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In memoriam (Gisèle Mathieu-Castellani)

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  • ISBN: 978-2-8124-5479-0
  • ISSN: 2114-1223
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-5479-0.p.0005
  • Publisher: Classiques Garnier
  • Parution date: 02-28-2007
  • Language: French
Free access
Support: Digital
5 IN MEMORIAM
Oh un ami  ! combien est vraie cette ancienne sentence, que l'usage en est plus nécessaire et plus doux que des éléments de l'eau et du feu.
Montaigne
De la science et de l'érudition que Guy Gueudet avait mises au service des études sur la Renaissance française, ce livre offre un suffisant témoignage, où chacun pourra apprécier la qualité d'un travail toujours scrupuleux, la richesse d'une information toujours sûre, l'étendue d'un savoir toujours fondé sur une minutieuse connaissance des textes. Il me revient d'évoquer ici la mémoire de l'ami, d'un homme dont l'extrême discrétion allait de pair avec une constante fidélité. Guy Gueudet n'était pas lorrain, mais il avait des Lorrains les qualités rares de pudeur, de sérieux, de courage, d'honnêteté, au sens que ce mot conservait au xvie siècle, où il portait trace de son origine, de cette honestas qui caractérise la noblesse de l'homme de vertu. Rien de mièvre, assurément, dans cette vertu que Montaigne disait le seul vrai moyen de la volupté, dans cette vertu à laquelle eût mieux convenu selon lui le nom du plaisir, car pour être «  plus gaillarde, nerveuse, robuste, virile  », elle n'en est que «  plus sérieusement voluptueuse  ». Trouver plaisir à bien faire, telle était, me semble-t-il, la pente naturelle de notre ami.
Car si Guy était d'un abord si réservé qu'on pouvait croire à quelque froideur, c'eût été bien mal le connaître que de ne point voir que nul n'était plus que lui sensible, plus que lui chaleureux. D'une sensibilité qui n'avait rien de la sensiblerie, d'une chaleur qui ne devait rien à ces passions mauvaises, étrangères à son tempérament, la jalousie, l'envie, ou la colère, mais tout à la générosité. Ses collègues, ses amis, ses camara- des, le savaient bien, qui ne craignaient pas de le solliciter, de lui demander aide ou collaboration, toujours assurés de trouver auprès de lui le meilleur accueil. S'il était, je crois, un brin sceptique, se donnant volontiers les allures d'un homme désabusé, mais sans jamais forcer la
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note, le scepticisme ne mordait pas sur le domaine, pour lui essentiel, de la foi  : la foi en Dieu, la foi en l'homme et en la vie. Mais de la vie, de l'homme, il se refusait à simplifier les problèmes, sachant bien qu'on ne pouvait les lire à livre ouvert.
S'il m'est permis de faire place un moment à des souvenirs plus personnels, je rappellerai, sachant qu'il eût souri de ce rappel, la formule qui lui était chère, et qui lui valait de ma part mainte taquinerie  : «  Ah, chère amie, c'est bien plus compliqué que ça  !  ». Et je nous revois, lors d'une de mes visites à Nancy, où Ginette et lui m'accueillaient avec tant de gentillesse, tant de chaleur, durant l'hiver 1987, dans la cuisine de la maison d'Essey, à l'heure du petit déjeuner, alors que Guy préparait avec amour pour sa fille le jus d'orange matinal ; à l'une de mes anodines remarques, Guy répond avec sérieux, le sourcil un peu levé  : «  C'est bien plus compliqué que ça  !  », et nous sommes alors l'un et l'autre pris de fou-rire, sans avoir besoin d'ajouter autre chose... Rire ensemble, c'est aussi cela l'amitié. Si je rappelle cette anecdote apparemment si futile, c'est qu'elle révèle aussi l'homme tel que je l'ai connu  : sérieux et malicieux, ironique et tendre, capable de rire des autres et de lui-même, ouvert aux autres. «  Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire hors  », disait admirablement Montaigne. D'autres diront mieux que moi le professeur qu'il fut, et avec quel dévouement, le collègue qu'il fut, toujours prêt à la discussion et à l'échange ; je voudrais seulement ajouter qu'il fut aussi cet ami sûr, cet homme de dialogue, avec qui il faisait bon «  conférer  », cet humaniste sans mollesse qui savait allier à une nécessaire défiance une confiance raisonnée en l'humaine condition. Sans illusion, mais sans pessimisme. Sans faiblesse, mais non sans espoir. Le parler ouvert de Guy, qui de nous ne le regrettera  ?
Gisèle MATHIEU-CASTELLANI
mai 1988
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