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Comptes rendus

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  • ISBN: 978-2-8124-3678-9
  • ISSN: 2239-0626
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-3679-6.p.0429
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 19/02/2015
  • Périodicité: Annuelle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Alain Rey, vocabuliste français, texte réunis et présentés par François Gaudin, Limoges, Lambert-Lucas, 2012, 106 p.

Les 4 et 5 juin 2009, François Gaudin a organisé à lUniversité de Rouen, un colloque consacré à lœuvre du plus grand lexicographe-métalexicographe de notre époque, à partir des années 1955, Alain Rey : « Alain Rey, ou le malin génie de la langue française ».

Ce livre publie une partie des communications présentées à loccasion de ce colloque : celles de Sylvain Auroux, Bruno de Bessé, Louis-Jean Calvet, Alexandra Cunita, Loïc Depecker, Henri Mitterand, Jean-Yves Mollier, Jean-François Sablayrolles et Salah Stétié.

« Alain Rey, observe François Gaudin, a consacré sa vie à la description de la langue française en tant que bien commun universel inaliénable. Il la fait en conjuguant érudition et ouverture, tolérance et exigence, je dirais avec bienveillance, considérant que la langue française appartient avant tout à ceux qui la parlent » (p. 9, préface de F. Gaudin). Cest le plus bel éloge que lon puisse rendre à cet homme, qui est un monument de la langue française, le patrimoine de son histoire et de sa vie.

Le voilà donc partir en voyage par les mots – tous les mots, sans ordre conventionnel, ni bienséance –, sans austérité, sans fermeture dans une théorie, sans aucune suffisance, et les décrire le sourire toujours au visage, en faisant partager à tout public, les jeunes et les moins jeunes, les enfants et les adultes, hommes, femmes et enfants, cette langue qui est belle parce quelle est accueillante, mouvante, poétique, démocratique, progressiste, ouverte à tout monde.

Alain Rey a le goût du mot juste, mais sans jamais imposer son point de vue. Il amène le lecteur vers lui par la force de la poésie et de lénergie du mot, toujours en contexte social. Il suit lusage plus que nimporte quel linguiste trop chevronné – ou qui se croit tel. En « vocabuliste » lancé sur lavenir, pour utiliser un mot de Louis-Sébastien Mercier, sans jamais quitter le passé, il rend justice à la créativité du français dans tout contexte, des banlieues à lécriture des écrivains attitrés.

La langue nest jamais en marge. Elle est dedans, dans notre vie, comme leau et lair. Daprès Alain Rey, elle nest jamais ossifiée. Ce livre

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rend parfaitement hommage à ses « théories ». Sa langue nest jamais poussiéreuse. Elle est toujours sur la lignée de linvention. Alain Rey est bien lauteur dun livre intitulé À bas le génie ! Oui, à bas le génie. Il ny a pas de génie de la langue française inné. Son génie est celui du dialogue, du contact, de la créativité, de laccueil et de ladaptation.

Alain Rey est une référence mondialement reconnue. Sa parole et son écriture sont la preuve la plus évidente du fait que la langue française se porte très bien. Haro sur les pessimistes !

Les dictionnaires dAlain Rey resteront dans lhistoire comme ceux dAntoine Furetière, Pierre Larousse et Émile Littré. On dira les Rey et plus les Robert, à linstar des Larousse et du Littré. Je pense non seulement au Petit et au Grand Robert, mais aussi et surtout au Dictionnaire historique de la langue française et au Dictionnaire culturel en langue française, deux monuments des vingt dernières années.

Le grand poète Salah Stétié a raison : « Le dictionnaire, pour lécrivain, est une patrie » (p. 101). Sans cette patrie, il est un apatride. Alain Rey a donné une patrie a tous les écrivains daprès les années 1960. Celle de ses dictionnaires.

Venanzia Annese

Université du Salente – Lecce

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Dictionaries. An international Encyclopedia of Lexicography. Supplementary Volume : Recent developments with Focus on Electronic and Computational Lexicography, edited by Rufus H. Gouws, Ulrich Heid, Wolfgang Schweickard, Herbert Ernst Wiegand, Berlin – Boston, De Gruyter – Mouton, 2013, 1580 p.

Voilà une somme indispensable, un livre qui est plus quun livre. Cest un concert de coopération entre une foule de linguistes, lexicographes et métalexicographes, lesquels réfléchissent en anglais sur un sujet fondamental de nos jours : la métalexicographie électronique.

Ce livre est le quatrième volume de trois autres monuments : Franz Josef Hausmann – Oscar Reichmann – Herbert Ernst Wiegand – Ladislav Zgusta (by/von/par), Wörterbücher. Dictionaries. Dictionnaires. Ein internationales Handbuch zur Lexicographie. An International Encyclopedia of Lexicography. Encyclopédie internationale de lexicographie, Berlin – New York, Walter de Gruyter, 1989-1991, 3 vol., un total de 3355 p.

Il est presque impossible de résumer le(les) contenu(s) de ce livre. Bien relié, la couverture en tissu – de nos jours très rare –, sur un papier presque de luxe glacé mat, il continue le résumé colossal de la lexicographie et de la métalexecographie de la deuxième moitié du xxe siècle, pour arriver à nos jours, à la grande révolution technologique qui désormais touche de plus en plus le dictionnaire. Lordinateur est partout. Dictionnaire et ordinateur. Corpus et ordinateur. Lexique et ordinateur.

La langue – toute langue – sorganise par immenses blocs de mots. Le lexique est vraiment devenu le signe de Babel. Ce livre nous prouve quil a recueilli le défi. Rien nest impossible. Les langues se recomposent sous le signe de la révolution informatique. Elles sont en expansion gigantesque. On peut tout fourrer dans un dictionnaire électronique – parfois trop, cest vrai.

Ce livre est un panorama complet de ce qui se passe en science du dictionnaire depuis une vingtaine dannées. Le digital triomphe partout et le dictionnaire semble recueillir la lumière de la technologie, dans le domaine de la récolte des données aussi bien que de la consultation rapide et de la mise à jour.

Cest un livre qui va bien au-delà de lacadémie. Si dun côté il garde les aspects de la recherche universitaire, de lautre il souvre comme une coquille au large de locéan, pour nous suggérer que la langue est infinie,

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que personne ne sera à même de la « compter » (computer, ordinateur), parce que la langue cest lêtre humain. Lêtre humain est circonscriptible et évanescent, ligne de la figure et envol vers des mondes inconnus.

Et la langue dexploiter toute sorte de voyage des mots, toute arrivée et tout départ, daprès des méthodes plurielles, computationnelles bien sûr, mais qui ne peuvent jamais oublier les connotations humaines de la langue, ses origines, ses contacts, ses voyages dune région à lautre.

Nous sommes face à 20 chapitres, qui accueillent 110 articles. Voilà les titres des chapitres : 1. Dictionaries in modern society : Current status and perspectives (articles 1-2) ; 2. The developments in lexicography theory I : Textual structures (articles 3-10) ; 3. New developments in lexicography theory II : Dictionary and functions (articles 11-19) ; 4. New developments in lexicography theory III : Selected Dictionary subjects (articles 20-25) ; 5. New developments in lexicography theory IV : Research in dictionary production and use (articles  26-31) ; 6. New developments in lexicography and metalexicography organisation (articles 32-36) ; 7. New developments in lexicography of individual languages since 1990 I : The ancient languages of the Near East and the classical languages (articles 37-38) ; 8. New developments in lexicography of individual languages since 1990 II : The Romance languages (articles 39-44) ; 9. New developments in lexicography of individual languages since 1990 III : The Germanic languages (articles 45-51) ; 10. New developments in lexicography of individual languages since 1990 IV : The Slavic languages (articles  52-54) ; 11. Lexicography of Arabic ans selected Asian languages (articles 55-58) ; 12. Lexicography of selected African languages (articles 59-64) ; 13. The history of computational lexicography (articles 65-66) ; 14. Typology of electronic dictionaries I : Electronic dictionaries of human use (articles 67-74) ; 15. Typology of electronic dictionaries II : Electronic dictionaries of machine use (articles 75-82) ; 16. Models for the representation of dictionaries : The form aspect (articles 83-89) ; 17. Models for the representation of linguistic data in electronic dictionaries : The content aspect (articles 90-95) ; 18. Computer-based dictionary making I : Acquisition of lexical data from corpora – corpus design (articles 96-99) ; 19. Computer-based dictionary making II : Acquisition of lexical data from corpora and machine readable dictionaries – tools and procedure (articles 100-107) ; 20. Computational terminography (articles 108-110).

Nous nous excusons de cette longue liste de la table des matières. Mais elle était indispensable pour évaluer le poids immense de ce livre, qui va être le point de repère de toute recherche en ce domaine à lavenir.

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Il nous prouve aussi que désormais il sest créé une sorte de lingua franca des sciences, dans le monde entier, qui nest pas uniquement langlais classique, mais une langue scientifique réduite à quelques formules laquelle utilise un anglais fondamental très réduit. Une menace pour cette langue à lavenir ? Cest probable.

Sur un axe historique – un grand mérite de cette recherche collective –, nous comprenons ce qui sest vraiment passé et ce qui est en train de se passer, en linguistique, en lexicographie et en métalexicographie. Lévolution très et trop rapide du computationnel a changé le dictionnaire – à jamais ? –, en créant aussi une sorte danalphabétisme de retour.

Tout est révolutionné : la macrostructure, la microstructure, le corpus, la description de la langue, la typographie. Le genre mixte qui est sous nos yeux, et dont nous avons besoin, va-t-il résister ? Il y aura de plus en plus une question de traitement du culturel, sur la base des immenses recherches dAlain Rey en ce domaine-là.

Il y a désormais de nouvelles méthodes pour réaliser un dictionnaire. Le danger cest quil quitte le côté artisanal pour népouser que le côté technique, en séloignant des principes humains et humanistes de la langue. La lexicographie computationnelle a envahi la recherche et le marché. La machine va-t-elle remplacer lhomme ? Le dictionnaire pourra-t-il encore rêver sur un mot ? Pourra-t-il conjuguer la machine et le rêve ?

Au fond cest lespoir caché de ce livre : de la machine à lhomme. Sans lhomme, la machine nest rien. Cest un livre que tous les métalexicographes devraient avoir sur leur bureau. Cest une introduction extraordinaire à laménagement des data-base, de la terminologie, de la nouvelle vision du monde. Le dictionnaire vient dépouser lavenir.

Celeste Boccuzzi

Université de Bari Aldo Moro LaBLex

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Igor Melčuk – Jasmina Milićević, Introduction à la linguistique, Paris, Hermann, 2014, 3 vol. ; I, 378 p. ; II, 286 p. ; III, 390 p.

Cest probablement le meilleur traité dintroduction à linguistique, certainement lun des meilleurs. Nous connaissons les importants recherches dIgor Melčuk, et sa théorie sur le dictionnaire combinatoire.

Dans ces trois volumes, denses comme un livre dalgèbre, en collaboration avec Jasmina Milićević, ce linguiste présente au lecteur et au chercheur les résultats dune réflexion profonde et ininterrompue. Cest une « introduction » qui sadresse « aux débutants » et aussi à ceux qui voudraient avoir un texte « suffisamment riche pour assurer une bonne compréhension des phénomènes linguistiques fondamentaux » (I, p. v). Cest lun des grands mérites de cette somme : laccès plus facile à une science qui dans le passé sest trop souvent présentée comme une science délite – on connaît la grande polémique autour des linguistes structuralistes.

Mais ce nest pas un texte simpliste. Cest plutôt un « compromis » (ibid.), qui en fait un livre « plus difficile quun manuel moyen pour débutants », et donc « une introduction élémentaire dun niveau avancé » (ibid.).

Les deux auteurs ont choisi de ne parler que de la « linguistique synchronique « pure » en [s]écartant autant de laspect diachronique de la langue que de ses aspects psycho-neurologique, géographique et social » (ibid.). Ainsi on trouve exclusivement la description formelle de la langue naturelle, telle quelle est de nos jours. Pas de linguistique historique ni de linguistique externe, et donc pas de psycholinguistique ni de neurolinguistique, ni de sociolinguistique, ni de dialectologie. Et, par conséquent, pas dhistoire de la linguistique, ni un survol des « diverses approches de létude de la langue » (ibid.).

Cest la théorie Sens – Texte qui conduit cette recherche imposante, à travers un exposé cohérent et systématique qui servira de base « à une orientation ultérieure des divers courants linguistiques » (ibid.).

La science des langues est vue en termes de « modèle fonctionnel », « cest-à-dire dun dispositif logique qui en simule le fonctionnement, que la langue naturelle se décrit le mieux » (I, p. vi). Les auteurs présentent la langue en quatre composantes majeures : la sémantique, la syntaxe, la morphologie et la phonologie. Chaque composante est un ensemble cohérent de règles formelles, un mécanisme fonctionnel « qui établit le lien entre une entrée et une sortie » (ibid.).

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Par conséquent, tout se tient. La sémantique met en relation le sens de la phrase et son organisation syntaxique. La syntaxe crée le lien entre son organisation dans la phrase et la chaîne des mots qui ont une prosodie spécifique. La morphologie est le passage de lorganisation abstraite du mot (lexème et éléments fonctionnels nécessaires) au mot transcrit phonologiquement. Enfin, la quatrième composante, la phonologie, fixe le son de chaque phonème dans un contexte donné.

Ce modèle fonctionnel marche parfaitement. Igor Melčuk et Jasmina Milićević ont le mérite immense douvrir une lumière sur des théories compliquées et presque incompréhensibles, en permettant au lecteur et au chercheur de posséder toute cette matière qui autrement lui échapperait de toute part. Cest la force de lidée de fonction. La langue, toute langue bien sûr, est un système de concepts et de formalismes. Le but des deux auteurs est ambitieux et bien atteint : lecteur et chercheur pourront acquérir les formalismes de la langue, la décrire, en comprendre les formes internes.

Et cela non seulement pour la langue française, naturellement, mais aussi per les 7000 langues quen cette aube du troisième millénaire on parle dans les différentes régions petites ou grandes du monde.

Les quatre branches fondamentales de la langue marchent à lunisson, ce qui nous fait comprendre les relations de dépendance dans la langue. Les phénomènes linguistiques sont formalisés de façon convaincante. Les outils formels correspondants aussi.

Cela donne une grande avancée au traitement automatique des langues et à la didactique de leur enseignement. Cest un traité moderne et actuel, qui suit toutes les tendances récentes de la linguistique concernant la sémantique et le lexique.

Cest une application rigoureuse à la description des langues, dans la tradition des recherches des grands linguistes : Saussure, Sapir, Benveniste et Jakobson. Lune des grandes qualités de ces trois volumes cest que chaque énoncé est démontré par le recours à des exemples empruntés à différents idiomes.

Les étudiants, les enseignants et les chercheurs recevront un grand bénéfice de cette recherche. Ils constateront sur le champ le formalisme des langues et leurs automatismes. Le sens, la représentation sémantique, les relations lexicales et leurs fonctions, les règles sémantiques, les définitions, le dictionnaire lui-même et naturellement le Dictionnaire

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explicatif et combinatoire, la phrase, la dépendance syntaxique, les parties du discours, les lexies, lordre des mots, laccord et son régime, les règles syntaxiques, le mot-forme, la flexion et formation des mots, les significations morphologiques, les signes, les unités phoniques, nauront plus de secrets. « Quelques concepts mathématiques et logiques nécessaires en linguistique » (III, p. 277 et suiv.) créent des opérations ensemblistes claires.

À la fin de chaque volume, Igor Melčuk et Jasmina Milićević présentent des exercices et des solutions de ces exercices. Une nouveauté explicative de première importance.

Nous sommes donc face à une présentation précise et convaincante de la linguistique. Cest beaucoup plus quune introduction annoncée dans le titre. Cest un traité bel et bien, de profonde qualité, sur la lignée des grands chercheurs de la linguistique moderne.

Celeste Boccuzzi

Université de Bari Aldo Moro LaBLex

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François Gaudin (dir.), Au bonheur des mots. Hommage à Alain Rey, Presses Universitaires de Rouen et du Havre, 2014, 208 p.

Ce recueil, dirigé par François Gaudin, se veut le portrait vivant dAlain Rey. Linguiste, lexicologue, sémiologue, philosophe du langage, essayiste et biographe, larchitecte du dictionnaire Robert, véritable monument de la langue française au sens que cette œuvre donne à ce mot, à savoir « une œuvre imposante, vaste, digne de durer », est lhomme qui incarne à lui seul tout un monde, le monde des mots, lamour des mots, la connaissance des mots.

