luc Foisneau, sous la direction de, avec la collaboration dÉlisabeth Dutartre-Michaut et Christian Bachelier, traductions de Delphine Bellis, Luc Foisneau et Claire Gallien, Dictionnaire des philosophes français du xviie siècle. Acteurs et réseaux du savoir, Paris, Classiques Garnier, 2015, 2138 p.

Décidément, il y a un retour du xviie siècle, par dictionnaires. Je rappelle les ouvrages suivants : Dictionnaire des lettres françaises. Le xviie siècle, révisé et mis à jour sous la direction de Patrick Dandrey par Emmanuel Bury, Jean-Pierre Chauveau, Dominique Descotes, 247Philippe Hourcade et Jean Serroy, Paros, Fayard, La Pochothèque, 1996 ; Dictionnaire du Grand Siècle, sous la direction de François Bluche, Paris, Fayard, 1990 ; Dictionnaire de littérature française du xviie siècle, de Roger Zuber et Marc Fumaroli, Paris, Presses Universitaires de France, 2001, issu de la « segmentation » du Dictionnaire universel des littératures,sous la direction de Béatrice Didier ; Dictionnaire analytique des œuvres théâtrales françaises du xviie siècle, sous la direction de Marc Vuillermoz, Champion, 1998.

Cest dans ce contexte dictionnairique quil faut insérer cet ouvrage capital, résultat du travail dune grande équipe internationale.

Le sens de « philosophe » qui est dans le titre est très large. Ce qui fait que lon y trouve presque tous les écrivains et intellectuels du Grand Siècle. Une richesse intellectuelle étonnante se déroule sous notre regard de chercheurs attentifs.

Le xviie siècle apparaît enfin comme un siècle multiple, un véritable laboratoire, avec ses voix plurielles, de 1600 à 1700. Cest une approche pluridisciplinaire particulièrement heureuse. Désormais, pour étudier ce siècle, il faudra souvent partir de ce livre monumental, qui se lit plus comme un roman que comme un dictionnaire aux millions de données.

Giovanni Dotoli

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Jean-Louis Garitte, Brassens. Mais où sont les mots dantan ?, Neuilly, Atlande, 2017, 760 p.

La mode des dictionnaire dun auteur continue, avec le plus grand succès. Cest le tour inattendu dun dictionnaire exceptionnel, consacré à lune des voix les plus importantes de la chanson et de la poésie françaises 248du xxe siècle, Georges Brassens : Brassens. Mais où sont les mots dantan ?, aux éditions Atlande, à Neuilly.

Lauteur, Jean-Louis Garitte, qui exerce sa profession dans un hôpital, est aussi journaliste, et surtout passionné de langue française, qui aime follement lœuvre poétique de Brassens. Auteur lui-même de textes poétiques, il a déjà publié sur Brassens : Parlez-vous le Brassens ? (Le Bord de leau, 2007) et Le dictionnaire Brassens (Éditions de lOpportun, 2011), pré-édition de ce précieux dictionnaire brassensien.

Cest un livre à parcourir dans toutes ses pages. À tout moment une surprise, une étoile de la langue de Brassens. Mots et vocabulaire, expressions, phrases défigées, allusions et similitudes, noms propres, une très utile bibliographie sommaire, index des chansons.

Georges Brassens naffirme-t-il pas : « Chez moi tout part des mots, je suis un amoureux des mots » ? Il en résulte que Brassens est un affamé de poésie et de poésie-musique. Cet immense poète chansonnier, ce compositeur-interprète retrouve la force de sa langue, ses visions, ses airs. Tout se tient, dans une harmonie sublime : expressions et vocabulaire dantan, références historiques et littéraires, jurons piquants et expressions argotiques.

La fantaisie de Brassens sexprime dans sa simplicité et sa création. Il faut écouter ses chansons et se balader par ce dictionnaire, à la recherche de la beauté, qui surgit de tout mot. La langue française traverse lhistoire dans une jeunesse renouvelée, entre réminiscence et nouveautés, en nous faisant rêver. Une langue jeune, comme la poésie et la musique de Georges Brassens, un poète éternel.

