Aller au contenu

Introduction

Afficher toutes les informations ⮟

  • ISBN: 978-2-406-06388-9
  • ISSN: 2103-5636
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-06390-2.p.0007
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 01/06/2018
  • Langue: Français

  • Article de collectif: 1/24 Suivant
Accès libre
Support: Numérique
7

INTRODUCTION

Cest en dépit des hostilités, des conseils dabandon, des polémiques, des libelles et des caricatures, que nombre de femmes au xviiie siècle nont cessé de croire à la nécessité de participer à lentreprise des Lumières et à la découverte collective de la notion de progrès.

les femmes des lumières & lidée de progrès

À laube des Lumières, au moment où se déploie la belle érudition helléniste dAnne Dacier avec ses traductions de LIliade en 1699 et de LOdyssée en 1708, se prépare et sesquisse le nouvel essor des traductrices. Pourrait-elle échapper à nos mémoires, cette production immense de traductions qui appelle et exprime les progrès du siècle ? Comment occulter la série dintuitions parfaites dÉmilie du Châtelet et de tant dautres, dont les traductions douvrages majeurs de sciences, de philosophie, dhistoire, de morale, de littérature ou desthétique nourrissent lentreprise des Lumières ? Même si ces savantes se savent vulnérables, un même esprit souffle sur leurs œuvres : chercher et faire découvrir des vérités utiles, comme les avancées scientifiques de Newton pour contrer la théorie des tourbillons ou lapproche empirique de Locke afin de remettre en cause la théorie des idées innées. La science des Lumières prend forme et force grâce à leurs multiples contributions. La société éclairée du xviiie siècle, avide de connaissances nouvelles, fait un bel accueil à leurs œuvres, convaincue que son bonheur dépend de la diffusion accrue des lumières. Or, en même temps, ces femmes, apôtres des sciences nouvelles, se heurtent à lordre naturel, essentiel et général, tout à la fois physique et philosophique, qui fonde prétendument les lois et lordre de la société.

8

Dans Discours sur le bonheur, Émilie du Châtelet démontre avec une incontestable vérité quune loi dairain pèse sur les femmes et les éloigne de toute gloire, de tout bonheur public :

Les hommes ont une infinité de ressources pour être heureux, qui manquent entièrement aux femmes. Ils ont bien dautres moyens darriver à la gloire, & il est sûr que lambition de rendre ses talents utiles à son pays & de servir ses concitoyens, soit par son habileté à la guerre, ou par ses talents pour le gouvernement, ou les négociations, est fort au-dessus de (celle) quon peut proposer pour létude ; mais les femmes sont exclues, par leur état, de toute espèce de gloire, & quand, par hasard, il se trouve quelquune qui est née avec une âme assez élevée, il ne lui reste que létude pour la consoler de toutes les exclusions & de toutes les dépendances auxquelles elle se trouve condamnée par état1.

Imperturbablement, les penseurs du siècle excellent dans lexercice logique qui enchaîne la femme à la dévotion, la dévotion à lignorance, lignorance au manque déducation et à la nature féminine, faible et vaporeuse. Ainsi avancée, la chaîne des raisons qui remonte aux lois essentielles de lordre naturel porte atteinte in fine à la dignité de la femme et fait obstacle à sa perfectibilité.

Dès lors, nombre de savantes, nombre de femmes cultivées protestent contre cette fatalité qui relève du préjugé, parce quelle incite à la passivité et au renoncement. Léducation féminine devient une nécessité et lignorance une faute capitale. Pédagogues et éducatrices du siècle sengagent avec ardeur dans lhistoire en devenir et contribuent à lévolution sociale qui fait les sociétés heureuses. Convaincues que les filles, comme les garçons, nont besoin que dêtre formées à un savoir effectif pour développer leurs talents, elles répondent à lambition majeure du siècle qui est de concevoir un système de progrès humain. Hors de cette perspective, leurs traités, leurs romans, leurs poésies, leurs œuvres théâtrales perdraient beaucoup de leur signification. Favoriser les progrès de la société par léducation, voilà lobjectif de leurs recherches, car tous et toutes ont droit au savoir et au bonheur.