Divisé en deux parties, lune consacrée au savant au titre Le coin des savants, lautre à lhomme au titre Le kiosque des amis, le volume accueille vingt interventions et contributions décrivains, poètes et linguistes français et non, tous ressemblés par un même désir : rendre hommage à ce génie de la culture française.

Ce sont Monique Cormier et Jean-Claude Corbeil qui ouvrent cette immense ode à Alain Rey, défini comme « lhomme du nouveau monde » qui « a franchi avec les Québécois les étapes récentes de laménagement linguistique du pays », en guidant « la langue française à conforter ses positions au coin nord-est de lAmérique du Nord » (p. 24).

Henri Béjoint explore les influences de la lexicographie française sur la lexicographie anglaise, à partir du xvie siècle jusquà nos jours. Ce nest pas une entreprise facile, car la lexicographie doutre-Manche se caractérise par « un splendide isolement » (p. 27). Pourtant ces influences existent et, pour les détecter, Béjoint passe en revue les premiers dictionnaires bilingues français-anglais, rédigés par des francophones en Angleterre et destinés « aux Anglais qui voulaient apprendre le français, plus nombreux à lépoque que les Français voulant apprendre langlais » (p. 32), puis, les premiers dictionnaires monolingues anglais et leur inspiration jamais avouée à Estienne et Nicot, pour arriver à lOxford English dictionary qui se sert de « plusieurs sources françaises dans les domaines où elles sont susceptibles de fournir des informations utiles » (p. 46).

Cest limpact de lœuvre dAlain Rey en Grande-Bretagne et les images que le linguiste offre de la « perfide Albion » dans la macrostructure du Dictionnaire historique et du Dictionnaire culturel que lon retrouve au cœur de la contribution de Michaël Abecassis. Dans la première partie, lauteur souligne lintérêt de la métaléxicographie anglo-saxonne pour

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les travaux linguistiques et dictionnairiques dAlain Rey en remarquant, en particulier, le succès du Petit Robert à luniversité, pour la traduction et la rédaction de dissertations, parmi les autres dictionnaires monolingues français. Dans la seconde partie, il propose, au moyen dune analyse précise des mots liés à lAngleterre dans les deux dictionnaires précédemment cités, le portrait dessiné par Alain Rey, à la fois idéalisé et traditionnel, dAlbion et de ses habitants, « pas aussi perfides quils ne le paraissent » (p. 68).

De la Mer du Nord à la Mer Méditerranée, cest le trajet qui conduit le lecteur à la quatrième contribution. Anna Anastassiadis-SymÉonidis y met en évidence linfluence de la méthode et de lenseignement dAlain Rey lexicographe en Grèce. Lauteure décrit les similarités et les différences entre le Petit Robert et le Dictionnaire du grec standard dont elle a été lune des rédactrices, en résumant les diverses propositions acceptées ou refusées pour la rédaction de louvrage hellène.

Michel Biard et Pierre Fresnault-Deruelle, dans leurs essais, séloignent de la dimension lexicographique dAlain Rey en lanalysant sous des angles divers. Le premier, en tant quhistorien, analyse le texte dAlain Rey Révolution. Histoire dun mot, publié en 1989, afin de mettre en évidence les différentes nuances de sens gardées par le mot révolution, le second analyse le livre Les spectres de la bande quAlain Rey consacre aux bandes dessinées, en tant quobjet socio-médiatique susceptible dêtre considérée comme « le neuvième art » (p. 107).

Le Ministre des affaires étrangères et du développement international de la République française, Laurent Fabius, inaugure la seconde partie du recueil, Le kiosque des amis, qui rassemble des contributions au ton plus léger et amical. « Avec vos longs cheveux blancs, vos lunettes, votre moustache de druide, vos chemises et cravates dune sobriété quasi monacale, [] vous incarnez la tolérance, la bienveillance, la connaissance et, mieux, la sapience » : par ces mots, Laurent Fabius loue lhomme qui refuse dentonner le lamento du déclin de la langue française en lui opposant le dynamisme et la pluralité des usages qui caractérisent cette langue « plurielle par nature » (p. 115).

Gilles Souffi et Marc Arabyan racontent leur expérience à coté dAlain Rey : le premier retrace pour les lecteurs laventure que fut lécriture à six mains de lœuvre Mille ans de langue française. Histoire dune passion qui permet aux français de disposer dun livre concernant lhistoire

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de leur langue tout à fait original dans le paysage éditorial ; le second raconte son expérience comme rédacteur extérieur du Robert Micro de 1986 à 1988, qui, comme il le dit précisément, « ne fait que quelques lignes sur [son] CV mais a autant compté dans [sa] formation en sciences du langage que le cursus de français moderne suivi en Sorbonne avant mai 1968 » (p. 153).

Françoise Guerard célèbre le Dictionnaire du français non conventionnel quAlain Rey élabore de façon astucieuse au point de devenir pour tout le monde « Le non-con » (p. 144). Jean-Claude Corbeil, de sa part, parcourt les étapes les plus significatives de leur « amitié linguistique » (p. 165). Foudil Cheriguen raconte, avec nostalgie, le séminaire de lexicologie à lInstitut de Linguistique et de phonétique, en mars 1978, en présentant Alain Rey professeur comme « un homme aussi savant et érudit que modeste dans son comportement » (p. 189).

Laurent Catach, Antoine Perraud, Giovanni Dotoli et Christophe Rey samusent à définir le maître dœuvre du Robert respectivement « funambule de la langue française » (p. 147) ; « le nec plus ultra » (p. 163) ; « létoile du dictionnaire » (p. 183) ; « lhomme du dictionnaire » (p. 187).

Bruno de Bessé présente Alain Rey terminologue, figure sans aucun doute moins connue mais également importante, si lon pense à lapport de ses études dans cette discipline linguistique. Dix lignes, à peine, sont suffisantes à Marc Lecarpentier pour fournir limage dAlain Rey gourmet qui « se nourrit de mots comme de truffes » (p. 195). François Morel, a propos des mots, se demande, de façon ironique, si Alain Rey peut être considéré comme le gardien de ces zoos ouverts de mots que sont les dictionnaires (p. 198).

Le poème Laprès-midi à Ugarit de Salah Stétié complète cet intéressant manuscrit que lon conseille à tous les amoureux de la langue française et aux passionnés de lexicographie. Une fois le livre refermé, la tentation de le relire immédiatement nest pas à exclure.

Giuseppe Cappiello

Université de Bari Aldo Moro LaBLex

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François Gaudin (dir.), La Rumeur des mots, Presses Universitaires de Rouen et du Havre, 2013, 140 p.

Ce recueil, dirigé par François Gaudin, rassemble les versions écrites dune série de cinq conférences organisées à Yvetot, en 2011, et portant sur les grandes questions linguistiques contemporaines. La coexistence des langues en Europe, la modernité du français, lavenir des sept milles langues de la planète et les effets de la mondialisation sur lextinction de certaines delles, la fabrication dun dictionnaire et les mots de la bande dessinée à travers les aventures de Tintin, sont les thèmes abordés par les conférenciers qui proposent leurs réflexions pour un public pas nécessairement de linguistes ou de spécialistes.

Langliciste Claude Truchot, dans son essai au titre Les langues, un problème européen, analyse la question linguistique au Vieux Continent. Après un bref aperçu sur les moments clés de lévolution des langues en Europe, et en particulier lémergence et le renforcement, au xixe siècle, de la notion de langues nationales, lauteur prend en considération les conséquences linguistiques de la construction européenne à partir du Traité de Rome (1957), au lendemain duquel « toutes les langues nationales et officielles des États deviennent langues officielles et de travail de la Communauté Européenne » (p. 26). Malgré ce régime linguistique, qui semble garantir lidée dune Europe multilingue, dans les faits, langlais, au cours des décennies, sest imposé comme langue de travail tant au sein des institutions communautaires que dans les entreprises. Face à cette considérable fracture linguistique entre une seule langue majeure et les autres langues mineures et au risque conséquent de « langue unique » (p. 38), simposent, selon Truchot, des politiques qui doivent promouvoir lusage des langues nationales dans différents domaines tels que lenseignement, le commerce et le monde du travail.

Si langlais se voit décerné le label de global language pour sa souplesse et capacité de sadapter continuellement, le français est, lui aussi, « capable de dire les réalités modernes ? » (p. 44). Loïc Depecker sinterroge sur la modernité de la langue française en louant le Québec où « il suffit de mettre le pied pour sentir ce que veut dire langue de la modernité » (p. 44). Dans ce coin dAmérique du Nord, les politiques linguistiques ont encouragé une incessante créativité lexicale qui a permis à la langue de mêler les vieux mots à la modernité daujourdhui. Cela témoigne

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que la langue française a les moyens pour développer sa propre néologie et pour saffirmer comme une langue vivante et en évolution constante, contrairement à lidée dune langue destinée à un déclin inévitable diffusée par ses Cassandres.

Lavenir de la langue française et des autres langues de la planète, bien moins questionné que leur passé, est au cœur de la contribution de Louis-Jean Calvet. Au moyen de données, chiffres et tableaux, il représente, de façon exhaustive, la situation linguistique des cinq continents. Sur le plan quantitatif, à cause du phénomène dit « glottophagie » (p. 73), il est vraisemblable, selon Calvet, que la diversité linguistique samoindrira et que les locuteurs des « petites » langues passeront aux « grandes » langues telles que langlais, le chinois, lespagnol et le français. Sur un plan qualitatif, par contre, les locuteurs de ces langues ne les parleront plus de la même façon. Lexemple des néologismes est, à ce titre, frappant : les néologismes verbaux français sont aujourdhui tous du premier groupe, avec une finale en –er (solutionner pour résoudre).

La langue progresse, le vocabulaire évolue, les façon de parler aussi. Cela implique, évidemment, que le dictionnaire soit en mesure denregistrer la diversité et la variabilité de la langue dans le temps (« diachronie »), mais aussi dans lespace géographique ou régional (« diatopie »), dans lespace social (« diastratie ») ou encore dans le registre stylistique selon la situation (« diaphasie »). Très intéressant est, à ce propos, louvrage de la lexicographe Françoise Guerard qui répond à la question Comment sélabore un dictionnaire ? en fournissant aux lecteurs des informations très instructives sur lunivers dictionnaire et, en particulier, sur la chaîne rédactionnelle et éditoriale qui conduit à limpression de « ces bons vieux parallélépides rectangles en papier » (p. 77).

Pour terminer, Pierre Fresnault-Deruelle, en séloignant des thèmes traités par ses collègues, analyse les bulles de la bande dessinée à travers une variété dexemples tirés des Aventures de Tintin créées par le dessinateur belge Georges Remi, dit Hergé. Elles se prêtent, dit lauteur, à trois fonctions en particulier : la communication, cest le cas des questions-reponses ; lémotion extériorisée, ce peut être linjure ; lémotion intériorisée, autrement dit « retentissement antérieur » (p. 115).

Dans les cinq articles, soigneusement écrits par les meilleurs spécialistes de différents domaines, de la terminologie à la lexicographie, le lecteur, quil soit spécialiste en linguistique ou non, trouve les réponses

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à tout ce quil a toujours voulu savoir sur les langues. Cest le point de force de ce recueil qui, simultanément, accueille des idées nouvelles, invite des lectures futures ou des découvertes à faire.

Giuseppe Cappiello

Université de Bari Aldo Moro LaBLex

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Jacques Poirier, Petit dictionnaire du charlatanisme médical, Paris, Hermann, 2011, 196 p.

Ce dictionnaire de J. Poirier est un ouvrage curieux et très intéressant. Les rapports déjà complexes entre la médecine et le charlatanisme ou mieux, au pluriel, les médecines et les charlatanismes, sont déclinés dans leurs acceptions multiples : non seulement lopposition entre médecine populaire et médecine savante, mais aussi lopposition entre médecine officielle, médecines parallèles, médecines alternatives, thérapies non conventionnelles. Le point de vue développé dans ce dictionnaire est centré sur le moment présent, « sur létat actuel des choses (tout en soulignant brièvement les racines historiques de ce présent) » (p. 8). Les pratiques et les théories exposées concernent lOccident chrétien, en excluant par exemple les traditions culturelles et religieuses de lAsie, de lAfrique ou de lInde.

Le panorama donné dans ce petit dictionnaire est général et non exhaustif. Nous allons fournir des exemples dentrées pour illustrer la complexité et la richesse du parcours proposé par Poirier. Dans lentrée « automédication » (p. 21), après un abrégé de lhistoire de la pratique, relevant des médecines parallèles, surtout quand elles sinscrivent dans les activités et les prescriptions des sectes, lauteur se demande ce quil est, aujourdhui, en France, de lautomédication. Le décret officialisant la vente en libre-accès dans les pharmacies de quelques deux-cents médicaments dits de prescription médicale facultative paraît en juillet 2008. Lauteur se penche donc également sur la législation et sur les plus récentes dispositions gouvermentales en matière de soin et de cure.

Lhistoire aussi joue un rôle de premier plan, surtout lorsquil sagit de lhistoire de France. Lentrée « Rois thaumaturges » (p. 131) est un excursus historique mais aussi sociologique et culturel, qui sappuie sur létude fondatrice de Marc Bloch, parue en 1924, Les rois thaumaturges justement. La croyance dans la formule « Le roi te touche, Dieu te guérit » a porté des dizaines de milliers de malades, jusquà la Révolution française, à se soumettre au toucher du roi.

Lentrée « Quinton » (p. 123) est consacrée par exemple à un personnage dont lactivité nest pas directement liée au « charlatanisme ». Cependant, biologiste autodidacte, René Quinton ne jouit jamais de la confiance de lestablishment de la médecine. Quinton, cependant,

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après louvrage monumental Leau de mer, milieu organique (1904), peut vraiment être considéré comme le père de la thalassothérapie, qui ne voit le jour officiellement que dans les années 1950. Les dispensaires marins quon avait ouverts avant la première guerre mondiale ferment tous après 1918 et Quinton et ses idées tombent dans loubli.

Lentrée la plus complexe, la plus riche, la plus diversifiée, concerne le charlatanisme, qui se décline en « Charlataneries », « Charlatanisme (définition du) », « Charlatanisme (répression du) », « Charlatanisme innocent », « Charlatanisme médical », « Charlatanisme médical (avenir du) », « Charlatanisme de limmortalité » (p. 30 et suiv.). Les entrées examinent la question de la naissance du mot (né au xvie siècle) au nombre élevé de ses dérivés, qui prouvent labondance des emplois et des nuances du mot dès quon parle de médecine. Les dictionnaires (Calepin, mais aussi Furetière, Littré et dautres) sont aussi examinés pour leur niveau lexical ; la jurisprudence, surtout les lois promulguées pendant la Révolution française, est aussi prise en compte. La situation contemporaine ne manque pas de jouer un rôle de premier plan. La situation des acupunteurs non-médecins, par exemple, est examinée : ils tombent sous le coup de lexercice illégal de médecine, même sils sont titulaires dun diplôme dacupunture français ou étranger.

Ce petit dictionnaire, visant à informer mais aussi à présenter une série de problématiques qui touchent notre société dans son entier, nempêche pas déviter les déceptions, car le charlatanisme est une attitude personnelle, et car il y a aussi des docteurs en médecine charlatans. Néanmoins, ce riche panorama, qui a le privilège de la clarté et qui aide le lecteur par une table finale des entrées (p. 191-196), sappuie sur une bibliographie rigoureuse (p. 166-189) qui étonne et surprend par son ampleur et qui transforme un ouvrage fluide à lire, un ouvrage de divulgation scientifique, en véritable essai académique.

Concetta Cavallini

Université de Bari Aldo Moro

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Collection « Les Mots », dirigée par Jean Pruvost, Paris, Champion, 6 dernières parutions.

Jean Pruvost est une force de la métalexicographie et de lamour infini pour le mots. Cest pourquoi il se définit comme un dicopathe. Sa belle collection « Les Mots » continue son heureuse marche, sous sa merveilleuse direction. Six autres volumes viennent de paraître. Pour moi cest un véritable plaisir den faire le compte rendu :

1. Amélie Rozet – Jean Pruvost, Le train, « grâce auquel lhomme na plus rien à envier aux poissons et aux oiseaux », 2012, 140 p.

