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  • ISBN: 978-2-406-09967-3
  • ISSN: 2417-6400
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-09967-3.p.0033
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Mise en ligne: 09/11/2020
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Les Français et le roman américain jusquà la Libération

Itinéraire dune métamorphose du lectorat

Le succès actuel, en pays de langue française, des romanciers américains – le plus souvent par lintermédiaire de traductions bonnes, médiocres, ou détestables – est un phénomène sociologique et artistique assez complexe, dont on ne saurait nier limportance. Et qui inspire aussi quelques craintes, non pas tant, dailleurs, pour lavenir des Lettres aux États-Unis, que pour la santé morale de la France1.

La littérature américaine naurait pas connu la diffusion qui a été la sienne en France au xxe siècle sans limpulsion de « passeurs » animés par la volonté de faire découvrir ces auteurs novateurs et pourtant encore méconnus. Une lignée daficionados de cette littérature se dessine à partir des années 19202. Ces intermédiaires entretiennent le flux darrivée des ouvrages américains sur le sol français, puisquils officient également pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que les livres anglo-saxons sont strictement interdits de vente par les autorités allemandes pendant loccupation.

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La diffusion restreinte
de la littérature américaine en France
avant la Seconde Guerre mondiale

Intellectuels et premiers passeurs à lœuvre

Il est scandaleux que Pour qui sonne le glas ?, le roman capital dHemingway, ne soit pas encore publié en France []. Cest bien, je nhésite pas à le dire, le livre de notre époque3.

Les pionnières en matière de diffusion sont Adrienne Monnier et Sylvia Beach qui, par la création de leurs célèbres librairies, respectivement la Maison des Amis des Livres et Shakespeare and Company ont été les premières à offrir au lecteur français un aperçu des nouveautés littéraires américaines. Adrienne Monnier est restée célèbre pour ses efforts dans laboutissement de la publication de lUlysses de Joyce4. En parallèle, il faut reconnaître le rôle de Gertrude Stein, mécène, relectrice et découvreuse de jeunes talents américains dans les années 1920 à Paris. Elle-même était désireuse, à travers sa grande fresque La Fabrication des Américains, de faire découvrir lAmérique à sa seconde patrie, la France. Ces trois femmes donnent lélan nécessaire au développement du goût des intellectuels français pour les auteurs américains.

Adrienne Monnier et Sylvia Beach,
limpulsion fondatrice

La présence de la littérature américaine dans le panorama littéraire français a connu un premier apogée au milieu des années 1920, période 37où de nombreux auteurs américains séjournaient ou vivaient à Paris. Cette parenthèse américaine – dont Hemingway fait le récit dans Paris est une fête (A Moveable Feast a été le premier moment déchanges intenses et féconds entre les deux pays. Cette brève ère de fourmillement intellectuel franco-américain est incarnée par Adrienne Monnier5 et Sylvia Beach, « personnages intermédiaires [] cest-à-dire qui [] assurent une communication entre des individus ou des groupes, concrétisent un passage6 ». Leurs librairies deviennent des « lieux essentiels et méconnus, croisements de tous les courants de pensée dune époque7 ». Il était nécessaire daborder cette période afin de pouvoir rappeler que des liens forts existaient entre les deux pays dès avant la guerre. Linfluence de la littérature américaine après la Seconde Guerre mondiale est un phénomène qui puise ses racines dans les années 1920-1930. Il fallait établir un point de référence qui serve de jalon pour montrer les différences avec notre période : en effet, les écarts entre ces deux « moments » américains sont réels, car ils ne se développent ni sur la même durée, ni de la même manière, ni selon les mêmes dynamiques. Si certains mécanismes réapparaissent dune période à lautre, comme la création dune légende autour de certains auteurs (Fitzgerald8, Hemingway pour les années 1920-1930 ; Miller, Wright pour les années 1940), il ny a pas, après la Seconde Guerre mondiale de renaissance dune communauté décrivains américains à Paris. En 1945, ce sont les G.I.s et la littérature de masse qui occupent le devant de la scène. La création de cercles dartistes semble désormais exclue, lexistentialisme est en plein développement et connaît un avènement qui ne tarde pas à occulter tous les autres groupes.

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Grâce à leurs librairies, Adrienne Monnier et Sylvia Beach forment bientôt « lOdéonie9 ». La Maison des Amis des Livres est installée dès novembre 1915 au 7 rue de lOdéon ; Shakespeare and Company, fondée dans une blanchisserie désaffectée en novembre 1919 au 8 rue Dupuytren, est déplacée en juillet 1921 au 12 rue de lOdéon10. Sylvia Beach, arrivée à Paris en 191611, décide de créer sa librairie selon le modèle de La Maison des Amis des Livres, cest-à-dire en proposant à la fois la vente et le prêt de livres. La communauté anglo-saxonne de Paris sy donne rendez-vous : « Gertrude Stein, Djuna Barnes, Ernest Hemingway, Francis Scott Fitzgerald, Sherwood Anderson, Robert Mac Almon, sont les premiers habitués12 ». Très vite, lendroit devient un « aimant qui attire tous ceux qui, à Paris, sont intéressés par les littératures anglaise et américaine, et plus particulièrement ceux attirés par la littérature actuelle13 ». Adrienne Monnier et Sylvia Beach proposent également à leurs lecteurs des revues américaines. Lune ne saurait être évoquée sans lautre, car elles ont toutes deux été libraires, bibliothécaires, mais aussi éditrices ou encore collaboratrices et même créatrices de revues. Cest parce quelles agissaient sur de multiples fronts quelles permirent une réelle avancée dans la connaissance des œuvres des « pèlerins des années 1920 qui traversèrent lOcéan, sinstallèrent à Paris et colonisèrent la Rive Gauche14 ».

En effet, la Maison des Amis des Livres et Shakespeare and Company nétaient pas de simples boutiques : le système de prêt de livres, mais aussi 39lorganisation de soirées de lecture permirent la fidélisation des lecteurs. Un cercle décrivains, dintellectuels, mais aussi détudiants se mit ainsi à graviter autour de ces librairies. Sartre et Beauvoir firent partie de cette clientèle assidue : « Nous lisions énormément. Chaque dimanche, japportais à Sartre des brassées de volumes empruntés, plus ou moins licitement, chez Adrienne Monnier15 ». Les librairies de la rue de lOdéon ont joué un rôle certain dans la découverte des auteurs américains par les deux philosophes :

Jempruntai pour mon compte chez Adrienne Monnier ; je mabonnai à la bibliothèque anglo-américaine que tenait Sylvia Beach. [] Outre les livres que je lus avec Sartre, jabsorbai Whitman, Blake, Yeats, Synge, Sean O Casey, tous les Virginia Woolf, des tonnes dHenry James, George Moore, Swinburne, Swinnerton, Rebecca West, Sinclair Lewis, Dreiser, Sherwood Anderson16.

Adrienne Monnier joua également le rôle de passeuse générationnelle auprès de Sartre, puisquau cours dun dîner quelle avait organisé dans ce but le 16 mai 1939, elle présenta Sartre à Gide. Dans des notes inédites, elle raconte lanecdote suivante : « Sartre attaque Gide à propos de Faulkner et trouve quil a été injuste dans son Journal pour Lumière daoût. Il fait un grand éloge de Dos Passos17 ». Sylvia Beach ne manqua également pas de louer la farouche défense de la littérature américaine et des « États-Uniens » qui animait Adrienne Monnier :

[] [D]ans les années difficiles, ce sont encore des amis français qui ont soutenu Shakespeare and Company, menacé de disparaître. En tête de ces amis, je pense à Adrienne Monnier, qui a tant fait pour la réussite de la petite librairie américaine venue sétablir, rue de lOdéon, en face de sa déjà célèbre Maison des Amis des Livres18.

À sa mort, on put lire dans France-Soir, le 30 juin 1955 : « Une grande dame des lettres est morte. Adrienne Monnier, amie des plus illustres écrivains de notre temps transforma sa boutique en salon littéraire. Valéry 40y signait alors ses lettres « de lAcadémie Monnier19… » ». Le terme de salon nest probablement pas adéquat pour parler de ces librairies20, mais cet hommage souligne que ces lieux de réunion favorisèrent lémulation entre auteurs. Fin 1920, la Maison des Amis des Livres comptait environ cinq cent quatre-vingts abonnés21. La correspondance vertigineuse dAdrienne Monnier suffit à attester du fait que sa librairie était un des points névralgiques du Tout-Paris littéraire :

Les registres dabonnés conservés à lIMEC [] et les souvenirs dAdrienne Monnier rassemblés dans Rue de lOdéon le consignent : en quelques années, La Maison des Amis des Livres est devenue le repaire et le repère du monde des lettres. Toutes les tendances et les générations sy confondent, les cadets – André Breton, Louis Aragon, Jacques Lacan qui ont à peine vingt ans et poursuivent alors leurs études de médecine – ayant là une occasion rêvée de rencontrer leurs aînés – Guillaume Apollinaire, André Gide, Paul Claudel, Valery Larbaud, Léon Paul-Fargue22.

En ce qui concerne Shakespeare and Company, six mois après louverture de sa boutique, Sylvia Beach avait franchi la barre des cent abonnés. La présence, en particulier à Montparnasse, de ce qui a été appelé, trop rapidement et pour la légende, « la Génération perdue » ne pouvait que favoriser le commerce de Sylvia Beach. Celle-ci sest attachée à contester lexpression « Génération perdue », dont lorigine est attribuée par Hemingway à Gertrude Stein23 : « Je ne comprends pas pourquoi on sobstine à les appeler « la génération perdue » [les poètes et les romanciers des années 1920]. Aujourdhui comme il y a trente ans, il me paraît que peu de générations comptent autant décrivains qui se sont si vite trouvés et si bien réalisés24 ». Lengouement pour Shakespeare 41and Company peut certes sexpliquer par le fait que la librairie servait de banque pour les Américains les plus désargentés et de bureau de poste permanent25, mais surtout par la possibilité de choisir dans un fonds très fourni de littérature classique (« Shakespeare ») ou parmi des livres et des revues plus récents (« And Company »). Comme lexplique Pierre Leyris : « Shakespeare and Company : tradition vive et modernité. « And Company », cétait tout sauf le médiocre26 ». Lattrait des boutiques dAdrienne Monnier et Sylvia Beach résidait dans ce parti-pris audacieux : le refus de choisir entre les anciens et les modernes. Cette ouverture desprit fut souvent précieusement cultivée par les abonnés dAdrienne Monnier et Sylvia Beach : il suffit de prendre lexemple de Gide qui admira très tôt Dashiell Hammett27. Prévert fit léloge de cette absence de préjugés littéraires dans son hommage à Adrienne Monnier : « [Elle] était comme ce jardinier et dans la serre de la rue de lOdéon où sépanouissaient, séchangeaient, se dispersaient ou se fanaient les idées en toute liberté, en toute hostilité, en toute promiscuité, en toute complexité, souriante, émue et véhémente, elle parlait de ce quelle aimait : la littérature28 ». Les deux femmes organisaient des séances de découvertes littéraires où les écrivains venaient lire à haute voix des extraits de leurs œuvres au public : « Entassés dans la petite boutique, on retenait son souffle pour écouter Valéry, Gide, Claudel, Schlumberger, Fargue, Larbaud, tant dautres encore29 ». Dès 1921, Larbaud voyait dans Shakespeare and Company « la meilleure, la plus complète et la plus moderne des librairies et des bibliothèques de prêt anglo-américaine que possède Paris30 ». En 1925, il dédiait la première édition de Ce vice impuni, la lecture. Domaine anglais (Albert Messein, collection de La Phalange) 42à Adrienne Monnier et Sylvia Beach31. Les séances de lecture étaient souvent organisées lorsque les libraires connaissaient des difficultés financières. Ce fut le cas pour Adrienne Monnier lorsquelle entreprit de publier sa revue Le Navire dargent ou encore pour Sylvia Beach, dont la librairie connut des moments difficiles suite de la crise de 192932 : « lune de [ses] conséquences fut de faire refluer vers les États-Unis toute cette « génération perdue », jeunesse dorée un instant touchée par la grâce de la France, de la poésie, et parfois même du génie33 ». Dès 1935, les séances de lecture ne suffisent plus et Sylvia Beach se voit contrainte de recourir à une pétition pour tenter de sauver son commerce. Le texte est signé par Herriot, Duhamel, Gide, Giraudoux, Mauriac, Morand, Maurois, Paulhan, Romains ou encore Valéry :

Ayant suivi pendant bien des années lœuvre de Mademoiselle Sylvia Beach, les soussignés se permettent dattirer lattention de Monsieur le Ministre des Affaires étrangères sur limportance du rôle quelle a joué comme intermédiaire entre la culture française et celle des pays anglo-saxons. Ils estimeraient profondément regrettable que ce foyer déchanges intellectuels qui a exercé son rayonnement malgré des moyens très modestes et auquel le public français doit une meilleure connaissance des principaux auteurs anglais et américains, succombât à la crise de la librairie, à un moment où les contacts internationaux sont plus nécessaires que jamais34.

Ce passage met en lumière le rôle dagent de liaison35 entre deux cultures que jouait Sylvia Beach : sa librairie était une porte ouverte sur les États-Unis. Laure Murat interprète le positionnement des deux librairies 43comme un symbole des flux inévitables et continus entre culture française et culture américaine :

La position géographique des deux librairies, dans un face-à-face légèrement décalé rue de lOdéon, concrétise lunion des deux cultures. Séparées par la rue, liées par une diagonale imaginaire, elles sont maisons sœurs sans être jumelles, associées mais distinctes36.

Malgré le rôle joué par sa librairie dans le dynamisme de la vie littéraire des deux pays37, la création dun comité de soutien par Gide (Les Amis de Shakespeare and Company) et lenvoi de soutiens financiers conséquents par des mécènes américains, la pétition resta lettre morte. Sylvia Beach songeait à fermer boutique lorsque la guerre éclata. Elle refusa longtemps de quitter la France, mais, après Pearl Harbor, la situation devint très critique, puisque les Américains de Paris devaient se signaler chaque semaine au commissariat. En décembre 1941, un officier allemand réclama deux fois à Sylvia Beach un exemplaire de Finnegans Wake : elle refusa de le lui vendre, il menaça de confisquer tous ses livres. En deux heures, Sylvia Beach cacha les cinq mille livres de sa boutique, qui ne rouvrit jamais. Sylvia Beach fut arrêtée en août 1942 en tant quAméricaine et donc ennemie de loccupant, mais aussi parce que son assistante, Françoise Bernheim était juive38. Adrienne Monnier, quant à elle, ne ferma pas sa boutique à la sortie de la guerre39 mais en 1951, fatiguée et malade, elle décida darrêter son activité de libraire, avant de se donner la mort le 18 juin 1955. Un dernier événement, presque légendaire, sétait entre temps déroulé rue de lOdéon le 26 août 1944 : larrivée dHemingway chez Sylvia Beach et Adrienne Monnier. Cet épisode est célèbre, il a été décrit par les deux femmes dans leurs mémoires, mais il mérite dêtre relevé, car il marque un point de non-retour, le début dun nouvel après-guerre et donc la fin de lère dinsouciance des années 1925-1935 :

44

Cétait le samedi 26 [août 1944], jour de lattentat manqué contre le général de Gaulle. [] [N]ous entendîmes au bout dun moment une voix sélevant de la rue : « Sylvia ! Sylvia ! ». [] Sylvia descendit les étages quatre à quatre et ma sœur et moi nous vîmes en bas, comme on voit un saut de carpe, la petite Sylvia soulevée par deux bras michelangelesques, ses jambes battant en lair. Je dévalai lescalier à mon tour. Eh oui, cétait Hemingway, plus géant que jamais, tête nue, en bras de chemise, homme des cavernes au regard fin et studieux derrière de placides lunettes. [] Les quatre voitures étaient les siennes, la division Hem, seize hommes en tout, mi-Américains, mi-Français, vêtus du même uniforme []40.

Dès 192141, Hem sétait autoproclamé le « meilleur client » de Shakespeare and Company42. Il consacra dailleurs un passage de Paris est une fête à la boutique de Sylvia Beach qui mettait « dans cette rue froide, balayée par le vent, une note de chaleur et de gaieté, avec son grand poêle, en hiver, ses tables et ses étagères garnies de livres, sa devanture réservée aux nouveautés et, aux murs, les photographies décrivains célèbres, morts ou vivants43 ». La lecture de ce souvenir dHemingway permet de comprendre le lien sentimental qui unissait auteurs et libraires : « Port dattache de la vie littéraire, espace de transit, abri provisoire : on revient à La Maison des Amis des Livres comme si on ne lavait jamais quittée44 ». Ainsi, Adrienne Monnier gagna le surnom d« Adrienne Découvreur45 » (en référence à Adrienne Lecouvreur, actrice racinienne célèbre) ; Saint-John Perse voit en elle « la Servante au grand cœur46 » des Lettres françaises. Limage méliorative de labeille est employée à propos 45des deux femmes : par Claude Roy pour Adrienne Monnier (« Cétait, comme les abeilles, une intermédiaire47 ») et par André Chamson à propos de Sylvia Beach : « [Elle] a transporté le pollen comme une abeille. Elle a fécondé les écrivains les uns par les autres. Elle a fait plus pour lier lAngleterre, les États-Unis, lIrlande et la France que quatre grands ambassadeurs réunis48 ». De telles louanges attestent du rôle crucial de ces deux femmes dans louverture du monde littéraire français à la modernité en littérature, en particulier grâce à leurs travaux de tradition et dédition dont lexemple le plus célèbre reste « lépopée éditoriale49 » que fut publication de lUlysses de Joyce50, qui parut en anglais le 2 février51 1922. Un mois après sa sortie, les sept cent cinquante exemplaires de lédition ordinaire sont épuisés. La traduction de louvrage peut débuter : Ulysses est proposé au lecteur en français au bout de sept ans, en février 1929, dans une traduction dAuguste Morel, revue par Larbaud avec la collaboration de Joyce. Les deux femmes participent également au lancement de certains écrivains américains qui ne parvenaient pas à obtenir de contrat aux États-Unis ou qui y étaient censurés. Leurs audaces éditoriales ont renforcé le lien entre les lettres françaises et les lettres américaines : « la collusion inspirée entre ces deux femmes a fait beaucoup pour linterpénétration culturelle franco-américaine52 ».

