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Préface

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  • ISBN: 978-2-406-09384-8
  • ISSN: 2271-7013
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-09384-8.p.0013
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Mise en ligne: 16/11/2020
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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PRÉFACE

Fortuna audaces juvat… Ce livre est la rencontre à travers les siècles de deux audaces : laudace intellectuelle, conceptuelle, méthodologique, dune jeune chercheuse du xxie siècle, et laudace théologique, spirituelle, littéraire dun prélat du Grand Siècle, épris de sagesse et pourtant conduit jusquà la « folie » de la quête du pur amour et à linvention dune esthétique et dune prose nouvelles.

Cétait déjà une audace de la part dAgathe Mezzadri-Guedj que de consacrer sa thèse à Fénelon, auteur qui non seulement figure depuis toujours parmi les plus grands classiques de la littérature française, mais dont létude de surcroît a connu une renaissance spectaculaire au sein de la recherche récente et sur qui saccumulaient les travaux universitaires. Quelle nouveauté pouvait alors espérer apporter la doctorante ? Or à cette audace A. Mezzadri-Guedj en a joint une autre : au lieu de se pencher sur des textes encore très peu lus de larchevêque de Cambrai ou des aspects secondaires de sa pensée, A. Mezzadri-Guedj a choisi de saffronter au corpus le plus fondamental de Fénelon, celui que composent les œuvres spirituelles, sur lesquelles lon a tant écrit, en y joignant rien de moins que le Télémaque, et en les approchant par le biais dune question non moins fondamentale, mais non moins fréquemment déjà étudiée ; celle de lécriture de larchevêque. On pouvait craindre de lire une simple mise à jour érudite de recherches anciennes : cest le contraire qui advient, nous sommes en présence dun livre qui porte une lumière radicalement nouvelle sur lœuvre de lécrivain ancien.

Cest que laudace paradoxalement – si lon ose dire, et lon verra bientôt pourquoi lusage de cet adverbe prend ici une résonance particulière –, laudace dA. Mezzadri-Guedj reposait dans lobjet plus précis de son enquête : la recherche dune pure écriture dans lœuvre de Fénelon. Or, si larchevêque manifeste bien, comme lécrit A. Mezzadri-Guedj une véritable « obsession » de la pureté – le livre recense à lintérieur de son corpus plus de deux cents termes associés à ladjectif « pur » ! –, il ny est précisément 14jamais question décriture pure, la notion décriture étant de toute façon anachronique par rapport aux doctrines littéraires du temps. Mais, même exprimé dune manière différente, on ne lit pas de projet explicite de Fénelon en ce sens. Et pourtant il sagit bien dune vraie question, tout le livre dA. Mezzadri-Guedj va le démontrer, la recherche dune langue capable de dire Dieu supposant aux yeux de Fénelon une transparence à la divinité qui entraîne un effacement du sujet dans lénonciation.

Non moins audacieuses paraissent lutilisation par lauteure, pour les appliquer à ces textes classiques, des méthodes, des théories, des instruments les plus modernes des sciences du langage, telles la lexicométrie, lanalyse énonciative, la linguistique textuelle, ainsi que leur combinaison, sans confusion ni simplification, avec les catégories et les doctrines de la critique et de la poétique du xviie siècle.

Audace encore, et dune façon plus générale, de lapproche résolument pluridisciplinaire dA. Mezzadri-Guedj. Car les sciences du langage ne sont pas les seules convoquées au cours de lenquête, il faudrait mentionner aussi lhistoire littéraire, des formes ou des genres comme des idées, la philosophie, de Descartes à Levinas, la théologie, les sciences bibliques, lhistoire des mentalités, lesthétique, la psychanalyse, dautres disciplines encore ; et le plus remarquable est sans doute que jamais leur apparition ne paraît artificielle ou incongrue, mais que chacune vient à sa juste place et permet à une analyse dune grande cohérence de se développer et de franchir un nouveau seuil.

Audace enfin de lenchaînement du livre, qui part de létude du paradoxe dans lœuvre fénelonienne, laquelle refuse par principe le paradoxe rhétorique mais succombe parfois à sa tentation, assume en revanche le nécessaire paradoxe mystique, pour parvenir, comme à son aboutissement logique dans le cas de Fénelon, à lexamen de la répétition, considérée par A. Mezzadri-Guedj comme une vraie figure au moins en loccurrence. Le moins que lon puisse dire, cest quun tel parcours nallait pas de soi. Mais, si, en indiquant le chemin du paradoxe à la répétition, lon vient en fait dénoncer le titre de louvrage, il faut ajouter quen réalité A. Mezzadri-Guedj ne sarrête pas à la figure de la répétition, mais que, par un quasi-coup de force qui se révèlera totalement justifié, au prix dun détour par la psychanalyse, elle saute de létude des figures (mais en y ayant trouvé un fondement solide et objectif) à celle de la spiritualité et de la métaphysique personnelles de 15Fénelon, et, par un nouveau coup daudace, revient de la spiritualité à lécriture, donnant une interprétation nouvelle et par certains côtés éblouissante de cette étape décisive pour la littérature française quest linvention par Fénelon dune prose poétique.

