Aller au contenu

Préface

  • Prix Marin 2018 de l'Académie des sciences d'outre-mer (ex-aequo)
  • Type de publication: Chapitre d'ouvrage
  • Ouvrage: L’Anatomie de la noirceur Science et esclavage à l’âge des Lumières
  •  
  •  
  • Pages: 9 à 12
  • ISBN: 978-2-406-06403-9
  • ISSN: 2104-6395
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-06405-3.p.0009
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Collection / Revue: L'Europe des Lumières, n° 53
  • Date de parution: 20/10/2017
  • Année de publication: 2017
  • Langue: Français

  • Chapitre d'ouvrage: Précédent 2/14 Suivant
Accès libre
Support: Numérique
9

Préface

LAnatomie de la noirceur, publié dabord en anglais sous le titre de The Anatomy of Blackness, nest pas un livre facile ; il contraint sans relâche son lecteur à se confronter aux mythes, croyances et préjugés du xviiie siècle sur les Africains noirs. Le passé quil évoque est souvent dérangeant, voire écœurant.

Dans cet essai se déroulent trois grands récits historiques, parfois distincts, souvent entremêlés. Le premier illustre la façon dont la littérature de voyage devint, pour les naturalistes et les philosophes du siècle, une source de données alimentant le débat sur le problème de la noirceur humaine dans les sciences humaines naissantes. Le second retrace lhistoire danatomistes, aujourdhui oubliés, qui révolutionnèrent à lépoque la compréhension de lAfricain noir en révélant ses supposés « défauts » au regard des « avantages » corporels associés à la blancheur. Le troisième explore la mutation du discours sur lesclavage, discours initialement ancré dans les domaines moraux, mercantiles, et théologiques, qui se déplaça vers le corps noir lui-même.

Puisque cette approche en révèle davantage sur les Européens (et la construction secondaire quils sétaient fait deux-mêmes) que sur les Africains réels, le lecteur ne trouvera dans cet ouvrage ni lhistoire des résistances africaines aux multiples agressions européennes dans leurs pays dorigine, ni celle de leurs descendants qui dans les colonies entrèrent en révolution à la fin du xviiie siècle, sappropriant et déployant des idéaux républicains de liberté, dégalité et de fraternité, qui ne furent sûrement pas conçus à leur attention. Car, en définitive, cette étude se concentre sur la textualisation de lAfricain noir.

Au cours de ce projet, plusieurs personnes me demandèrent si cette approche ne présentait pas le risque de « répercuter ou reproduire » certaines structures de « lère de loppression ». Lune delles me suggéra même quil aurait été bienvenu dutiliser des catégories raciales ou ethniques modernes pour désigner les Africains noirs étudiés dans ce 10livre. Bien sûr, cette terminologie éclairée joue un rôle essentiel à lheure actuelle ; elle reconnaît explicitement le droit des groupes de choisir leurs propres noms et leur permet ainsi de construire leurs identités comme ils lentendent. Mais ce lexique progressiste se révèle, hélas, inadapté à une enquête cherchant à recouvrer la pleine texture de ce que les penseurs français du xviiie siècle nommèrent le nègre. Ce mot, aux blessantes syllabes, apparaît souvent au cours du livre.

Mon approche sapparente à celle de Randall Kennedy qui, dans son ouvrage désormais bien connu Nigger, explique que son idée première dans lexamen de ce terme devenu péjoratif était dy placer « un traceur » pour étudier « son usage et évaluer les controverses auxquelles il donna lieu1 ». Si le récit ponctué danecdotes intimes de Kennedy diffère du fond de mon livre, son désir dobliger le lecteur à penser suivant le contenu et le contexte de termes racialisés rejoint pleinement mon intention.