Il faut enfin sattarder sur limplication dAdrienne Monnier et de Sylvia Beach dans diverses revues littéraires, activité qui constitue une véritable « œuvre invisible53 ». Sylvia Beach fut collaboratrice soit dans des revues françaises désireuses de publier des textes américains, soit dans des revues transatlantiques, cest-à-dire fondées à Paris par des Américains. Adrienne Monnier, quant à elle, occupa des rôles plus divers, car elle fut à la fois administratrice, collaboratrice, rédactrice 46dans plusieurs revues. Elle créa aussi la sienne, Le Navire dargent. La première expérience dAdrienne Monnier au sein dune revue eut lieu à lété 1924, avec la publication du premier numéro de Commerce, fondé par Marguerite Caetani : elle fut, pour ce volume seulement, ladministratrice du périodique, financé par la princesse de Bassiano : « comme [celle-ci] veut rester anonyme, cest Adrienne Monnier qui va inscrire sous son nom la revue au registre de commerce54 ». La revue55 réunit les « piliers de la boutique dAdrienne » puisque ces cahiers trimestriels sont publiés par Paul Valéry, Léon-Paul Fargue et Valery Larbaud. Cependant, Adrienne Monnier est épuisée par le travail que lui demande la revue ; elle se brouille avec Fargue et démissionne malgré les prières de la princesse et de Paul Valéry pour quelle ne quitte pas la rédaction. Il faut rappeler que cest dans le numéro de Commerce56 de lhiver 1932, que sera publié pour la première fois en France un texte de Faulkner, la nouvelle « Une rose pour Emily », traduite par Maurice Coindreau. Lexpérience décevante de la revue Commerce ne freine pas Adrienne Monnier dans son envie de diffuser la littérature par le biais de revues : cest pour cela quelle lance en juin 1925 sa « revue mensuelle de littérature et de culture générale », Le Navire dargent. Cette revue est intéressante en ce qui concerne la littérature américaine car son dixième numéro, en mars 1926, est consacré aux jeunes écrivains américains : Adrienne Monnier avait compris très tôt la richesse et la nouveauté apportées par les auteurs doutre-Atlantique. Ce numéro du Navire dargent, toute première anthologie de la « jeune » littérature américaine destinée au lecteur français, a été, à nen pas douter, un prototype, un modèle pour les rédacteurs de Mesures, Fontaine ou LArbalète lorsquils façonnèrent leurs numéros consacrés à la littérature américaine. Voici comment Adrienne Monnier présente ce volume « consacré aux Jeunes Écrivains Nord-Américains, pour lesquels nous [A. Monnier et S. Beach] fîmes un néologisme (qui ne simplanta pas dailleurs) : États-Uniens » :

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Naturellement, cest Sylvia Beach qui dirigea ce numéro. Cest dans ce numéro que parut la première traduction de Hemingway : LInvincible (nouvelle qui fut reprise dans le volume Cinquante mille dollars !). Ce texte fut remarqué par Claudel qui passa rue de lOdéon pour men parler ; par Paul Hazard, qui le compara à Mérimée, par Gaston Gallimard qui lui offrit tout de suite un contrat. Jamais texte du Navire ne fit tant deffet57.

Cest en effet grâce à ce numéro que le lecteur français put découvrir lart de la nouvelle dErnest Hemingway. « LInvincible58 » est le récit dune corrida : lauteur du Soleil se lève aussi décrit le duel acharné entre lhomme et lanimal, ponctué dimpressionnants corps-à-corps et de blessures presque mortelles. Hemingway donne du rythme à son récit en lentrecoupant dextraits darticles techniques, rédigés par des critiques en tauromachie qui regardent le combat. La présence dans le texte de cette écriture insensible et objective permet, par contraste, de mieux mettre en lumière la violence sanglante vécue de lintérieur par le toréador. Outre cette nouvelle retentissante dHemingway, le numéro dix du Navire dargent proposait aussi des poèmes de Walt Whitman (présentés par Jean Catel et traduits par Adrienne Monnier et Sylvia Beach), ainsi que des textes de William Carlos Williams (« Le grand roman américain », traduit par Auguste Morel), de Robert Mc Almond (« Lagence de publicité », traduit par Sylvia Beach et Adrienne Monnier) et de E.E. Cummings (« Siplis », texte traduit par Georges Duplaix et extrait de The Enormous Room, publié à New York en 1922). Il faut souligner quAdrienne Monnier et Sylvia Beach nont pas hésité pour ce numéro à se faire traductrices, toujours soucieuses de permettre au lecteur français laccès à la littérature américaine. Le but de ce numéro est de susciter un intérêt pour les auteurs doutre-Atlantique, comme le prouve la présence à la fin du volume dune « bibliographie de la littérature américaine traduite en français », patiemment réalisée par Adrienne Monnier qui justifie ainsi son travail :

[] Il nexiste pas, pour le moment, dHistoire complète de la Littérature américaine : celle que nous avons déjà signalée, de William P. Trent, sarrête à Mark Twain et à Henry James. Nous pensons que cette lacune sera prochainement 48comblée : en effet, M. Charles Cestre et Mlle B. Gagnot doivent publier prochainement une Anthologie de la Littérature américaine ; M. René Lalou prépare un Panorama de la Littérature américaine. M. Régis Michaud, Professeur à lUniversité de Californie et auteur de remarquables travaux sur Emerson, fait actuellement en Sorbonne douze conférences sur le roman américain contemporain que nous espérons voir publier59.

Cette bibliographie, qui devait guider le lecteur sur le vaste continent de la littérature américaine, est restée inachevée, mais on peut penser quAdrienne Monnier souhaitait quelle soit aussi complète que celle quelle avait établie en quatre parties pour la littérature anglaise dans les quatre premiers numéros du Navire dargent. Cependant, malgré la nouveauté des textes proposés, la revue ne put survivre aux difficultés financières qui saccumulaient : la revue navait que trois cent quatre-vingt treize abonnés, dont un grand nombre étaient des lecteurs étrangers60. En mai 1926, après un an dexistence et douze numéros édités, Adrienne Monnier cessait la publication de sa revue : elle a dépensé tout son argent, ainsi que celui que Sylvia Beach avait pu lui donner61. Les ennuis financiers dAdrienne Monnier ne sont pas étrangers au fait quelle accepte la proposition que lui fait Jean Paulhan en août 1932 dadministrer, pour cinq cents francs par mois, la nouvelle revue Mesures62. Jean Paulhan, en demandant laide dAdrienne Monnier, sadressait aussi tacitement à Sylvia Beach pour son expertise dans les lettres anglo-saxonnes : passant avec « souplesse dune culture ou dune langue à une autre63 », elle devint vite l« éminence grise de Mesures pour 49le domaine anglais64 ». Sylvia Beach a sans aucun doute eu un pouvoir de décision bien plus important quon ne le pense : cest celle que lon consulte avant de publier un texte américain ; on écoute ses conseils et ses suggestions. Maurice Girodias loue celle qui devint « la protectrice des auteurs incompris » : « Aussi discrète quait été son influence, elle fut immense. Paris doit beaucoup à sa presque invisible présence65 ». Régis Michaud, dans lappendice bibliographique de son ouvrage Le Roman américain daujourdhui – composé dune suite détudes sur de grands romanciers américains (James, Wharton, Dreiser, Lewis, Anderson, entre autres) réalisées pour donner un cours à la Sorbonne durant lhiver 1926 – remercia chaleureusement Sylvia Beach :

Je dois à Miss Sylvia Beach la découverte des auteurs américains davant-garde et spécialement des éditions Contact. Tous les amis des lettres américaines connaissent le zèle de Miss Beach pour tout ce qui touche aux amitiés franco-américaines66.

La revue Mesures – qui dût arrêter sa publication en 1939, tout comme lavaient fait Le Navire dargent ou encore Bifur, dont le rédacteur en chef était Georges Ribemont Dessaignes67 – a joué un rôle précurseur dans la découverte des lettres américaines. La poésie est dans un premier temps mise à lhonneur : dès le second numéro (15 janvier 1935), 50Mesures propose la « Lettre dAmérique » dArchibald Macleish, traduite de laméricain par G. Landier. Dans le numéro 3, du 15 juillet 1935, on peut lire des poèmes de Robert Frost, traduits par Jean Prévost. La revue célébre Melville, dont on trouve le conte LIle de Hood et lermite Oberlus68, traduit de langlais par Pierre Leyris, dans le numéro 9 du 15 janvier 1937. Le comité de rédaction de la revue, dont Sylvia Beach faisait partie, comprend que le mouvement de curiosité pour la littérature américaine est important : le numéro 15 de Mesures, paru le 15 juillet 1939, apparaît comme une prise de risques puisquil se construit autour de découvertes :

Que le lecteur nattende pas un tableau fidèle et complet des Lettres américaines. Tel écrivain sest vu écarté parce quil était déjà trop célèbre, tel autre parce que Mesures avait déjà publié quelquune de ses œuvres ; tel autre encore parce que la traduction lavait trahi. Il nous a simplement paru quà défaut dêtre complet lensemble que lon va voir était suffisamment vivant, digne dintérêt et, sur plus dun point surprenant. Nous laurions volontiers appelé – si le mot nétait légèrement prétentieux – la ressource américaine69.

Lexpression « ressource américaine » montre que, dès avant la guerre, les intellectuels avaient conscience de la nouveauté et du pouvoir de changement qui habitaient les textes américains70. Ceux-ci représentent un outil pour forger une écriture réellement novatrice. La richesse du numéro 15 de Mesures est frappante : le lecteur y découvre tout dabord des textes écrits du xviie au xixe siècle, qui permettent dappréhender certains éléments de la civilisation américaine71. Mais la revue ne manque pas dinsérer à son 51volume des textes dauteurs fondateurs de la littérature américaine afin dôter au lecteur le préjugé selon lequel un pays neuf ne saurait engendrer des écrivains valables : la prose de Washington Irving, Edgar Allan Poe ou Emily Dickinson est donc donnée à lire. En outre, la poésie est mise à lhonneur avec des pièces72 de Walt Whitman, Vachel Lindsay, James Weldon Johnson, Hart Crane, John Peale Bishop, Langston Hughes, Archibald Macleish, John Crowe Ransom, Wallace Stevens, Allen Tate, William Carlos Williams et Marianne Moore. Cependant, la présence dans le volume dun extrait dHistoire dun jeune homme73, le dernier roman publié par Dos Passos aux États-Unis, témoigne dune curiosité pour les romanciers doutre-Atlantique, tout comme le texte « Via Dieppe – New Heaven », traduit par Raymond Queneau, dans lequel Henry Miller doit donner des explications sur Tropique du Cancer à un douanier au moment de passer la frontière anglaise : « Cest un roman ou plutôt un document autobiographique. [] Au fait, la raison pour laquelle il a été publié à Paris, cest quil est trop obscène pour lAngleterre ou lAmérique. Trop de cancer dedans, si vous comprenez ce que je veux dire74… ». Dos Passos, Miller : ces deux noms suffisent pour quune brèche soit ouverte et que la curiosité pour ces auteurs progresse. Ce numéro fut une pierre fondatrice dans la diffusion de la littérature américaine. Il faut relever les remerciements adressés à Sylvia Beach à la fin du numéro, elle qui a tant aidé à sa réalisation par « sa science et ses conseils75 ». Adrienne Monnier et Sylvia Beach assistèrent aussi Marc Barbezat76 pour son numéro consacré à la littérature américaine dans sa revue LArbalète :

52

Les textes de Nathanaël West et de Richard Wright quelle [Sylvia Beach] avait proposés seront refusés par Henry Church. Quà cela ne tienne : on les retrouvera fin 1944 dans une autre revue dexcellence et davant-garde, LArbalète, où Sylvia Beach ne figure quà titre de « bibliothécaire » dans le numéro 9, consacré à la littérature américaine depuis Gertrude Stein, qui lui est pourtant dû77.

La participation active des deux femmes à plusieurs revues révèle une croyance profonde dans le pouvoir de diffusion de ce type de journaux, dont la variété permet de faire de nombreuses découvertes. En outre, la librairie Shakespeare and Company, qui « contrôlait les petites revues anglaises et américaines, aussi bien que des magazines étrangers publiés en Europe78 », devint également un comptoir de vente pour les revues transatlantiques, dont le rôle dans la découverte de la littérature américaine en France fut important.

Les revues transatlantiques, vecteurs
dune première découverte de la littérature
américaine par les intellectuels français

On appelle revues « transatlantiques » les périodiques fondés à cette période sur le sol français par des Américains : compte tenu du taux de change avantageux entre le dollar et le franc jusquà la crise de 1929, les éditeurs américains neurent aucun mal à créer des revues et à les diffuser non seulement en France, mais aussi aux États-Unis. Ladmiration des Américains pour les journaux davant-garde, née durant leur séjour en France, a également été une source dinspiration pour la création de ces revues79. Les attentes économiques (abonnements, nombre de lecteurs, santé financière) pesant sur les journaux aux États-Unis empêchaient la réalisation de ces projets adressés à un cercle restreint de lecteurs. Les 53revues transatlantiques « assurent la liaison entre les écrivains fixés en Amérique et ceux qui ont choisi de vivre à Paris80 ». En outre, on peut aussi se procurer dans la librairie de Sylvia Beach les revues créées en Amérique et publiant des auteurs américains exilés à Paris, comme The Dial, édité à Greenwich par Marianne Moore et Scofield Thayer à partir de 1926, ou encore The Little Review fondée à New York par Margaret Anderson et Jane Heap et dont le correspondant européen est le poète Ezra Pound qui publie, de 1914 à 1929, les textes de nombreux jeunes poètes et romanciers américains. Les revues transatlantiques fondées en France sont toutefois suffisamment nombreuses pour illustrer le rôle de diffusion de la littérature américaine quont joué ces périodiques. The Transatlantic Review, This Quarter et Transition81 publient aussi bien des auteurs américains que français, dont les textes peuvent être proposés en anglais ou en français. Ce mélange des langues est révélateur de la liberté qui règne dans le choix des textes publiés, comme lexpliquent bien Eugene Jolas et Elliot Paul dans la présentation de Transition :

Transition veut offrir aux auteurs américains lopportunité de sexprimer librement, de faire de nouvelles expériences, sils y sont disposés, et de profiter dun public disponible, vif et critique. [] Être original est le meilleur conseil que lon puisse donner82.

Le premier numéro de Transition83 est fidèle aux engagements pris par ses éditeurs. Son sommaire permet de constater non seulement une alternance entre auteurs français et auteurs américains (Kay Boyle, Gertrude Stein, Archibald MacLeish, Marcel Jouhandeau, Robert Desnos, André Gide, Philippe Soupault), mais aussi un mélange des genres littéraires et des arts puisquon trouve dans ce numéro des photographies de peintures de Max Ernst. À lété 1928, Transition publie un American Number54figurent des textes de Gertrude Stein, William Carlos Williams, Kay Boyle, Katherine Anne Porter et un poème de Malcolm Cowley, accompagnés de limportante « enquête auprès décrivains européens sur lesprit américain ». Ces revues ne sont plus seulement le lieu de diffusion de textes américains, elles deviennent aussi un lieu de réflexion sur la portée de cette littérature en Europe. En juin 1930, Eugene Jolas – remerciant dailleurs Sylvia Beach davoir été sa collaboratrice – annonce quil suspend la revue de manière indéfinie, puisquil na plus le temps de se consacrer à cette publication : « La période de transition que vient de connaître la littérature semble toucher à sa fin. Mais notre action expérimentale, jen suis sûr, suscitera une impulsion et deviendra une base sur laquelle bâtir encore pour un certain temps84 ». Cette période davant-gardisme littéraire a aussi été incarnée, dès janvier 1924 par The Transatlantic Review, éditée à Paris par Ford Madox Ford et publiée simultanément dans trois pays différents85. Pour sept francs cinquante, on pouvait lire des textes – souvent publiés en feuilleton – de Valéry, Cocteau, Chaucer, Conrad, ou Ford Madox Ford lui-même. Dos Passos et Hemingway y participèrent aussi, mais furent les seuls représentants des jeunes romanciers américains. Cette revue avait un nombre important de lecteurs, ce qui confirme un intérêt grandissant pour la littérature américaine : « La Transatlantique Review circulait à quelques 5 000 exemplaires par numéro, ce qui signifie quelle réussissait mieux que dautres revues davant-garde de lépoque86 ». Il faut également sarrêter sur This Quarter, revue trimestrielle, éditée à partir de 1927 par Ethel Moorhead et disponible pour deux dollars et neuf shillings à la librairie de Sylvia Beach. 55La poésie occupe une place prépondérante dans les pages de cette revue, avec un point culminant dans le numéro de septembre 1932, consacré au surréalisme et qui, avec André Breton comme éditeur invité, propose des poèmes dÉluard, Péret, Tzara, Breton, ainsi que des reproductions de dessins, de photographies ou de peintures de Chirico, Ernst, Tanguy, Dali ou encore Man Ray. Cest aussi dans This Quarter quAndré Maurois propose un article consacré à sa découverte dHemingway :

Où a-t-il appris son métier décrivain ? Qua-t-il lu ? Quadmire-t-il ? Nous ne le savons pas. Sil fallait, pour donner une idée de son style, citer des noms, je penserais à Kipling et à Mérimée, mais les ressemblances sont légères et les différences profondes87.

Les questions que se pose André Maurois sont révélatrices de la surprise éprouvée par les écrivains à la lecture des nouveaux romanciers américains. Les revues transatlantiques ont donc été le vecteur dune première découverte de la littérature américaine par les intellectuels français. À partir de 1945, laccès aux auteurs américains ne se fait plus par le biais de revues transatlantiques, mais plutôt par la multiplication des collections de traductions douvrages américains. Les deux après-guerres suivent donc des dynamiques différentes : on passe dun flux très restreint, alimenté par deux libraires passionnées88 et par des rédacteurs de revues 56éphémères89, destinées à un lectorat cultivé, à une diffusion beaucoup plus large. On évolue dune découverte minutieuse, sélectionnée par des intellectuels pour des intellectuels, à la publication rapide et à grande échelle de volumes entiers qui vont pouvoir toucher un lectorat plus important. Un temps de grande consommation souvre après le second conflit mondial et le goût du cercle, de la réflexion intellectuelle autour dune revue sestompe : « Décennies magiques, pourtant, électriques, les années 1920 et 1930 marquent lapogée dune circulation des idées et des langues. Après la Seconde Guerre mondiale, lenthousiasme retombe90 ». La réaction contre la littérature américaine populaire correspond aussi à une nostalgie de ce fonctionnement en cercle, entre lecteurs avertis. Enfin, ces revues ont joué un rôle non négligeable dans la découverte des nouvelles œuvres américaines grâce à la publication de certains passages en français ou en version bilingue. Or, les grandes maisons dédition ne se sont attelées que sur le tard à la publication de ces ouvrages majeurs en français. Le problème de labsence de traduction des ouvrages américains est en effet réel puisque très peu de gens pouvaient les lire en anglais. Même Simone de Beauvoir, jeune étudiante brillante, avoue sêtre heurtée à la barrière de la langue : lorsquelle lut Monnaie de singe91 de Faulkner, elle le jugea « incompréhensible » et elle chercha la traduction française, car elle craignait de mal comprendre les idées de Faulkner92. Cela peut permettre dexpliquer le décalage entre la première date de publication de certains ouvrages majeurs américains (LAdieu aux armes dHemingway date de 1929 ; Sanctuaire de Faulkner de 1931) et la réaction des auteurs français vis-à-vis de ces nouveautés américaines. Le traducteur Maurice-Edgar Coindreau sest attaché à combler cette lacune : il donne limpulsion nécessaire à la mise en marche de la machine Gallimard sur le front de la diffusion de la littérature américaine.