Giovanni Dotoli

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Joe de Miribel, Dictionnaire de largot Baille, illustrations de Max Moulin, Éric Vicaire, Alain Besnault, Pierre-Antoine Rousseau, préface de lAmiral Pierre-François Forissier, avant-propos de Jean Pruvost, Turriers, Naturalia, 2017, 368 p.

Un livre-surprise ! Un chef-dœuvre dans son domaine ! Quand jai eu ce livre dans les mains, je me suis écrié de joie. Et en poète de double langue, française et italienne, jai trouvé de linspiration immédiate. Stéphane Mallarmé aurait aimé ce dictionnaire. Outre le Grand Littré, quil utilise fréquemment, ce qui explique parfois ses énigmes, lutiliserait, pour ses secrets et ses ouvertures sur linfini.

Lauteur est docteur en sciences du langages, collectionneur de dictionnaires de la marine, et surtout un formidable expert de largot-Baille, « ce jargot peu connu, mais bien vivant ». Il nous donne ici un océan de langue de la mer. On le connaît, en ce domaine, comme lauteur de Entre jargon et argot : expérience marine. Un argot de marine : largot-Baille, 2013, dans les Actes du colloque du 6 décembre 2012 sur « Terminologie de lénergie et des transports », Un argot inconnu et presque oublié (2015), Maman, les ptits bateaux (2016), et de divers articles sur ce même sujet.

Mais, dans ce dictionnaire, il se dépasse. Une œuvre pour lexicographes, écrivains, poètes bien sûr, et gens de la mer de toute sorte. JeuMeu, je préfère lappeler ainsi, dans le halo de ses rêves, enrichit énormément Largot-Baille de Roger Coindreau.

1780 entrées, parfois à la limite du folklo-humoristique, mais qui nous disent tout le temps que lon est en pleine science du langage. Cest un dictionnaire qui respecte toutes les normes dun dico, et qui a toutefois surtout le souffle de la poésie. Largot de lÉcole navale se fait scientifique, mais sans jamais perdre ses ouvertures poétiques, dun point de vue sociolinguistique.

Les définitions sont parfaites, avec exemples, dates, étymologies, et comme il se convient dans un grand dictionnaire, avec des envolées 250culturelles dordre encyclopédique. Les illustrations de bordaches accompagnent les rêves des lecteurs consultants et des chercheurs, et, jinsiste, des poètes. Un public large, pour un ouvrage apparemment de spécialisation, des marins aux sociologues, des linguistes aux lexicographes, des argotologues aux curieux, des amateurs de mots à ceux des traditions françaises.

Et des aperçus inattendus, un chapitre sur « Argot, jargon, jargot », un sur la langue marine, un autre sur lÉcole navale, enfin « Largot-Baille de A à Z », un lexique français-argot-Baille de 900 mots !, des chansons-Baille inédites et des références bibliographiques complètes fondamentales pour avancer dans la recherche en ce domaine.

Un véritable trésor, quil faudrait lire et relire. Une langue oubliée dans les dictionnaires et même dans les études de métalexicographie. Le grand préfacier Jean Pruvost, mondialement connu pour sa compétence en dictionnaires, le définit comme « une somme ». Cest bien lui qui a magistralement rendu compte de la thèse de JeuMeu ; Jean-Pierre Goudailler a dirigé ce livre fondamental.

Les développements historiques sont de première importance, lanalyse est fine et complète, jamais lourde dérudition, les étymologies à la Gilles Ménage et à la Alain Rey, sont précises, documentées, et simultanément ouvertes sur la parole magique.

La dernière strophe de la chanson inédite, Le Paradis, datée de 1910, nous dit tout :

N abandonne pas tous les cœurs,

Que l espoir d une délivrance

Fit songer à des jours meilleurs

Le Bon Dieu permit aux Bordaches

Du palais – c est la Baille à terre –

Il n est pas construit que je sache

Et la Baille est toujours en mer.

Au fond nous rêvons tous dêtre des bordaches, nous chérissons tous la mer, comme Baudelaire.

Giovanni Dotoli

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Gisèle Séginger, sous la direction de, Dictionnaire Flaubert, Paris, Champion, 2017, 1772 p., « Champion classiques », série « Références et Dictionnaires ».