Imaginons un instant ce qui sest passé au moment de… larrivée du train. On voyageait à cheval : cétait le moyen de locomotion le plus rapide. Une vingtaine de km par jour, au maximum. Puis, en 1825, voilà lune des grandes révolutions de la modernité : le train. Les premières vitesses sont déjà de lordre de 50-80 km lheure. Le voyage moderne vient de commencer. Lhomme ne sera plus comme avant. Amélie Rozet et Jean Pruvost observent que le mot train vient du verbe traîner. Mais ce mot signifie plutôt tirer, il est vrai la « file de choses » en mouvement dès le xiie siècle, puis à partir du xve, la « partie de la voiture à cheval à laquelle sont attachées les roues ».

Dans les années 1820, il y a presque deux siècles, il arrive un miracle. Apparaît la machine locomotive, qui tire les voitures et les wagons vers le rêve et vers la vie, le travail, le divertissement, la rencontre secrète ou publique. Au fur et à mesure, le train accompagne la marche du modernisme, jusquà défier lavion, en devenant il y a quelques années le TGV, un sigle qui file comme le vent, par monts et vallées, à 300-400 km lheure. Dès 1870, on observe que le train abrège « le temps et lespace ». Pierre Larousse consacre 25 pages de son Dictionnaire universel du xixe siècle à larticle chemin de fer, et pour cause !

Ce livre dAmélie Rozet et Jean Pruvost est un trésor des mots et des expressions du train. Il raconte deux siècles de langue française transportée sur les chemins de fer. Le train, observe un dictionnaire du xixe siècle, transporte « dun pôle à lautre, plus vite que ces énormes cétacés qui traversent les océans des deux mondes ».

« De train en train », de la constitution du réseau dÉtat à demain, ici on fait cap sur le xxie siècle, via des noms célèbres : LOrient-Express, le

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Transsibérien, le Train bleu, lEurostar, à grande vitesse, mais en ayant toujours le temps de rêver.

2. Jean Pruvost, Le cirque, « féerie…, qui me jette dans un état démotion étrange », 2013, 142 p.

Jean Pruvost est le chevalier de la féerie des mots. Il ne pouvait pas ne pas consacrer un livre au cirque. La vie est un cirque, dont nous sommes les clowns. Dans le Dictionnaire de lesprit, Sim sexclame : « Quand jétais jeune, je voulais être ministre ou clown. Jai choisi la deuxième option car je suis un garçon sérieux ». Flaubert lui-même, il y a un siècle et demi, dans le Dictionnaire des idées reçues, se fait le porte-parole du « clown, disloqué dès lenfance » dans lêtre humain.

Dès lAntiquité, lhomme joue sur la scène du monde, qui est une arène, par photogrammes ludiques et voltiges, à laide de quelques fauves. Le cirque a quelque chose de Circé. Spectacle et magie, activités équestres et envols, actions impossibles et oniriques. Les enfants et les adultes laiment de la même passion. Et voilà donc « une grande famille de mots », avec « le cirque dans tous les sens ». Nous avons des cirqueux, des circassiens, des circomanes et des circonautes. Toute une batterie de mots dans ce monde de saltimbanques, cette figure fondamentale de la poésie, comme lont bien compris Guillaume Apollinaire et Jean Starobinski.

Lhomme est un acrobate sur terre et au ciel. Il est jongleur, dompteur, dresseur et écuyer, magicien, illusionniste, prestidigitateur et acteur de soi-même. Il doit agir comme dans un univers féerique. Cest parce que le cirque conduit au rêve.

Lhomme est un funambule. Funambule aussi des mots, qui voltigent acrobatiquement au ciel. Jean Cocteau définit le cirque comme un « cerf volant sur ses voiles ». Cerf-volant aussi des mots : à consulter lIndex des mots (et des noms propres), dans ce livre. Quelles surprises : antipodiste, avant-courrier, banquiste, chambrière, gardine, promenoir, requisit, verdine…

3. Michel Legrain, Un doudou pour bébé. Les mots à redoublement pour bêtifier avec les tout-petits, préface de Claude Hagège, 2013, 142 p.

Mon ami Michel Legrain est un autre grand représentant de lordre des chevaliers des mots. Il les aime comme des pépites, avec les mythes dont ils sont les porte-paroles. Il a fait des dictionnaires de lOlympe,

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de la Bible, du christianisme, et des guides (dictionnaires) du paradis et de lenfer !

Michel Legrain nous rappelle que quand un bébé naît, il se trouve dans un monde des mots de la langue « maternelle », qui sera lacte de ses liens progressifs avec le monde. Parents et bébé inventent des mots daffection, onomatopéisent la communication.

Une centaine de mots va tout dire de la vie essentielle, pour lingestion, la digestion, lexcrétion, le jeu, la promenade, le plaisir, la souffrance, la tendresse, la bouffe, la façon de dialoguer avec les proches. Le mot du bébé et de ses parents procèdent par merveilleux doublements : dondon, mamie, dada, lolo, coco, popotin, bobo, aglagla, doudou, gouzi-gouzi, hou hou, kiki, nounou, quéquette, ronron, vroum vroum, zaza, zézette, zizi, zozo, mimi, miam miam, pépère, tata, tonton, bonbon, caca, cracra, toutou…

Lenfant parle comme les oiseaux, comme les vents, comme les vagues de la mer. Cest un peu ce que disait Jean-Jacques Rousseau. Écrivains, romanciers, poètes et chansonniers puisent dans ce monde de mots, pour en garder lingénuité et linnocence, la fraîcheur et la poésie. Ce livre est une mine dimportantes citations, toutes à lire et relire.

Cest un immense univers lexical, présenté avec aisance et joie, dont les sources viennent de très loin, dun monde indo-aryen, africain, amérindien. Mots dadultes plus que mots denfants. Ce sont eux qui le créent, au fond, en redevenant des enfants, dans la certitude que le mot est le centre de la vie, au moins de sa découverte innocente.

Les saveurs denfance nous enivrent, en parcourant ce dictionnaire unique au monde. Mes plus beaux compliments à lauteur et au directeur de la collection.

4. Patrick Rambourg, À table… Le menu qui « aligne autant de mets que de vers un sonnet… », préface par Pascal Ory, 2013, 128 p.

Patrick Rambourg est un spécialiste reconnu de lhistoire de la cuisine, une véritable passion, quil hérite de son père, un important restaurateur. Cétait donc la personne la plus à même pour partir à la chasse au menu, comme si la vie était un grand repas convivial.

Patrick Rambourg part ainsi à la genèse du mot menu, et de son histoire. Des premiers menus du Moyen Âge, le voilà quitter la cuisine et se faufiler dans la salle, en devenant non seulement une liste de

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mets, mais aussi un mémoire de convivialité, de gastronomie, parfois un support publicitaire et artistique.

Cest une histoire inédite du menu qui nous accompagne, le long de lévolution culinaire et des mœurs de table, et des pratiques alimentaires et gastronomiques. Nous apprenons que le menu est « le mémoire de ce qui doit y entrer » (Grimod de la Reynière, 1808).

Des illustrations surprenantes, un index et une bibliographie très utile nous font voyager aux menus dautrefois et de notre époque. Ce sont les étapes dune culture, celle de la table. À la carte ! Il faut choisir. Et ce nest pas uniquement un choix de plats, mais aussi de mots, que lon goûte avant le repas lui-même. Un Consommé printanier a quelque chose de la rose. Et si la typographie est artiste, alors on va rêver, par mots et par matière alimentaire.

Il y a une grammaire du menu ! Des menus de la norme, de tous les jours et des grandes et uniques occasions, des artistiques et des publicitaires. On peut brillamment étudier lhistoire au fil des menus, et découvrir une patrimoine de mots et de vie. Bon appétit et bon rêve !

5. Jean Pruvost, Le jardin, « qui repose lœil sans légarer », 2013, 144 p.

Jean Pruvost le sait très bien. Un dictionnaire – tous les dictionnaires quil possède le confirment – est une jardin des merveilles : le jardin de tous les mots du lexique. Une grande partie de lhistoire du dictionnaire est dans ce mot, qui concerne de nombreux domaines, la terre, le ciel, lair – et même le feu –, larchitecture, les plantes, en un mot lordre et le désordre de la nature.

En 1539, Robert Estienne traduit le mot jardin par le mot latin Paradisus ! Le jardin est un paradis, de mots et de vie. Et nous comprenons pourquoi il doit être récréatif, potager, médicinal et rapporte-fruit, et naturellement heureux.

Cest un endroit « démocratique ». Tout le monde a le droit de sy promener, den savourer les plantes et les mots qui les expriment. Les proverbes et les dictons, les sentences et les maximes, et une fabuleuse liste de citations littéraires et de dictionnaires, nous en disent de belles choses, autour du jardin.

Jean Pruvost sy promène comme dans une nomenclature de dictionnaire. Il sait que signifie faire comme le chien du jardinier, ou jardiner les oiseaux sur des billots. Tout jardin, de celui du curé à celui dun paysan, de

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celui du roi à celui des délices, et même à celui des supplices, en passant par les nationalités civilisationnelles – jardin français, italien, anglais, japonais, arabe –, est un lieu dagrément de lesprit, de la vie et des mots. Delille affirme qu« un jardin à mes yeux est un vaste tableau ». Cest pourquoi le dieu des jardins ne peut quêtre Priape !

André Gide a raison : « Ah ! quelle bonne école quun verger, quun jardin ! » (Les Faux monnayeurs). Le jardin cest lagrément, la joie, la folie. Les mots qui le disent font de même. Ainsi le jardinier se fera-t-il paysagiste, comme lauteur de ce livre, devenu le paysagiste attitré des mots, et de leur classement dans le dictionnaire, par émissions, colloques – il a inventé la Journée des Dictionnaires – et livres et articles.

Ainsi le jardin ne peut-il pas ne pas prendre la connotation du mythe : il sera dAdonis, de lAcadémie, dArmide, des délices, dÉden, dÉpicure, des Oliviers, des Hespérides.

Le jardin cest le symbole de notre vie. Ses mots aussi.

6. Jean Pruvost, À vélo ou à bicyclette, nom dun tour !, 2014, 142 p.

Encore un livre de Jean Pruvost. Cette fois-ci cest lamour pour le vélo – à lire son émouvante préface – qui le pousse à aller en arrière, dans les nuit des temps de linvention de la bicyclette.

Ainsi Jean Pruvost nous rappelle-t-il quen 1873, dans son Dictionnaire de la langue française, le grand lexicographe Émile Littré nenregistre pas le mot bicyclette, mais le mot vélocipède, « sorte de cheval de bois, posé sur deux roues, sur lequel on se mettait en équilibre ». Mais il ajoute, en annonçant lavenir : « Dans le vélocipède moderne les pieds sont posés sur des étriers en forme de manivelle qui font tourner la grande roue, et donnent une grande vitesse ». Un moyen de locomotion, donc, qui donne de la vitesse en se servant des pieds : véloci + pède. En effet, le mot vélocipède dérive du latin velox, rapide + pes, pied.

Dès 1905, dans le Petit Larousse, le mot bicyclette entre dans le patrimoine linguistique et social de la modernité. On y apprend que cest un « vélocipède à deux roues dégal diamètre [mais, avant, la roue avant était beaucoup plus grande que la roue arrière], dont la seconde [] est mise en mouvement par une chaîne ». On apprend quil y avait aussi une bicyclette de lavenir, sans chaîne, lacatène, bien sûr !

Imaginons la révolution suscitée par la bicyclette. Les pauvres aussi avaient désormais droit à la vitesse, par leurs pieds. Puis le Tour de France,

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avec dautres tours en Europe, par exemple celui dItalie, va favoriser la naissance du mythe de la bicyclette et de ceux qui lutilisent, en grimpant les montagnes de France, Anquetil, Coppi, Bartali, Nibali, le tout dernier.

Les écrivains vont faire de la bicyclette lun des mythes de la nouvelle vie. En annonçant tant de chansons, dont celle dYves Montand (À bicyclette), Marcel Proust écrit quil est fasciné par « la jeune fille à bicyclette ». Émile Zola, Alfred Jarry, Maurice Barrès, Céline, Georges Courteline, Raymond Queneau, Alain Robbe-Grillet, Colette, Claude Simon, Georges Duhamel, Jules Romains, Antoine Blondin, René Fallet, André Gide, Simone de Beauvoir, font léloge de la bicyclette. Simone de Beauvoir écrit en 1954, dans Les Mandarins : « Ça a son charme la bicyclette. En un sens, cest mieux que lauto. On allait moins vite ; mais les odeurs dherbe, de bruyère, de sapin, la douceur ou la fraîcheur du vent vous pénétraient jusquaux os ».

Ce livre nous amène par les champs et la poussière des anciennes routes, par ses mots nouveaux, de bicycle à vélo à bécane. On invente ou on utilise des mots déjà existants adaptés à la bicyclette : bec de selle, braquet, cadre, cale-pied, catadioptre ou cataphote, chaîne, dérailleur, fourche et jambage, garde-boue, guidon, jante, pédale, pignon, plateau, pneu, rayon, roue libre, timbre, biclo, cale-pied, cheval de fer, gouvernail, quadricycle, rayon, selle, tricycle, vélorizontal.

Le vélo fait partie de la vie de tout le monde, depuis plus dun siècle. Il appartient à la mode, à la modernité, à lamour, à la société. Ses mots aussi, les anciens et les nouveaux, en faisant rêver les pauvres et les riches, ensemble, tous à – ou en ? – bicyclette.

Giovanni Dotoli

Université de Bari Aldo Moro LaBLex

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Alain Rey, Dictionnaire amoureux du Diable, dessins dAlain Bouldouyre, Paris, Plon, 2013, 984 p.

Voilà un livre que lon nattendait pas, surtout de la part du plus grand auteur de dictionnaires de notre époque, Alain Rey, rédacteur et directeur de presque tous les dictionnaires Robert, notamment Le Petit Robert et Le grand Robert de la langue française en 9 volumes, et directeur des monumentaux Dictionnaire historique de la langue française, récemment augmenté dun tiers, et Dictionnaire culturel en langue française. Sans oublier, naturellement, dans cette même collection, le précieux Dictionnaire amoureux des dictionnaires, paru en 2012, une somme fondamentale de lhistoire des dictionnaires, surtout de ceux de la langue française.

Alain Rey mavait souvent parlé de cette entreprise, parce que le diable me passionne depuis les débuts de ma carrière de chercheur, étant donné que jai consacré mon premier livre, Situation des études bloyennes, Paris, Nizet, 1970, à un écrivain, Léon Bloy, dont lœuvre est à tout moment en lien direct avec le Diable. Mais cette richesse – un livre de presque mille pages, que lauteur a dû abréger, pour des exigences éditoriales – est une merveilleuse surprise. Il ny a pas de domaine de la diablerie qui soit absent dans ce dictionnaire. De Abbadon à Zombis, le Diable traverse toutes les lettres de lalphabet, en parcourant lhistoire, la littérature, la musique, les arts, le cinéma.

Diable ! ou Diantre !, si lon veut. Parce que le Diable fait partie de la vie, de notre vie. Il se présente sous toute sorte de forme dès la nuit des temps. Mais cest le Christianisme qui desprit malfaisant le transforme en Diable, celui que lon connaît depuis deux millénaires.

Héritier du Serpent et des Satans de la Bible, le voilà occuper un rôle stratégique dans la dynamique des signes de la vie humaine. Il devient le symbole du mal, le débouché de toutes les diableries de lêtre humain. Oui, lhomme avait besoin du Diable, dun être qui attire dans son corps tout le mal du monde. Un monde binaire : dun côté le Bien – Dieu, de lautre lanti-Dieu, ou lAntichrist ou Antéchrist, le Mal.

Moins on le voit, plus on limagine dans son action négative, plus les signes du Diable avancent. Le Diable est tout : plaisir, interdit, malheur, péché, bourreau, victime, fantasme. Sa figure est là, devant nous, pour nous tenter, nous conduire sur la mauvaise route. Les écrivains ont besoin de lui. Chrétiens ou athées, avec leurs camarades les musiciens

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et les artistes, ils lui donnent un rôle central : il est le roi de lEnfer, et même du Purgatoire, tandis que Dieu est le roi du Paradis.

Le Diable a ses amies et ses amis et ses admiratrices et ses admirateurs, les sorcières, les vampires, les endiablés et les endiablées. Il est combattu, exorcisé, aimé et même adoré. Les satanistes lappellent au secours du monde, pour contraster le Bien, trop envahissant. Tentateur de notre âme, opposé des Anges – il paraît quil est un ange déchu, un signe de première importance –, il est le prince de lApocalypse.