57

Maurice-Edgar Coindreau,
un passeur en avance sur son époque

Un temps de latence dans la diffusion des lettres américaines persiste jusquà ce que Gaston Gallimard se lance dans la publication des traductions de ces œuvres à partir du milieu des années 193093. Les écrivains américains ont depuis un certain temps déjà regagné les États-Unis : « Vers 1930, la Rive Gauche avait bien changé. La soi-disant « génération perdue » [] était, en vieillissant, devenue célèbre94 », se souvient Sylvia Beach. À partir de la décennie suivante, il est indispensable de reconnaître le rôle majeur de La Nouvelle Revue française dans la diffusion de textes qui permettent de mieux connaître la littérature américaine : extraits de romans, de recueils de poèmes, mais aussi comptes rendus douvrages et articles critiques de fond sur les auteurs américains. Les écrits de Sartre sur Dos Passos et Faulkner peuvent illustrer cette démarche et confirment aussi que celui-ci « « fut indubitablement lun des principaux agents de la montée en popularité du roman américain à la fin des années 1930 et de la vogue extraordinaire quil connut au lendemain de la Seconde Guerre mondiale95 ». En janvier 1946, dans The French Review, Carlos Lynes Jr. établit un bilan très clair de la présence des lettres américaines au sein des sommaires de la Nouvelle Revue française. « The Nouvelle Revue française and American literature, 1909-1940 » est un article précieux pour comprendre la fonction de déclencheur que joue systématiquement la revue dans lévolution des goûts littéraires dune époque. La force de persuasion de la Nouvelle Revue française réside dans le fait que ce sont souvent des auteurs prestigieux qui recommandent ces auteurs américains encore méconnus96. En outre, le comptoir dédition Gallimard, grâce à la collection « Du Monde 58entier97 » sert de relais en publiant lintégralité des œuvres dont la revue avait proposé des extraits. Or, ces publications nauraient pas été possibles sans le secours de Maurice-Edgar Coindreau, le traducteur le plus actif des auteurs américains de lépoque. Il nest pas le seul – Jean-Paul Caillé, N. Raimbault, Hélène Bokanowski, B. Vian, M. Duhamel ou encore R. Queneau ont aussi traduit des œuvres américaines – mais il est le plus productif :

Lannée 1928 marque aussi le début de lassociation de Maurice Coindreau, infatigable traducteur et critique du roman américain, avec la NRF, puisque sa version française de Manhattan Transfer de Dos Passos paraît en volume dans la collection Blanche. Cest la première dune longue série de traductions des figures emblématiques de la fiction américaine. Trois ans plus tard, Coindreau fait découvrir aux lecteurs de la NRF William Faulkner, dans un bref article critique (juillet 1931) et donne juste après la possibilité à ces mêmes lecteurs de se faire eux-même une idée de Faulkner en lisant la traduction quil effectue de deux nouvelles « Septembre ardent » et « Il était une reine98 ».

Coindreau ne se contente pas de traduire des textes imposés : il propose à Gallimard des œuvres à publier en français. Sa traduction d« Une rose pour Émilie » de Faulkner pour la revue Commerce fut saluée par Jean Paulhan99. Les choix faits par Coindreau et validés par Gaston Gallimard vont façonner limage que le public français a de la littérature américaine. Sartre aurait même dit : « la littérature américaine, cest la littérature Coindreau100 ». Il est significatif que Gallimard, qui était 59très impliqué dans le choix des textes quil publiait, lui ait laissé « carte blanche » en ce qui concerne les auteurs américains :

Je viens donc de faire appel à vous pour nous signaler [] les livres qui viennent de paraître ou dont vous avez entendu parler avant leur publication et qui vous paraissent susceptibles davoir du succès en France (dintéresser soit par leurs qualités, soit par le sujet quils traitent, le public français). Je fais appel à votre jugement le plus large pour que vous ne vous basiez pas seulement du point de vue de la valeur du livre, mais aussi du public quil vise et du succès quil peut espérer atteindre101.

En 1937, Coindreau recommande donc Of Mice and Men (Des Souris et des hommes) de Steinbeck à Gallimard : celui-ci accepte de lui en confier la traduction (lettre de Gaston Gallimard à Maurice Coindreau du 25 mars 1937). Dans une autre lettre, datée du 10 mars 1939, Gallimard explique à Coindreau quil a des problèmes avec lagent de Caldwell, Maxim Lieber, qui ne veut pas que Gallimard publie Poor Fool (Un pauvre type) ; il demande à Coindreau dintercéder en faveur de sa maison dédition. Ce dernier est donc impliqué de manière pratique dans les activités de la maison dédition pour qui il devint un maillon essentiel dans le contact avec les auteurs. Il joue bien le rôle de transmetteur, de passeur : habitant aux États-Unis puisquil est professeur de littérature à luniversité de Princeton, il fait le lien entre les deux continents. Célébré aux États-Unis, il est resté dans lombre en France et le rôle fondamental quil a joué est souligné mais na pas encore été suffisamment exploré. Son implication est soulignée, mais seulement du point de vue des traductions, ce qui occulte le retentissement queurent ses Aperçus de littérature américaine102. Il suffit en effet de tourner les pages du petit carnet noir sur lequel Coindreau notait les traductions quil avait effectuées pour sen rendre compte : on y trouve aussi bien Dos Passos que Faulkner, Steinbeck, Hemingway ou Caldwell. Ses traductions sont encore celles quon lit aujourdhui : elles étaient vantées par la critique du temps, reconnaissante à Coindreau de respecter le texte original. Sil est un « admirable traducteur » selon 60Max-Pol Fouchet dans Carrefour103, Coindreau avait déjà été salué dès 1929 par Benjamin Crémieux dans Les Annales pour sa traduction de Manhattan Transfer : « Je navais jamais rencontré le nom de Coindreau sur la couverture dun livre, mais son coup dessai est un coup de maître. Toute la saveur, toute la diversité de loriginal est rendue par lui avec une richesse de langue et une ingéniosité syntaxiques qui méritent tous les éloges104 ». Coindreau est le traducteur qui parvient à rendre justice à Faulkner selon M. Le Breton dans la Revue Anglo-Américaine qui présente à ses lecteurs Lumière daoût, traduit par Coindreau en 1935 :

Nous nous bornerons à signaler avec plaisir une traduction qui sefforce toujours de rendre pleine justice au texte et qui y réussit presque invariablement. Et lon sait que, dans le cas présent, cest un beau mérite.

La langue de Faulkner, en effet, toute en notations parfois décousues et toujours étincelantes dimages offre au traducteur une suite ininterrompue de problèmes que le vocabulaire parfois personnel de lauteur naide pas à résoudre105.

Coindreau connaissait personnellement Dos Passos, Steinbeck, Faulkner : il pouvait donc leur demander déclairer certains points problématiques de traduction. Coindreau rapporte que Faulkner lui-même ne parvenait parfois pas à lui expliquer clairement ce quil avait voulu dire106. En novembre 1946, dans la revue Fontaine, Robert de Saint-Jean décrira Coindreau comme « lhomme qui a ouvert, chez nous, les écluses au roman américain ». Limage de la figure du pionnier, prenant des risques pour faciliter un mouvement selon lui nécessaire, est juste. Si Coindreau a participé par ses traductions au développement du goût du public français pour la littérature américaine, il lui a en outre servi de guide avec son ouvrage Aperçus de littérature américaine, dont le retentissement à lépoque est rarement souligné. Professeur depuis une vingtaine dannées à Princeton à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il avait le recul nécessaire pour 61parler des auteurs américains. Cest pour cela que la publication de son ouvrage en 1946 a constitué un événement littéraire. Tous les critiques saccordaient à dire que, en ces temps où les auteurs américains envahissaient le paysage littéraire français, des repères devaient être définis puisque les dernières anthologies de textes américains dataient du début des années 1930. Les Aperçus de littérature américaine répondaient à un besoin de trouver des repères face au déferlement de volumes américains :

La saison littéraire qui sachève aura marqué le triomphe incontesté du roman américain []. Cette année est celle dEn avoir ou pas dErnest Hemingway, de Printemps noir et de Tropique du Capricorne dHenry Miller, de la Grosse Galette de John Dos Passos, de La Grande vallée de Steinbeck : sans compter avec la « tarte à la crème » des lectrices sentimentales, cet Ambre fabriqué selon les recettes les plus éprouvées []. Une telle profusion est bien faite pour déconcerter, et nous avions besoin dun guide qui nous permit de situer les auteurs et les œuvres et de prendre sur cette exubérance de la littérature dOutre-Atlantique une vue qui ne fût pas celle de lenthousiasme frénétique ou de la mauvaise humeur, deux attitudes inconciliables et qui pourtant se rejoignent dans une pareille niaiserie107.

Le regard de Coindreau sur la littérature américaine, alors très prisée en France108, est précieux car il sest déjà forgé, grâce à sa connaissance approfondie de la littérature américaine, un véritable parti-pris critique, libre de toute coloration politique. Il ne se contente pas de réquisitoires en faveur ou contre cette littérature, comme cest souvent le cas à lépoque :

Affranchi daucun parti pris dadmiration « en bloc » ou de dénigrement systématique, lauteur garde une complète liberté dallure []. Cest un livre qui tombe à pic. On sait lengouement dont témoignent de nombreux lecteurs français pour les romanciers du nouveau monde mentionnés plus haut, dont les noms se récitent, dailleurs, à la queue leu leu comme une litanie. [] [Coindreau] voit les écrivains américains de lautre côté, dans la perspective de leur décor dorigine, ce qui change tout109.

62

On peut donner lexemple de lapproche nuancée que Coindreau fait des innovations techniques chez Dos Passos :

Personne ne songera à critiquer lingéniosité dune technique si neuve et si hardie, mais [] [l]a faiblesse de sa technique sera toujours quil ne pourra jamais les faire entendre tous ensemble, car lœil ne permet pas, comme loreille, le travail de synthèse. [] Mais cette trilogie marque, dans la littérature américaine, une date dont limportance ne saurait être mise en doute, et si John Dos Passos na pas fait œuvre parfaite, il a du moins créé une technique dont loriginalité restera inséparable de son nom110.

Maurice Nadeau fit toutefois des reproches aux Aperçus de littérature américaine, en particulier celui de déconsidérer111 de manière virulente Hemingway, dans ce quil appelle un « réquisitoire méchant » :

Comme on partage ladmiration de Maurice-Edgar Coindreau pour Faulkner, et comme on regrette linsuffisance de son ouvrage ! [] Comment nous y retrouver dans ce déluge de noms et dœuvres classées en catégories ridicules112 : romans de collège, romans de livresse, etc. et pourquoi Hemingway, pour en revenir à lui, serait-il plus spécialement un romancier de livresse plutôt que de lamour dont il a parlé tant dans LAdieu aux armes que dans Pour qui sonne le glas ? Aperçus se nomme louvrage de M. Coindreau, oui, simples aperçus, qui ne dispensent pas toujours la lumière et nous font désirer – quil vienne dun Français ou dun Américain – un ouvrage critique à la mesure de cette puissante et neuve littérature doutre-Atlantique113.

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Dautres critiques furent formulées114, mais les compliments lemportèrent car, à la sortie de la guerre, seul Coindreau proposait au lecteur des pistes convaincantes pour se repérer dans cette masse littéraire foisonnante, à la différence dautres études perçues comme moins fiables :

Depuis la délivrance, on nous comble : chaque hebdomadaire, chaque revue mensuelle y va de son numéro américain, Esprit, Fontaine, Renaissances, ou La Gazette des Lettres. Sajoutant aux reportages de ceux qui, pour avoir passé quelques jours à New York, nous gratifient dun volume, cet ensemble de textes finit par donner aux Français un commencement didée sur le pays du cauchemar climatisé comme lappelle Henry Miller. Un commencement didée fausse : documentaires bâclés, recueils tendancieux lemportent de beaucoup. Combien de Salsettes ont récemment découvert lAmérique, lont fuie à Mexico et nous la peignent idyllique ? Nest-ce pas Jules Romains ? Combien décrivains besogneux ont accepté de signer, encore bourrés daméricanismes, des douzaines darticles sur autant décrivains quils navaient jamais lus ? [] Alors ? Où trouver un guide sûr115 ?

Coindreau publia précipitamment son livre, en réunissant des préfaces et des articles déjà publiés auparavant, face à lurgence quil y avait selon lui – et Gaston Gallimard – à proposer un volume permettant de guider les lectures américaines des Français. Le manuscrit des Aperçus116, tapé à la machine et comportant peu de corrections de grande ampleur – il présente surtout des biffures pour rectifier des dates ou des signes de ponctuation, ainsi que des notes de bas de page collées a posteriori – atteste du fait que cet ouvrage est plus un recueil de textes travaillés en amont quun ouvrage pensé comme une démonstration globale sur la littérature américaine. Coindreau prend néanmoins la peine de proposer une synthèse, une « vue densemble du roman américain contemporain », qui retrace la montée en puissance de celui-ci, longtemps éclipsé par 64son homologue anglais117. Étiemble nest cependant pas convaincu par cette tentative de panorama et émet de vives réticences à légard des Aperçus car « [il] regrette pourtant le soin que prend M. Coindreau de se désolidariser, en chaque occasion, de celles des œuvres américaines qui prennent un parti politique violent118 ». Les débats sur la littérature américaine juste après la guerre restent rarement littéraires : Étiemble attaque Coindreau car il aurait participé à ce qui a été considéré par une partie des intellectuels français comme la marginalisation orchestrée de certains auteurs en lutte contre la société américaine. Cet argument fut de plus en plus utilisé dans une véritable campagne visant à faire connaître des auteurs comme Howard Fast, malmenés aux États-Unis en raison de leur affiliation au communisme. Cependant, dans Les Lettres françaises, la critique du livre faite par Louis Parrot dans sa rubrique « Les livres et lhomme » (no 120, 9 août 1946) fut positive : les Aperçus de littérature américaine sont présentés comme un outil indispensable face à la littérature américaine « que nous connaissons bien peu ». Louis Parrot déplore néanmoins la sévérité de Coindreau à légard de Saroyan119 ou le fait que Miller ne soit que rapidement mentionné, mais cest selon lui parce que « les belles pages de Miller sont perdues au milieu de la boue et il faut beaucoup de courage pour aller les y découvrir ».

Le grand mérite de Coindreau, selon Sartre, a été danticiper la demande du public français. Ses traductions déclenchèrent une période dintérêt sans précédent pour la littérature américaine qui sessouffla avec la montée de la guerre froide. Sartre souligna aussi le rôle quelles eurent dans son accès à la connaissance américaine : il parlait mal anglais et cétait Simone de Beauvoir qui lui traduisait en entier certains textes, 65avant leur publication en français. Ce fut le cas pour 1919, lorsque Sartre présenta Dos Passos lors de ses conférences du Havre120. De Beauvoir nommait ce processus familier l« élaboration assistée121 ». Larticle publié en août 1946 dans la revue Atlantic Monthly, « American Novelists in French Eyes » – dailleurs traduit du français à langlais par Evelyn de Solis – permet de comprendre la naissance de lidée dune « littérature américaine Coindreau » :

Il existe une littérature américaine pour les Américains et il en existe une autre pour les Français. [] En France, de 1899 à 1939, la plus grande avancée littéraire fut la découverte de Faulkner, Dos Passos, Hemingway, Caldwell, Steinbeck. Selon un avis répandu, le choix de ces auteurs est dû au Professeur Maurice Coindreau [].

Or, cette sélection effectuée par un seul homme ne peut être efficace que sil a anticipé les demandes du groupe auquel il sadresse. Avec Coindreau comme intermédiaire, le public français sélectionna les œuvres dont il avait besoin. [] Pour les écrivains de ma génération, la publication de 42ème Parallèle, de Lumière daoût, de LAdieu aux armes, représenta une révolution comparable à celle causée quinze ans plus tôt en Europe par Ulysses de James Joyce122.

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Le double statut de Coindreau, Français vivant en Amérique, lui permit de sélectionner parmi loffre américaine les ouvrages correspondant aux attentes du lectorat français. Maurice Coindreau et Marcel Duhamel expliquèrent dailleurs à Gallimard la nécessité de plus en plus pressante de positionner à New York un agent littéraire. Si Gaston Gallimard a pu longtemps se dispenser denvoyer un dénicheur de talents aux États-Unis, cest parce que, sur place, se trouvait déjà Coindreau, qui était en mesure de rencontrer les écrivains. Gallimard avait pleinement confiance en Coindreau, mais le risque de voir échapper la signature de certains écrivains à succès devint néanmoins de plus en plus important :

Cher Monsieur et ami,

Marcel Duhamel vient de me communiquer la lettre que vous lui avez adressée.

Vous avez entièrement raison, et comme vous, jestime quil est nécessaire que nous ayons un agent à New York. Si je ne me suis rendu compte tout de suite de cette nécessité, cest que jimaginais quil nous suffirait de nous adresser aux agents de Paris spécialisés dans les affaires américaines. Mais je constate quainsi, nous perdons un temps précieux, et risquons dêtre toujours devancés123.

Une lettre de Marcel Duhamel à Coindreau confirme lurgence quil y avait après la guerre à « sécuriser » les droits des auteurs américains que les éditeurs sarrachaient :

Jétais allé à Londres, il y a quelques mois, et avais demandé, pour M. Gaston Gallimard les droits de plusieurs auteurs dont Peter Cheney, Hadley Chase, Don Tracy, Hemingway (que javais vu à Paris), Horace Mc Coy, Prokosh, Norah Zeale Hurston, Dorothy Baker, Thornton Wilder, Richard Wright, etc., etc. Jai pu en avoir pas mal. Mais javais, dans un numéro du magazine « LArbalète », publié des extraits ou nouvelles de quelques-uns de ces auteurs, et naturellement les nouveaux éditeurs, qui sont légion, se sont mis sur les rangs et ont fait de la surenchère ; et japprends maintenant, malgré des promesses et ententes formelles avec les agents, que Dorothy Baker, Ira Wolfert, Saroyan, Damon Runyon et même Richard Wright nous échappent. La vérité, cest quil faut voir personnellement les auteurs. Le Sagittaire a un agent très actif à New York et va enlever tous les écrivains intéressants. M. Gaston Gallimard et Raymond Queneau sont davis que vous seul [M. Coindreau] en attendant que le voyage soit possible, pouvez remédier à cet état de choses124.

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La combinaison de lactivité de critique, de sélectionneur et de traducteur fait de Coindreau une figure majeure, trop souvent oubliée lorsque lon évoque les piliers de la maison Gallimard. Coindreau na certes composé quun seul ouvrage critique sur la littérature américaine, mais il a été considéré par certains critiques de lépoque comme le « livre le plus intéressant que nous ayons sur la littérature américaine daujourdhui125 ». Ce volume, animé par une visée pédagogique certaine, permit au lecteur de prendre contact avec la littérature américaine. En outre, Coindreau na pas privilégié ce moyen pour le transfert dune culture à une autre. Il sest ensuite surtout consacré à la traduction, loutil le plus efficace selon lui pour limportation de la littérature américaine. Toutefois, Coindreau a continué décrire des articles et de tenir des conférences, en particulier sur lauteur quil connaissait le mieux, Faulkner126. Il faut aussi remarquer que cest Coindreau qui rédigea en 1948 larticle « Littérature américaine » du Larousse Mensuel :

La littérature américaine, malgré sa tendance au didactisme et un certain manque de maturité dû à son caractère éminemment impressionnable, reste des plus riches en aperçus nouveaux. Les insuffisances techniques quon y peut relever trouvent leur compensation dans la spontanéité dont elle tire son dynamisme. Ce nest pas une littérature de réflexion, aux œuvres longuement mûries et soigneusement élaborées. Cest une littérature de vie et daction127.

Les efforts de Coindreau pour faire connaître la littérature américaine au plus grand nombre ne faiblirent donc pas et ce travail participa à construire lapproche que nous avons encore aujourdhui de ces auteurs. Pierre Schaeffer lavait compris dès 1946 :

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Coindreau a une grande responsabilité. Quels bons et quels mauvais services à la fois il a rendus à ce public français féru des auteurs dit « américains » ! Par ce prisme artificiellement taillé, par cette sélection pleine de goût, mais très artificieuse, de ce qui se publie là-bas, nous avons eu de lAmérique une image toute réfractée128.