À linstar de Kennedy, jai cité les auteurs anciens en évitant leuphémisme et la paraphrase. Dans lédition anglophone de ce livre, par exemple, je me suis gardé de traduire le terme français nègre, dinspiration catholique, en negro, qui na pas forcément le même signifiant que son équivalent anglais2. En reconnaissant certaines spécificités nationales et religieuses existant au sein de chaque champ lexical, je nai pas non plus doté le mot nègre dune majuscule afin de ne pas accorder à ce terme-idée une dignité assurément absente à lère de lesclavage. Le lecteur attentif constatera que nègre ne se trouve dans mon essai mis en majuscule que lorsque lauteur lui-même en faisait autant, spécialement pour des raisons idéologiques, le livre de labbé Henri Jean-Baptiste Grégoire, De la littérature des Nègres (1808), restant lexemple le plus célèbre3.

Dans le même esprit, jai utilisé les termes spécifiques des penseurs du xviiie siècle pour se référer audit nègre. En citant les débats du monogéniste Pierre-Louis de Maupertuis sur le nègre, jai employé le mot variété. Quand sont analysées les conceptions de Voltaire, je me suis servi des marqueurs plus tranchants de race ou despèce adoptés par le philosophe. Une telle méthode, qui de prime abord peut dérouter, 11permettra au lecteur, je lespère, de sapproprier et dabsorber la signification des catégories gênantes de variété, de race, et despèce dans les contextes spécifiques de leur apparition et de leur évolution au xviiie siècle. En tous les cas, elle ne se limite pas uniquement à noter que les penseurs bibliques ont initialement renvoyé le nègre à un peuple ; que des naturalistes inspirés par Buffon utilisèrent souvent le terme botanique de variété ; que des auteurs élurent le mot zoologique de race pour articuler la séparation anatomique ou conceptuelle des catégories humaines ; enfin, que des polygénistes radicaux identifièrent souvent lAfricain à une espèce différente.

Ce traitement proprement distant ou « clinique » des représentations européennes peut soulever des objections. Certains lecteurs pourraient soutenir que lanatomie des discours africanistes se concentre, explique, en somme survalorise les idées européennes au détriment des dommages infligés aux Africains noirs. Dautres ajouteraient que cette méthode tend à disculper, à blanchir lère des Lumières de lhéritage de lesclavage et du racisme, de ce quEmmanuel Eze a identifié comme la « relation hautement ambiguë de la raison philosophique et scientifique des Lumières à la diversité raciale au xviiie siècle4 ».

Aux antipodes de ces idées, mon dessein fut de « libérer » les écrivains dune époque souvent dépeinte comme captive dun système de pensée monolithique. En explorant les multiples façons dont les auteurs du xviiie siècle contribuèrent au discours africaniste, jai voulu brosser les portraits dindividus qui ont tous absorbé, réagi à, et parfois apporté leur nouveauté à la représentation globale de lAfricain. Ce procédé nest-il pas préférable aux récits historiques unidimensionnels ?

Le paradoxe est évident. Examiner sans a priori la représentation des Africains chez des savants permet à quiconque de retracer plus efficacement les liaisons ambiguës entre luniversalisme des Lumières, le dynamisme de la proto-ethnographie de lépoque et les impératifs économiques de lesclavage. En revanche, envisager les écrits des philosophes – sans rappeler les plumes acérées esclavagistes – comme le simple et pur reflet dun ensemble linéaire surdéterminé didées reçues revient à sous-estimer lautonomie intellectuelle de ces écrivains, donc à réduire limplication de lesprit des Lumières. Il peut certes sembler contradictoire de séloigner des accusations à grande échelle de lépoque 12pour se concentrer sur la « sophistication exquise du xviiie siècle écrit5 ». Mais ce décalage apparent ne pourrait-il pas être la meilleure façon déclairer certains aspects marginaux et obscurs dune époque dont la métaphore première fut la lumière ?

1 Kennedy, Nigger : The Strange Career of a Troublesome Word, 2002, p. 4.

2 Rare avant le xviiie siècle, le substantif dérive du portugais ou de lespagnol negro (noir).

3 Dans un texte comme lHistoire naturelle de Buffon, la mise en nom propre (ou pas) du terme nègre semble arbitraire et aurait peut-être davantage à voir avec limprimeur de Buffon.

4 Eze, Race and the Enlightenment : A Reader, 1997, p. 2.

5 Gordon, “Introduction : Postmodernism and the French Enlightenment”, Postmodernism and the Enlightenment, 2001, p. 2.