Balzac, Barbey dAurevilly, Baudelaire, Bernanos, Bloy naturellement, Bodin, Byron, Carducci, Cazotte, Cecco dAscoli, Chateaubriand, Dante, Defoe, Flaubert, Goethe, Hugo, Huysmans, Pierre de Lancre, Marlowe, Michelet, Milton, Nerval, Nodier, Papini, Rapisardi, Rimbaud, Rops, Sand, Torquato Tasso, Vigny, Walpole : voilà des écrivains qui placent le Diable au cœur de leur œuvre.

Ce Dictionnaire amoureux du diable est une mine pour comprendre une partie essentielle de la vie des hommes, partout dans le monde, parce que toute religion a son Diable, même si on lappelle différemment. Toute religion a sa chasse aux sorcières, ses démons et même ses diablesses, avec quelques diablotins, des faunes et des Faust, des dragons, des mages, des Méphistophélès, des actions sataniques, des serpents, des ténèbres et des tentations. Le pape François lui-même, auquel Alain Rey consacre une entrée, cite souvent le Diable, comme le centre du Mal de notre époque. Dans un de ses premiers discours, sans le citer, il a utilisé une expression diabolique de Léon Bloy.

Alain Rey nous offre là le plus beau roman du Diable, de la souffrance, du mal, du mythe du démon et de ses signes. Oui lhomme a besoin du Diable. Il voyage sur le double. Son double est un -anti, un bouc, un émissaire élu, méchant et hideux. « Émissaire du désir, le tentateur » (p. 8) par excellence, le Diable séduit et amène inéluctablement sur la voie du péché.

« Le Mal est en nous, autour de nous ; le diable, invention admirable, est là pour lassumer, léloigner, le sortir de ses repaires » (ibid.). « Le diable est un grand exorciste ; y croire peut conduire au terrorisme comme à la sainteté » (ibid.). Nest-ce pas une invention de lhomme, qui concentre ses pouvoirs en Dieu et ses méfaits dans le Diable ? Il y a dautres dictionnaires du Diable, mais celui-ci dAlain Rey est un chef-dœuvre, un racontar du Bien et du Mal, un dialogue avec tous ceux qui ont voulu traiter ce sujet profond et compliqué.

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Nest-ce pas la révolte de lhomme contre Dieu, que représente le Diable ? Il fascine artistes, gens de lettres et musiciens, parce quil donne une voix aux abîmes les plus abscons de lêtre humain. Sous les signes par exemple de Faust et de Dom Juan, il se présente parfois comme un géant, un être à aimer, linterdit que lenfant va pénétrer le premier. Il aura du temps pour le Bien.

Après ce Dictionnaire amoureux dAlain Rey, le Diable est plus humain. Il nous accompagne dans nos désespoirs, dans notre méchanceté et dans notre tromperie.

Au fond, et cest le sens de ce monument, le Diable cest notre partie cachée, sublime et interdite, le lieu de nos ténèbres, dont nous avons peur, mais que nous aimons, parfois plus que la lumière.

Alain Rey confirme la valeur des mots. Le mot Diable et tous les mots de son entourage, font un immense lexique du mal, qui nous appartient, tout le temps.

Giovanni Dotoli

Université de Bari Aldo Moro LaBLex

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Alain Rey, Le Voyage des mots. De lOrient arabe et persan vers la langue française, calligraphies de Lassaâd Metoui, Paris, Guy Trédaniel Éditeur, 2013, 446 p.

Quel monument dart et à lart, ce livre grand format, qui nous fait rêver dès la couverture. Rêve de voyage des mots, rêve de richesses de lOrient dans la langue française, rêve dun trésor lexical qui marque à jamais la langue française.

Les entrées de ce « dictionnaire » choisies par Alain Rey, et les calligraphies de Lassaâd Metoui sont une aventure écrito-picturale de la langue et de ses signes. Ut pictura poesis, la poésie est comme la peinture, observe le poète latin Horace il y a deux mille ans. Léonard de Vinci dira quinze siècles après que la peinture est de la poésie vue. Rey et Metoui brassent Horace et Léonard. Les textes du premier sont des poèmes en prose de la langue, les dessins du second sont des flèches dart, des graphies à la Marc Chagall peintes à la façon arabe et arabesque.

En parlant français, sans le savoir, nous parlons aussi un peu arabe, persan et turc. Ce livre magique nous apprend que les mots voyagent avec les hommes. Et quels mots ! Ce ne sont pas des mots à tout faire, des termes fixes à ne pas toucher, cest des éclairs, des illuminations de la vie, qui concernent tout domaine de la poésie du monde. Oui de la poésie. Il ny a quun poète de la langue, Alain Rey, qui aurait pu inventer ce voyage, et lillustrer de mots, à lunisson avec lart du calame dun artiste arabe.

Le Ciel et la Terre se marient, en invitant à leurs sublimes noces les sciences, les croyances, les substances de la nature, les vêtements, les étoffes, la paix et la guerre elle-même, enfin un vaste champ de notre expérience. Jai publié en 2010 un livre intitulé, Le français langue dOrient ?, chez Hermann. Alain Rey va bien au-delà. Il dévoile lorigine orientale de nombreux mots, sous le signe de la poésie et de lart. Même les signes les plus familiers entrent en un système esthétique onirique. Cest comme si Orphée avait lui-même tracé le voyage de ces mots. Orphisme linguistique, sagesse lexicale qui vient dOrient et sadapte à la belle langue française comme du miel et de lor.

On dirait quil ny a pas de domaine de la vie, ou plutôt de lart de la vie, qui ne soit pas touché par laventure de mots arabes, persans et turcs, surtout les premiers. La mer, locéan, les mathématiques, les bijoux, le trafic des marchandises, le confort, la maison, parlent souvent arabe.

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Voyage des mots et des hommes, oui, semblent nous communiquer Alain Rey et Lassaâd Metoui, mais aussi et surtout voyage des rêves. Et voilà que les mots chiffre, zéro, azur, abricot, élixir, ambre, zénith, magasin, sofa, matelas, châle, jupe, coupole, masque, mascarade, partent à laventure, en terre de France, où le rêve originel se fait voyage, art, touche plasticienne et calligraphique.

Dans ce livre, lOrient et lOccident se marient, se brassent, sont en parfaite harmonie. Cest une symphonie arabesque qui se joue sur les chemins mystérieux de la vie, sur la route de lesprit.

Cest une leçon, une grande leçon de nos jours, où au Moyen-Orient on se bat pour un rien, en Syrie, en Irak, en Iran, au Liban, en Israël, dans la bande de Gaza, en oubliant le brassage originel. Le Voyage des mots est beaucoup plus quun voyage de mots. Cest une émigration-immigration dune immense civilisation. Les mots se transforment en êtres vivants. Leurs signes transmettent une énergie vitale, un imaginaire perpétuel, un lien très fort avec un livre des livres, le Coran, que je considère, mise à part sa valeur spirituelle, profondément spirituelle, comme lun des poèmes en prose les plus beaux que lon ait pu écrire. Arthur Rimbaud la bien compris. Il sen inspire tout le temps – quelle merveilleuse recherche on pourrait conduire dans ce domaine-là.

Alain Rey nous rappelle que dans le mot arabe il y a deux connotations fondamentales : nomade et désert. Nomadisme méditerranéen, nomadisme de peuples qui emportent avec eux lhistoire et ses mots les plus à même de désigner. Ce patrimoine oriental est très signifiant. Il ne confirme pas seulement la marche de lIslam, mais des liens profonds avec une très vaste région, qui va de la Chine jusquaux limites extrêmes de lEmpire ottoman. « De tous ces lieux civilisationnels, des signes vont émigrer, souvent par des intermédiaires, le grec alexandrin et byzantin, le latin de lEmpire romain puis de la chrétienté médiévale, les langues romanes, espagnole, italienne, provençale, catalane, portugaise… vers le reste de lEurope » (p. 10). Et il y a aussi un voyage inverse, de la langue française vers ces langues-là.

Cest un voyage de « significations » (p. 12). Ainsi des mots qui nous paraissent bien français révèlent-ils leurs origines, et leurs voyages : houle, oasis, hasard, risque, alchimie, azur, assassin, truchement, divan, babouche, turban, sorbet, sarabande, et surtout café. Alain Rey commente avec précision et plaisir déchange : « On le constatera souvent, le voyage des

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signes, de langue en langue, de culture en culture, se fait sous deux formes : la parole, la voix humaine modulée par une langue et modifiée par celles qui la recueillent ; et aussi, exaltée ici par Lassaâd Métoui, lécriture, la trace graphique de la voix, en langue et en écriture arabes, en un mot larabesque » (p. 14).

Larabesque nous dit que la langue est souffle, spiritum latin, donc spirituel, visuel et sonorité. De lécriture on va vers « lart universel » (p. 15).

Le voyage des mots : un livre à lire avec passion, à caresser, à admirer, pour aller vers le voyage merveilleux et fou des signes, de la parole et de limage. Parole-son, parole-image, couleurs qui nous enivrent, comme les voyelles coloriées dArthur Rimbaud, sous le « Ciel visible » (p. 17 et suiv.) de nadir, azimut, almanach, « La mer, le désert » (p. 41 et suiv.) de houle et de mousson, le « Petit bestiaire “oriental” » (p. 51 et suiv.) de gazelle et gerboise, les « Abstractions mathématiques » (p. 75 et suiv.) dalgèbre et sinus, la « Religion, croyances et magies » (p. 92 et suiv.) de djinns et talisman, « De lalchimie à la chimie » (p. 113) délixir et alcool, « Le monde sensible : matières et couleurs » (p. 139 et suiv) dambre et maroquin, les « Commerces et échanges » (p. 165 et suiv.) de bazar et souk, « De lOrient arabe aux ports italiens : larsenal et la darse » (p. 183 et suiv.) de noria, etc.

Un monde donc fabuleux et réel, qui se déplace par mots et idées, en suivant la route de la lumière, dOrient vers lOccident.

Merci Alain Rey de ce voyage de rêve. Le lecteur va laccomplir à toute page de ton livre, enivré par les couleurs de Lassaâd Metoui.

Giovanni Dotoli

Université de Bari Aldo Moro LaBLex

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Denis Saint-Amand, Le Dictionnaire détourné. Socio-logiques dun genre au second degré, préface de Marc Angenot, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2013, 286 p.

Divisé en huit chapitres – Du modèle dictionnairique à son détournement, Le dictionnaire au xixe siècle, Le dictionnaire au service de la presse, Le fer et lairain : contre-lexiques du pouvoir, Définir et défier la doxa, Du portrait au dictionnaire, Recensement et définitions, Glossaires « pour rire » ?, – et préfacé par Marc Angenot, ce livre est issu dune thèse de doctorat en Langues et Lettres présentée à lUniversité de Liège et réalisée dans le cadre dun mandat daspirant du Fonds national de la Recherche Scientifique (FRS –FNRS).

Tout au long de cet ouvrage, lauteur met en évidence que le xixe siècle est lâge des dictionnaires – il suffit de songer à Bescherelle, à Littré, aux éditions successives du Dictionnaire de lAcadémie, au Dictionnaire universel des contemporains de Vapereau, au Grand Larousse, aux dictionnaires des dialectes et des patois, aux glossaires de largot et des jargons –, ainsi que le siècle des parodies et des détournements littéraires du genre ou des genres lexicographiques.

En croisant des données liées au progrès de linstruction publique, au développement du médium journalistique, à lessor des sciences et au foisonnement des discours accompagnant celles-ci à laube du xixe siècle, ce volume propose une fine étude du contexte qui a favorisé le déploiement dune pareille parodie générique. Il interroge les logiques, effets et enjeux, de ces discours aussi faussement scientifiques que véritablement satiriques. Aussi, lauteur parvient-il à démontrer que le dictionnaire, outil métalinguistique à fonction prescriptive et normative, « sest vu, à un moment particulier de son histoire, réinvesti par des auteurs qui, comprenant lintérêt de sa structure et de son statut dautorité, se sont plu à le détourner dans une perspective comique ou corrosive ».

Lauteur prouve que tout pseudo-dictionnaire est fait pour être lu – et non pas tout simplement pour être consulté – comme sil sagissait dune œuvre à tous les effets. Il souligne, donc, que dans les dictionnaires fictifs « il ny a pas que la rigolade » car il y a aussi « lart », et, qui plus est, ces dictionnaires nous apprennent, montre-t-il, beaucoup déléments que les ouvrages « sérieux » ne dévoilent pas : ils contestent le monde social tel quil va et mettent en question le prêt-à-penser de

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leur époque. De ce fait, ils deviennent une arme de critique et remettent à leur place les contemporains.

Dans cette optique, lauteur avance que la frontière qui sépare le « vrai » dictionnaire du dictionnaire « fictif » est « demblée poreuse » : le Grand dictionnaire universel du xixe siècle de Pierre Larousse apparaît, par exemple « avec le recul du temps, un monument de fantaisies personnelles et de digressions subjectives et polémiques », ce qui implique que les « vrais » lexicographes « se sont mis à lécole des satiristes et des littérateurs ».

Cest pourquoi, en examinant la littérature dictionnairique du xixe siècle, lauteur incite à sinterroger, a posteriori, sur la portée effective des « présupposés idéologiques cristallisés » dans les dictionnaires contemporains et sur « leur impact par rapport à notre bien-être intellectuel et émotif ».

Les « détournements dictionnairiques » étudiés dans ce volume, parmi lesquels par exemple ceux concernant le projet de dictionnaire satirique de Flaubert, intitulé Dictionnaire des idées reçues ou Catalogue des opinions chics, et le célèbre Petit bottin des lettres et des arts, constituent des pistes importantes dinvestigation pour une histoire sociale de la littérature. Ce livre fournit, en effet, une analyse rigoureuse de nombreux écrits, y compris ceux qui sont parfois injustement oubliés, et permet de réfléchir sur la façon dont les lettres, dans la première Modernité, semparaient du discours social pour en faire un objet dherméneutique.

Une vaste bibliographie complète louvrage.

Marcella Leopizzi

Université de Bari Aldo Moro LaBLex

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Language learning in higher education. Journal of the European Confederation of Language Centres in Higher Education (CercleS), Berlin, De Gruyter edition, 2013, vol. 3, n. 1, 206 p.

Ce volume présente les résultats de la recherche sur lenseignement supérieur des langues : lapprentissage mixte et lapprentissage autonome, le développement professionnel, et la « politique linguistique » de luniversité. Son objectif est daccroître la qualité de lenseignement et de lapprentissage des programmes offerts par les centres linguistiques de luniversité ainsi que par dautres fournisseurs dans lenseignement supérieur, en présentant de nouveaux modèles et en diffusant les meilleurs résultats des activités de recherche menées dans les centres linguistiques et dans dautres ministères de lenseignement supérieur.

Les spécialistes qui ont participé à la rédaction de ce numéro ont réfléchi sur plusieurs thèmes très en vogue dans les débats académiques et culturels tels que : limportance de la présence décrivains universitaires multilingues (cf. larticle Bridging passion and profession : Supporting agency and investment in multilingual university writers écrit par Marlen Harrison, Maiju Uusipaikka, Annika Karinen, Tanja Räsänen, Diana Raitala, Reetta Ellonen, Hanna Huumonen et Otto Tuomela) ; la nécessité de comprendre les expériences dapprentissage des étudiants (cf. larticle Understanding the learning experiences of postgraduate Latin American students in a UK context : A narrative approach de James Gwyneth) ; le besoin de saisir les buts spécifiques et les buts généraux dans lenseignement supérieur des langues (cf. larticle Languages for specific academic purposes or languages for general academic purposes ? A critical reappraisal of a key issue for language provision in higher education de Christian Krekeler) ; lurgence de définir, sur la base du Cadre commun européen (CECR) et du Portfolio européen des langues (PEL), des paramètres communs pour bien évaluer les compétences écrites et orales demandées aux étudiants qui apprennent en autonomie et en groupe une langue étrangère dans des établissements supérieurs (cf. les articles : Student writing standards : A descending spiral or a bold new direction ? écrit par Margaret McKinney et Ruben Comadina Granson, “Come and sit here next to me” : Towards a communicative assessment of oral language skills de Kris Buyse, Special features of assessment in reading comprehension in a Finnish university language centre écrit par Marja-Liisa Lehto et Minna Maijala, Establishing a Korean

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language programme in a European Higher Education context : Rationale, curriculum and assessment procedures écrit par Lorna Carson et Eunjee Do) ; léventualité de sappuyer sur le “blended learning” pour lapprentissage dune langue étrangère (cf. larticle Can blended learning aid foreign language learning ? écrit par Marta Genís Pedra et Maria Teresa Martín de Lama) ; lobligation des centres linguistiques de répondre aux besoins des étudiants, des travailleurs et des entreprises dans une Europe multilingue et multiculturelle (cf. les articles : Meeting the needs of students, in-service workers and enterprises in a multilingual and multicultural Europe : A challenge for language centres écrit par Carmen Argondizzo et Jean Jimenez, Enhancing professionalism through collaboration between teachers and administrators in University Pedagogy courses écrit par Leena Evesti, Satu Kattainen et Johanna Vaattovaara).