On peut en effet parler d« image réfractée129 » de la littérature américaine, car elle fut dirigée par Coindreau vers les goûts du public français et diffusée sous cette forme par Gallimard :

Bien sûr, il apparaît de manière évidente à tout connaisseur de la littérature américaine de lentre-deux guerres que la N.R.F. ne donna pas à ses lecteurs un panorama équilibré et convenablement illustré de tous les mouvements littéraires et écrivains majeurs de ces années130.

Coindreau traduisit uniquement des grands noms de la littérature américaine et ne participa pas aux traductions des auteurs de la Série Noire131. Cette besogne a été laissée à laudacieuse équipe Duhamel qui a grandement contribué à la diffusion en France des romans populaires américains. Si les grandes œuvres américaines ont été traduites sporadiquement avant la guerre, cest peut-être parce que ce travail revenait quasiment à un seul homme, Coindreau, qui fut bien un « intermédiaire entre la 69culture française et la culture américaine132 ». Gallimard na pas hésité à souligner le rôle de passeur quavait Coindreau au sein de sa maison :

Grâce à vous, nous sommes les éditeurs des meilleurs écrivains de toute une génération. Ce que je souhaite, cest que nous soyons également léditeur de la génération nouvelle. Je voudrais quil en soit pour la littérature américaine, ce quil en est pour la littérature française, que nous soyons toujours à la tête du mouvement et représentions ce quil y a de plus significatif dans ce mouvement133.

Coindreau fut en avance sur son temps, « à la tête du mouvement » et devint un allié de taille pour Gallimard. Mais limpulsion féconde initiée par Coindreau fut drastiquement ralentie lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata puisque, jusquà la Libération, les échanges littéraires furent coupés entre les deux nations. La guerre causa une rupture apparente du dialogue entre la France et les États-Unis.

1939-1945

Des échanges transatlantiques interrompus ?

Jamais lAmérique na été aussi près de la France. [] La guerre nous rapproche des Américains de mille manières []. Ils commencent à connaître nos deuils et nos angoisses134.

De 1939 à 1945, les échanges littéraires entre les États-Unis et la France sont interrompus puisque les œuvres anglo-saxonnes ne peuvent plus entrer sur le territoire français : « Traductions de langlais. En 70principe toutes les traductions de langlais, exceptés les ouvrages des classiques anglais, seront retirées de la vente. Toutes les exceptions ultérieures devront chaque fois être autorisées particulièrement par le service de la Propaganda-Abteilung en France135 ». Cette conclusion, non signée, de la seconde liste Otto du 24 mars 1942 interdisait totalement les ouvrages américains en France136. Le préambule de la première liste Otto de 1940137 est éclairant pour comprendre ce qui était reproché par le gouvernement nazi aux œuvres censurées :

Désireux de contribuer à la création dune atmosphère plus saine et dans le souci détablir des conditions nécessaires à une appréciation plus juste et objective des problèmes européens, les éditeurs français ont décidé de retirer de leurs librairies et de la vente, les œuvres qui figurent sur la liste suivante et sur des listes analogues qui pourraient être publiées plus tard. Il sagit de livres qui, par leur esprit mensonger et tendancieux ont systématiquement empoisonné lopinion publique française138.

En réalité, dès lété 1939, cest sous limpulsion du gouvernement français que les ouvrages étrangers – et par conséquent, américains – sont soumis à un contrôle à la frontière et que leur diffusion est extrêmement limitée139. La privation dœuvres américaines est donc effective pendant six années et engendre entre la France et les États-Unis une fracture forcée et lourde de conséquences. On assiste à un double phénomène : le flux dœuvres américaines sinterrompt, mais cette coupure nest pas acceptée par les Français. Les ventes considérables dAutant en emporte 71le vent et des Raisins de la colère attestent de cette tendance du lectorat. Cependant, au-delà de ces succès retentissants, nombre dauteurs américains ne sont découverts ou redécouverts quaprès la guerre. Le retard dans la connaissance des œuvres américaines – savoir qui avait pourtant progressé dans les années 1930 – saccroît de 1939 à 1945.

Pendant la guerre, les romanciers américains devinrent dautant plus appréciés quils étaient interdits. Paul Wattelet souligne dans Confluences que « le fait est quon a surtout lu des traductions140 ». Lire des œuvres américaines, dans le métro par exemple, devient un geste de provocation face aux autorités allemandes. Gaston Gallimard141 – qui avait déjà bravé la décision du comité de lecture de la N.R.F. pour éditer louvrage en 1939 – dissimule la réédition dAutant en emporte le vent de Margaret Mitchell. Les Français, se passant sous le manteau des exemplaires qui coûtent un prix exorbitant au marché noir142, en font un des ouvrages les plus lus pendant la guerre143 :

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Quand [Gallimard] apprend que Margaret Mitchell a obtenu le prix Pulitzer, que les ventes de son livre aux États-Unis se poursuivent au-delà de toute espérance, quil va battre les records de traductions étrangères (y compris en braille) et surtout quune major company de Hollywood tourne un film à grand spectacle tiré du livre, avec Vivian Leigh et Clark Gable, il na plus quune idée en tête : récupérer les droits du livre et le publier aussitôt. [] Le traducteur Pierre Caillet, qui avait commencé son travail chez Hachette, le poursuit chez Gallimard [], le livre paraît en 1939. Seize millions dexemplaires en seront vendus en tout dans le monde, dont 800 000 en France144.

Dans une lettre du 13 juillet 1940, Simone de Beauvoir explique à Sartre avoir fait cette lecture : « Cest moins ennuyeux que je ne pensais, mais moins amusant quon ne dit145 ». Rappelons que Beauvoir et Sartre sont séparés par la guerre et que Beauvoir envoie régulièrement des livres à Sartre, notamment les volumes policiers dEllery Queen et le fameux Tandis que jagonise de Faulkner, que Beauvoir a déjà lu en février 1940. Sartre a décrit limportance du marché noir des livres américains pendant la guerre dans son célèbre article “American novelists in French eyes” :

Un marché noir fut mis en place pour les livres américains. Son quartier général se trouvait au Café de Flore où des étudiants pauvres revendaient des livres quils avaient trouvés chez les bouquinistes des quais de Seine pour en tirer quelque profit. [] Lire des romans de Faulkner et dHemingway devint pour certains un symbole de résistance146.

Beauvoir a pu continuer à se procurer des livres américains pendant la guerre grâce à la librairie Shakespeare and Company. Sylvia Beach nota que, pendant la guerre, lactivité du livre était florissante147 : « Beaucoup 73de Parisiens, revinrent dexode et mes amis français furent enchantés de trouver Shakespeare and Company toujours ouvert. Ils se jetèrent aussitôt sur nos livres et je me retrouvai plus occupée que jamais148 ». Cette valorisation symbolique de la lecture149 accrut la part de provocation que lon attribua aux œuvres américaines : mises au pilori, elles semblèrent encore plus novatrices et explosives que ce quelles étaient réellement. Ce comportement de lecture interdite, en cachette est un mécanisme que lon voudra retrouver après la guerre en lisant, cette fois, des romans scandaleux en eux-mêmes. Une des explications de la vogue américaine de laprès-guerre réside dans ce phénomène daprès Robert de Saint-Jean qui écrit en novembre 1946 dans la revue Fontaine (no 56) :

Du jour où les Allemands interdirent en France les auteurs américains, les Français devaient fatalement chercher à se procurer à tout prix les livres défendus. Ne négligeons pas non plus le fait que, par le rôle quils ont joué dans la guerre, les États-Unis provoquent en France beaucoup plus de curiosité quavant 1939 ; [] car il y a eu une « cristallisation New York » comme il y a eu une « cristallisation Moscou ».

Laccès à la culture américaine pendant la guerre – et cela fut toujours le cas après 1945 – était une échappatoire à plus dun titre : en pleine Occupation, la littérature américaine était dabord un moyen de divertissement, louverture sur un ailleurs, sur une réalité meilleure. Dans Les Nouvelles littéraires, Raymond Las Vergnas explique ce goût pour la littérature dévasion « illustrée avec talent par Autant en emporte le vent » et par Ambre, le « tableau des débauches de la cour des Stuart » peint par Kathleen Winsor150 : « la dominante ainsi paraît, après avoir long74temps été accordée à lanormal, au compliqué et aux complexes, revenir dans tous les genres au réconfortant, à lélémentaire, au collectif151 ». Cependant, dans ce même article, Las Vergnas prend le soin de souligner un point crucial, à savoir que « [les] romanciers [des États-Unis] ont gardé les yeux ouverts et leurs notations sont demeurées cruellement observatrices ». En effet, on peut poser lhypothèse dun dépassement de la simple lecture dévasion : les Français, pendant la guerre, lisaient aussi certains romans américains pour leurs peintures sociales, leur dénonciation de la guerre et de la misère.

On peut en effet avancer que les sujets traités par les deux best-sellers américains de la guerre éveillent chez le lecteur français un sentiment didentification qui viendrait justifier leur succès. Cette dimension est limpide si on lit Les Raisins de la colère sous cet angle : le roman fleuve de John Steinbeck, publié aux États-Unis en 1939, présente lexode de la famille Joad, partie de lOklahoma, dans un vieux camion chargé de tous leurs biens, vers la Californie, le pays du coton et des orangers. Après une traversée chaotique du pays, qui voit le grand-père et la grand-mère Joad décéder, larrivée dans un Eldorado illusoire savère désastreuse. Steinbeck propose une alternance de longs chapitres narratifs consacrés à la destinée des Joad et de chapitres généralistes, plus courts, qui sont des sortes dapartés historiques relatant la situation de lAmérique à cette époque. Ces passages font entendre une voix surplombante, permettant au lecteur dimaginer le panorama saisissant dun pays en pleine mutation. Cette construction permet de lier les malheurs des Joad à ceux de toute une partie de la population américaine et délever le problème de la dépossession de la terre à un niveau universel, susceptible dinterpeller le peuple français pendant la tourmente qua été lOccupation. En effet, lexode du peuple américain était une situation familière au lecteur français après la Blitzkrieg. Il faut rappeler que, tout comme ce qui sest passé pour Autant en emporte le vent, certains 75Français lisaient Les Raisins de la colère en signe de protestation dans la rue ou dans le métro. Le roman ne fut traduit chez Gallimard quen 1947 : Maurice-Edgar Coindreau avait eu beaucoup de difficultés à avancer cette traduction152. Il accepta finalement que Marcel Duhamel prenne le relais ; cest pourquoi les noms des deux traducteurs sont mentionnés dans le volume. Le roman, qui circula sous le manteau en France dès 1943 dans une traduction réalisée en Belgique, est un monument érigé aux victimes de la misère et de la faim. Steinbeck a en effet recours au souffle épique pour faire avancer la lente procession des Joad vers lOuest, sur linterminable nationale 66153, mais il sen sert aussi dans ses chapitres universalisants154, loués par les critiques français, qui y voient un procédé non pas nouveau, mais mieux utilisé que chez dautres romanciers. Pierre Fauchery explique dans Action que Steinbeck emprunte à Dos Passos des chapitres « unanimistes », mais « il débarrasse le procédé de son caractère mécanique et inhumain » : « ces chapitres ne brisent pas la narration, ils lintègrent vraiment dans le mouvement général155 ». Longue hypotypose de la misère qui ne 76recule ni devant les effets de pathos, ni devant lomniprésence de la cruauté et de la violence dun monde qui apparaît comme un véritable enfer, Les Raisins de la colère ont été considérés comme le chef-dœuvre de Steinbeck. Le lecteur français y découvre, effaré, les épreuves des paysans américains de lépoque. Il y trouve également une puissante parole de résistance :

Les grandes Compagnies ne savaient pas que le fil est mince qui sépare la faim de la colère. Au lieu daugmenter les salaires, elles employaient largent à faire lacquisition de grenades à gaz, de revolver, à embaucher des surveillants et des marchands, à faire établir des listes noires, à entrainer leurs troupes improvisées. Sur les grand-routes, les gens erraient comme des fourmis, à la recherche de travail, de pain. Et la colère fermentait156.

Comme le souligne Claude-Edmonde Magny dès 1944, Steinbeck inaugure « un type nouveau de roman [] le roman impersonnel ». Le terme nest pas employé dans un sens péjoratif : limpersonnalité de ce « roman sans héros » permet une universalité qui autorise nimporte quel lecteur à se reconnaître dans les événements narrés :

Le centre dintérêt nest plus un individu. [] Le vrai sujet du livre, cest la destinée, non pas dune « cellule sociale », mais dun groupe qui comprend des milliers dindividus : les petits fermiers de lOklahoma []. Avec Les Raisins de la colère, le roman na plus uniquement pour matière des individus : il cesse dêtre narratif pour devenir descriptif [] Il tend vers le documentaire épique157.

Pierre Fauchery souligne aussi la puissance avec laquelle Steinbeck réussit à imposer une victoire finale de lespérance : « Cest ce ton qui nous rend lunivers de Steinbeck à la fois plus dur et plus consolant que celui des autres Américains. [] Il nous plonge dans lhorreur, mais il nous en tire à tout moment par lhumour et par la tendresse. Le dernier mot chez Steinbeck est toujours fraternité158 ». Cest sans doute pour cela que ce 77« gros roman piétinant, sans intrigue ni ressort passionnel », écrit par un Steinbeck « plantigrade qui se déplace à des allures de tortue159 », eut plus de succès et un véritable retentissement auprès du grand public160 que Nuits Noires (The Moon is down, publié en 1942 aux États-Unis) qui paraît clandestinement161 en 1944 aux Éditions de Minuit162.

Ce court roman de Steinbeck propose un récit qui, bien quil ne soit ni chronologiquement ni géographiquement déterminé, renvoie aux invasions menées par Hitler :

La guerre est terminée, la bataille gagnée ; la lutte commence. [] Et lon verra la ténacité et linertie dun peuple sopposer à la volonté du conquérant, le plonger dans un malaise où il sembourbe, saper son moral, dissoudre sa confiance en ses chefs et sa foi en son avenir163.

Le premier chapitre du roman souvre sur la victoire éclair du Colonel Lanser : « À 10h45, tout était fini. La ville était occupée, les défenseurs battus et la guerre terminée164 ». Cest un traître, Georges Corell, qui « travaille pour ceux en qui [il a] foi165 » qui a rendu linvasion possible. Le récit, ponctué de procès et de fusillades de résistants, décrit aussi la 78vie des occupants à travers les personnages des lieutenants Prackle et Tonder qui en viennent progressivement à douter de « lordre nouveau » pour lequel ils se battent. Certaines descriptions de rébellion grandissante dans la ville (les mineurs travaillent de plus en plus lentement, organisent des opérations de sabotage, les enfants dissimulent des bâtons de dynamite dans la neige) évoquent les Raisins de la colère : « Dans la ville, les gens parcouraient les rues dun air morne. Leurs yeux ne reflétaient déjà plus létonnement, mais ils ne reflétaient pas encore la colère166 » ; « Et sur la ville planait un voile sombre, plus épais que le nuage, et sur la ville planait une contrainte, une haine froide et grandissante167 ». Roman sur la résistance, Nuits Noires eut toutefois moins dadeptes que lépopée des Joad. Seules Les Lettres françaises en firent un compte-rendu dithyrambique : « Cette voix doutre-monde, entendue malgré toutes les polices et toutes les censures des tyrans, éveille en nous de profonds échos. Nuits Noires sont sans conteste lévénement littéraire de lannée ». Larticle loue les qualités littéraires de louvrage, son « réalisme vigoureux », son « sens dramatique » mis au service du récit des épreuves « dune nation, de lhumanité même peut-on dire et non dun individu ». Le compte-rendu sachève sur létonnement de voir un Américain comprendre la situation des Européens occupés :

Quelle admirable découverte, quel réconfort de songer que Steinbeck, il y a deux ans déjà et de lautre côté de lAtlantique, sentait, pensait ce que nous sentons et ce que nous pensons ici, quil a su rendre avec une exactitude hallucinante ce qui est la raison de notre combat. Entre lui et nous, aucune fausse note. Il ny a pas de frontière pour les hommes libres168.

René Lalou évoque aussi ce roman dans Carrefour à la Libération et en fait une œuvre révélatrice de limportance croissante du roman américain : « Pour mon compte, jai lu seulement depuis lOccupation deux romans de mon ami Charles Morgan (The Voyage et the Empty Room) et grâce encore aux Éditions de Minuit, ladmirable The Moon is down de John Steinbeck. Quelles semences fécondatrices vont nous arriver de lAngleterre, des États-Unis, de lURSS ? Voilà un premier point dinterrogation169 ».

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Nuits noires ne connut pas le même retentissement que Les Raisins de la colère : le succès de ce roman à la « grandeur épique170 » neut dégal que celui dAutant en emporte le vent de Margaret Mitchell171 : en pleine privation de littérature américaine, si les Français avaient lu un roman, cétait celui-là172. Cette grande fresque historique, publiée en 1936 aux États-Unis, suscita un engouement autant populaire que critique173, comme le montre ce compte-rendu dEdwin Granberry dans le New York Sun du 30 juin 1936 :

Nous le proclamons sans hésiter, plus quaucun autre roman américain, Autant en emporte le vent soutient la comparaison avec les plus belles pages de Tolstoï, Hardy et même Sigrid Undset, la grande Norvégienne. [] Pour le souffle et linspiration Margaret Mitchell est bien lhéritière de ces géants de la littérature européenne174.

Le roman, traduit par Pierre-François Caillé est publié en France en 1939175. Autant en emporte le vent reste éloigné de linnovation formelle, il se présente comme une œuvre de facture classique, ce qui est une des premières explications de son succès populaire en France. Les mille cinq 80cents pages de ce roman fleuve se lisent facilement et ne demandent pas dattention soutenue : on est loin des bouleversements du temps chez Faulkner ou des incursions dans lactualité de Dos Passos. Cest pour cela que Claude Roy ne sattendait pas à se laisser piéger par la lecture de ce roman :

Un roman qui a enchanté trois millions dAméricains (je me méfie un peu de leurs emballements), un roman de 820 pages (jai peu de temps et suffisamment de paresse), un roman de femme (méfions-nous dune coupable complaisance), un roman historique ou dans un décor historique (préservez-vous du carnaval). Javais bien de la méfiance en entamant Autant en emporte le vent, le roman-mammouth de Margaret Mitchell…ce livre est à plus dun égard considérable176.

