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Introduction

  • Type de publication: Article de collectif
  • Collectif: Fortune de la philosophie cartésienne au Japon
  • Auteurs: Derenne (Jaime), Bonneels (Pierre)
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  • Pages: 9 à 13
  • ISBN: 978-2-406-05839-7
  • ISSN: 2103-5636
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-05841-0.p.0009
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Collection / Revue: Rencontres, n° 300
  • Série: Études de philosophie, n° 5
  • Date de parution: 17/07/2017
  • Année de publication: 2017
  • Langues: Français

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Accès libre
Support: Numérique
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Introduction

Le colloque international Fortune de la philosophie cartésienne au Japon, qui a eu lieu les 16 et 17 octobre 2014 à Bruxelles, organisé à linitiative du Groupe Belge dÉtudes Cartésiennes, en collaboration avec lUniversité Libre de Bruxelles (ULB), et avec le concours du Fonds National de Recherche Scientifique de Belgique (FRS-FNRS) et de la Fédération Bruxelles-Wallonie International (WBI), ainsi quavec le Haut Patronage de lAmbassade du Japon, se voulait loccasion de dresser un bilan de lhéritage philosophique de Descartes dans la pensée philosophique du Japon, de manière à dégager les lignes de force qui donnent lieu à une appropriation ou pas de la pensée de Descartes par ses héritiers japonais. Le colloque a ainsi accueilli à la fois des travaux sur la dimension philosophique des textes de Descartes, et des réflexions sur les enjeux théoriques liés à lapplication ou au refus de ses propositions philosophiques.

Ce colloque nous a montré avec insistance que lœuvre de Descartes a inauguré un espace de travail interdisciplinaire indéniable et a de ce fait profondément marqué les études philosophiques à travers le monde. Ainsi, la pensée de Descartes a donné lieu à des déclinaisons propres aux diverses pensées qui caractérisent les différents rapports au monde, à lhomme, à la nature, à la religion, à lart. Ce colloque nous a également invités à nous réinterroger, à partir de la réception de la philosophie cartésienne au Japon, sur le statut de linterprétation cartésienne en Occident. Le lecteur intéressé, tout comme le spécialiste, trouvera une liste complète des monographies japonaises sur Descartes depuis le début du xxe siècle, outil indispensable à létude sur les multiples réceptions et interprétations de Descartes au Japon.

Si une attention toute particulière a été portée aux notions de méthode, de métaphysique et de principes cartésiens, le colloque a également ouvert un espace de discussion interdisciplinaire autour de concepts clés, qui intéressent les philosophes, mais également les logiciens, les théologiens, les historiens et les musicologues. Il serait ironique que la pensée de 10Descartes, caractérisée par son universalisme et par son véritable souci déchanges menés par-delà les frontières et disciplines, soit discutée dans les limites de la pensée philosophique tout particulièrement, et de manière plus générale, dans les limites de la pensée occidentale.

Sans équivoque, la pensée de Descartes et son influence dépassent largement les limites de la philosophie occidentale. Il fallait pourtant le montrer, car suivant ladage qui nous dicte quune pensée non traduite nexiste pas, nous avons voulu en accoucher. De plus si nous avons tenté lexpérience, cest en nous imposant une vision plus étendue que la japonologie. En effet, la japonologie serait lidée dune science à proprement parler japonaise et donc hermétique aux concepts étrangers. Autrement dit, elle nutiliserait que les paradigmes japonais acceptés pour linterprétation du monde supposé « japonais ». Or le propos est à linverse celui de prendre en compte une scène historique et culturelle japonaise qui nous semble être un vitrail riche en nuances et en couleurs et dont la genèse est multiple. Notre intérêt étant les recherches scientifiques cartésiennes, le but est donc très simple : stimuler le débat sur les interprétations philosophiques qui entourent les textes fondamentaux de René Descartes avec une pensée japonaise encore trop méconnue.

Dans ce cadre, il a dabord fallu se rendre compte de létat de la société japonaise qui au départ de sa particularité a accepté peu ou prou la pensée de Descartes. Le premier travail, fourni par Andreas Theele, a donc consisté en une lecture historique qui a donné sens à une certaine forme philosophique considérable pour lhistoire des conceptions philosophiques. Cest la une des tâches que la philosophie peut, nous semble-t-il, prétendre, rendre compte de lévolution historique des concepts. En effet quelle était cette société qui sous linfluence de la pensée chinoise, plus précisément encore, de la pensée de Confucius, avait pris position sur des questions tout aussi fondamentales que celle trouvée dans le projet cartésien ? Existe-t-il des parallèles possibles entre lâme japonaise et le concept dâme de Descartes ? Devons-nous voir le combat cartésien pour limmortalité de lâme comme étant également la source de la pensée traditionnelle japonaise ? Quen est-il du syncrétisme bouddhiste et shintoïste sur ces questions ? En occident nous sommes familiers avec la théorie de la substance qui se radicalise chez Descartes. Il semblerait quun autre niveau négatif de lego soit de rigueur dans lapproche spontanée du réel au Japon. Et pourtant sous 11certains aspects de la pensée japonaise, nous avons limpression quune place pour la pensée défendue par Descartes existait déjà du temps des voyages de notre protagoniste.