Tous ces articles se caractérisent par une structuration à la fois théorique et pratique et, grâce aux nombreux exemples pris en considération, ils aboutissent à des conclusions concrètes et offrent dimportantes suggestions finalisées à explorer et à former des profils et des pratiques multilingues.

La communauté scientifique sera redevable au rédacteur en chef de CercleS, Gillian Mansfield, et à tous ses collaborateurs pour avoir bien voulu porter lattention, dans ce numéro ainsi que dans tous les autres qui composent cette revue, sur lapprentissage des langues dans lenseignement supérieur et sur les aspects les plus appropriés de lacquisition des langues étrangères à luniversité : ces questions étant de plus en plus dactualité dans le panorama international et constituant une priorité pour lUnion européenne.

Marcella Leopizzi

Université de Bari Aldo Moro LaBLex

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Giovanni Dotoli, Le « Dictionnaire général de la langue française ». Une grande révolution, Paris, Hermann, 2013, 136 p.

Toute langue, qui « se révèle moins une substance quun processus » et qui « est moins un état quun mouvement1 », nobtient sa véritable certification que dans les dictionnaires. Appelés à offrir leur « description totale, quoique imparfaite2 », « ces ouvrages aux tirages impressionnants, insérés dans la pratique didactique », sont consultés de nos jours « comme des horaires ou des oracles3 ». Mais qui pourrait énumérer aujourdhui tous ces « oracles », survenus au cours de lhistoire séculaire de la langue française ? Même les plus grands et remarquables, ils tombent dans loubli avec le temps, comme dailleurs des centaines de mots quils décrivent, ne laissant aux générations futures que leurs noms autrefois si glorieux. Pourtant, comme le souligne Alain Rey, dans la plupart des dictionnaires du xxe siècle, « on relève dinnombrables emprunts à dautres types de dictionnaires » et la dette envers des dictionnaires antérieurs « peut être fort importante4 ». Aussi, chaque tentative de dépoussiérer les trésors lexicographique de jadis, nest-elle pas dautant plus précieuse ?

Dans son nouvel ouvrage, Giovanni Dotoli nous invite à rendre hommage à un dictionnaire qui, en 1968, était considéré par Georges Matoré « comme le meilleur dictionnaire français5 » et qui, selon Jean-Claude Boulanger, « fut peut-être un dictionnaire trop parfait » et « victime de sa scientificité, un livre des mots un peu trop déshumanisé aux yeux dun public, principalement constitué dapprenants intéressés par la langage vivante6 ». Il sagit, bien sûr, du Dictionnaire général de la langue française du commencement du xviie siècle à nos jours précédé du Traité de formation de la langue dAdolphe Hatzfeld, Arsène Darmesteter et Antoine Thomas,

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publié en 32 fascicules, dont le premier a paru le 12 juillet 1890, et le dernier le 18 août 19007.

Le premier chapitre de ce livre présente au lecteur une équipe brillante, composée de linguistes éminents de leur temps, qui a réussi, durant une vingtaine dannées, à mener à terme ce projet dictionnairique qui « fera école » et dont « les dictionnaires du xxe siècle, et plus particulièrement ceux de la seconde moitié, seront nettement imprégnés8 ». Lidée de ce dictionnaire vient à Adolphe Hatzfeld, linguiste et philosophe, professeur de rhétorique, dans les années 1870, « à un moment où Émile Littré et Pierre Larousse sont en train de publier leurs dictionnaires monumentaux » (p. 10). Et cest en 1871 quil rencontre Arsène Darmesteter, future étoile de lhistoire de la langue, qui va devenir « son véritable alter ego, en formant avec lui un duo formidable, pour lhistoire de lart et de lartisanat du dictionnaire » (p. 10). Quand, en 1888, A. Darmesteter meurt à lâge de quarante-deux ans, après dix-sept ans de travail en commun, « cest lun de ses élèves, jeune professeur, Antoine Thomas qui prend le relève de son travail dictionnariste » (p. 13), en assurant lunité de lœuvre intacte.

Comme le souligne Claude Dubois, « se lancer dans la réalisation dune grande entreprise lexicographique ne peut raisonnablement senvisager quaprès une longue période de recherches et dessais », permettant tout dabord de répondre clairement aux trois questions : « un nouveau dictionnaire : pourquoi ? Pour qui et pour quoi faire9 ? ». Ces questions, bien simples (si ce nest banales !) au premier coup dœil, sont fondamentales et ardues, surtout à « lépoque à cheval entre la période du symbolisme et la naissance et affirmation des avant-gardes artistiques et littéraires », marquée par « la grande saison des dictionnaires-monuments dÉmile

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Littré et de Pierre Larousse » (p. 8). « Je pense quil sagit sans aucun doute dune réponse à ces deux ouvrages » (p. 10), conclut Giovanni Dotoli, présentant des preuves précises et incontestables de sa thèse dans les dix chapitres de son livre.

Dans son article sur le Dictionnaire général de la langue française, Gaston Paris note qu« après le dictionnaire de Littré, il semblait que pour longtemps il ny eût plus quà en faire des abrégés ou des adaptations », cependant « la précision naturelle » et « la tendance de logique10 » de lesprit dA. Hatzfeld lui permet de concevoir un dictionnaire de nouveau type. Frappé « du manque trop fréquent de précision, et même dexactitude, quon peut remarquer dans les définitions », « choqué de ce quil y a de superficiel et de fortuit dans lordre où sont rangés les divers sens » chez Littré, A. Hatzfeld « se plaisait à refaire les définitions », sétudiait à ranger le sens dans un ordre logique11 ». « Le Dictionnaire général de la langue française naît donc », constate G. Dotoli, « de la rigueur, de la logique, de la rhétorique, de lenseignement, de la pratique quotidienne et du désir de classer la langue en fonction de lutilité précise » (p. 18), allant « à la rencontre de lâme de la langue », « contre tout académisme sorbonnard » (p. 20).

Le chapitre « La méthode » de ce livre propose une analyse exhaustive de la méthode suivie par A. Hatzfeld et A. Darmesteter et déterminée par les auteurs eux-mêmes comme « historique », « la seule valable pour pleinement illustrer la langue » (p. 31). G. Dotoli souligne quelle ne consiste pas dans la description des divers sens des mots, en partant de la signification première, de laquelle toutes les autres sont sorties. Une telle description « ne suffit pas, même si elle se branche sur lhistoire ». Ce sont les « faits », le « lien » et l« enchaînement » qui comptent (p. 31) ainsi que la distinction entre « origine et histoire ». Daprès lauteur, « lorigine est situable, à une date à peu près précise », tandis que « lhistoire se situe dans le temps, dans la vision du monde et dans le mouvement », qui est appelé par G. Dotoli « la symphonie du temps12 ». Cest cette méthode historique qui, daprès lui, retrouve sa validation au xxe siècle

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dans « la linguistique dictionnairique dAlain Rey », appartenant « plus à lart quà la banalité sublime de la construction du dictionnaire13 ».

Les deux chapitres suivants (IV, V) traitent les aspects dune importance intrinsèque pour tout projet dictionnairique, ceux de la nomenclature du dictionnaire et de la définition lexicographique.

Giovanni Dotoli relève quA. Hatzfeld et A. Darmesteter dans leur dictionnaire font « une découverte élémentaire, au fond déjà appliquée depuis les premiers dictionnaires », mais qui pourtant nétait jamais liée « avec lidée dun projet réel concernant le lexique » (p. 33). Il sagit de la certitude, portée à la réalisation matérielle dans les meilleurs dictionnaires du xxe siècle, à savoir que la lexicographie est le reflet de la société, dont la langue représente un large éventail de ses variantes régionales, sociales, thématiques et historiques. Même « si le corps de départ est premièrement celui dÉmile Littré » (p. 35), et quil est ancré sur la langue classique, cela nempêche pas A. Hatzfeld et A. Darmesteter de souligner dans lIntroduction que « malgré ces restrictions, le lexique [….] du Dictionnaire est dune grande étendue : sil supprime un certain nombre de mots intitulés ou dun usage trop spécial, il ajoute à la nomenclature un nombre considérable de mots de la langue populaire, de la langue technique et de la langue scientifique dont nous ne croyons que limportance soit méconnue14 ». Néanmoins, ce nest pas le seul fait auquel tient la nouveauté de ce dictionnaire : selon G. Dotoli, « le Dictionnaire général de la langue française, à lunisson avec le Dictionnaire français-allemand de Karl Sachs, est peut-être le premier dictionnaire français à se poser la question de la langue non conventionnelle, tout en restant prisonnier des bienséances et de la moralité publique, à cause certainement de la destination aussi à un public scolaire » (p. 34).

Trois pages et demi de lIntroduction quA. Hatzfeld et A. Darmesteter consacrent à la définition, sont considérées par Giovanni Dotoli comme « un chef-dœuvre de métalexicographie » (p. 41). « La précision naturelle » et « la tendance de logique » dont parle Gaston Paris, incitent ces lexicographes à la réflexion et à la découverte de la nouvelle conception de la définition lexicographique. « Une définition exacte doit sappliquer au mot défini à lexclusion de tous les autres, et rendre raison de toutes

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ses acceptions », et cest à ce titre quelle peut éclairer « tous les emplois du mot quune définition vague avait obscurcis15 ». Lun des aspects majeurs de cette tâche colossale se focalise sur le problème de la définition synonymique. Comme le constate lauteur de ce livre, A. Hatzfeld et A. Darmesteter envisagent une telle définition comme défaillante, car « il nexiste guère de termes absolument synonymes16 » et ils invitent à éviter « lhabitude de considérer les mots synonymes comme des équivalents et de définir les uns par les autres17 ». Il ne reste quà regretter que certains dictionnaires, même de nos jours, négligent complètement cette vérité bien évidente…

Nous croyons que les problèmes définitionnels, relevés par G. Dotoli dans le chapitre analysé, touchent de très près ceux qui sont au centre du chapitre ix (Lordre du sens). Trouver les définitions « supérieures à celles quon avait données jusque-là », « si parfaites quil ne sera guère possible de les améliorer18 », nétait pour A. Hatzfeld que le premier grand pas. Le deuxième consistait « à ranger le sens dans un ordre logique19 ». Lanalyse détaillée et attentive permet à lauteur de cette recherche de dévoiler progressivement « larborescence du sens [] soignée au maximum, à tous points de vue, de la typographie, à la police, à lencre, à la logique interne » où « même le traitement du sens le plus élémentaire est une fulguration poétique, qui garde sa rigueur scientifique, aussi bien que lunion de la science lexicographique et de la poésie » (p. 92).

De même que Gaston Paris qui « était le premier à comprendre limportance de dictionnaire » en écrivant « 26 pages danalyse très positive, si ce nest exaltante » (p. 99), Giovanni Dotoli témoigne par son livre sa grande admiration passionnée envers le Dictionnaire général de la langue française dA. Hatzfeld, A. Darmesteter et A. Thomas. Certaines imperfections de celui-ci, dont les lexicographes eux-mêmes étaient pleinement conscients, ne sont pas considérées par lauteur de ce livre comme un vrai défaut du dictionnaire. Au contraire, leur aveu de limperfection, selon G. Dotoli, « nest pas la déclaration de faiblesse,

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mais de grandeur, et de confiance dans lénergie potentielle de la langue et de son interprète, le dictionnaire » (p. 112).

Laphorisme « le passé est toujours présent » de Maurice Maeterlinck ne se réfère pas, bien évidemment, au dictionnaire. Pourtant il y est parfaitement applicable car, comme le prouve pas à pas ce nouveau livre de Giovanni Dotoli, les racines des dictionnaires les plus monumentaux de notre temps sont encrées solidement dans leurs grands précurseurs, parfois si injustement oubliés.

Danguolė Melnikienė

Université de Vilnius – Lituanie

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Claude Gruaz (dir.), À la recherche du mot : de la langue au discours, Limoges, Lambert-Lucas, 2008, 192 p.

Victor Hugo disait qu« une langue ne se fixe pas » et que « lesprit humain est toujours en marche ou, si lon veut, en mouvement, et les langues avec lui20 ».

Dans la même lignée, ce volume touche une pluralité de domaines qui fait preuve de la « transition » de la langue au discours.

Cest un ouvrage publié en 2008 sous la direction de Claude Gruaz, directeur de recherche honoraire au CNRS et fondateur, avec Christine Jacquet-Pfau et Jean-François Sablayrolles, du CFM (Centre du Français Moderne).

Dans sa préface, Claude Gruaz détaille le plan structurel de cet ouvrage en nous offrant des clés de lecture relatives à quelques contributions présentées par des chercheurs denvergure internationale lors des séminaires du CFM en 2003, 2004 et 2005 et traitant de lorthographe, de la morphologie et du lexique.

Ce volume se compose donc de trois parties consacrées à : Le mot tel quen lui-même ; Le mot tel quil sécrit et Le mot tel quil vit dans la société. Lobjectif, comme le précise Claude Gruaz, est douvrir les pratiques linguistiques à un public élargi, de montrer la vitalité des sciences du langage et la portée et lampleur de ces connaissances.

La première section, Le mot tel quen lui-même, sappuie sur des éléments déclencheurs de quelques « approches théoriques du mot ». Dans « Une approche nouvelle du mot composé », Claude Gruaz et Michèle Lenoble-Pinson (Professeur émérite aux Facultés universitaires Saint-Louis à Bruxelles), nous livrent une analyse détaillée et dynamique des problématiques liées à la définition du mot composé. Il est question de savoir distinguer la composition par figement et par lexicalisation et de relever la « flexibilité » des dictionnaires actuels. Les deux auteurs formulent ainsi une série de remarques aboutissant à des propositions qui ne manqueront pas de faire écho.

Maître de conférences au Collège de France, Christine Jacquet-Pfau nous conduit au centre du mot, cette « racine mystérieuse » qui relève de la « complexité du système morphosémantique du français ». Elle

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sintéresse à la structure formelle de la racine, un sujet pointu qui pose une réflexion sur une nouvelle théorie de racine dans laquelle sinscrivent les concepts de matrice et de schème. En tant que « grande absente des dictionnaires », la racine devrait avoir droit de cité dans un nouveau « dictionnaire de réseaux lexicaux » avec le support des outils informatiques.

Hélène Huot, Professeur à lUniversité Denis-Diderot – Paris VII, insiste sur le thème de la racine et revient sur la définition de racine indo-européenne donnée par Benveniste. Il sagit de remettre en cause le fonctionnement morphologique du français moderne. Noms, adjectifs, verbes du français, ratifient la notion de racine et son caractère trilitère et monosyllabique. Du moins, lautrice souligne quil reste à apporter un éclairage sur les aspects des racines secondaires alors que de nouvelles pistes sont à débloquer.

Cette première section sachève par la contribution de Dominique Ducard, de lUniversité de Paris XII, sur « Sens opposé, ambivalence, complémentarité : notes de lecture suivies dune étude sémiolinguistique dabandon ». Larticle est centré sur le « double sens antithétique », observation ponctuelle du langage de linconscient vu sous langle linguistique et psycholinguistique. Sattachant aux études de linguistes renommés tels que Antoine Culioli, lauteur met en évidence létude du langage, donc les représentations mentales associées à « notre activité cognitive et affective ». Cest le cas dabandon, une notion qui passe par différentes formes et les variations linguistiques et culturelles. Dominique Ducard marque l« ambivalence des sentiments » et ce qui constitue linterprétation de la « tension » entre les opposés linguistiques.

La lecture nous entraîne au cœur de louvrage, Le mot tel quil sécrit, une partie liée, comme le signale Claude Gruaz, à la « face graphique du mot ». Lauteur ouvre cette deuxième section par une étude intéressante et éclairante sur les lacunes en orthographe, lune des caractéristiques principales de lillettrisme. Par le biais de textes écrits, on sarrête sur les écarts les plus fréquents, soit à lécrit soit à loral. On dégage ainsi des interprétations et on situe lorthographe dans un processus dacquisition qui mène lécrivant en situation dillettrisme à être évalué positivement.