Les deux premières parties du roman se passent dans la tourmente de la guerre de Sécession. Le roman présente au lecteur de nombreux récits ou évocations de batailles (mettant en scène les combattants illustres de cette guerre : Lee, Johnston, Hood pour le Sud ; Lincoln, Sherman, pour le Nord), de déroutes (le lecteur assiste à linnombrables et tragiques scènes de retraites des soldats confédérés qui arrivent à Atlanta ou à Tara affamés, nu-pieds et rongés par les poux et la dysenterie), et surtout de privations et de sièges, dautant plus que cest du point de vue des femmes que la guerre est présentée. On comprend donc rapidement pourquoi les Français se sont rués sur un roman qui leur rappelait ce quils avaient vécu depuis 1938 : lattente du conflit et lincertitude du lendemain. Le début dAutant en emporte le vent comporte un puissant pouvoir didentification pour le lecteur de 1940. Cet argument a peu été proposé pour expliquer lengouement des Français pour ce roman. Pourtant, à sa lecture, de nombreux passages font penser à la situation que vivait la population française occupée. Les faits darmes des soldats confédérés – confrontés à des troupes bien supérieures et mieux équipées, ou les exploits de Scarlett177 sont des situations héroïques susceptibles de fasciner une population en proie elle aussi aux déchirements de la guerre civile. La question de lhonneur de la patrie est omniprésente dans le roman : 81à quoi sert cette guerre ? à quoi bon mourir pour la Cause ? Peut-on faire du commerce avec les Yankees ? À partir de la fin de la guerre (tome II, chapitre xxix) les Yankees et les confédérés ayant trahi la Cause sont de plus en plus nombreux : comment les scallawags et les carpetbaggers178 nont-ils pas pu rappeler les collaborationnistes aux Français occupés179 ? Néanmoins, largument du dépaysement causé par un roman débutant en 1861 est indiscutable pour en expliquer le succès : les paysages rouges de la Géorgie de Scarlett permettaient au lecteur de sévader180. Il ne faut pas oublier que les États-Unis, et en particulier le Sud, sont encore une terre inconnue pour les Français181. Outre les paysages, la description des grandes maisons des planteurs sudistes, le pittoresque naît aussi de lévocation minutieuse des coutumes de la région, quelles soient culinaires (ignames, pains de maïs…), vestimentaires (robes aux cerceaux de crinoline, chapeaux pour se protéger du soleil…), morales (les femmes portent le deuil pendant trois ans en teignant leurs vêtements en noir, ne doivent pas faire un bruit au moment où elles accouchent…) ou raciales (le problème de la liberté offerte par les Yankees aux esclaves noirs afin de récupérer leurs bulletins de vote182). Lassociation des deux éléments fit la puis82sance de séduction de louvrage sur le public français : dépaysement, divertissement, mais aussi identification, inspiration. Sans même parler des morts (les quatre fils de la famille Tarleton, soupirants joyeux de Scarlett au début du roman, par exemple), des blessés, des femmes violées (par les Yankees ou par les Noirs affranchis), les restrictions et la misère auxquelles doivent se plier les habitants du Sud sont aussi celles que connurent les Français183. Le roman de Margaret Mitchell rappelait aux Français le rationnement, la faim, le froid, le dénuement quils enduraient eux aussi. La scène saisissante au cours de laquelle Scarlett fuit Atlanta sur une charrette de fortune tirée par un cheval mourant, accompagnée de Mélanie qui vient daccoucher et de sa toute jeune esclave Pressy quasiment morte deffroi, ainsi que du tout jeune fils de Scarlett, Wade, terrorisé et constamment agrippé à ses jupes, rappelle lexode français de 1940 vers la zone libre. Toute louverture du second tome, qui décrit la course effrénée de Scarlett dans Atlanta, renvoie le lecteur français à son propre désarroi face aux Allemands :

Les Yankees arrivaient ! Larmée sen allait. Les Yankees arrivaient ! Quallait-elle faire ? De quel côté allait-elle senfuir ? [] Elle retroussa ses jupes et continua à descendre la rue en courant. Ses pieds semblaient scander : « Les Yankees arrivent ! Les Yankees arrivent ! ». Les Cinq Fourches étaient noires de gens qui couraient à laveuglette dans tous les sens. [] Alors un spectacle invraisemblable soffrit aux yeux de Scarlett. [] Hommes, femmes, blancs, noirs, tous avaient le visage tiré et se pressaient, se pressaient, chargés de paquets, de sacs, de caisses contenant des vivres184 !

Cette hypotypose confirme que Margaret Mitchell a su dépasser la saga à leau de rose et quelle est plus proche de la brutalité et de la cruauté de ses confrères américains quil ny paraît. En effet, elle parvient à adopter un ton incisif et percutant pour livrer un passage haletant au lecteur : elle maintient ce rythme captivant durant les cent premières pages du second tome, construites sur une succession hallucinée de 83péripéties185. Une autre scène permet de contester les accusations portées contre un roman facile186, surtout destiné au lectorat féminin : au début de la troisième partie (chapitre xvii), Margaret Mitchell entreprend de décrire la situation de lhôpital confédéré dAtlanta187. Ce passage est un exemple de l« ampleur » dont parle Marcel Arland dans la note de lecture nuancée et dédramatisée quil rédige à propos dAutant en emporte le vent au moment de sa parution en France :

La traduction de cet énorme roman a été fort bien accueillie en France ; on a évoqué à propos de Mme Margaret Mitchell, les grands romanciers anglais et russes. Dangereuse louange ; le livre de Mme Mitchell est fort bien mené ; il a de lampleur ; il bénéficie dun sujet fécond ; cest enfin une remarquable réussite ; mais il semble que lon se soit quelque peu mépris sur sa qualité.

Que lauteur, en entreprenant son œuvre, ait été fort jeune et dénuée dexpérience artistique, le début du livre le montre assez ; il est maladroit et sans grand intérêt ; je connais deux ou trois personnes quil a découragées. Mais cest précisément lun des charmes les plus curieux de ce livre que son élargissement progressif, son enrichissement, son patient et heureux effort vers la plénitude. À mesure que Mme Mitchell avance au cours de ces neuf cents pages, on surprend ses acquisitions ; on la voit devenir plus habile et plus naturelle à la fois, découvrir létendue de son sujet et la complexité de ses personnages. [] Mme Mitchell a répété scrupuleusement ce que beaucoup dautres avaient fait avant elle. Elle ny a introduit sans doute nul génie particulier, nulle découverte psychologique, nulle vue nouvelle sur le monde, 84nulle technique nouvelle. Et le grain du livre reste assez gros. Mais elle va son chemin avec patience en même temps quavec ardeur188.

Les qualités recensées par Marcel Arland expliquent quAutant en emporte le vent ait pu apparaître comme un modèle de best-seller. Jacques Douyau, dans un article écrit en hommage à Margaret Mitchell sinterroge sur ces « caméléons littéraires » désireux de connaître le même destin que celle qui a écrit ce « monument, isolé comme une île ou comme une planète, peuplé dâmes [qui] suffit à sa gloire » :

Qui, dans le monde, na pas lu les sept cent pages du livre à couverture bleue ? Tous les lecteurs ont ressenti ladhérence prodigieuse qui sen dégage. [] Margaret Mitchell a créé une œuvre type. Et une héroïne type. Elle a créé Scarlett OHara, la belle fille sensuelle égoïste au cœur dur et opiniâtre qui veut vivre sa vie. [] Ce type a fait fortune. La recette du roman aussi189.

Jacques Douyau critique par conséquent les écrivains, en particulier Kathleen Windsor pour Ambre – « plat roman quon a fort justement défini comme étant de « lAlexandre Dumas pornographique » » – et Cécil Saint-Laurent190 pour Caroline chérie, « acte de puérile amoralité littéraire » – qui « escamotent un personnage, et en deux coups de plume, crac ! Crac ! Ils le resservent, tout frais sous un titre nouveau, en état de rouler comme une auto maquillée sort dun garage borgne ». On peut donc considérer quAutant en emporte le vent a été un événement littéraire majeur, dans le sens où il marque le début dune nouvelle forme décriture et de lecture, celle des best-sellers. Ce type de succès colossal est associé à la littérature américaine, ainsi quà un systématique reproche de massification de la littérature.

Pourtant, Autant en emporte le vent a été, au même titre que Les Raisins de la colère, un maillon essentiel dans le maintien du lien des Français 85avec les États-Unis191, alors que le contact entre les deux nations était presque rompu, comme lexplique Robert Delinge dans La Gazette des Lettres en décembre 1945 :

Depuis cinq ans, dans un monde bouleversé par la guerre, ce nest pas une littérature française qui sest développée, mais trois : lofficielle, la clandestine et lémigrée, chacune dans des conditions économiques et psychologiques différentes, chacune avec ses caractères distincts. [] Les livres dAmérique, nous les lisons aujourdhui comme des lettres qui nous arriveraient avec beaucoup de retard192.

Il est toutefois nécessaire de rappeler que, malgré le conflit, les liens entre la France et les États-Unis nétaient pas complètement rompus. La volonté de faire vivre la culture française sur le sol américain a été indéfectible chez les exilés français aux États-Unis. En témoignent la création dun véritable réseau éditorial (les éditions de la Maison française de Maurois par exemple, avec la collection « Voix de la France »), ainsi que la publication de nombreux périodiques comme VVV, Pour la victoire, journal français dAmérique dont le premier numéro date du 10 janvier 1942 et qui est, selon Emmanuelle Loyer, « le journal français le plus lu par les exilés193 » – ou encore Renaissance, revue trimestrielle dirigée par Henri Grégoire et Alexandre Koyré qui est publiée à partir du 1er janvier 1943 par lÉcole libre des hautes études de New York. Toutefois, comme ces volumes ne peuvent atteindre la France, cest plutôt par le biais de revues comme LArbalète, éditée à Lyon, ou Fontaine, basée à Alger, qui proposent des numéros spéciaux sur la littérature américaine, que le lecteur peut y avoir accès. Sartre194, expliqua limportance de ces parutions :

En 1944, Marc Barbezat, directeur de la luxueuse revue LArbalète quil éditait lui-même à Lyon au moyen dune presse manuelle, préparait en secret un 86numéro composé dextraits de livres américains qui navaient pas encore été traduits. Il comptait publier ces textes sans les soumettre à la censure alors quon était en pleine Occupation. Il mit cependant plus de temps que prévu à réaliser ce travail. Ce numéro de la revue sortit juste après la Libération. Il fut lu avec un grand enthousiasme195.

Lengouement pour le numéro 9 de LArbalète (automne 1944196), sexplique par la richesse et la variété des textes américains proposés, qui forme une sorte danthologie. Il permet aux lecteurs déjà rompus aux écrivains américains dapprofondir leurs connaissances, mais aussi aux novices de sinitier aux livres doutre-Atlantique. Cest la nouveauté majeure quapporte ce volume qui repose sur la continuation et la découverte. Deux grandes passeuses de la littérature américaine participent à ce projet : Sylvia Beach, car plusieurs des morceaux choisis, encore inédits en France, proviennent de sa bibliothèque, mais aussi Gertrude Stein, à qui a été confié le texte douverture du numéro197. La diversité des textes choisis pour ce numéro est frappante198 : Alexandre Astruc souligne que ce numéro luxueux dArbalète (la page de couverture est une 87photographie détagères remplies de livres américains, parmi lesquels Gone with the Wind, Tobacco Road ou For whom the Bell Tolls) vient « à point pour nous éblouir par de nouvelles perspectives199 », même si, pour les connaisseurs, certains extraits proposés par LArbalète sont loin dêtre des révélations :

Hemingway, Caldwell, cest très joli. Mais leur naturel aveuglant finit par prendre la forme dune rhétorique facile. On voit déjà la corde. Il y a longtemps que les plus brillants parmi nos critiques ont démonté les rouages pour en aligner soigneusement les pièces détachées sur les feuillets des revues davantage200.

Cependant, pour Astruc, ce numéro réserve tout de même des découvertes, comme West, Mac Coy, Wright ou Cheyney201, « noms qui fleuriront sur des lèvres innocentes de jeunes agrégés en philo et des critiques en mal dadoration », mais qui possèdent encore « la fraîcheur de la nouveauté et on aime les mastiquer comme des boules de pain collantes. Ce qui est plus extraordinaire, cest que chacune delles laisse dans la bouche une saveur particulière et que nulle ne peut remplacer202 ». Lanalyse dAstruc est instructive : même si lon sait pertinemment que plusieurs recettes américaines sont déjà usées, certains auteurs, « dont la plupart nous apparaissent aujourdhui dans lémouvante simplicité dune découverte longuement attendue203 », présentent néanmoins au lecteur un matériau inédit :

Certains textes, extraits de romans nous donnent une sorte de vertige de la nouveauté qui monte à nos têtes dEuropéens trop vite usés. []. La découverte dun monde. Plus on avance dans ce cahier et plus lon se sent submergé. Un brouillard de Marathon de la danse sanglant204, du jazz cafardeux, de pluie 88rougeâtre noyant les soirs de Broadway, finit par se lever dans une symphonie où viennent se mêler les hurlements des nègres lynchés et le crépitement des armes automatiques. Cest trop dun coup, on ne sy reconnaît plus205.

La littérature américaine ne peut pas laisser indifférent car elle ouvre des voies encore inexplorées : la revue Fontaine lui consacra donc également un important numéro, qui paraît en juin 1943, sous la protection des autorités américaines toutefois, qui sen sert à des fins de discrète propagande206. Il suscite moins de réactions que celui dArbalète, mais il nen est pas moins important, en particulier parce quil est repris en volume en 1945 aux éditions de la revue Fontaine, ce qui atteste dun succès certain. Dans son avertissement, daté de mai 1943, Max-Pol Fouchet précise que « cest à Jean Wahl que lon doit quun tel projet devint une réalité. Il a su lui donner forme et vie, grouper les écrivains les plus représentatifs et susciter le concours de traducteurs fervents et scrupuleux ». Ce numéro, envisagé dès lété 1942, avait pour but de « prouver par un acte que la pensée française était aux côtés de ceux qui, défenseurs de la liberté, défendaient la pensée tout court », mais aussi de montrer que « les États-Unis, trop souvent considérés comme la terre de Ford et de Hollywood possédaient une littérature considérable, et que la tradition des Washington Irving, des Edgar Poe, des Walt Whitman, des Hermann Melville, de tant dautres, se continuait207 ». Le volume propose des préfaces riches danalyses fondamentales, en particulier celles de Gide ou Denis de Rougemont, et contient également de courtes biographies des auteurs sélectionnés. Il est divisé en deux grandes parties, poésie et prose. Cette dernière comporte un extrait de Pour qui sonne le glas ? dHemingway, une nouvelle de Steinbeck (« Le meurtre »), un texte inédit traduit par Coindreau, « Laprès-midi dune vache », dErnest V. Trueblood, pseudonyme de Faulkner. Miller est également présent (« Katsimbalis »), ainsi que Saroyan (« Lété du beau cheval blanc »), Gertrude Stein (« Est morte »), Frédéric Prokosch (« Les sept fugitifs ») ou encore Caldwell (« Fin dété »). Il est intéressant de 89constater que les sommaires de ces deux revues, sils se rejoignent sur certains noms, sont donc loin dêtre calqués lun sur lautre.

Léloignement avec lAmérique, contraint et forcé, est bien réel. Cependant, quelques publications empêchent le lien de se rompre totalement. Elles jouent même un rôle crucial puisquelles annoncent les tendances de laprès-guerre français : Autant en emporte le vent208 et les Raisins de la colère témoignent dun goût prononcé pour les best-sellers. Les numéros spéciaux consacrés aux États-Unis par LArbalète et Fontaine effectuent une sélection dauteurs qui deviennent célèbres en France à partir de 1945, et forment un lectorat grandissant et plus diversifié. Si les grandes œuvres américaines sont traduites fort sporadiquement avant la guerre, la Libération voit le passage au français, désormais assuré par de nombreux traducteurs, se développer de manière fulgurante. La traduction, « vecteur des échanges culturels internationaux209 », fait partie des principales causes210 dimportation de la culture américaine en France. Elle est la condition sine qua non pour que le public non-anglophone puisse accéder à la littérature doutre-Atlantique. En 1945, les maisons déditions se lancent donc, en urgence, dans la traduction massive de volumes de littérature américaine, brutalement propulsée par les goûts du public sur le devant de la scène littéraire.

1 Charly Guyot, Les Romanciers américains daujourdhui, Paris, Éditions Labergerie, 1948, p. 10.

2 « Les maisons [dédition] que [les Américains] fondèrent, en puisant généralement dans leur fortune personnelle, étaient modestes, mais elles incarnaient une véritable passion pour la création artistique, elles jouèrent un rôle important dans lhistoire des lettres et permirent à des œuvres importantes de voir le jour. Ces pionniers occupèrent une place notable dans la promotion de la littérature américaine, peu connue et souvent jugée secondaire » (Ralph Schor, Écrire en exil. Les écrivains étrangers en France, 1919-1939, Paris, CNRS Éditions, 2013, p. 165).

3 Georges Charensol, interviewé par Jean Desternes, dans le cadre de lenquête « Que pensez-vous de la littérature américaine ? », parue dans Combat, no 809, 5-6 janvier 1947.

4 « Que Faulkner, Steinbeck, Dos Passos, Caldwell… doivent beaucoup à Joyce, point nest besoin de le préciser. Cest Joyce le premier qui a imaginé le moyen technique de vous promener à travers les phases de son personnage (Bloom-Ulysse) par voie de description minutieuse non seulement des états dâme, mais encore des moindres pensées ou des moindres distractions de pensées » (Gavroche, no 26, 22 février 1945, p. 2).

5 Le fonds Adrienne Monnier qui se trouve à lIMEC a été utilisé à plusieurs reprises, en particulier dans louvrage Adrienne Monnier et la Maison des Amis des Livres (1915-1951), textes et documents réunis et présentés par Maurice Imbert et Raphaël Sorin suite à lexposition « Adrienne Monnier et la Maison des Amis des Livres 1915-1951 » présentée par lIMEC du 18 octobre au 22 novembre 1991), Caen, IMEC éditions, 1991. Les travaux les plus récents layant exploité sont ceux de Laure Murat : Passage de lOdéon. Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans lentre-deux guerres (Paris, Gallimard, collection Folio, 2003) et Adrienne Monnier, éternelle libraire (textes choisis par Laure Murat, Caen, IMEC, 2010).

6 Laure Murat, Passage de lOdéon. Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans lentre-deux guerres, op. cit., p. 12.

7 Ibid., p. 12-13.

8 Pour connaître le détail des séjours en France de Fitzgerald, on peut se reporter à larticle dAndré Le Vot, « Les années parisiennes », paru dans Le Magazine littéraire, no 341, mars 1996, p. 34-39.

9 Adrienne Monnier, éternelle libraire, op. cit., p. 17.

10 Pour la littérature américaine, la seule concurrence pour les librairies de la rue de lOdéon était la Bibliothèque américaine de Paris qui avait été créée pour envoyer des livres aux soldats américains sur le front pendant la Première et la Seconde Guerre mondiale. Pendant lOccupation, le personnel américain de la bibliothèque fut contraint de partir, mais la Comtesse de Chambrun parvint à maintenir le lieu ouvert : la Bibliothèque américaine fut le seul endroit de lEurope occupée où lon pouvait lire librement des ouvrages en anglais (informations données par Ian Forbes Fraser, « La bibliothèque américaine à Paris », BBF, no 8, 1960, p. 73-282, http://bbf.enssib.fr/, [en ligne]).

11 « Grande voyageuse, engagée pendant la Grande Guerre comme volontaire agricole en Touraine pour aider aux moissons et aux vendanges, [] [Sylvia Beach] a fait le tour de lEurope » (Laure Murat, Passage de lOdéon. Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans lentre-deux guerres, op. cit., p. 136).

12 Adrienne Monnier, éternelle libraire, op. cit., p. 16.

13 “This shop is now the magnet which draws all these in Paris who are interested in English and American literature and those particularly whose interest is in the literature of today”, (Lewis Galantière, « Paris News Letter », New York Tribune, 29 juillet 1923, p. 22, cité dans Adrienne Monnier et la Maison des Amis des Livres (1915-1951), op. cit., p. 52).