Mais le progrès na de sens aux yeux des femmes du siècle que sil est effectivement universalisable. Elles ne sauraient concevoir que des facteurs moraux, physiques, climatiques ou géographiques justifient la 9supériorité des hommes et lexclusion féminine. Méthodiquement des auteures attaquent, comme inconséquente, la pensée de Rousseau, car elles ne conçoivent pas le bonheur féminin hors dune société relativement perfectionnée. Laccès aux sciences, aux lettres et aux arts souvre aux ambitions des femmes : la floraison apparemment soudaine de leurs talents tant en astronomie, en physique quen musique et en peinture réduit toute idée que la femme soit déterminée par quelque a priori ou asservie à des lois naturelles. Tout doit convaincre la nation française de la similitude des itinéraires féminins et masculins. Aussi, sachons gré aux éditrices de dictionnaires de femmes célèbres ou de femmes fortes, davoir inspiré à leurs contemporaines le courage doser penser et entreprendre, car chacune, selon elles, avait le droit et le pouvoir de prétendre au meilleur. Encore une fois, écoutons Constance de Salm placer ses espoirs dans lavenir et interpeller les femmes :

O femmes ! Reprenez la plume et le pinceau. []

Venez, et faites voir à la postérité

Quil est aussi pour nous une immortalité !

Déjà plus dune femme, osant braver lenvie,

Aux dangers de la gloire a consacré sa vie ;

Déjà plus dune femme, en sa fière vertu,

Pour lhonneur de son sexe, ardente, a combattu2.

La conscience et la volonté du progrès sont au cœur de lÉpître aux femmes. Notons la force de conviction et lenthousiasme que ces vertus suscitent. Il est peu dœuvres et peu dactions de femmes que la volonté du progrès ne marque pas au xviiie siècle. Il sagit pour toutes de prendre le risque de donner libre essor à leur génie, de perfectionner leur raison, de déchirer ainsi les voiles épais du préjugé : selon elles, voilà comment le progrès pourra sétendre à lopinion de la société entière.

En conséquence, les femmes participent pleinement à laction intellectuelle, tant à la vulgarisation des nouvelles expériences quà la diffusion des savoirs. Polygraphes, elles multiplient leurs talents par goût de raisonner juste et pour que saccomplissent les progrès du siècle. Leurs correspondances le révèlent : leurs lettres démontrent le lien profond qui les unissent aux Lumières, quun livre paraisse, quune argumentation 10séchange ou quune nouvelle stratégie soit à trouver dans le combat encyclopédique. Pareil recensement donne déjà lieu à un constat instructif sur leurs riches savoirs et leur collaboration à la marche des progrès du siècle. Que dire enfin de lengagement politique des femmes sous la Révolution française, sinon quen héritières des Lumières, elles aspirent à un changement profond des lois et des mentalités et quelles entrent en révolution au nom des droits du genre humain et de la droite raison.

Que de signes de lattachement et de la participation des femmes aux Lumières ! Et pourtant limportance accordée aux auteurs, aux philosophes, aux scientifiques, aux musiciens, aux peintres, aux grands hommes du Panthéon, pour ne pas les oublier, conduit à reléguer dans lombre les productions multiples et les actions des femmes au sein de la cité. Les historiens des idées et les critiques du xixe siècle, dont on connaît les critères douteux, se sont complus à obscurcir la mémoire féminine. Or, souvenons-nous des propos que DAlembert prêtait à Christine, reine de Suède, dans un dialogue entre Descartes et la souveraine, texte qui fut lu à lAcadémie française, le 7 mars 1771, en présence du roi de Suède Gustave III : « Les peuples cheminent lentement, il est vrai ; mais ils cheminent, et arrivent tôt ou tard. La raison peut se comparer à une montre, on ne voit pas marcher laiguille, elle marche cependant, et ce nest quau bout de quelque temps quon saperçoit du chemin quelle a fait ; elle sarrête à la vérité quelquefois, mais il y a toujours au-dedans de la montre un ressort quil suffit de mettre en action pour donner du mouvement à laiguille3 ». Réflexion sceptique dune femme de pouvoir sur lévolution des mentalités ou espoir raisonnable, fondé sur lexamen des lois régissant les progrès de la Raison ?

11

Recherches actuelles :
bilan détape et nouvelles interrogations

À lépoque des Lumières, des témoins insistent sur la contribution remarquable de certaines de leurs contemporaines aux progrès du siècle. Depuis le colloque fondateur « Femmes et Révolution » qui sest tenu à luniversité Toulouse-Le-Mirail, pour le bicentenaire de la Révolution française, cette question est largement débattue par des chercheur(e)s en Europe et aux États-Unis.