Jean-Pierre Jaffré (chercheur au CNRS) passe en revue les « effets psycholinguistiques sur une linguistique de lécrit ». Cest une étude captivante sur les approches comparatistes qui permettent de considérer

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les écritures différemment. Toute mutation orthographique met en rapport la linguistique avec la psycholinguistique : cest le cas des caractères du chinois, de la mixité du japonais, des orthographes sémitiques ou européennes, en particulier de la sémiographie complexe du français.

La question de la linguistique de lécrit tient une place importante dans larticle de Liliane Sprenger-Charolles (CNRS et Université René-Descartes-Paris 5) qui sapplique à éclairer les difficultés dapprentissage de la lecture dans différents écritures alphabétiques. Elle a observé ces processus auprès des apprentis-lecteurs espagnols, allemands, anglais et en particulier français. La procédure sublexicale pour les mots inconnus joue un rôle de premier plan pour lacquisition des compétences du lecteur adulte. Les difficultés se multiplient dans le cas spécifique de la dyslexie, facteur dopacité orthographique.

La dernière section du livre, Le mot tel quil vit dans la société, apporte une valeur ajoutée à ce volume. Cest le véritable essor de la vie des mots.

Jean-François Sablayrolles (LLI, Université Paris 13), dans « La néologie aujourdhui », sinterroge sur la nature de lunité lexicale, sur la notion de nouveauté et sur la conception de nouveauté dans une identité linguistique. Il sagit dun approfondissement des « fluctuations » de la néologie, de son implantation dans les dictionnaires et de ses limites. À ce titre, lauteur a conçu une grille de matrices lexicales sur la base de celle de Jean Tournier pour opérer une distinction plus claire des typologies de néologismes.

Dans sa contribution riche et stimulante, Michèle Lenoble-Pinson (Professeur aux Facultés universitaires Saint-Louis à Bruxelles) fait émerger la question de la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre. Dans le sillage de la vitalité des mots, le féminin fait peur et lauteure en analyse les causes linguistiques et idéologiques ou socioculturelles. Il sagit de donner plus de visibilité aux femmes dans lusage de la langue et de reconnaître leur identité dans un changement linguistique qui doit simposer de plus en plus dans les pratiques traditionnelles.

Cet ouvrage se termine par un sujet attirant et nouveau : « le vocabulaire de la danse hip-hop ». Roberta Shapiro (LAHIC-CEE) (avec la collaboration dIsabelle Kauffmann) recense un « répertoire technique » au milieu des croisements lexicaux et culturels. Cest un vocabulaire qui traduit un monde social. Les faits de société sont illustrés dans la

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terminologie actuelle et hétérogène de cette communauté linguistique représentée dune façon édifiante dans deux tableaux, insérés dans cette contribution, qui constatent respectivement de lunivers sémantique de cette danse et de sa structure. Il reste à savoir si la danse hip-hop est uniquement une technique ou sil sagit, comme laffirme Roberta Shapiro, dun courant artistique, philosophique et social.

En résumé, ce volume révèle des interrogations linguistiques complexes dans un espace social difficile à circonscrire. Une lecture attentionnée est recommandée à tous ceux qui sintéressent aux sciences du langage et qui veulent envisager le trait relatif des « vérités scientifiques ». Cest un défi nouveau auquel nous sommes confrontés. Les dix contributions sont toutes accompagnées dune bibliographie qui permet de repérer des informations précieuses sur les sujets traités.

Donatella Ostuni

Université de Bari Aldo Moro LaBLex

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Axel Maugey, Privilège et rayonnement du français du xviiie siècle à aujourdhui, Paris, Honoré Champion Éditeur, 2012, 274 p.

Publié par Honoré Champion Éditeur, le Privilège et rayonnement du français du xviiie siècle à aujourdhui est un des cadeaux offerts durant ces dernières années à tous ceux qui mènent une lutte acharnée en faveur du français et, en général, aux lecteurs passionnés de cette langue. Lieu de réflexion sur les étapes fondamentales de lévolution du français dans le monde et de son épanouissement au fil du temps, il constitue un ouvrage vivant, véritable référence pour la francophonie et la francophilie. Les évènements historiques, le progrès économique et les conséquentes transformations sociales et culturelles sentrecroisent et sentremêlent, en donnant origine à un chef-dœuvre qui donne un cadre complet des mutations de laventure du français sur les cinq continents. Voilà, donc, une étude pullulante de vie, berceau linguistique permettant à son lecteur de chevaucher les siècles depuis le xviiie jusquà celui que nous vivons, en découvrant les raisons qui ont déterminé les métamorphoses de cette langue séduisante et de sa civilisation, à travers les moments de hauts et de bas de leur diffusion.

Lauteur de cet essai magistral est Axel Maugey, universitaire et conférencier international, membre de lAcadémie européenne, chroniqueur à « Canal Académie », bardé de plusieurs prix et distinctions. La dédicace à Anne et Serge Gravel, acteurs très dynamiques des relations entre la France et le Canada, ouvre la voie à ce travail, en lui conférant tout de suite son caractère centré sur la collaboration et la solidarité entre pays, sur le respect de leurs diversités et sur lencouragement au plurilinguisme. Lintroduction débute par la définition de « pays inévitable », donnée par José Manuel Durão Barroso, Président de la Communauté européenne, à légard de la France, nation aux racines plongées dans un xviiie siècle, riche en valeurs et animé par contradictions, inventions, joies et libertés. Choisi comme langue officielle lors du dernier sommet de la Francophonie en 2010, le français soppose au conformisme et à luniformatisation modernes, se rangeant du côté de la qualité au détriment de la quantité, outre que de celui de la créativité, de la culture, du savoir-faire et de lart de vivre que les Français expatriés ont répandu dans leurs nouveaux lieux de vie. Le français apparaît comme létendard dune civilisation symbole de lart de la diplomatie, douée dune richesse culturelle et dune rigueur intellectuelle indiscutables.

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Axel Maugey invite son public à prendre conscience que le xxisiècle, marqué par une transformation géopolitique à léchelle mondiale, représente le terrain fertile pour un nouveau rayonnement du français et pour sa réévaluation face à langlo-américain. En effet, les langues de ces deux pays sont le reflet de leurs différentes conceptions du monde et de la société, libertarienne celle de lAmérique, cartésienne celle de la France, puissance réellement soucieuse des destinées de lhumanité. Langlais est la langue de la société de consommation et de la communication de masse, de la globalisation dominée par limprécision et par les limites dune technique axée sur les intérêts économiques et sur les affaires. Sur un front opposé se situe le français, langue du pays réputé en tant que le « Banquet des esprits », langue de la maturité affective qui effraie les jeunes et est préférée par les adultes, langue de la conversation comme initiation et de la bonne compagnie, langue sensible exprimant, par sa musicalité, les nuances des sentiments et les délicatesses du cœur et de lesprit. De surcroît la clarté de son style fait du français une langue indiquée pour les définitions précises, exigées par léthique, le droit, les lois, les contrats et les traités, comme le témoigne lhistoire du passé par le Traité de Vienne et par les diverses négociations diplomatiques au siècle des Lumières.

Ce livre sefforce par tous les moyens de montrer la force de la francité, en dépit des avis pessimistes des « déclinistes » et des défaitistes. Ces derniers, en constatant, entre autre chose, léchec de lapprentissage du français, voient sapprocher de plus en plus le coucher inévitable dune langue et dune nation, sous lavancée tourbillonnante de la marée destructrice de la langue anglaise et de lesprit marchand et technologique des États-Unis. De fait, la France, héritière dun xviiisiècle plein de vitalité et de bons enseignements, essaie de modérer les excès du capitalisme spéculatif et de supprimer les tares du socialisme étatique. Le but constamment poursuivi dans les pages de cette œuvre reste la défense de la langue et de la civilisation françaises, par le biais aussi des personnalités du passé et du présent qui parsèment leurs chemins au cours des siècles. On commence par les aventuriers, les personnages politiques et les philosophes de lâge des Lumières pour passer aux hommes qui se sont battus et continuent de se battre pour les répandre à travers des réseaux culturels. Parmi ces derniers Axel Maugey mentionne les Alliances Françaises disséminées partout dans

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le monde et les organismes, tel que lOIF (Organisation Internationale de la Francophonie), dont le secrétaire général est le Sénégalais Abdou Diouf, ou lAUF (Agence Universitaire de la Francophonie), dirigée par le recteur Bernard Cerquiglini, ou encore le Mouvement francophone, dont le quarantième anniversaire a été fêté en 2010, fondé, entre autres, par lécrivain Léopold Sédar Senghor. Enfin, une place de tout respect est attribuée à tous les professeurs, les savants et les amateurs qui sont au service de la francophonie, notamment les représentants de lItalie francophile, tels que Anna Soncini et Liano Petroni de luniversité de Bologne, Sergio Zoppi de luniversité de Turin, Anne de Vaucher Gravili de luniversité de Venise et Giovanni Dotoli de luniversité de Bari, tous engagés dans la promotion de la langue et de la civilisation françaises en Italie, en Europe et dans le monde entier.

Les quatre parties, divisées en chapitres, sont parcourues par un fil conducteur qui ne cesse de mettre en évidence les qualités du français et de contraster ses adversaires pour des raisons économiques ou idéologiques, comme ceux qui dénoncent les méfaits du colonialisme. En effet, Axel Maugey se fait le porte-parole des défenseurs du français par une analyse minutieuse qui envisage le français comme une langue privilégiée, parlée sur tous les continents, deuxième langue de lONU, première langue choisie et non imposée dans le monde, deuxième langue apprise après langlais. Il souligne aussi limportance du cinéma et de la chanson françaises dans le marché mondial ainsi que du succès de la France dans les secteurs touristique, industriel, en particulier chimie et aéronautique, énergétique et nucléaire ou dans lefficacité des services, des équipements routiers, hospitaliers et des télécommunications. Sans oublier le génie français qui se déploie dans larchitecture, la mode, la peinture et la cuisine, en élargissant ses horizons vers des pays nouveaux comme la Chine, avec qui la France partage la passion pour lhistoire, la gastronomie et la spiritualité. En outre, les initiatives culturelles qui favorisent les échanges et les bourses pour étudiants se multiplient ici comme dans dautres réalités de lAsie telles que le Japon, la Corée et lInde où lenseignement du français se répand progressivement, de la même façon quen Amérique du Sud. Il fait léloge des Français présents à la Commission et au Parlement européens, toujours promoteurs dune fraternité et dune solidarité essentielles au respect des diversités et aux échanges culturels entre les pays. Axel Maugey pose laccent sur

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la francophonie, atout indispensable pour un renouveau du français, sappuyant sur des stratégies de partenariat économique, culturel et linguistique avec les pays francophones, tous spécialement lAfrique noire avec sa population jeune. La nécessité de sauvegarder et de soutenir la diversité et le plurilinguisme simpose pour arrêter luniformité dévastatrice de la globalisation.

Une section de cet essai est consacrée, à juste titre, au Québec, en traçant les phases de lhistoire et de laventure de la langue française au Canada de 1608 à aujourdhui. Les « cousins dAmérique » sont décrits comme un peuple fier et courageux qui a résisté aux différentes dominations et influences qui se sont succédées au cours des décennies. Lobjectif à atteindre est laffirmation de lenracinement du français par lamélioration de la politique des deux langues officielles et la proposition de stratégies dans la structuration de la francophonie américaine et mondiale. La francophonie est le trésor caché sur lequel il faut investir pour le futur, toujours sous le signe du dialogue réciproque. Le français est, dailleurs, une langue libre qui se prête à aborder tous les sujets, ouverte à la confrontation et à lenrichissement mutuel, à la variété de lespace européen et de loutre-mer dans un mouvement culturel unique.

En concluant, Axel Maugey est un des participants à cette entreprise où sont impliqués les politiciens et les économistes, mais surtout lesprit libre dintellectuels et de personnages du secteur privé qui sont en train dopérer un réel bouleversement dans la communication par les médias, la télévision et la radio académique francophone. Le français, alors, dans son nouveau rayonnement, est un outil précieux donné à lhumanité, comme affirmait Victor Hugo, grâce à son ouverture sur la culture et à ses valeurs indémodables de fraternité, générosité, partage et respect de lautre. Par le soutien de la multiculturalité, de la multiethnicité et du plurilinguisme il se fait porteur dun message symbolique despoir et de solidarité universelle.

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Antonella Mauri – Paola Placella (dir.), LEau à la bouche. Sémantique comparative, expressions idiomatiques, lexicographie bilingue, problèmes de traduction et histoire de la terminologie gastronomique, Roma, ARACNE editrice, 2013, 142 p.

Parmi les différentes publications parues sur le marché en fin dannée 2013, Leau à la bouche est une œuvre stimulante qui fait de la gastronomie le terrain de réflexions linguistiques et lexicographiques. En effet, ce volume est le résultat des journées détudes organisées à lUnité de Formation et de Recherche des Langues Étrangères Appliquées de lUniversité de Lille 3 avec la participation des collègues de lUniversité de Rome La Sapienza. Comme laffirme dans l« Avant-propos » Antonella Mauri, qui, avec Paola Placella, a dirigé lédition de cet essai, le projet interdisciplinaire de ce groupe de recherche a le but danalyser limage quon se fait dun pays et de ses habitants à travers la représentation de leurs cultures gastronomiques, du point de vue linguistique, littéraire, historique. Son propos réside dans la reconnaissance et la présentation des clichés, des similitudes, des différences dans lillustration de laltérité et de lidentité dun peuple par le lexique de la nourriture, en particulier du domaine italo-français, en retenant lattention du public sur les transformations ou glissements de sens que des mots, des locutions et des proverbes subissent en passant dune langue à lautre.

Les articles réunis dans ce livre essaient de montrer que la nourriture, à côté de la langue, est un élément fondamental de chaque culture, lié à la mémoire intime des individus ainsi quà leur histoire personnelle et collective. Lunivers sensoriel du goût et des mets ramène chaque homme à ses racines, à ses origines familiales et sociales, à son appartenance à une génération ou à une époque. La nourriture est symbole dune identité nationale ou régionale, religieuse ou ethnique. Fréquemment, le plat national est devenu lappellatif des émigrés à létranger, comme cest le cas du mot Macaroni utilisé pour les Italiens. La cuisine et les produits typiques importés pour les immigrés nostalgiques de leurs patries sont une source inépuisable déchanges et de contaminations réciproques entre pays divers, pas seulement au niveau gastronomique. En effet, cette osmose se reflète aussi au niveau linguistique par les incessants mouvements des expressions, des dictons et des calembours dune langue à lautre, car les

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aliments occupent une place incontournable dans limaginaire quotidien et littéraire dun peuple, en nous révélant son âme profonde.

La façon de se nourrir joue un rôle fondamental dans lidée quon perçoit dune personne, dun groupe social ou dune entière population. Elle a constitué dans le passé et continue de constituer dans le présent la ligne de démarcation entre riches et pauvres, entre gens raffinés et grossiers, entre habitants dune région du Sud et dune région du Nord à lintérieur du même pays. En Italie comme en France, pays particulièrement fiers de leurs traditions gastronomiques, la nourriture est souvent utilisée pour stigmatiser l« autre », en le désignant par ses habitudes alimentaires (bifteck, rosbif, buveur de thé pour les Anglais, qui à leur tour appellent les Français frogs, équivalent de mangiarane en italien, pour citer quelques exemples). La diversité alimentaire a été, surtout dans le passé, la cible de discrimination par des acceptions négatives, jusquaux insultes, ou de toute façon par lutilisation dun registre railleur et méprisant entre citoyens appartenant à la même nation, mais vivant dans des régions diverses ou avec un régime alimentaire étrange qui détermine une forme dextranéité sociale. Les aliments de la cuisine pauvre se prêtent mieux que les autres à des locutions à connotation positive (buono come il pane, essere un pezzo di pane) ou négative (mangiapane a tradimento, mangiaricotta, mangiafagioli, mangiamarroni, mangiapolenta). Aujourdhui on a plutôt la tendance à apprécier les cuisines saines, naturelles et alternatives des pays exotiques ; toutefois, les Occidentaux restent encore réticents sur le fait de déguster des insectes et dautres spécialités de la cuisine orientale.