Éric Le Calvez, sous la direction d, Dictionnaire Gustave Flaubert, Classiques Garnier, 2017, 1260 p., « Dictionnaires et synthèses ».

Le xixe siècle lui aussi semble procéder de plus en plus par dictionnaires. Je rappelle les dictionnaires suivants : Dictionnaire des lettres françaises. Le xixe siècle, sous la direction du cardinal Georges Grente, Paris, Fayard, 1971, 2 volumes ; Dictionnaire de la Littérature française du xixe siècle, Les Dictionnaires dUniversalis, format Kindle ; Dictionnaire du xixe siècle européen, sous la direction de Madeleine Ambrière, Paris, Presses Universitaires de France, 1997, concernant naturellement aussi la littérature française ; Dictionnaire des littératures de langue française. xixe siècle, Paris, Le Grand livre du mois, 1998, constitué par les textes du Corpus et du Thésaurus de lEncyclopaedia universalis.

Mais cest surtout dans le domaine du dictionnaire dun auteur que la mode semble se déplacer. Pour ce siècle, je signale : Dictionnaire George Sand, sous la direction de Simone Bernard-Griffiths et Pascale Auraix-Jonchière, Paris, Champion, 2015, 2 volumes ; Dictionnaire Octave Mirbeau, sous la direction de Yannick Lemarié et Pierre Michel, Lausanne-[Paris], LÂge dhomme – Société Octave Mirbeau, 2011 ; Dictionnaire amoureux dAlexandre Dumas, dAlain Decaux, dessins dAlain Bouldouyre, Paris, Plon, 2010 ; Dictionnaire de Balzac, de Félix Longaud, Paris, Larousse, 1969.

Pour Stendhal : Petit dictionnaire stendhalien, dHenri Martineau, Le Divan, 1948 ; Dictionnaire de Stendhal, sous la direction dYves Ansel, Philippe Berthier et Michael Nerlich, Paris, Champion, 2003, préface dAntoine Compagnon, Paris, Champion, 2004 ; Dictionnaire amoureux de Stendhal,de Dominique Fernandez, Paris, Plon, 2013.

Pour Émile Zola : Le vocabulaire de Zola, dÉtienne Brunet, Genève-Paris, Slatkine-Champion, 1983, 3 volumes + 212 microfiches ; Dictionnaire 252dÉmile Zola, suivi du Dictionnaire des Rougon-Macquart, par Colette Becker, Gina Gourdin-Servenière et Véronique Lavielle, Paris, Robert Laffont, 1993 ; Guide Émile Zola, dAlain Pagès et Owen Morgan, Paris, Ellipses, 2002.

Pour Arthur Rimbaud : Le Dictionnaire Rimbaud, par le grand rimbaldien Claude Jeancolas, première édition en 1991, aux éditions Balland, Paris, le deuxième, Le Nouveau Dictionnaire Rimbaud, en 2012, Paris, FVW Édition.

Pour Charles Baudelaire : Dictionnaire Baudelaire, 2002, Éditions du Lérot, Tusson, par Claude Pichois et Jean-Paul Avice.

Gustave Flaubert a une grande chance : il est lobjet de deux dictionnaires simultanés : Gisèle Séninger, Dictionnaire Flaubert, sous la direction de Gisèle Séginger, et Dictionnaire Gustave Flaubert, sous la direction dÉric Le Calvez. Lannée 2017 est donc une véritable année flaubertienne. Ce sont deux chefs-dœuvre du genre. Flaubert apparaît dans sa totalité, et resplendit de son immense lumière, pour sa langue, son esthétique, son rôle dans lhistoire du roman français et européen.

Henri Béhar a raison, en observant que le dictionnaire dun auteur « consiste à traiter lœuvre entier dun écrivain comme un monde fini »(Les dictionnaires dauteur. Du pavé au disque compact, in Dictionnaires et littérature, par Pierre Corbin, Jean-Pierre Guillerm, actes du Colloque international « Dictionnaires et littérature / Littérature et dictionnaires (1830-1990) », organisé par lUniversité Charles de Gaulle Lille III, 26-28 septembre 1991 [Villeneuve-dAscq], Presses Universitaires du Septentrion, 1995, p. 439).

Giovanni Dotoli