Cest durant lépoque moderne (1868-1945) que le Japon découvrira pleinement les écrits cartésiens. Le grand Nishida (1870-1945) se positionnera dailleurs, nous le verrons, pour et contre Descartes. Pourtant son interprétation ne semble pas être aussi proche des textes quil ny parait puisque lauto-identité nishidienne imputerait une action disolement de lesprit qui ne lui permettrait pas une liberté propre à soi-même. En dautres mots si lêtre de notre moi profond doit prendre une certaine forme, celui-ci na pas à être extériorisé. Ce qui toutefois semble être le cas dans linterprétation représentative de lêtre cartésien que propose Nishida. Ceci ne va pas du tout de soi et demande donc à être mieux compris. Mais peut-être que Nishida dans cette question de lindividu où sécoule nos consciences, admirablement illustrée par Chikako Osako dans son propos du Compendium musicae, trouve son unité dans une présence au monde propre à elle-même ? Si pour Descartes le siège de lâme se trouve dans la glande pinéale, quelle serait la place que Nishida accorde-t-il à lâme ? Plus encore si nous comprenons aujourdhui que Descartes refusait que le cogito ergo sum soit une inférence du style modus ponen (pour la raison que sil lacceptait, il devrait reconnaitre la puissance de sa raison comme étant la même que celle de Dieu). Comment est-ce que Nishida a légué sa pensée autour de ce projet et dans sa propre langue ?

Comme Raquel Bouso le rappelle bien, les philosophes qui travaillent au Japon élaborent des positions philosophiques fondamentales dont les influences paraissent pour la plupart être héritées des études cartésiennes. Cependant, le dualisme des substances, dont la communication sera repensée par Leibniz, acquiert une autre portée ontologique au Japon, puisque la question de cette possible abstraction de division sera elle-même remise en question. Ce nest donc pas la division entre la substance pensante et la substance de létendue qui y est questionnée, mais bien les conditions de possibilités de la démarche en elle-même qui délimite les hypothèses japonaises de Nishida en passant par Nishitani, Yuasa et Sakabe. Si la notion de Dieu qui se trouve entre le moi et le monde est très importante chez Descartes, cette question aura également touché lesprit japonais que nous trouvons chez Tanabe qui tente de conjuguer 12le dialogue entre une substance première non dérivée et lhumain par le prisme dune méthode metanoetic qui, selon son protagoniste, serait encore plus radicale que le scepticisme méthodique adopté par Descartes. Plus encore sur cette réflexion, quen est-il de la causalité de Dieu ? Comment en effet passer de la chose à son étude ? Ce sera la réflexion profonde dirigée par les pensées de Michio Kobayashi qui nous répondra en létude de la géométrie des solides, proposée par Marc Peeters.

À la manière de Laurentiu Andrei, qui montre la distance que Yuasa Yasuo prend à légard de la conception du rapport de lâme et du corps chez Descartes, Bernard Stevens montre comment lintériorité de la personne humaine est à la source de lexplication de la religion pour le philosophe japonais Nishitani. Dans son enquête sur lorigine de lattitude religieuse, Nishitani aborde brièvement la figure de Descartes. Lauteur analyse clairement la manière dont Nishitani critique linsuffisance méthodologique du doute cartésien, incapable débranler selon lui le dualisme artificiel entre la conscience et le monde. Ce quil faut, par-delà le doute méthodique, cest le « grand doute » qui ébranle lexistence jusque dans son tréfonds et peut ouvrir un nouveau regard sur le monde environnant.

Dun autre point de vue encore la Mathesis universalis trouvée chez Descartes sera abordée par le biais du philosophe Ōmori Shōzō. Lavantage dune telle présentation est quelle permet de rendre compte des différences et des répétitions de ses problématiques dans la pensée du philosophe japonais. Lauteur relève que lintention cartésienne est laffirmation de principes au fondement des règles de la méthode. Dans cette analyse comparative, il est observé que la quête est similaire chez le philosophe japonais. Il conclut toutefois sur la distinction essentielle des différentes méthodes mises en place, différence basée sur le fondement ontologique recherché par Descartes et par le fondement logique proposé par Ōmori.

Nous le voyons, si le statut programmatique du colloque était de se focaliser sur les interprétations de la philosophie cartésienne par les philosophes japonais, la construction qui en a découlé est une interprétation philosophique originale impliquant des questionnements métaphysiques, théologiques, éthiques tout aussi bien quartistiques. Ce qui donc a été tenté de faire, consiste en un questionnement sur ce qui chez Descartes peut ou ne peut pas donner lieu à une (ré) appropriation de sa philosophie par la philosophie qui a lieu au Japon. Nous espérons 13donc que cette investigation invitera à se réinterroger, à partir de la réception japonaise de la philosophie cartésienne, sur notre conception de cette dernière.

Le colloque Fortune de la philosophie cartésienne au Japon ainsi que la publication des actes sinscrivent dans le projet du Groupe Belge dÉtudes Cartésiennes qui consiste à regrouper les études cartésiennes disséminées dans différents pays et cultures, et par conséquent dans différents modes de pensées où la philosophie cartésienne a été, et lest encore, une véritable source de réflexion.

Nous remercions les lecteurs qui ont participé à lévaluation des textes, conférant ainsi à cette publication la rigueur souhaitable pour une publication savante. Nous souhaitons remercier particulièrement Madame Tanigawa Takako davoir accepté de se déplacer jusquà Bruxelles pour participer à cette manifestation. Nous remercions les Professeurs Decharneux Baudouin et Pelletier Arnaud pour leur collaboration ainsi que Madame Kuzuyama, attachée culturelle de lAmbassade du Japon, pour sa présence.

Jaime Derenne

Pierre Bonneels

Université Libre de Bruxelles

Belgique