Les auteurs de ces études accompagnent le lecteur dans un itinéraire gastronomique captivant, en lui offrant des éclaircissements et en lui expliquant des locutions et des proverbes jonchés par une multitude de mots, symboles, emblèmes, significations, qui suscitent une curiosité de plus en plus vorace. Le lecteur est donc emmené à la compréhension et à linterprétation de lorigine étymologique et culturelle des expressions idiomatiques concernant la gastronomie par des études comparatives. Lune est lanalyse des métaphores végétales de la tête en français (chou, citrouille, ciboulot, citron, poire, pomme) et en italien (zucca, cocuzza, rapa, pera, mela) par la psychomécanique du langage, qui envisage la construction du langage dans la temporalité des opérations de la pensée. Une autre étude comparative intéressante est celle des plus connues et utilisées locutions idiomatiques, figées du point de vue syntaxique ou sémantique, qui se

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déploient sur le domaine nutritionnel. Parmi elles il y a celles qui sont presque équivalentes dans les deux langues (far venire lacquolina in bocca = faire venir leau à la bouche ; alzare il gomito = lever le coude ; qualcosa bolle in pentola = quelque chose est en train de se mijoter) ; dautres qui sont parallèles dans la structure des expressions mais qui utilisent des contextes référentiels tout à fait différents (cadere dalla padella alla brace = tomber de Charybde en Scylla) ; dautres encore où il ny pas déquivalence entre les aliments utilisés dans les deux langues (andare in brodo di giuggiole = boire du petit lait). De ce fait, on invite le public à considérer que, même si le français et litalien sont deux langues proches dorigine commune, souvent les locutions ne se correspondent pas, en raison du registre particulier qui repose sur la dimension imagée de la langue. Digne dattention est aussi létude sur les phrasèmes et locutions verbales allemands et français autour de la notion de faim, de même que des animaux, des fruits et des légumes et, enfin, du vin. Après suit le parcours pluridirectionnel qui compare les expressions idiomatiques et les proverbes de la France, de lItalie et de lAngleterre, ancrées aux territoires, aux situations géographiques et climatiques, aux traditions de la table de ces trois pays. Le liseur est conduit à la découverte de locutions qui portent lempreinte de lexpérience paysanne, des travaux des champs, de la succession des mois et des saisons, des changements météorologiques à travers les mets dun repas virtuel, qui commence du pain, des soupes et des pâtes, passe pour les poissons, les viandes et la charcuterie, les légumes et les œufs, les sauces et les épices, pour se terminer par les fromages, les fruits et le dessert ; le tout arrosé par les boissons et les vins.

Particulièrement séduisante létude consacrée à la terminologie gastronomique dans la Recherche de Marcel Proust, qui plonge le lecteur, par une promenade à travers une époque passée, dans les villes et les lieux (de Combray à Paris, de Balbec à Rivebelle et à Doncières), dans les maisons et les familles (des Swann et Guermantes aux Verdurin) où les actions de ce roman sont situées. Il est accompagné dans la lecture et interprétation des allusions à la nourriture qui, outre que les madeleines, impliquent beaucoup dautres aliments et préparations culinaires (gelée de fruits, crème au chocolat, bœuf à la gelée, agneau, pommes à langlaise, crustacés et poissons, salades, thé) qui semblent défiler dans les descriptions de déjeuners, goûters et dîners, occasions pour les personnages de se rencontrer, converser ou se déplacer. Les mets et

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leurs noms suscitent des rêveries gastronomiques ; de fait, les aliments sont souvent associés à des œuvres dart, telles que des tableaux ou des peintures, ou ils ont le pouvoir dévoquer un personnage, un milieu, un état dâme par le biais de comparaisons, jusquà devenir parfois allégorie de la mort. Dans La Prisonnière Albertine symbolise la femme où le plaisir de la table se transforme en plaisir sensuel, par une invitation à sabandonner à la joie de vivre et à réjouir de tous les sens et de la passion. Le lecteur, alors, découvre que la nourriture proustienne est polysémique et métaphorique, douée dune grande charge affective, en appelant et en apportant du plaisir, même si quelquefois placée sous le signe de la cruauté, de linsensibilité ou de la mort.

Pour tirer une conclusion, récit entre linguistique et gastronomie, ce livre est un voyage enivrant qui implique les cinq sens à travers une moisson de mots, expressions idiomatiques, dictons, proverbes et de tout genre de locutions afférents lunivers gastronomique. Il a le mérite de faire décrypter à son public tous les détails et les traces évidentes de leur emploi à la découverte des significations symboliques et des usages figurés du langage de la nourriture et des nombreuses nuances acquises au cours des siècles, en relation aux mœurs et coutumes des territoires et pays où se sont implantées et développées. À une époque moderne, dominée par les médias, par internet et par la mondialisation, la cuisine représente le lieu réel et virtuel qui favorise la connaissance, léchange et lenrichissement réciproques des individus. Les locutions gastronomiques gardent encore une grande vitalité dans le langage courant de tous les jours, se situant au carrefour entre tradition et innovation. La nourriture alimente les corps par les plats et les esprits par la conversation, en réunissant par une sorte de solidarité gastronomique peuples et cultures diverses avec leurs spécialités culinaires, régions différentes avec leurs préparations typiques, groupes sociaux et idéologiques avec leurs habitudes alimentaires spécifiques ou alternatives, et en effaçant dun seul coup tout sentiment de méfiance ou dhostilité envers les « autres » que nous.

Carmela Rizzi

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Jean-Luc Chappey, Ordres et désordres biographiques. Dictionnaires, listes de noms, réputation des Lumières à Wikipédia, Seyssel, Champ Vallon, « La Chose publique », 2013, 400 p.

Une des plus intéressantes publications de vulgarisation scientifique, parues au début de lannée passée, est représentée par Ordres et désordres biographiques. Dictionnaires, listes de noms, réputation des Lumières à Wikipédia. Conçu en tant que moyen de réflexion et de recherche dans le domaine de la lexicographie française, il constitue le lieu privilégié où lon décrit comment lévolution des dictionnaires historiques au fil du temps a joué un rôle capital dans la lecture des évènements historiques, des transformations sociales et culturelles dune vaste époque. Voilà donc un chef-dœuvre permettant à son lecteur de chevaucher la période entre le xviiie et le xixe siècle, en découvrant limportance des notices biographiques, contenues dans ces dictionnaires et dans les listes de noms, pour lécriture et la reconstruction de lhistoire.

Lauteur de cette étude si passionnante est Jean-Luc Chappey, maître de conférences habilité à diriger des recherches en histoire, rattaché à lInstitut dHistoire de la Révolution française de lUniversité Paris I Panthéon-Sorbonne. Animé par un enthousiasme fervent, il illustre avec une grande clarté les mécanismes sous-tendus à la rédaction des dictionnaires, véritables entreprises humaines, financières et intellectuelles, qui impliquent un travail collectif, en mobilisant un nombre considérable dintellectuels et de rédacteurs. En utilisant un style soutenu et accessible à la fois, il a le mérite davoir opéré une simplification bien réussie de ses connaissances et compétences, en offrant loccasion au grand public dentrer en contact avec la source inépuisable dinformations et de révélations, constituée par les dictionnaires biographiques. Lobjet de cet ouvrage porte moins sur lanalyse des transformations et modalités du récit biographique que sur lanalyse des enjeux des dictionnaires historiques, en tant que moyen de qualification ou disqualification politique et sociale. En effet, il réfléchit aux usages et aux débats liés à la publication des noms propres, en mettant en question lapparente neutralité, la prétendue exactitude et luniversalité de ces dictionnaires. Écrire lhistoire par le biais des notices biographiques, en accordant une préférence pour lhistoire individuelle et anecdotique plutôt que pour lhistoire des peuples et des nations, comporte un choix. La sélection

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des noms, dont dépend la réputation et lhonneur des hommes et la « réussite » de leur vie, donne lieu à des luttes et à des oppositions pour le contrôle des identités et des catégorisations, surtout pendant lancien Régime. Les querelles sur la présence de tel ou tel nom dans les dictionnaires historiques se multiplient au cours des réécritures et des remplois, dans la succession des différents contextes socio-politiques. Très souvent le dictionnaire répond à la nécessité de mise en ordre dune réalité qui savère fluctuante et instable. Il est légitime, alors, de sinterroger sur les intérêts des auteurs de ces dictionnaires ainsi que sur les débats autour des opérations décriture et de production des notices biographiques. Chappey fait remarquer que les auteurs gouvernent le monopole des réputations et de la désignation des hommes célèbres ; il aborde la question de la distribution des honneurs dans la société française, tout spécialement pendant la crise politique et sociale des dernières décennies de lAncien Régime. De fait, les brouillages des ordres, des genres et des renommées reflète linquiétude de la monarchie absolue, désormais incapable de simposer comme détentrice exclusive dans lattribution des réputations. Cet apparat délection des « grands hommes » est, donc, symbole du bon gouvernement et garantit léquilibre et lharmonie du corps social. Les dictionnaires historiques apparaissent, de la sorte, comme les supports de normalisation du renom, gérés par le pouvoir dominant.

Ce livre sadresse aux étudiants et aux professeurs dhistoire, aux historiens de métier aussi bien quaux amateurs désireux denrichir leur bagage de connaissances en ce domaine. Cest un manuel de référence indispensable pour ses utilisateurs, simple et précieux à la fois, facile à consulter, bien organisé. En effet, il présente une structure par chapitres, dont chacun aborde une période historique déterminée. En suivant un chemin à rebours, il part de lEmpire et de la Restauration, passe par lâge des Lumières et par la Révolution pour arriver à nos jours. Chaque chapitre souvre par une introduction énonçant la période historique et lœuvre traitée, suivie dune série de parties, divisés en sections. Ces dernières donnent un aperçu exhaustif de lorigine et de lorganisation des entreprises éditoriales, en faisant ressortir leurs effets sur les événements historiques et sur le cadre socio-politique pris en considération.

Lauteur part de la Biographie universelle des frères Michaud, ouvrage du début du xixe siècle, outil dune logique classificatoire qui répond au besoin de stabilité et de mise en ordre de la société postrévolutionnaire.

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Lanalyse poursuit par les dictionnaires au temps des Lumières, notamment celui de Moreri, ayant le but de promouvoir certaines familles au sein des rivalités de la noblesse. Ensuite, elle sarrête sur celui de Ladvocat avec lambition denglober dans son ouvrage lhistoire des hommes illustres ou fameux de toutes les Nations. Elle fait, en outre, référence aux critiques et aux attaques, dont les dictionnaires sont lobjet, et aux conflits religieux et aux débats autour de la publication du nom dauteur. Après quoi, on entre dans le vif de lanalyse avec le dictionnaire de Chaudon, reflet des transformations culturelles de la seconde moitié du xviiie siècle. En fait, cette œuvre devance les attentes dun nouveau public, de plus en plus large, et sadapte aux exigences du marché éditorial par un format portatif et moins cher. De surcroît, elle enrichit les notices biographiques, en faisant place, à côté des hommes « illustres », tels que rois, généraux et héros, aux hommes « célèbres », qui se distinguent pour des raisons morales, des qualités civiques ou en tant que savants, hommes de lettres et artistes. Chappey ne néglige pas de mettre en évidence les critiques faites de la part de Palissot et Rivarol aux Lumières, par le biais de leurs dictionnaires. Il noublie pas non plus de diriger lattention de son lecteur sur le phénomène de linvasion de la piétaille littéraire, qui se répand à partir des années 1770-1780. Il sagit de la prolifération de « monstres », définis comme « pygmées » littéraires, et, en général, de productions bizarres. En particulier, on fait allusion à toutes les publications réunies sous le nom de « dictionnaires historiques », qui sont le signe évident du désordre du monde des lettres, envisagé comme un danger, puisquil peut entraîner un désastre moral et politique.

Lauteur met en relief que, pendant la Révolution, les notices biographiques sont classées par ordre alphabétique ; ce dernier se révèle un instrument de la nouvelle égalité entre les citoyens et il saffirme comme un fondement du nouveau régime politique. Il concentre, ainsi, son analyse sur la question du nom, de sa visibilité et de la réputation individuelle des « grands hommes ». En fait, dès 1789, ces individus construisent une identité commune et se font promoteurs de la valorisation du sentiment patriotique, en affirmant leur personnalité et en gagnant un espace de reconnaissance, auparavant réservé à des princes et des militaires. Au fur et à mesure que le public devient plus large, se répandent plusieurs genres de publications, comme par exemple des

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annuaires, des almanachs, des répertoires, des recueils de noms, tous classés sous la rubrique « listes de noms ».

Chappey met donc laccent sur la mise en place dun nouveau régime dhistoricité biographique dont les protagonistes sont des hommes vivants, qui, à travers la promotion de leurs noms, ont accès à la dignité biographique. Dans ces listes figurent des personnages politiques qui, ayant le statut de citoyens, deviennent les nouveaux représentants du peuple et de la Révolution, souvent en contraste avec ceux de lAssemblée nationale. Cette forme de démocratie dans les listes de noms est le témoignage de la volonté de rendre transparent lespace politique et de lutter contre les intrigues et les injustices sociales. Les réputations de ces personnages décrivent leurs honneurs et beaux gestes, mais démasquent aussi leurs mensonges et tromperies. Le soupçon politique alimente la pratique de la dénonciation dans les pamphlets et dans les journaux. Ces individus sont fréquemment la cible dattaques calomnieuses et diffamatoires, qui visent à tacher leur renom. Soumis au contrôle de lopinion publique ils doivent, de ce fait, démontrer quils sont fiables et modifier leur conduite en fonction des récits qui circulent sur leur compte. Dans cette situation de méfiance absolue, dominée par une vision manichéenne de la politique, un intérêt croissant est porté à la science de lhomme, afin de parvenir à sa meilleure connaissance.

Lauteur parle dune « ère médiatique », dun mouvement de médiatisation du « moi », qui aboutit à un nouvel ordre des récits biographiques, en dévoilant « qui est qui » et en estimant « qui vaut quoi ». Il souligne que la période 1789-1810 est marquée par une tension entre les instances officielles (assemblées, administrations, institutions intellectuelles), qui veulent imposer les listes canoniques des individus, et les instances concurrentes (clubs, sociétés), qui contestent cette volonté, en publiant des listes alternatives. Cette profusion de récits individuels provoque un climat de marasme complet, où le dictionnaire historique devient le moyen pour terminer la Révolution et faire émerger de nouveaux repères stables et fixes. Le moment est alors venu pour lauteur de cet essai magistral de boucler la boucle, en revenant au moment du départ de son analyse, à savoir lEmpire et la Restauration. Les effets de la remise en ordre opérée à cette époque sont désastreux : oubli, folie, suicide, crise individuelle. De lautre côté, en sarrêtant sur les réactions à cette répression, Chappey élucide son lecteur sur lorigine des mémoires et

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des journaux intimes, qui, par une écriture des sentiments, gardent lempreinte de la Révolution et sopposent à la réduction du « moi » à la notice biographique, en explorant la vie intérieure et la sphère intime de lhomme.

Le dernier chapitre traite des mutations des dictionnaires historiques sous linfluence des publications électroniques, notamment lencyclopédie en ligne Wikipédia. Son but est de saisir ce que font les livres dans le monde de la réalité socio-politique et danalyser les organisations de contrôle du langage sur le social ainsi que les luttes pour la domination des formes de représentation. Cette étude est couronnée par des sources ainsi quune bibliographie bien nourries, et elle est achevée par un index des noms propres. Ces éléments témoignent, dailleurs, de la haute valeur scientifique du travail effectué et de sa méthode qui, tout en étant ancrée à la tradition et aux documents du passé, savère avant-gardiste dans lexploitation des nouvelles technologies modernes, mises à la disposition de tous les usagers anxieux dapaiser leur soif de connaître et de satisfaire leurs curiosités.

En établissant un rapport constant entre histoire, société et lexicographie, ce livre expose et explique les facteurs historiques, socio-économiques et culturels qui tournent autour du monde des dictionnaires et donne toutes les clés pour les comprendre sans difficultés et pour employer à bon escient les notions fournies. Il renseigne sur-le-champ les gens qui, à un titre quelconque, entrent en contact avec la lexicographie française, désirant consolider leur maîtrise à cet égard. La lecture enivrante de cet ouvrage, doù jaillit une multitude de détails et de curiosités encore inconnus, concepts scientifiques dune rigueur inattaquable, observations et remarques résultant dune réflexion méditée et attentive, suscite une attention et une participation voraces. Cet ouvrage pédagogique fournit des explications et des éclaircissements de natures différentes, et Jean-Luc Chappey se fait le guide rassurant au long de sa recherche incessante, pour donner un accès aisé à travers des renseignements offerts par sa compétence minutieuse.