14 Sylvia Beach, Shakespeare & Co, Paris, Mercure de France, 1962, p. 30.

15 Simone de Beauvoir, La Force de lâge (1960), Paris, Gallimard, collection Folio, 1986, p. 56.

16 Ibid., p. 61.

17 Adrienne Monnier, « Relations avec Sartre », texte dactylographié, IMEC, [s. d.], cité dans Laure Murat, Passage de lOdéon. Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans lentre-deux guerres, op. cit., p. 93-94.

18 Introduction de Sylvia Beach à Les Années vingt. Les écrivains américains à Paris et leurs amis (1920-1930), catalogue de lexposition du centre culturel américain (11 mars-25 avril 1959), Paris, Les Presses artistiques, 1959, p. 12.

19 Adrienne Monnier et la Maison des Amis des Livres (1915-1951), op. cit., p. 49.

20 Laure Murat met en garde contre la tentation de voir dans la librairie dAdrienne Monnier un salon : tout dabord parce que sa librairie est un espace public où tout le monde est admis et où lart de la conversation nest pas imposé. (voir Passage de lOdéon. Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans lentre-deux guerres, op. cit., p. 421).

21 Adrienne Monnier et la Maison des Amis des Livres (1915-1951), op. cit., p. 19.

22 Adrienne Monnier, éternelle libraire, op. cit., p. 14.

23 « Le patron avait dit à son employé : “Vous êtes tous une génération perdue”. / Cest ce que vous êtes. Cest ce que vous êtes tous, dit Miss Stein. Vous autres, jeunes gens qui avez fait la guerre, vous êtes tous une génération perdue. / Vraiment ? dis-je. / Vraiment, insista-t-elle. Vous ne respectez rien, vous vous tuez à boire » (Ernest Hemingway, Paris est une fête [A Moveable Feast, traduction de Marc Saporta, 1964], Paris, Gallimard, collection Folio, 2010, p. 44-45).

24 Introduction de Sylvia Beach au catalogue de lexposition Les Années vingt. Les écrivains américains à Paris et leurs amis (1920-1930), op. cit., p. 12.

25 La librairie avait été surnommée l« American Express » car Sylvia Beach envoyait le courrier des Américains en séjour à Paris, tout en recevant et conservant leurs lettres.

26 Mercure de France, no 1198-1199, numéro spécial en hommage à Sylvia Beach, août-septembre 1963, p. 55.

27 Toutefois, Gide navait pas développé son goût pour Dashiell Hammett chez Adrienne Monnier, celle-ci refusait de lire des romans policiers.

28 Jacques Prévert, « La boutique dAdrienne Monnier », Mercure de France, no 1109, « Souvenir dAdrienne Monnier », 1er janvier 1956, cité dans Adrienne Monnier, éternelle libraire, op. cit., p. 73.

29 Sylvia Beach, Shakespeare and Company, traduit de langlais par George Adam, Paris, Mercure de France, 1962, p. 20.

30 « La renaissance de la poésie américaine », La Revue de France, 15 septembre 1921, cité dans Laure Murat, Passage de lOdéon. Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans lentre-deux guerres, op. cit., p. 172.

31 Béatrice Mousli, « Introduction » à Larbaud, Valéry, Ce vice impuni, la lecture. Domaine anglais, suivi de Pages retrouvées, édition revue et complétée par Béatrice Mousli, Paris, Gallimard, 1998, p. 21-22).

32 « Par rapport à la décade précédente, les années 1930 rue de lOdéon, même si elles ne furent absolument pas inactives, prirent des airs de lendemain de désastre » (“By comparison with the preceding decade, the thirties in the Rue de lOdéon, although they were by no means inactive, seem somewhat like an aftermath”), (Richard Mc Dougall, The Very Rich Hours of Adrienne Monnier, London, Millington, 1976, p. 58 [nous traduisons]).

33 Maurice Girodias, France-États-Unis : cinquante ans dhistoire littéraire, feuille 6, [s. d.], IMEC, fonds Girodias, carton GRD2. E6 (Archives professionnelles).

34 Laure Murat, Passage de lOdéon. Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans lentre-deux guerres, op. cit., p. 175.

35 Voir Justin OBrien, « Sylvia Beach trait dunion », Mercure de France, no 1198-1199, août-septembre 1963, cité dans Laure Murat, Passage de lOdéon. Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans lentre-deux guerres, op. cit., p. 63-64.

36 Laure Murat, Passage de lOdéon. Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans lentre-deux guerres, op. cit., p. 141.

37 Adrienne Monnier reçut la légion dhonneur en 1937 et Sylvia Beach en 1938.

38 Cette dernière passa plus de six mois dans un camp dinternement à Vittel, avant dêtre cachée par Sarah Watson au Foyer des Étudiantes, boulevard Saint-Michel, puis de loger au 12 rue de lOdéon avec Adrienne Monnier et Maurice Saillet.

39 Voir la lettre écrite par Adrienne Monnier le 20 novembre 1945 à Hélène Hoppenot (Adrienne Monnier / Henri et Hélène Hoppenot : Correspondance, établie et présentée par Béatrice Mousli, Paris, Éditions des Cendres, 1997, p. 84).

40 Adrienne Monnier, « Hemingway libère la rue de lOdéon » (1945), texte reproduit dans Adrienne Monnier, éternelle libraire, op. cit., p. 35-36.

41 Hemingway qui avait servi comme ambulancier en Italie pendant la Première Guerre mondiale, séjournait à Paris comme correspondant européen du Toronto Star.

42 Sylvia Beach, Shakespeare & Co, op. cit., p. 88. Laure Murat rappelle que « [] [j]usquà la fin de la librairie, il enverra tous ses ouvrages à Sylvia Beach, qui sera parfois la première à recevoir ses livres en France et à les proposer sur le marché » (Passage de lOdéon. Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans lentre-deux guerres, op. cit., p. 145-146).

43 Ernest Hemingway, Paris est une fête op. cit., p. 49-50.

44 Laure Murat, Passage de lOdéon. Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans lentre-deux guerres, op. cit., p. 89-90.

45 Adrienne Monnier, éternelle libraire, op. cit., note 3, p. 15.

46 Saint-John Perse, « Pour Adrienne Monnier », dans « Le souvenir dAdrienne Monnier », Mercure de France, no 1109, janvier-mars 1956, p. 12, cité dans Laure Murat, Passage de lOdéon. Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans lentre-deux guerres, op. cit., p. 72.

47 Claude Roy, Moi je (1969), Gallimard, collection Folio, 1978, p. 292, 1969, cité dans Laure Murat, Passage de lOdéon. Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans lentre-deux guerres, op. cit., p. 74.

48 André Chamson, Mercure de France, no 1198-1199, numéro spécial en hommage à Sylvia Beach, août-septembre 1963, p. 24.

49 Marie-Rose Guarniéri, « Prélude », dans Adrienne Monnier, éternelle libraire, op. cit., p. 6.

50 « Bien quelle maîtrise mal langlais, Adrienne Monnier va mettre une énergie considérable dans ce projet, dont elle sent toute limportance, malgré ses réserves envers le texte », Adrienne Monnier, éternelle libraire, op. cit., p. 17-18.

51 Sylvia Beach tenait à ce quUlysses soit publié le jour des quarante ans de James Joyce.

52 Maurice Girodias, France-États-Unis : cinquante ans dhistoire littéraire, feuille 4, [s. d.], IMEC, fonds Girodias, carton GRD2. E6 (Archives professionnelles).

53 Adrienne Monnier, éternelle libraire, op. cit., p. 20.

54 Adrienne Monnier, éternelle libraire, op. cit., p. 26.

55 On peut se reporter à louvrage La Revue Commerce. Lesprit « classique moderne » (1924-1932) (Paris, Classiques Garnier, 2012) dÈve Rabaté, et tout particulièrement au chapitre « Le domaine anglais. Des formes novatrices » (p. 373-387, ainsi quà lannexe 5, « Domaine anglais publié par Commerce », p. 696.

56 Commerce, numéro XXIX, hiver 1932, p. 137.

57 Adrienne Monnier, présentation du Navire dArgent, reproduite dans Adrienne Monnier et la Maison des Amis des Livres (1915-1951), op. cit., p. 32-33.

58 Ernest Hemingway, « LInvincible », nouvelle traduite par Georges Duplaix, Le Navire dargent, no 10, mars 1926, p. 161 à 194.

59 Adrienne Monnier, « Bibliographie : la littérature américaine traduite en Français, remarques et addenda », Le Navire dargent, no 10, mars 1926, tome III, p. 221 (revue consultable sur http://gallica.bnf.fr [en ligne]).

60 « Presque tous les pays du monde sont dans le fichier de la revue », Adrienne Monnier et la Maison des Amis des Livres (1915-1951), op. cit., p. 33.

61 Adrienne Monnier est contrainte dorganiser les 14 et 15 mai 1926 la vente de quelque huit cents volumes de sa bibliothèque personnelle (sur les dix-huit mille quatre cents quelle possède).

62 « [] Mesures a été fondée par Henry Church, écrivain américain de langue française. Henry Church a toujours eu en main la direction littéraire de sa revue en compagnie de Jean Paulhan, Bernard Groethuysen, Henri Michaux et Giuseppe Ungaretti. Je nai jamais été mêlée aux questions de rédaction : par contre, Sylvia Beach a été assez souvent consultée au sujet des textes de langue anglaise traduits en français » (Adrienne Monnier, Les Gazettes – 1923-1945 (1961), Paris, Gallimard, collection LImaginaire, 1999, citée dans Laure Murat, Passage de lOdéon. Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans lentre-deux guerres, op. cit., p. 39).

63 Ibid., p. 153.

64 Ibid., p. 156.

65 Maurice Girodias, Deux éditeurs maudits, pages 2 et 3, [s. d.], IMEC, fonds Girodias, carton GRD2. A4 (Œuvre).

66 Régis Michaud, Le Roman américain daujourdhui, Paris, ancienne librairie Furne, Boivin et Cie éditeurs, 1926, p. 247. Régis Michaud avait la même année fait paraître son Panorama de la littérature contemporaine américaine : « La littérature aux États-Unis est beaucoup moins quen Europe la création dune élite. La notion dart y est dintroduction récente. Le livre en Amérique a toujours été une forme et un accessoire de laction » (Panorama de la littérature contemporaine américaine, Paris, Kra, 1926, p. 9).

67 La revue Bifur, dirigée par Pierre Lévi pour les éditions du Carrefour (Paris) a été rééditée par Jean-Michel Place, à Paris en 1976. Ces volumes sont consultables sur http://gallica.bnf.fr [en ligne]. On trouve au sommaire de Bifur des textes portant sur lactualité américaine : par exemple, dans le second numéro du 25 juillet 1929, William Carlos Williams propose un essai intitulé « Lillégalité en Amérique » (le texte est traduit par Georgette Camille). Lintérêt pour les nouveaux romanciers américains est visible avec la publication dune nouvelle dHemingway, traduite par Alice Turpin, « Les collines sont comme des éléphants blancs ». Hemingway est présenté par Pierre Adda, dans le glossaire du numéro où est publié cette nouvelle comme « un des jeunes maîtres de la littérature américaine daujourdhui, le plus sensible à la vie brutale des sportifs et des “hors-la-loi”. 40 ans et lhorreur des faux-cols amidonnés » (Bifur, no 3, p. 190).

68 Ce texte propose une géographie poétique des Galapagos que Melville avait visités quinze ans plus tôt à bord dun baleinier.

69 Mesures, no 15, 15 juillet 1939, note douverture non signée du numéro spécial sur la littérature américaine.

70 Maurice Le Breton proposait, dès 1939, une explication à cette impression de nouveauté : « Ce sont bien, en dernière analyse, les aspects du vertige contemporain que nous paraissent refléter les romans de Dos Passos, Hemingway et Faulkner. [] Rien nest plus opposé à lesprit de lhumanisme que la méthode des romanciers américains de lheure actuelle. [] De là, la présentation si étrange pour lesprit européen de certains romans de Dos Passos ou de Faulkner » (« Tendances du roman américain aujourdhui », Cahiers de Paris. Revue populiste dart et de littérature, no 29, mai 1939, p. 127).

71 Les rédacteurs de Mesures proposent des textes de R. P. Du Poisson (un missionnaire en fonction chez les indiens Natchez, qui le massacrèrent en 1729), de Cotton Mather (un puritain américain, né à Boston en 1663, qui fait le récit des procès des sorcières de Salem), de Benjamin Franklin (« Avis à ceux qui songent à émigrer en Amérique »), de John Paul Jones (qui avait été marin pendant la Guerre dIndépendance), de William H. Herndon (un extrait de La Vie cachée de Lincoln) ou encore de Saint-John de Crèvecœur (« Quest-ce quun Américain ? »). Ce dernier texte, qui fut écrit par un homme né à Caen, devenu fermier dans lÉtat de New York vers 1765, est traduit par Raymond Queneau : « LAméricain est un homme nouveau, qui agit selon des principes nouveaux ; il doit en conséquence nourrir de nouvelles pensées et se former de nouvelles opinions », Mesures, no 15, 15 juillet 1939, p. 61.

72 Les poèmes sont proposés en anglais avec la traduction française en regard, ce qui permet au lecteur de pouvoir saisir la musicalité de la langue dorigine.

73 Lextrait traduit par Fernand Auberjonois, porte le titre : « Jours daction de grâces, bleu, blanc, rouge ».

74 Mesures, no 15, 15 juillet 1939, p. 284.

75 Mesures, no 15, 15 juillet 1939, p. 380.

76 Marc Barbezat remercie Sylvia Beach dans une lettre à Maurice Saillet, datée du 11 novembre 1944 : « Dites à Sylvia Beach que le numéro américain paraîtra dans un mois et que sa réussite étonnante sera due à ses conseils éclairés et efficaces, appuyés de prêts généreux à Duhamel. Je lui en suis profondément reconnaissant », ibid., p. 157.

77 Laure Murat, Passage de lOdéon. Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans lentre-deux guerres, op. cit., p. 157.

78 Noëlle Riley Fitch, Sylvia Beach. Une Américaine à Paris (Sylvia Beach and the lost Generation. A History of Literary Paris in the Twenties and thirties, 1983), Paris, Perrin, 2011 (traduction française de Elisabeth Danger avec la collaboration de Geneviève Souza), p. 88.

79 Adrienne Monnier décrit lémulation intellectuelle qui animait les Américains séjournant à Paris : « En ce temps-là, les Français se souciaient peu de leurs jeunes poètes et de leurs petites revues. Cétaient les Américains qui étaient presque les seuls amateurs des “Révolutions surréalistes”, des Minotaure, des Documents, sans jamais oublier le dernier Gide et le dernier Valéry », « Les Américains à Paris », Fontaine, no 41, avril 1945, cité dans Adrienne Monnier, Les Gazettes – 1923-1945, op. cit., p. 332.

80 Les Années 1920 : les écrivains américains à Paris et leurs amis (1920-1930), op. cit., p. 63.

81 On peut aussi citer parmi les revues transatlantiques Gargoyle, éditée à Paris par Arthur Moss et Florence Gilliam à partir de 1921 ou encore The Exile, édité par Ezra Pound dabord à Dijon, puis à Chicago, et enfin à New York.

82Transition wishes to offer American writers an opportunity to express themselves freely, to experiment, if they are so minded, and to avail themselves of a ready, alert and critical audience. [] To be original is the best advice that we can give”, Transition (an international quarterly for creative experiment), no 1, avril 1927, p. 137, [nous traduisons].

83 Le dos de la page de couverture précise que le comptoir de vente principal de Transition est Shakespeare and Company. Le prix de vente du premier numéro est de 10 francs et 50 cents.

84 “The transitional period of literature appears to be drawing to a close. But our experimental action, I feel sure, will constitute an impulsion, and a basis on which to construct for some time to come”, Transition, no 19-20, juin 1930, p. 369, [nous traduisons].

85 « [L]a Transtlantic Review avait une politique officielle dinternationalisme, [] parce que Ford avait toujours cru en une sorte de république des lettres supranationale. Pour lui, lexpatriation devait mener à plus de cosmopolitisme en littérature » (“[T]he Transatlantic Review had an official policy of internationalism, [] because Ford had always believed in a sort of supranational republic of letters. Expatriation, he thought, should lead to more cosmopolitanism in literature”), Bernard J. Poli, Ford Madox Ford and the Transatlantic Review, Syracuse, New York, Syracuse University Press, 1967, p. 135, [nous traduisons].

86 “The Transatlantic had a circulation of about 5000 copies per issue, which meant that it performed rather better than other modernist magazines of the period”, Stephen Rogers, « The Transatlantic Review (1924) », dans Ford Madox Ford, Modernist Magazines and Editing, International Ford Madox Ford Studies, volume 9, édité par Jason Harding, New York, Rodopi, 2010. p. 194, [nous traduisons].

87 “Where did he learn to write? What has he read? What does he admire? We do not know. If names were indispensable to give an idea of his style, I should mention Kipling and Mérimée, but the resemblances are slight and the dissimilarities profound”, André Maurois, « Ernest Hemingway », traduit du Français à lAnglais par Florence Llona, This Quarter, volume 2, no 2, octobre-décembre 1929, p. 214. La version en Français de ce texte sera reprise deux ans plus tard dans louvrage Les Romanciers américains, présentés et traduits par André Maurois, Luc Durtain, Régis Michaud, Victor Llona, Bernard Faÿ etc., Paris, Denoël et Steele, collection G. Charensol, « Les romanciers étrangers contemporains », p. 195. La quatrième de couverture du volume porte cette précision : « Pour acquérir une connaissance pratique des littératures étrangères, achetez la collection « Les romanciers étrangers contemporains ». Cette collection, dirigée par G. Charensol, donne une rapide histoire de chaque littérature, illustrée par des textes choisis parmi les plus représentatifs des écrivains étrangers. Elle est destinée aux lettrés, aux intellectuels, aux universitaires et à tous ceux quintéresse une large activité de lesprit ».

88 Il faut noter que certains éditeurs ont joué un rôle important dans cette diffusion, en particulier les éditions Contact de Robert Mac Almon qui, de 1923 à 1929, ont édité en France des livres américains non-publiés aux États-Unis, parmi lesquels : Three Stories and Ten poems, premier recueil de nouvelles et de poèmes dHemingway (1923), Spring and All de William Carlos Williams (1923) ou encore The Making of Americans de Gertrude Stein qui avait tant peiné à trouver un éditeur (1925).

89 La disparition brutale de certaines de ces revues, parfois publiées de surcroît sur un rythme assez lent, rendait difficile la fidélisation des lecteurs.

90 Laure Murat, Passage de lOdéon. Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans lentre-deux guerres, op. cit., p. 163-164.

91 Ce roman, paru aux États-Unis en 1926, ne fut traduit en France quen 1948.

92 Rapporté par Deirdre Bair dans Simone de Beauvoir (Simone de Beauvoir : a biography, traduction de Marie-France de Paloméra), Paris, Fayard, 1991, p. 189.

93 On peut néanmoins noter que Coindreau ne traduira le Soleil se lève aussi, premier roman dHemingway, paru en 1926 aux États-Unis, quen 1949.