Arborescences est la métaphore la plus juste pour figurer les trouvailles en archives, les nouvelles liaisons et les interrogations qui émanent de ces vastes chantiers, depuis les travaux pionniers de la SIEFAR (Société Internationale pour lÉtude des Femmes de lAncien Régime), créée sous la présidence dÉliane Viennot, et le volume Femmes des Lumières dirigé par Sylvain Menant (Dix-huitième siècle, No 36 – 2004) jusquaux plus récentes réalisations avec le Dictionnaire des Femmes des Lumières (Paris, Champion, 2015) sous la direction de Huguette Krief et Valérie André. Dès lors, un autre récit des progrès du siècle est en train de se formuler, dans lequel la question de labsence ou de la présence féminine dans le mouvement des Lumières rejoint les interrogations menées en histoire sur la représentation, cest-à-dire sur lécart possible entre le récit historique et leffectivité du passé. Les cinq dernières années ont été marquées par la publication de nombreux collectifs sur les musiciennes, les savantes et les femmes de lettres du xviiie siècle (voir infra Bibliographie générale). Léquipe de recherche qui avait été réunie pour assurer les articles du secteur « Littérature de xviiie siècle » sous la direction de Huguette Krief pour le Dictionnaire universel des créatrices (Paris, éd. des Femmes, 2013) de Béatrice Didier, Antoinette Fouque et Mireille Calle-Gruber, et qui a fourni une large part des contributions du Dictionnaire des Femmes des Lumières, a poursuivi ses travaux, publié des ouvrages, des éditions critiques et ouvert de nouveaux chantiers.

Pour retracer laventure des femmes du xviiie siècle, nous avons demandé à des chercheur(e)s confirmé(e)s, à de jeunes docteur(e)s et à des doctorant(e)s de présenter leurs enquêtes, qui ont toutes pour point commun de montrer comment les femmes partent à lassaut de divers 12domaines de la pensée. Nous avons présenté ces travaux qui renouvellent lhistoire des idées, de leurs actrices mais aussi des représentations des femmes autour de trois axes : « Regards de femmes », « Engagements de femmes » et « Carrières de femmes ».

Ces trois axes permettent de (re)dessiner la place qui est accordée aux femmes et celle quelles parviennent à sattribuer progressivement. Par « Regard de femmes », nous entendons une série de contributions qui explorent comment des femmes élaborent une pensée de plus en plus autonome par rapport aux systèmes qui les entourent, preuve non seulement de leur maîtrise de la culture environnante, mais dune indépendance et dune émancipation intellectuelles. Les femmes, dont les articles retracent ici les prises de positions dans le monde des idées, ne sont plus seulement des femmes cultivées ayant acquis un bagage selon des biais divers, des femmes savantes au sens noble du terme, mais de véritables actrices de lhistoire des idées, avec ses débats et ses controverses.

Ainsi en est-il de Bonne-Charlotte de Bénouville dont Les Pensées errantes ; avec quelques lettres dun Indien présentées par Huguette Krief soulignent la prise de distance par rapport aux entretiens philosophiques conduits par les hommes pour les femmes. Cette érudite de province saventure avec audace sur le terrain miné et labouré par les gloires philosophiques masculines, celui du doute, sur fond de cartésianisme et de refus du fidéisme, réévalué à laune de ses questionnements philosophiques, moraux et sociaux. Une même audace caractérise Marie Octavie Guichard, épouse Belot, dont louvrage au titre significatif Réflexions dune Provinciale sur le Discours de M. Rousseau, citoyen de Genève, touchant lorigine de linégalité des conditions parmi les hommes est présenté par Édith Flamarion. Non seulement, cette prétendue provinciale ose faire de la philosophie, domaine traditionnellement réservé aux hommes et que les femmes abordent plutôt par le biais dune imprégnation philosophique, dun philosophisme diffus, mais surtout elle ose sinscrire en faux contre Rousseau et tout ce quil représente en ces années. Cest en femme philosophe quelle réfute les démonstrations du Discours de Rousseau que ce soit sur le terrain anthropologique, conceptuel, moral, social ou politique.