Ce livre se veut une forme dencouragement pour étudiants, amateurs et historiens à réinterroger les dictionnaires sur papier, trop souvent réduits à des vestiges du passé, et à voir leur rôle essentiel dans les dynamiques sociales et politiques des années 1750-1830, âge dor des dictionnaires. Lauteur essaie, tout au long de son entreprise hardie, dimpliquer son

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public dans cette aventure charmante, afin de lui montrer comment les dictionnaires ont contribué à la naissance dun « régime médiatique », lié aux mutations conséquentes à lavènement de la démocratie. Par des envolées à travers les différentes périodes historiques, il fait remarquer les similitudes entre le xviiie et le xxie siècle, concernant la peur des élites de perdre le contrôle de ces outils de qualification, que sont les dictionnaires historiques. En effet, par linclusion ou lexclusion, ils ont déterminé et continuent de déterminer, à lheure actuelle, le destin décrivains et de publications diverses, par leur succès ou leur échec.

Chappey invite son lecteur à questionner les productions du passé de la même façon que celles du présent, en explorant avec autant de zèle pages de papier et pages numérisées. De fait, il déplore quaujourdhui les dictionnaires historiques soient devenus des dispositifs de recherche oubliés, presque invisibles, utilisés seulement par les historiens sans même sinterroger sur leur production, publication et diffusion. Le phénomène de la « dicomania », qui sépanouit dans les années 1810-1820, traverse les siècles jusquà arriver, de nos jours, au laboratoire biographique de Wikipédia. Les critiques et les polémiques, suscitées par cette encyclopédie de lhistoire contemporaine, portent moins sur les inexactitudes et les erreurs quelle contient que sur la permission, donnée à nimporte qui, dy intervenir, en la modifiant par la rédaction ou la correction dune notice. Lécriture de lhistoire doit se situer à mi-chemin entre une pratique trop libre de règles et contraintes et une discipline exclusive de spécialistes. Lauteur regrette labsence de contribution, de la part des historiens universitaires, à la création de portails sur des thèmes spécifiques. Il les invite, par conséquent, à sinvestir dans ces nouveaux espaces pédagogiques, en mettant à la disposition du public virtuel, donc de quiconque a envie daméliorer et denrichir ses connaissances en ce domaine, leur bagage dexpériences et de compétences.

Pour conclure, Chappey accompagne le lecteur dans une exploration captivante parmi les dictionnaires historiques et biographiques qui ont marqué des générations entières. Résultat de linfatigable travail dintellectuels quy ont consacré toute leur vie avec dévouement et ferveur, ils constituent un héritage de mémoires et témoignages de lhistoire passée, qui, même si parfois trop subjectives, restent dune inestimable et indiscutable valeur. Par ce voyage aventureux, cette étude tente aussi de réunir amateurs et spécialistes, en les poussant à

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collaborer à lunisson pour la diffusion dun savoir historique le plus fidèle possible à la réalité et à la vérité. À lépoque de la mondialisation et de la digitalisation, les dictionnaires en ligne, effets de la révolution technologique de la lexicographie et de la dictionnairique commencée à la fin du xxe siècle, peuvent représenter le lieu de rencontre entre le passé et le présent. Dun côté cette œuvre magistrale évoque la puissance de la tradition et suscite lenvie presque nostalgique de revenir au passé, de lautre elle voit dans linnovation le juste élan denthousiasme pour construire dune façon plus solide notre présent.

Carmela Rizzi

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Joëlle Gardes Tamine, LOrdre des mots, Paris, Armand Colin, « Cursus Lettres », 2013, 158 p.

Publié par Armand Colin Éditeur, LOrdre des mots figure parmi les nouveautés détudes linguistiques, parues dans la seconde moitié de lannée dernière, en simposant comme lune des œuvres les plus accessibles actuellement disponibles sur le marché. Lieu privilégié de réflexion et de recherche sur une des questions les plus complexes de la grammaire, ce texte est un ouvrage vivant, un trésor lexical permettant à son usager dentrer dans le domaine de la linguistique, en lui ouvrant le regard sur un horizon bien plus vaste à découvrir. Voilà donc un manuel de consultation, au style sobre, direct et concis, qui décrit avec un soin scientifique et en même temps avec une grande clarté tout ce que lon souhaite savoir sur lordre des mots.

Lauteur de ce « coffret magique » est Joëlle Gardes Tamine, professeur de linguistique et de philologie à lUniversité de Paris-Sorbonne. Parmi ses autres publications, auxquelles on renvoie aussi au cours de ce livre, il y a : Introduction à lanalyse de la poésie, tome I, Vers et figures (1992), écrit avec la collaboration de Jean Molino ; « La subjectivité dans Images à Crusoé », La Stratégie de la seiche (1996) ; La Stylistique (2010) ; La Grammaire, tome II, Syntaxe (2010) ; La Grammaire. Méthodes et notions (2012). En opérant une véritable synthèse de ses compétences et en effectuant des choix bien réfléchis et jamais laissés au hasard, elle a le mérite de mettre à la portée de tous son savoir et sa culture, qui sont le résultat dune expérience pluriannuelle détudes attentives et méticuleuses ainsi que dune activité de recherche minutieuse, en offrant loccasion à un grand nombre dutilisateurs denrichir leur bagage de connaissances dans la sphère linguistique. En effet, comme on le déclare dans lintroduction, le sujet de lordre des mots implique tous les secteurs de la langue et concerne les mots eux-mêmes, les groupes constituant la phrase, le texte lui-même. Il touche différentes branches, du système à lusage, de la proposition au discours et tous les niveaux de lanalyse linguistique, tels que la morphosyntaxe (question de laccent), la syntaxe (fonctions), la sémantique (lexique en rapport à lordre sujet-verbe), la pragmatique (énonciation, répartition de linformation), la construction du texte (figures, style, genre).

Conçu pour un usage pratique et immédiat, par conséquent efficace, ce manuel se veut un instrument pédagogique utilisable à des fins

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personnelles ou professionnelles. Il sadresse, en particulier, aux étudiants des premières années de la licence et, en général, à tous ceux qui, ne bénéficiant pas dune formation spécifique, sapprochent pour la première fois de cette discipline. Il constitue un outil de référence indispensable pour ses utilisateurs, simple et précieux à la fois, facile à consulter et bien organisé. En fait, il opère une simplification permettant de mettre en évidence des règles (notamment contraintes et interdictions) et des tendances, qui parfois savèrent contradictoires et posent problème.

Chaque chapitre est divisé en parties et sous-parties, enrichies de listes à puces, se prêtant à une lecture aisée, immédiate, compréhensible même aux nouveaux adeptes. Le premier chapitre est introductif et élucide lhistoire de la constitution de lordre des mots en français ainsi que la question de lordre naturel (sujet-verbe-objet), en faisant référence aux débats suscités aux siècles classiques. Par la suite il illustre les grands principes explicatifs, en réfléchissant sur lécriture blanche ou sur les compléments circonstanciels et en analysant des détails plus complexes, tels que la place de ladjectif, qui contribuent à la création dun style. Tamine fait remarquer que les jeux portant sur la place des objets constitutifs de la phrase, dans les diverses possibilités de la langue, contribuent à la réalisation dun style personnel, distinctif de tout écrivain pris en considération. Les chapitres suivants tracent un panoramique qui commence par les éléments sans autonomie (clitiques, déterminants, prépositions et conjonctions, pronoms personnels), suit un parcours régulier, en passant dabord par la proposition minimale, puis par la phrase développée avec intégration et insertion, et sachève sur les marquages subjectifs. Cette trajectoire se termine par lanalyse plus subtile et détaillée de lordre des mots dans le texte. La séquence des paroles est envisagée comme élément fondamental qui participe à la cohésion et à la construction du texte et qui, par conséquent, apparaît comme un facteur déterminant dans la genèse dun style.

Les pages de ce travail sont jonchées dastérisques, situés à côté de certains termes ou locutions, qui renvoient à des légendes donnant les définitions de mots ou expressions, parmi lesquels proposition assertive, flexion, grammaticalisation, commutation, anaphorique, prototype, conflit, proverbe, coordination, polyptote, pour en citer quelques-uns. Elles fournissent des exemples pratiques de fonctions, figures rhétoriques ou constructions de grammaire ; elles exposent et expliquent leur utilisation et application,

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en donnant toutes les clés pour les employer à bon escient. En outre, des encadrés, riches en citations de textes plus spécifiques, renseignent sur-le-champ les utilisateurs sur des sujets et des cas particuliers. Parmi ces derniers on peut mentionner Les parties du discours, Lantéposition de ladjectif, Les parenthèses, Place de ladverbe, Inversion simple et inversion complexe, Conjonction ou préposition ?, Le mécanisme de linsertion. Ils sappuient sur des exemples qui éclairent mieux lusage dune fonction ou dune construction syntaxique, en la situant dans le contexte ou dans les formules où elle peut être employée avec toutes ses nuances possibles. Ils répondent, donc, aux exigences du public étudiant et professionnel désirant consolider sa maîtrise écrite ou orale ; de fait, leur consultation dissout facilement les doutes les plus fréquents, portant sur des questions ou des sujets plus ou moins complexes, dune façon synthétique mais exhaustive.

De surcroît ce livre est parsemé de textes littéraires, suivis de commentaire, qui constituent un terrain dobservations, de réflexions et danalyse de la fréquence de certains procédés ou figures de style chez les écrivains français, de Chateaubriand, Flaubert et Zola à Proust, Rimbaud et Céline ; de Voltaire et Simenon à Marguerite Duras et Saint-John Perse. Sans oublier les textes du Moyen Âge, comme La Chanson de Roland en français ancien, accompagnés de textes correspondants en français contemporain, afin dillustrer les différences ou similitudes dans lordre des mots. Sy ajoutent les exercices, eux aussi suivis dun commentaire explicatif sur les différents types dénoncés et pourvus des applications corrigées. Ils constituent des moyens offerts aux utilisateurs pour vérifier la compréhension des sujets abordés et se mettre à lépreuve par lapplication des règles auparavant expliquées, en discernant la bonne solution et le meilleur choix à faire, selon les divers cas présentés. Les nombreuses invitations à consulter des textes, qui abordent dune manière plus approfondie les sujets côtoyés (verbe, subordination, nom, grammaire transformationnelle, apposition, style), et les indications bibliographiques, données à la fin de chaque thème traité, complètent dune façon exemplaire la solide charpente de ce manuel. Les unes et les autres procurent toutes les coordonnées pour déchiffrer dune manière correcte et optimale la question de lordre des mots. Elle est, en effet, analysée avec une grande rigueur méthodique, en conduisant le lecteur vers des sentiers encore inconnus de la science qui prend le nom de linguistique.

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En outre, un certain parti pris de la simplicité et de la proximité présente une langue abordable et vivante, bien ancrée dans le quotidien, sans pour autant négliger le lexique technique de compétence. Les définitions et les explications sont claires et précises, couronnées de plusieurs remarques, qui aident lutilisateur à ne pas courir le risque dune fausse interprétation ou de tomber dans le piège des ambiguïtés, ayant enfin le but déviter les erreurs classiques.

À laide dune présentation graphique aérée et parfaitement ordonnée ainsi que des définitions, des références et des encadrés mentionnés plus haut, le lecteur est emmené vers la matière linguistique petit à petit, par une approche progressive et presque familière. Au fur et à mesure quil avance, en feuilletant ses pages et en lisant ses légendes, il est de plus en plus fasciné par ce monde, séduit par des chemins encore inexplorés et guidé dune manière rassurante à leur découverte. La mise en page de ce livre est très bien faite et la succession systématique des sujets abordés facilite sa consultation et rend agréable son utilisation. En effet, il fournit des exposés et des éclaircissements rapides, dont lusager peut jouir tout de suite, en les mémorisant et intériorisant pour létude et en les appliquant dans la pratique professionnelle ou dans la vie de tous les jours.

En conclusion, on peut considérer cette œuvre comme un instrument fonctionnel, aisément consultable et utile à tous ceux qui ont la nécessité pour leurs études ou pour des raisons professionnelles de décrypter les mécanismes secrets de lordre des mots dans tous les détails et traces évidentes de son emploi. Cela toujours à la recherche de la construction juste à utiliser dans un texte, ou en quête de la pluralité des sens quil peut faire recouvrir aux éléments qui en font partie. Par sa rédaction et son aboutissement scientifique et pratique à la fois, il se confirme un outil essentiel à la valeur indiscutable. Dun autre côté il représente un guide presque amical, qui donne accès à une recherche avancée, infatigable et sans arrêt, capable de stimuler la curiosité de son usager. Ce dernier est, en effet, poussé à se confronter avec ce domaine, autrefois considéré comme compliqué et difficile à pénétrer, à poursuivre son exploration captivante et charmante par un voyage aventureux dans les dédales de son labyrinthe, et enfin à découvrir les raisons sous-tendues à lordre des mots. À travers le passage de la phrase au texte et de la langue au style, cet ouvrage accompagne le lecteur dans lapprentissage de la construction

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du texte et du style, résultat de lagencement de faits de langue. En présentant la grammaire comme un savoir organisé et cohérent, Tamine exorcise les peurs des étudiants, concernant la difficulté proverbiale de cette discipline, et les libère de leurs préjugés à cet égard. Elle conduit ses lecteurs à son but final, la connaissance précise et ponctuelle des principes auxquels obéit lordre des mots. Cela en assouvissant la soif de compréhension de son public et en lencourageant à prolonger ses études et ses recherches dans cette sphère, qui occupe un rôle important par ses reflets dans la vie sociale et quotidienne de tous les hommes.

Carmela Rizzi

Université de Bari Aldo Moro LaBLex

1 Bernard Dantier, La langue entre lexicographie et linguistique : Introduction à la Préface au Dictionnaire de la langue française dÉmile Littré, p. 4, 1er juin 2003, http://classiques.uqac.ca

2 Josette Rey-Debove, Étude linguistique et sémiotique des dictionnaires français contemporains, Paris, Mouton, 1971, p. 13-14.

3 Alain Rey, De lartisanat des dictionnaires à une science du mot. Images et modèles, amoureux des dictionnaires, Paris, Armand Colin, 2002, p. 13.

4 Alain Rey, « La conservation et la transmission des données », in Cahiers du dictionnaire, 2011, 3, Paris, Classiques Garnier, p. 12.

5 Georges Matoré, Histoire des dictionnaires français, Paris, Larousse, 1968, p. 30.

6 Jean-Claude Boulanger, « Le paysage lexicographique entre 1878 et 1932. Portrait dune culture dépoque », Cahiers de lexicologie, 1994, n. 65, 2, p. 38.

7 Lauteur du livre se réfère à lédition suivante : Hatzfeld Adolphe – Darmesteter Arsène – Thomas Antoine, Dictionnaire général de la langue française du commencement du xviie siècle à nos jours précédé du Traité de formation de la langue [], Paris, Charles Delagrave, s. d., [1889-1900], 2 vol., XXVIII+300+2272 p. Pour les citations tirées de lIntroduction, il abrège par le mot Introduction.

8 Jean Pruvost, Les dictionnaires de la langue française, Paris, Presses universitaires de France, 2002, p. 54.

9 Claude Dubois, « Considérations générales sur lorganisation du travail lexicographique », in Wörterbücher Dictionnaries Dictionnaires. Ein internationales Handbuch zur Lexicographie. An International Encyclopaedia of Lexicography. Encyclopédie internationale de lexicographie, von/by/par Franz Josef Haussmann, Oscar Reichmann, Herbert Ernst Wiegand, Ladislav Zgusta, 1990, t. 2, p. p. 1574-1579, New York, Walter de Gruyter.

10 Cf. Giovanni Dotoli, Le dictionnaire général de la langue française. Une grande révolution, Paris, Éditions Hermann, 2013, p. 16.

11 Ibid., p. 16-17.

12 Giovanni Dotoli, La symphonie du temps dans le dictionnaire, Fasano – Paris, Schena – Baudry et Cie, 2011.

13 Giovanni Dotoli, Le dictionnaire de la langue française. Théorie, pratique, utopie, Préface de Danièle Morvan, Paris, Éditions Hermann, 2012, p. 216.

14 Introduction, p. x.

15 Introduction, p. xiii.

16 Ibid.

17 Introduction, p. xv.

18 Cf. Giovanni Giovanni Dotoli, Le dictionnaire général de la langue française. Une grande révolution, cit., p. 46.

19 Ibid., p. 17.

20 Victor Hugo, Préface de Cromwell (1827), édition dAnne Ubersfeld, in Œuvres complètes, vol. 12, Critique, coll. « Bouquins », Paris, Robert Laffont, 1985, p. 30.