94 Sylvia Beach, Shakespeare & Co, op. cit., p. 223.

95 Yan Hamel, LAmérique selon Sartre. Littérature, philosophie, politique, Montréal, Les Presses de lUniversité de Montréal, 2013, p. 112.

96 « Cest du reste au sein de la revue, qui est alors à son pic de diffusion, que se joue le travail daccompagnement critique de ces textes étrangers, lus avant traduction. On sait à quel point les critiques de Larbaud, de Malraux, et de Sartre ont pu être décisives pour la réception de ces œuvres. Sur le bandeau ornant lédition de Sanctuaire, les lecteurs de 1933 pouvaient lire : “Une révélation dAndré Malraux, prix Goncourt” », Alban Cerisier, Gallimard, un éditeur à lœuvre, Paris, Gallimard, collection Découvertes, 2011, p. 64.

97 Gallimard, un siècle dédition, 1911-2011, sous la direction dAlban Cerisier et Pascal Fouché, ouvrage publié à loccasion de lexposition présentée à la Bibliothèque nationale de France du 22 mars au 2 juillet 2011, Paris, Gallimard / Bibliothèque nationale de France, 2011, p. 356.

98 “That year [1928] also marks the beginning of Maurice Coindreaus association with the NRF as an infatigable translator and critic of the American novel, for his French version of Dos Passoss Manhattan Transfer is brought out in volume form by the NRF as the first in the long series of his translations from the more striking figures in American fiction. Three years later Coindreau introduces William Faulkner to the NRF readers in a brief critical article (juillet 1931) and soon gives these readers the opportunity to judge Faulkner for themselves through his translations of two short stories, Dry September and There was a queen”, Carlos, Jr. Lynes, « The Nouvelle Revue française and American literature, 1909-1940 », The French Review, janvier 1946, volume XIX, no 3, p. 159 à 167.

99 Lettre de Jean Paulhan à Maurice Coindreau, 24 mars 1932, IMEC, fonds Coindreau, carton CN6 (correspondance 1923-1994).

100 Article de Colette Cosnier dans LÉducation, 25 mars 1971, conservé dans les dossiers de presse consultables dans le fonds Coindreau, IMEC, cartons CND 11 et 12.

101 Lettre de Gaston Gallimard à Maurice Coindreau, 28 mai 1936, IMEC, fonds Coindreau, carton CN6 (correspondance 1923-1994).

102 « [Gallimard] doit beaucoup à Coindreau. Gallimard lui est redevable davoir amené à sa prestigieuse collection du « Monde entier », lœuvre de John Steinbeck dès 1939 (Des Souris et des Hommes), dErskine Caldwell dès 1936 (Le Petit Arpent du bon Dieu), dErnest Hemingway dès 1932 (LAdieu aux armes) », Pierre Assouline, Gaston Gallimard, un demi siècle dédition française (1984), Paris, Gallimard, collection Folio, 2006, p. 233-234.

103 « Rarement nous fûmes mieux aidés à situer une littérature étrangère, à la fixer sur son soi, à juger de ses rapports avec des fatalités nationales », Fouchet, Max-Pol, « Les livres étrangers : littérature américaine », Carrefour, no 114, 24 octobre 1946, p. 7.

104 Article conservé dans les dossiers de presse consultables à lIMEC, fonds Coindreau, carton CND 12.

105 M. Le Breton, note de lecture sur Lumière daoût, Revue Anglo-Américaine (revue dirigée par les professeurs de la Sorbonne, C. Cestre et L. Cazamian), no 5, juin 1936, p. 471-472.

106 Maurice-Edgar Coindreau, « Comment traduire Faulkner ? », Gazette de Lausanne, avril 1964, coupure conservée dans les dossiers de presse consultables à lIMEC, fonds Coindreau, carton CND 11.

107 Francis Ambrière, « À la recherche de notre temps : littérature américaine », La Bataille, 24 juillet 1946.

108 « La littérature américaine – et surtout le roman – va connaître auprès du public français une faveur dautant plus grande que ces quatre années de repli sur nous-mêmes nont fait quaiguiser notre faim », Pierre Emmanuel, « Romanciers et poètes américains », Temps présent, 20 avril 1945, coupure conservée dans les dossiers de presse consultables à lIMEC, fonds Coindreau, carton CND 12.

109 Robert De Saint-Jean, compte-rendu dAperçus de littérature américaine, Fontaine, no 56, novembre 1946.

110 Maurice-Edgar Coindreau, Aperçus de littérature américaine, Paris, Gallimard, 1946, p. 22-23.

111 Coindreau fut en effet avare de louanges envers Hemingway : « [Il] sobstine à proposer à notre admiration un homme qui eût été parfait à lâge de pierre mais qui, pour nos besoins actuels, est pour le moins insuffisant. Le portrait en est bientôt fait : un gosier béant à tous les alcools, deux poings sans cesse en garde, agrémentés parfois de fusils ou de revolvers, un sexe enfin, impérieux et infatigable » (Maurice-Edgar Coindreau, note de lecture de To Have and Have not, N.R.F., no 284, mars 1938). Gertrude Stein reprochait aussi à Hemingway de senfermer dans une persona décrivain : « Comme il était timide, pour se protéger, il a commencé à jouer les durs pour cacher cette sensibilité dont il avait honte. [] Du coup, il ne pouvait plus écrire de manière authentique sur quoi que ce fût » (interview de G. Stein par J. H. Preston, citée dans Nadine Satiat, Gertrude Stein, op. cit., p. 782).

112 Le feuillet 74 du manuscrit des Aperçus (IMEC, fonds Coindreau, carton CND 1) révèle des hésitations quant au titre du chapitre sur les « romans alcooliques » : « Le roman alcool et lexaltation de la brute » est raturé et remplacé par « Le culte de la brute et le roman alcoolique ». qui a été biffé aussi. En majuscules rouges, au-dessus de ces deux premières options, on peut lire le titre définitif : « Romans alcooliques et exaltation de la brutalité ».

113 Maurice Nadeau, « Tragédies américaines », Gavroche, 12 septembre 1946, coupure conservée dans les dossiers de presse consultables à lIMEC, fonds Coindreau, carton CND 12.

114 Dans le numéro 113 dAction (1er novembre 1946), Édouard Lannes (p. 14 et 15) explique que Coindreau fait preuve dune « certaine manière daimer et de comprendre la littérature et tout spécialement le roman », mais que « les cloisons quil dresse ainsi donnent de la littérature une image que les manuels scolaires ont vulgarisée ». É. Lannes réfute aussi certains raccourcis adoptés par Coindreau : « Comment, de même, que toute une partie de la génération actuelle américaine, si bien douée au point de vue littéraire, se soit détournée de lanalyse psychologique ? Impuissance, répond M. Coindreau et manque de maturité. Cest vite dit et un peu facile ».

115 Étiemble, « Petit supplément à des “aperçus” de littérature yanquie », Les Temps modernes, no 17, février 1947, p. 913-927.

116 Manuscrit dAperçus de littérature américaine, IMEC, fonds Coindreau, carton CND 1.

117 « Ce nest pas en prince charmant que la littérature américaine se présente à nos yeux. Sa verdeur, sa rudesse, ses violences toutes masculines font plutôt songer au boxeur []. À lheure où la littérature anglaise se dessèche dans un intellectualisme qui a ses charmes, mais ses dangers, la littérature américaine, au contraire, déborde de vie et de saveur, brise quelques chaînes qui lentravaient encore, et offre à lesprit critique des aspects chaque jour plus curieux », Maurice-Edgar Coindreau, Aperçus de littérature américaine, Paris, Gallimard, 1946, p. 11.

118 Étiemble, « Petit supplément à des « aperçus » de littérature yanquie », Les Temps modernes, no 17, février 1947, p. 913-927.

119 Saroyan était apprécié en France : « Les nouvelles de lécrivain américain William Saroyan révèlent un art nouveau : celui desquisses à la fois habiles et impondérables, où nonchalance et acuité vont de pair ; elles sont écrites dans une langue rarement étudiée mais presque toujours riche et arrogante [] Saroyan, cest la spontanéité même » (Judith Paley, « William Saroyan le flâneur », Gavroche, no 53, 30 août 1945, p. 4).

120 La série des conférences sartriennes abordèrent « la technique du roman et les grands courants de [la] pensée romanesque » et eurent lieu le lundi 28 novembre 1932, le mercredi 14 décembre 1932, puis les lundi 9 janvier, 6 et 13 février 1933 devant 145 auditeurs. Limportance de ces conférences est soulignée par léquipe de chercheurs qui sest occupé de leur édition : « Le Havre aura donc influencé une large part de lœuvre à venir : par-delà le décor et latmosphère de La Nausée, cest là que Sartre se sera mis à assembler la palette des techniques quil essaiera dans les Chemins de la liberté » (Anne Mathieu ; Julien Piat, « Le témoignage des archives », Études sartriennes, « Les conférences du Havre sur le roman », éditées par Annie Cohen-Solal et Gilles Philippe, avec la collaboration de Grégory Cormann et Vincent de Coorebyter, no 16, Bruxelles, éditions Ousia, 2012, p. 27).

121 « [L]a découverte, au milieu de ces feuillets de la main de Sartre, de sa longue écriture penchée, témoigne dune autre fonction quelle occupa auprès du conférencier, celle de traductrice de langlais qui, patiemment, aida Sartre à accéder à des ouvrages entiers de Woolf et Dos Passos, dans un rôle dont elle ne parla jamais publiquement », (Annie Cohen-Solal « Sartre avant Sartre : le jeune homme et le roman », Études sartriennes, « Les conférences du Havre sur le roman », op. cit., p. 16).

122 “The greatest literary development in France between 1899 and 1939 was the discovery of Faulkner, Dos Passos, Hemingway, Caldwell, Steinbeck. The choice of these authors, many people have told me, was due to Professor Maurice Coindreau []. But a selection by any one man is effective only if he foresees the demands of the collective group to which he addresses himself. With Coindreau as intermediary, the French public selected the works it needed. [] To writers of my generation, the publication of The 42nd Parallel, Light in August, A Farewell to Arms, evoked a revolution similar to the one produced fifteen years earlier in Europe by the Ulysses of James Joyce” (Jean-Paul Sartre, « American Novelists in French Eyes », Athlantic Monthly, vol. 178, no 2, août 1946 [nous traduisons]).

123 Lettre de Gaston Gallimard à Maurice Coindreau, 4 septembre 1945, IMEC, fonds Coindreau, carton CN6 (correspondance 1923-1994).

124 Lettre de Marcel Duhamel à Maurice Coindreau, 30 juillet 1945, IMEC, fonds Coindreau, carton CN6 (correspondance 1923-1994).

125 Georges Renaud, « Pour connaître la littérature américaine », La Gazette des Lettres, no 20, 14 septembre 1946, p. 9.

126 « [Faulkner] ne recherche pas la gloire, il ne fait pas de politique, il ignore les chapelles littéraires. Il nécoute que ses voix intérieures… » (Coindreau, Maurice-Edgar, « Ce quils pensent de Faulkner », Carrefour, no 322, mardi 14 novembre 1950) ; « [Faulkner] avait été lun des nôtres bien avant que son pays daignât lui prêter attention. Il avait bouleversé depuis longtemps déjà, toutes nos habitudes de composition et de style et nous avait montré la fragilité de règles et de lois que jusqualors nous avions crues impératives. Désormais, il était difficile pour les jeunes écrivains décrire comme si Faulkner navait pas existé », « Un an après sa mort, Faulkner reste toujours méconnu aux États-Unis » (Maurice Coindreau, [pas de titre de périodique], 10 juillet 1963, coupure conservée dans les dossiers de presse consultables dans le fonds Coindreau, IMEC, cartons CND 11).

127 Maurice Coindreau, « La littérature américaine contemporaine », Larousse mensuel, janvier 1948, no 401, coupure conservée dans les dossiers de presse consultables dans le fonds Coindreau, IMEC, cartons CND 11.

128 Pierre Schaeffer, Amérique nous tignorons, Paris, Seuil, 1946, p. 130. Des extraits de cet ouvrage avaient été publiés dans Gavroche (« Malentendus américains, mieux vaut être incompris que mal compris », Gavroche, no 72, 10 janvier 1946, p. 3).

129 « Il est facile pour le lecteur américain de dire que les Français ont, en opérant une sélection, déformé limage du roman américain. [] En tant quAméricains, nous ne devons pas ignorer ce que les Français ont dit et pensé de nous » (“It is easy for an American reader to say that the French have distorted the picture of the American novel in their process of selection”), Thelma M. Smith ; L. Ward Miner, Transatlantic Migration : the Contemporary American Novel in France, Duke University Press, 1955, p. 192 [nous traduisons].

130 “It is, of course, obvious to anyone familiar with the American literature of the period between the two world wars that the N.R.F. did not give its readers a well-balanced, illustrated report on all the literary movements and all the writers who really counted during those years”, Carlos, Jr. Lynes, « The « Nouvelle Revue française » and American literature, 1909-1940 », The French Review, janvier 1946, volume XIX, no 3, p. 159 à 167.

131 Coindreau a contribué à en découvrir certains, comme Hammett ou Chandler, et les a présentés dès avant la guerre à un public dinitiés (Gide par exemple), comme le rappelle un article dAlfred Lomont dans France-Soir (30 août 1949, « En un quart dheure vous saurez tout sur le roman noir », coupure conservée par Coindreau, dossiers de presse contenu dans le carton CND 11 du fonds Coindreau, IMEC). « Cest un professeur français qui découvrit en Amérique les premiers romanciers “noirs”. Depuis, la formule, exploitée par les spécialistes de lhistoire policière, a fait le tour du monde ».

132 “Middleman between French and American cultures”, expression utilisée dans larticle « Legion of honor: Maurice-Edgar Coindreau », Princeton Alumni Weekly, volume LVI, février 1956, no 16, coupure conservée par Coindreau, dossiers de presse consultables à lIMEC, fonds Coindreau, carton CND 11.

133 Lettre de Gaston Gallimard à Maurice Coindreau, 4 septembre 1945, IMEC, fonds Coindreau, carton CN 6 (correspondance 1923-1994).

134 Pierre Denoyer, Carrefour, no 25, 10 février 1945, p. 3.

135 Pascal Fouché, LÉdition française sous lOccupation 1940-1944, Paris, Bibliothèque de littérature française contemporaine de Paris VII, 1987, p. 29.

136 Les Lettres françaises soulignèrent la gravité de cette seconde liste : « Dun trait de plume, il est facile de supprimer la littérature du monde entier » (no 4, décembre 1942, p. 6).

137 Il faut rappeler, quà la différence de la liste Bernhard par laquelle les autorités allemandes établissaient une liste visant à détruire les ouvrages à caractère politique dans la production française, la liste Otto a été mise en place avec la participation de certains éditeurs français qui ont donné deux-mêmes les noms de livres qui pouvaient être suspects.

138 Maurice Voutey, La Presse clandestine sous lOccupation hitlérienne (1940-1944), Dijon, Centre régional de documentation pédagogique de lAcadémie de Dijon, 1986, p. 14. La liste Otto de 1940 comprenait, par exemple, les noms de Malraux (LEspoir, Le Temps du mépris) et de Simenon, sous le pseudonyme de Georges Sim (La Femme 47, Deuxième bureau).

139 « Le décret du 6 mai 1939 autorise linterdiction administrative des livres de provenance étrangère, et par voie de conséquence la saisie préventive à la frontière, préalable à toute enquête, à tout jugement » (Robert Netz, Histoire de la censure dans lédition, Paris, PUF, collection « Que sais-je ? », 1997, p. 103).

140 Paul Wattelet, « Grandeur et misère des romanciers », Confluences, numéro spécial « Problèmes du roman », no 24, juillet-août 1943, p. 414-415.

141 Gallimard est honni par les journaux collaborateurs : « La montagne de volumes édités sous Gallimard nest pas seulement une montagne dor, mais de poisons divers. [] Assassin de lesprit, Gallimard ! Pourrisseur Gallimard ! Chef de malfaiteurs, Gallimard ! La jeunesse française vous vomit », Riche, Paul, « Gallimard et sa “belle” équipe », Au Pilori, no 15, 18 octobre 1940, p. 2, article repris dans Fouché, Pascal, LÉdition française sous lOccupation 1940-1944, op. cit., p. 92.

142 Il est difficile de trouver des informations sur le marché noir des livres pendant la Seconde Guerre mondiale : les ouvrages de Michel David (Notes sur le marché noir, Paris, SPID, collection Les Cahiers du groupement détudes du commerce français, 1945), Jacques Debû-Bridel (Histoire du marché noir [1939-1947], Paris, LaJeune Parques, 1947), mais aussi celui, plus récent, de Paul Sanders (Histoire du marché noir [1940-1946], Paris, Perrin, collection Terre dhistoire, 2001) ou encore le collectif Le Temps des restrictions en France (1939-1949), sous la direction de Dominique Veillon et Jean-Marie Flonneau (Paris, Les Cahiers de lInstitut dHistoire du Temps Présent, no 32-33, mai 1996) nabordent pas la question des trafics littéraires. On trouve cependant des indications sur les ventes dAutant en emporte le vent : « [Le roman] coûtait normalement 55 francs. Sur le marché noir, son prix pouvait aller jusquà 2500 francs. [] Jean Simon suggéra que les Français, qui le lisait durant les sombres années de lOccupation, virent dans les calamités qui frappaient la Géorgie une extraordinaire préfiguration des misères de leur propre pays » (“Gone with the Wind had been priced at 55 francs. On the black market it sold for as much as 2500 francs. [] Jean Simon suggested that the French who read it during the somber days of enemy Occupation recognized in the calamities of Georgia as an astonishing prefiguration of the miseries of their own country”), Thelma M. Smith ; L. Ward Miner, Transatlantic Migration : the Contemporary American Novel in France, op. cit., p. 23 [nous traduisons].

143 « Les éditeurs rusent avec les interdictions, soustraient des ouvrages à la destruction, négocient la publication du livre dun auteur “mal vu” contre celle dun ouvrage de propagande. Certains dissimulent dans leur production des rééditions douvrages interdits, tel Gallimard avec Autant en emporte le vent », Robert Netz, Histoire de la censure dans lédition, op. cit., p. 108.

144 Pierre Assouline, Gaston Gallimard, un demi siècle dédition française, op. cit., p. 350-353.

145 Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre, 1930-1939, Paris, Gallimard, édition établie et annotée par Sylvie Le Bon de Beauvoir, 1990, p. 169.

146 “A black market for American books was established. The headquarters was the Café de Flore, where poor students resold at a profit books, which they found in the bookstalls along the Seine. [] The reading of novels by Faulkner and Hemingway became for some a symbol of resistance” (Jean-Paul Sartre, « American Novelists in French Eyes », op. cit., [nous traduisons]).

147 « Couvre-feu et ventres creux nempêchent pas les activités culturelles et sportives de connaître un formidable essor. Sur lensemble de la France, les salles de cinéma se remplissent deux fois plus quavant la guerre. [] La consommation culturelle de masse qui pris son envol avant la guerre, devient un échange social de première importance » (Henry Rousso, Les Années noires : vivre sous lOccupation, Paris, Gallimard, collection Découvertes, 1992, p. 73-74).