Ainsi laudace de la jeune chercheuse du xxie siècle rejoint-elle celle du prélat du xviie siècle, qui écrivait paradoxalement : « Quand jétais jeune, jétais trop sage »… La rencontre de la mystique devait conduire Fénelon vers des audaces théologiques, et sa spiritualité même vers une écriture nouvelle. Ainsi que lécrit A. Mezzadri-Guedj, renonçant à la singularité par pur amour, « cest paradoxalement » (encore !) « dans ce renoncement quil crée une voix singulière », reconnaissable entre toutes.

La rencontre de ces deux audaces est féconde. Elle produit un livre stimulant, profondément neuf dans sa thèse générale comme dans beaucoup de ses développements, avec des moments extrêmement heureux. Apparemment tourné vers des aspects particuliers et plutôt stylistiques de lœuvre de Fénelon, il propose au contraire une interprétation densemble de la spiritualité, de la personnalité et de lécriture de Fénelon, avec une cohérence, une rigueur démonstrative remarquables, et, ajoutons-le, une capacité dempathie à travers les siècles qui ne nuit en rien à lobjectivité de létude.

Lon sen voudrait de déflorer le plaisir du lecteur à découvrir louvrage et à goûter le style dune grande qualité dA. Mezzadri-Guedj comme labondance de ses formules heureuses. Mais lon ne peut résister au désir dattirer son attention sur certaines démonstrations particulièrement brillantes (si lon ose lécrire dune fénelonienne, quand Fénelon condamnait précisément le brillant !).

Ainsi de lopposition entre le cogito cartésien et le contrecogito fénelonien : tous deux sont bâtis sur une méfiance envers le moi et ses préjugés, ses fausses vérités, sa capacité dillusion, mais, si pour Descartes lexpérience même de lacte de penser prouve lexistence, elle ne saurait selon Fénelon fonder lexistence du néant quest lhomme, dont tout lêtre est reçu de Dieu.

Ainsi du développement sur « la voie moyenne entre fanatisme et philosophie » : A. Mezzadri-Guedj y montre comment, refusant et de garder au paradoxe du mystère divin sa « pure » obscurité, ce qui relèverait du « fanatisme » (le mot étant pris dans son acception du Grand Siècle), et de lui retirer tout caractère paradoxal, ce qui relèverait de la « philosophie », Fénelon se tient à un autre niveau, celui de la foi, dont « loutil nest ni le paradoxe rhétorique, trop extravagant, ni la 16doxa logique, mais le paradoxe nourri déléments de résolution par son cotexte : le pseudo-paradoxe de Carel et Ducrot ».

Ainsi de la présentation de la répétition comme modulateur atténuateur du paradoxe et comme instrument de linsinuatio qui instille les vérités dans lesprit du lecteur en dissimulant la présence de lauteur, car les répétitions permettent à ce dernier de sembler céder toute la place aux seules Vérités du dogme en seffaçant lui-même pour répéter inlassablement les mêmes mots et les mêmes contenus sémantiques.

Ainsi de létude de la répétition de type biblique ou litanique, qui « transforme le texte en espace consacré ».

Ainsi en définitive de toute ladmirable troisième partie avec, entre autres moments précieux encore, linterrogation sur la nécessaire et impossible existence du sujet mystique, ou surtout la progression de lanalyse qui passe du constat de leffort danéantissement du moi, vu comme une pulsion de mort, à la découverte en Fénelon dune pulsion de vie née de la Foi non plus à un Dieu immuable, mais à un Dieu infini, dun passage de Thanatos à Éros, dun dépassement de la « prédication absolue » quest la répétition de la Démonstration de lexistence de Dieu, « IL EST, IL EST, IL EST », de lapprentissage enfin de la « difficile liberté » dont parle Levinas. Cest cette pulsion de vie qui fera de Fénelon le créateur dune écriture nouvelle, dune prose poétique, dont la répétition justement fonde le rythme.

Lon aimerait tout citer… Mais lon espère que ces quelques exemples suffiront pour susciter le désir de se plonger dans ce livre captivant, den suivre intégralement le chemin et la démonstration, den découvrir pleinement la thèse et le renouvellement que celle-ci apporte non seulement à notre connaissance de larchevêque de Cambrai, mais à toute compréhension future de la question du langage poétique et du langage mystique.

Fénelon aspirait à fonder une langue idéale, qui fût complètement transparente à la présence divine, « pure » de toute trace de la voix propre de lécrivain. Il a échoué, et il ne pouvait en aller autrement, mais cest un bel échec, et de cet échec sont nés des chefs-dœuvre et une prose nouvelle. La fécondité de cet échec ne sarrête pas là, il nous vaut aujourdhui un très beau livre : celui dAgathe Mezzadri-Guedj.

François-Xavier Cuche

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