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Préface

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  • ISBN: 978-2-406-08013-8
  • ISSN: 2117-3508
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-08015-2.p.0013
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 24/07/2019
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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PRÉFACE

Insolite monolithe, Kepler astronome astrologue de Gérard Simon (Gallimard, 1979, Prix Broquette-Gonin de lAcadémie Française), est un livre majeur qui ne cesse détonner aujourdhui encore, tant par la richesse et la précision de sa documentation scientifique, que par loriginalité, sinon même létrangeté de son projet. Il est issu dune thèse dÉtat, soutenue quelques années auparavant sous la direction de Ferdinand Alquié, intitulée « Structures de pensée et objets du savoir chez Kepler » (Paris IV, 1976). Ce travail monumental comportait une section centrale consacrée à la théorie optique de Kepler, qui na pas été reprise dans la publication de 1979, et que le lecteur pourra découvrir ici, dans une réédition dont nous devons la très grande qualité à limplication de jeunes et talentueux chercheurs : Delphine Bellis (université Paul-Valéry de Montpellier), Nicolas Roudet (université de Strasbourg) et Pierre Jeandillou (doctorant, université de Lille).

Il y avait à ce remaniement de la thèse différentes raisons, que nous pouvons succinctement exposer ici. La première est obvie : elle tient, simplement, à la longueur dune monographie universitaire quil fallait impérativement raccourcir pour la rendre plus accessible, digeste et lisible. La seconde est circonstancielle : un an après la soutenance de la thèse de Gérard Simon, en 1977, Catherine Chevalley consacrait une thèse au texte de référence de loptique keplérienne : les Paralipomènes à Vitellion. Un accord avait alors été proposé à Gérard Simon par Pierre Costabel, membre de son jury de thèse, et directeur de Catherine Chevalley, pour faire en sorte que le travail de Simon, dont loptique nétait quun des centres dintérêt, nôte point la primeur à lédition française des Paralipomènes, traduits et annotés par C. Chevalley (Vrin, 1980)1.

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Mais la raison la plus fondamentale est purement philosophique, et mérite quon sy arrête plus longuement. La thèse, Structures de pensée et objets du savoir chez Kepler, a une longue et passionnante histoire : débutée en 1965 sous la direction de Ferdinand Alquié, elle portait initialement pour titre « Science et vision du monde chez Descartes et Kepler ». Depuis ses premières années détudes, Gérard Simon na cessé de réfléchir au paradoxe que constitue létroite proximité de loptique de Descartes avec celle de Kepler, en même temps que la distance maximale qui les sépare au point de vue de lépistémè, ou plutôt de ce que Gérard Simon appelle des « structures de pensée ». De fait, des recherches sur lanaclastique à la découverte cartésienne de la loi de sinus, tout rapproche le mathématicien impérial du jeune soldat français – qui, rappelons-le, séjournait près de Ulm, dans une région où le nom de Kepler nétait inconnu de personne au moment de la parution de lHarmonice mundi. Mais, de la réduction du corps à la seule res extensa de lun aux obscures théories animistes de lautre, ou de la théologie mathématicienne des figures « cosmopoïétiques » à la création des vérités éternelles, il semble quon puisse malaisément imaginer plus grand écart, et plus nette différence. Identité des « objets » et différence au moins des styles, sinon des « structures de pensée », voilà ce que Gérard Simon avait initialement donné comme thème à ses recherches.

Le terme même de « structures de pensée » nétait pas dépourvu déquivoque ; une étude plus approfondie – qui reste à faire – montrerait comment Gérard Simon a voulu tracer avec cette catégorie originale une voie moyenne entre lépistémè de larchéologie foucaldienne et les « structures mentales » que son maître de thèse, Ferdinand Alquié, identifiait comme lobjet même dune histoire philosophique de la philosophie. Mais il reste un point décisif, qui pourrait expliquer à lui seul labandon de la partie optique de la thèse de 1976 : senquérant de la manière dont ces structures formelles (qui ne sont ni décrites ni thématisées par ceux dont elles gouvernent et commandent les décisions philosophiques) sont accessibles à lhistorien, Simon en est progressivement venu à lidée que cest surtout par leur vacuité et leur inconsistance que les « objets du savoir » 15sont à même de révéler les « structures de pensée » sous-jacentes : « La spéculation [de Kepler], qui va de linfluence des astres à lorigine du monde et aux fins du Créateur, libère la pensée de la contrainte de lobjet dans la mesure où elle se donne à elle-même des pseudo-objets : et cette pensée en liberté, laissée à elle-même, révèle le mieux ce que sont les structures qui la sous-tendent2 ».

Au regard de cette authentique phénoménologie des structures de pensée, on pourrait dire que, comme la géométrie pure ou les mathématiques de lastronomie, loptique appartient à lhistoire des sciences, homogène et de plain-pied avec nos propres critères de rationalité scientifique. Cest dire que loptique de Kepler correspond finalement trop bien à notre définition actuelle de ce quest une science, là où toute la démonstration de Simon exigeait justement quon sintéressât davantage aux savoirs aujourdhui relégués à lobscurité dun cabinet des curiosités – ce dont lastrologie constituait évidemment lexemple paradigmatique. Bref, la démarche même et le propos de Kepler astronome astrologue, pouvaient parfaitement justifier que la publication de cette partie optique fût différée et remise à plus tard.

Gérard Simon a enseigné pendant toute sa carrière académique à luniversité de Lille où il avait créé, avec Noël Mouloud, le CRATS (Centre de recherche sur lanalyse et la théorie des savoirs) aujourdhui intégré dans lUMR STL. Il était donc bien normal que lUMR Savoirs, Textes, Langage (UMR 8163 du CNRS, université de Lille) lui rendît hommage, et contribuât, dans le cadre de sa thématique « différenciation et mutation des savoirs » à la réédition de ce texte fondateur pour la recherche en épistémologie et histoire des sciences. Nous remercions chaleureusement les éditeurs, Bernard Joly et Vincent Jullien, pour laccueil quils font aujourdhui à ce travail.

Édouard Mehl, mars 2017.

1 Le CAPHÉS (UMS 3610), dépositaire des archives Gérard Simon, conserve une lettre de Pierre Costabel, en date du 9 mars 1976, faisant état de ce problème, et de son embarras. À cela sajoutait le fait – mentionné dans cette même lettre – que Paul-Louis Cousin travaillait alors, également sous la direction de P. Costabel, à une traduction du Mysterium Cosmographicum de Kepler, dont Costabel annonçait à Simon la parution pour lannée à venir (1977). Cousin avait dailleurs déjà informé G. Simon de son travail par un courrier en date du 29 mai 1973. Mais cette traduction na en fait vu le jour quaprès reprise du travail et révision en profondeur par Alain-Philippe Segonds (Kepler, Le Secret du Monde. Paris, Les Belles Lettres, 1984).

2 Document inédit de présentation de la thèse. Fonds Gérard Simon, CAPHES (ENS).

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