148 Sylvia Beach, Shakespeare and Company, op. cit., p. 234. Des témoignages de lépoque soulignent ce bond des prêts dans les bibliothèques ou les librairies : « La lecture fit un bon prodigieux. [] Tout livre publié se vendait jusquau dernier exemplaire, et il sen publiait beaucoup (en 1943, davantage en France quen Grande-Bretagne et aux États-Unis) mais pas assez pourtant car le papier manquait », commentaire de Jean-Pierre Azéma pour les photographies de Gilles Perrault, regroupées dans louvrage intitulé Paris sous lOccupation, Paris, Belfond, 1987, p. 28.

149 « Les Français nont jamais tant lu que depuis que le livre est rare. Leur ardeur à lire fut un signe despoir pendant les quatre années noires » (Marcel Rives, Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, no 922, 5 avril 1945, p. 2).

150 Après avoir précisé quAmbre a battu les records de vente dAutant en emporte le vent en Amérique et que le roman a été interdit en Angleterre lors de sa sortie, Maurice Nadeau prévoit au livre un « grand succès en France » (« La chronique littéraire : Ambre », Gavroche, no 90, 16 mai 1946, p. 4.) Cet ouvrage servit ensuite dexemple dans les discours visant à prouver les méfaits de linvasion de la littérature américaine en France : « La publication dAmbre na aucunement enrichi lâme de la France. Linvasion yankee tend à la faire régresser » (E. Cary, « Défense de la France, défense de la langue française », La Nouvelle critique, revue du marxisme militant, no 3, février 1949, p. 15).

151 Raymond Las Vergnas, « La littérature américaine pendant la guerre », Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, no 945, 13 septembre 1945.

152 Maurice Coindreau expliqua dans Les Lettres françaises (« John Steinbeck », no 105, 26 avril 1947, p. 1) que louvrage était « fort long » à traduire et « plein dembûches ». Il eut des difficultés à trouver un titre en Français à The Grapes of Wrath. Il précise que lexpression « Raisins de la colère » apparaît dans les paroles dun chant anti-esclavagiste de Julia Ward Howe, The Battle Hymn of the Republic : « Mes yeux ont vu la gloire de la venue du Seigneur. Il foule la vendange où se trouvent conservés les raisins de la colère ». Coindreau trouve cette référence énigmatique et opte pour un bout de vers de La Fontaine : « le ciel en sa fureur » (« Les animaux malades de la peste ») : mais la guerre éclate. Le livre est connu des Français sous le nom « Les Raisins de la colère », titre choisi pour la traduction qui a été publiée en Belgique. On trouve une analyse complète de la traduction des Raisins de la colère et de Nuits noires dans Jean-Marc Gouanvic, Pratique sociale de la traduction. Le roman réaliste américain dans le champ littéraire français (1920-1960), Arras, Artois Presses Université, 2007, p. 119-142.

153 « La Nationale 66 est la grande route des migrations. [] La 66 est la route-mère, la route de la fuite », John Steinbeck, Les Raisins de la colère (1939, 1947 pour la traduction française de Marcel Duhamel et Maurice-Edgar Coindreau), Paris, Gallimard, Folio, 2009, p. 164.

154 « Entre les chapitres de description minutieuse et que relève souvent lhumour de ses ancêtres irlandais, [Steinbeck] intercale des fragments dune symphonie verbale qui chante en leur splendeur ou leur malfaisance, les phénomènes de la nature et les créations des hommes. Par son élargissement, lodyssée de la famille Joad acquiert une valeur générale en même temps quune allure dépopée », René Lalou, « Le monde des livres : Les Raisins de la colère », Les Nouvelles littéraires, no 1047, 25 septembre 1947.

155 Pierre Fauchery, note de lecture sur Les Raisins de la colère de John Steinbeck, Action, no 153, semaine du 3 au 10 septembre 1947, p. 11.

156 John Steinbeck, Les Raisins de la colère, op. cit., p. 398-399. Une autre référence qui rappelle le titre du roman peut être relevée au chapitre xxv : « [] la consternation se lit dans les regards et la colère commence à luire dans les yeux de ceux qui ont faim. Dans lâme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines » (ibid., p. 492).

157 Claude-Edmonde Magny, note de lecture des Raisins de la colère de John Steinbeck, Combat, no 157, 10 décembre 1944, p. 2.

158 Pierre Fauchery, note de lecture sur Les Raisins de la colère de John Steinbeck, op. cit., p. 11.

159 Maurice Nadeau, note de lecture des Raisins de la colère de John Steinbeck, Carrefour, no 983, 6 septembre 1947, p. 2.

160 Cest sans doute à cause de leur succès dans la clandestinité que Les Lettres françaises décidèrent de publier Les Raisins de la colère en feuilleton, dans la traduction Coindreau/Duhamel, de mai à décembre 1946.

161 Le traducteur est laissé dans lanonymat – il sagit en fait dYvonne Desvignes – et la note des éditeurs précise quune première édition à été publiée à Lausanne mais avec « certaines coupures et certaines altérations » par rapport au texte original (John Steinbeck, Nuits noires [The Moon is down], Paris, éditions de Minuit, collection « Voix doutre-monde », 1944). Lachevé dimprimer ne laisse pas de doute sur le danger quil y avait à publier un tel texte : « Ce volume, publié aux dépends de quelques lettrés patriotes a été achevé dimprimer sous loppression à Paris, le 29 février 1944 ». Steinbeck, de visite à Paris, naccorda pourtant aucune attention à léquipe de traduction et dimpression, dont Vercors faisait partie : « Il nous fallut comprendre que la Résistance navait été pour lécrivain américain quun thème littéraire dactualité, mais quil se moquait bien des résistants. Ce fut une de nos premières et grandes déceptions de laprès-guerre » (Vercors, La Bataille du silence, souvenirs de minuit [1967], Neuilly-sur-Seine, éditions de Saint-Clair, 1975, p. 259).

162 « De la littérature américaine, les éditions de Minuit nous offrirons le seul volume qui ait paru en France depuis 4 ans : The Moon is down de Steinbeck » (« Lettres et spectacles attendent une renaissance », article non signé, Combat, no 73, 5 septembre 1944, p. 2).

163 « Note du traducteur », John Steinbeck, Nuits noires, op. cit., p. 7.

164 Ibid., p. 9.

165 Ibid., p. 27.

166 Ibid., p. 69.

167 Ibid., p. 87.

168 La note de lecture est anonyme, Les Lettres françaises, no 16, mai 1944, p. 8.

169 René Lalou, « Vers une renaissance des lettres françaises », Carrefour, no 2, 2 septembre 1944, p. 4.

170 Maurice-Edgar Coindreau, « John Steinbeck », Les Lettres françaises, no 105, 26 avril 1947, p. 1.

171 Il faut rappeler quAutant en emporte le vent est lunique œuvre de Margaret Mitchell qui, née en 1900 à Atlanta, meurt en 1949, renversée par un chauffard.

172 Le lundi 17 juin 1940, Adrienne Monnier écrit dans son agenda : « À midi et demie, déclaration Pétain. Sylvia déjeune avec moi. [] Réouverture de la librairie (2 à 6). Vu trois abonnés. Vendu un seul livre : Autant en emporte le vent » (Trois agendas dAdrienne Monnier, texte établi et annoté par Maurice Saillet, Paris, Firmin-Didot, 1960, p. 38).

173 En 1939, dans le journal Candide, Pierre-François Caillé, le traducteur du « livre le plus retentissant quon ait publié sur la guerre de Sécession », expliquait que le livre fut achevé en trois ans et que le manuscrit était énorme. Il ajoutait : « aujourdhui, cest-à-dire moins de trois ans après la publication du volume en Amérique, il en a été tiré plus de deux millions [dexemplaires] ». Pierre-François Caillé justifiait ensuite le « succès extraordinaire » de ce roman « dabord, par le talent de lauteur. À travers lhistoire de la guerre de Sécession, [Margaret Mitchell] a écrit un livre de caractère universel, qui évoque le drame de la guerre dans tous les temps et dans tous les pays. Elle évoque aussi un autre drame : celui des civilisations englouties. Par elle, latmosphère sudiste a été révélée à des gens qui ne la connaissaient pas, et qui en ont été captivés » (André Rousseau, entretien avec Pierre-François Caillé, « Un chef-dœuvre a trois ans : comment Margaret Mitchell a écrit Autant en emporte le vent », Candide, no 786, 5 avril 1939, p. 6).

174 Cité dans Anne Edwards, Margaret Mitchell. Biographie (1983), traduit de laméricain par Iawa Tate, Paris, Pierre Belfond, 1991, p. 202.

175 En 1983, date à laquelle Anne Edwards publie sa biographie de Margaret Mitchell, le roman sest vendu à seize millions dexemplaires dans le monde, dont 800 000 en France.

176 Pierre Assouline, Gaston Gallimard, un demi siècle dédition française op. cit., p. 354.

177 Elle sert de sage-femme à Mélanie alors quAtlanta, sur le point dêtre envahie par les Yankees, est en proie aux flammes ; elle sauve la plantation de Tara en acceptant de récolter le coton, de cultiver la terre et même de tuer un voleur, déserteur de larmée yankee.

178 Respectivement les « renégats du Sud » et les « politiciens yankees qui vont sur les routes, un sac sur le dos pour essayer de racheter les propriétés du Sud ».

179 « À côté des maisons bombardées et réparées tant bien que mal à laide de vieilles planches et de briques noircies par la fumée, sélevaient les somptueuses demeures des Carpetbaggers et des profiteurs de guerre []. Les bouchons de champagne sautaient, on servait sur des nappes de dentelle des dîners composés des sept plats, les convives se gavaient de jambons au vin, de canards au sang, de pâtés de foie gras et de fruits rares » (Margaret Mitchell, Autant en emporte le vent II, op. cit., p. 420-421.

180 « Le livre de Margaret Mitchell réalise un miracle. Il nous transporte en Géorgie durant la Guerre de Sécession []. [C]est précisément par lémotion qui sen dégage que le récit nous empoigne, et jemploie à dessein ce terme vulgaire : il correspond à une réaction presque physique », Auguste Bailly, « Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell », Candide, no 792, 17 mai 1939, p. 6.

181 « [La Géorgie] était une terre sauvagement rouge, couleur de sang après les pluies, brique pendant les sécheresses, la meilleure terre à coton du monde » (Margaret Mitchell, Autant en emporte le vent I, op. cit., p. 21).

182 Il faut relever que lexotisme naît aussi de la manière de parler des Noirs : Mama, loncle Peter, Pork, Dilcey, Prissy parlent tous le « petit-nègre ». La traduction française du roman reprend ce contraste entre langue des Blancs et langue des Noirs. Jeems, un des domestiques de Tara, sindigne au début du roman : « Non, misse Bent. Comment vous li coyez moi espionner li Blancs ? » (Mitchell, Margaret, Autant en emporte le vent I, op. cit., p. 26). On connaît lintérêt des Français pour la question raciale aux États-Unis. Autant en emporte le vent, de ce point de vue ne pouvait que les interpeler, dautant plus que le deuxième tome explique la naissance du Ku Klux Klan à la suite de laffranchissement des Noirs par les Yankees au moment de leur victoire.

183 « À mesure que largent se dépréciait, les prix senvolaient. Le bœuf et le porc, ainsi que le beurre coûtaient 35 dollars la livre, la farine 1 400 dollars le baril, la soude 100 dollars, le thé 500 dollars. [] Les chaussures coûtaient de 200 à 800 dollars la paire, selon quelles étaient “en carton” ou en cuir véritable » (Margaret Mitchell, Autant en emporte le vent II, op. cit., p. 382).

184 Ibid., p. 15-17.

185 Cette succession se prolonge jusquà la scène symbolique où Scarlett jure quelle naura plus jamais « le ventre creux » (ibid., p. 109-111). Scarlett est élevée au rang dhéroïne atypique, de self-made woman qui a su reprendre en main une plantation : « [Ashley] pensa quil navait jamais vu héroïsme comparable à celui de Scarlett OHara sen allant conquérir le monde avec une robe taillée dans les rideaux de velours de sa mère et les plumes dun vieux coq » (ibid., p. 277). Jacques Douyau fit cette conclusion : « Aujourdhui, les jeunes filles se reconnaissent dans le prototype Scarlett OHara ou les trois M : sans Mère, sans Miséricorde, sans Mœurs. Margaret Mitchell a eu le mérite éminent de concrétiser dans un personnage “réalisable” les aspirations dune génération » (« Les caméléons littéraires », La Dépêche du midi, no 664, 17 janvier 1950).

186 « Sans craindre le paradoxe, on associera aux souvenirs bleus et roses fondants que nous laisse le livre de Margaret Mitchell, la quête âpre, passionnée et désespérée du Sud auquel sest livré le plus sombre et le plus vrai des écrivains de lAmérique aujourdhui, William Faulkner », [sans nom dauteur], [sans titre], La Nef, no 2, août 1944, p. 29.

187 « Comme une marée montante, les odeurs, les souffrances assaillirent Scarlett et la serrèrent de plus en plus près. [] Quelle était donc dégoûtée de rester près du docteur, de prendre sur elle pour ne pas vomir quand le bistouri à la lame brillante entaillait les chairs gangrénées. Que cétait donc horrible dentendre les hurlements monter de la salle dopération où lon amputait ! », Margaret Mitchell, Autant en emporte le vent I, op. cit., p. 410.

188 Marcel Arland, note de lecture sur Autant en emporte le vent, La Nouvelle Revue Française, no 309, juin 1939.

189 Jacques Douyau, « Les caméléons littéraires », La Dépêche du midi, no 664, 17 janvier 1950.

190 Sous ce pseudonyme se cache en fait Jacques Laurent (1919-2000), journaliste, écrivain et membre de lAcadémie française. Il retrace ainsi la naissance de ce roman dans la préface de Caroline chérie : « Quand un de mes camarades de lycée qui sétait improvisé éditeur [Frémanger] me proposa, à la suite des best-sellers anglais et américains, denthousiasmer les Français en leur offrant les aventures dune héroïne française sur un fond dHistoire de France, je pensai aussitôt à la Révolution, bien quelle ne fût pas à la mode comme aujourdhui », Cécil Saint-Laurent, Caroline chérie (1951), Paris, Presses de la Cité, collection Omnibus, 1989.

191 Autant en emporte le vent jouissait déjà d« une renommée retentissante, lorsque les bouleversements politiques de lété 1939 vinrent lui couper quelque peu les ailes. Comme le livre, déjà coûteux, devenait rare, on se le passa de foyer en foyer », Félix Ansermoz-Dubois, Linterprétation française de la littérature américaine de lentre-deux guerres (1919-1939), thèse présentée à la faculté des Lettres de lUniversité de Lausanne, Lausanne, Imprimerie La Concorde, 1944, p. 138.

192 Robert Delinge, « Faire le point depuis lan 40 », La Gazette des lettres, no 1, 22 décembre 1945, p. 4.

193 Emmanuelle Loyer, Paris à New York. Intellectuels et artistes français en exil 1940-1947, op. cit., p. 95.

194 Simone de Beauvoir mentionna aussi ce volume dans La Force des choses (1963), Paris, Gallimard, collection Folio, 1986, p. 22.

195 “In 1944, Marc Barbezat, director of the luxurious review LArbalète, which he published himself with a hand press at Lyon, prepared secretly one number consisting of extracts from American books which had not yet been translated. He intended to publish them without submitting them to the censor, right in the midst of the Occupation. The work took longer than he anticipated, however. This number of the review appeared shortly after the liberation. It was eagerly read”, Jean-Paul Sartre, « American Novelists in French Eyes », op. cit. [nous traduisons].

196 Lachevé dimprimer de ce neuvième numéro est le suivant : « Ce numéro de LArbalète composé à la main en caractères Garamont, a été tiré en août 1944 à Lyon, 8 rue Goderfoy, par Marc Barbezat, sur sa presse à bras, à 2 150 exemplaires, numérotés de 1 à 2150 sur pur fil Johannot à la forme ».

197 Gertrude Stein, « Langage et littérature américains », traduction par R. L. Istre, LArbalète, no 9, automne 1944, p. 9 à 16.

198 On trouve au sommaire Hemingway (« Cest aujourdhui vendredi », traduit par M. Duhamel), Faulkner (« Wash », traduit par R. N. Raimbault), Miller (« Mona », extrait de Tropique du Cancer, traduit par H. Fluchère), Saroyan (« Amour, amour », « Parmi les pauvres », « Déjà tombé amoureux dune naine ? », traduits par M. Duhamel ; « Moi sur la terre », « Chère Greta Garbo », traduits par J. Havet ; « Comme le soleil », traduit par J. de Frotté et J. Carré), Wilder (« Le ciel est ma gare darrivée », traduit par M. Duhamel), West (Miss Lonelyhearts, traduit par M. Sibon), Wolfe (« Point de porte », traduit par R. N. Raimbault et Ch. P. Vorce). Mais il faut aussi relever la présence de Caldwell (« Lhomme de Dieu », traduit par G. Magnage), de D. Baker (Le Jeune homme à la trompette, extrait traduit par M. Duhamel), dHorace Mac Coy (On achève bien les chevaux, extrait traduit par M. Duhamel), de Wright, (« Le départ de Big Boy », traduit par M. Duhamel).

199 Alexandre Astruc, « Lectures américaines », op. cit., p. 230.

200 Ibid., p. 230.

201 Un extrait de La Môme vert-de-gris, traduit par M. Duhamel est présent dans le numéro. Ce dernier fait mine de navoir pas su que Cheyney était anglais : « Javais traduit et recommandé pour “LArbalète” cet extrait dun roman de Peter Cheyney lorsque, à ma grande confusion, jappris que lauteur était anglais. Léditeur jugera sil doit ou non incorporer ce texte dans les nouvelles ou extraits composant ce numéro américain » (« Postface du traducteur », LArbalète, no 9, automne 1944, p. 82).

202 Alexandre Astruc, « Lectures américaines », Confluences, no 2 (nouvelle série), mars 1945, p. 230.

203 Ibid., p. 231.

204 Astruc fait référence à lintrigue du roman dHorace Mac Coy, On achève bien les chevaux.

205 Alexandre Astruc, « Lectures américaines », op. cit., p. 232.

206 François Vignale donne des précisions sur la diffusion de ce numéro, tiré à un nombre exceptionnel dexemplaires, précisément grâce au soutien des autorités américaines : voir La Revue Fontaine. Poésie, Résistance, Engagement. Alger 1938-Paris 1947, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, collection « Histoire », 2012, p. 167.

207 Max-Pol Fouchet, « Avertissement », Fontaine, no 27-28, juin-juillet 1943.

208 « La paix revenue, les ventes dAutant en emporte le vent connurent un essor prodigieux, tant aux États-Unis quà létranger », Anne Edwards, Margaret Mitchell. Biographie op. cit., p. 305.

209 Johan Heilbron ; Gisèle Sapiro, « La traduction comme vecteur des échanges culturels internationaux », dans Translatio. Le marché de la traduction en France à lheure de la mondialisation, sous la direction de Gisèle Sapiro, Paris, CNRS éditions, Culture et Société, 2008, p. 32.

210 Ces raisons sinscrivent dans un mouvement économique bien plus vaste : « Après la Deuxième Guerre mondiale, la libéralisation des échanges économiques, dans le cadre de lAccord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), signé en 1947, va contribuer à lunification progressive dun marché mondial des biens culturels dans les domaines du disque, du livre et du cinéma, tout en favorisant le développement des industries culturelles nationales », Gisèle Sapiro, « Introduction », Translatio. Le marché de la traduction en France à lheure de la mondialisation, op. cit., p. 11.

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