On le voit, la question nest pas tant dans ces contributions éclairant lapport des femmes aux discussions de leur siècle de savoir de quel 13côté elles se situent, que de montrer quelles sont présentes et enrichissent tous les débats, quels quils soient. Le cas de Marie Leprince de Beaumont est, à cet égard significatif. Si on a longtemps réduit léducatrice rouennaise à une image convenue de « magasinière » et déducatrice bien-pensante, entrée en littérature par lapologétique et la littérature éducative, deux voies effectivement ouvertes aux femmes, les travaux actuels sur léducation et sur les Lumières chrétiennes soulignent toute la richesse de son parcours, ce que montre Ramona Herz-Gazeau dans sa contribution sur les aventures de Fidélia, héroïne dun long récit inséré dans le Magasin des Adolescentes, qui raconte le retour à la religion grâce à la raison de cette jeune fille, dont les errances passionnelles et intellectuelles sont offertes à la discussion des élèves de Bonne, apportant ainsi la double preuve de lexercice de raisonnement proposé aux femmes.

La place prise par les femmes dans les échanges intellectuels explique que les débats tournent précisément autour de la place quon leur assigne et quelles sont en train de déborder de toute part. Les échanges se complexifient : les femmes parlent, on parle delles et elles répondent. Trois contributions exposent précisément comment les femmes font entendre leur voix, quil sagisse de débats plus largement inscrits dans les échanges contemporains ou ponctuellement datés.

Valéry Cossy montre ainsi comment Isabelle de Charrière, grâce à une série de « désajustements », affirme au fil de ses œuvres une indépendance vis-à-vis de la doxa ambiante. Comme auteure francophone, son idéal cosmopolite la place en dehors de la République des lettres française et lui permet de se définir indépendamment de la pensée des Lumières et de la plupart des non-dits qui la régissent, de toute forme de dogmatisme, y compris dans le domaine religieux, elle qui hésite entre déisme et agnosticisme. De son côté, Frédéric Marty analyse la réponse de Louise Dupin à larticle « Femme » de lEncyclopédie, symboliquement publiée en 1756, quelques années après labandon de son projet intitulé Ouvrage sur les femmes (au début de 1751). Ses arguments adressés à Desmahis et à Jaucourt, contributeurs principaux de larticle, montrent une pensée qui refuse tous les clichés du premier, revendique la reconnaissance sociale et politique de la femme dans lhéritage de Poulain de la Barre et va plus loin que Jaucourt, dont les vues certes progressistes, appuyées sur lanthropologie, le droit naturel et la jurisprudence ne la satisfont pas. 14Laffrontement sur les qualités respectives des hommes et des femmes qui engendrent tant de textes entre Thermidor et les débuts de lEmpire connaît un retentissement particulier en poésie comme le montre Jean-Noël Pascal qui étudie les poèmes consacrés aux femmes poètes, entre les deux publications majeures de ce débat, soit, à la fin de lan V, lÉpître aux femmes de Constance Pipelet et, au début de lan IX, Le Mérite des femmes de Gabriel Legouvé. Ces audacieuses manifestations dindépendance ne doivent cependant pas faire oublier que si les femmes portent un regard neuf, personnel et débarrassé de préjugés, elles sont encore victimes de tous les stéréotypes en circulation, témoin le violent pamphlet des Crimes des reines de France, qui condense lessentiel des attaques contre la participation des femmes au pouvoir, et qui est, depuis sa première parution à Paris en 1791, assez régulièrement attribué à Louise de Kéralio, contre toute vraisemblance comme létablit Éliane Viennot.

La section intitulée « Engagements de femmes » réunit les contributions qui mettent laccent sur des groupes de femmes ou des femmes singulières (dans tous les sens du terme) dont les sphères dintérêt, les occupations et les publications témoignent que les lignes de partage entre hommes et femmes bougent, quil sagisse des sciences, de la politique y compris dans une activité militante, de la littérature où elles investissent parfois avec difficulté des genres plutôt réservés aux hommes comme le théâtre représenté sur une scène officielle ou fassent évoluer un genre littéraire (le conte), un domaine (lécrit à caractère pédagogique ou du for privé) en leur conférant une nette ouverture sociale. Adeline Gargam présente ainsi un tableau de la recherche en cours sur la place des femmes dans les sciences. Le renouveau des études internationales lié aux gender studies montre que le rôle des femmes a été longtemps minoré dans lhistoire des sciences jusquà une époque très récente et que le xviiie siècle ne déroge pas à la règle. Situation dautant plus paradoxale et révélatrice que lon peut dénombrer 150 femmes qui se sont illustrées dans les sciences mathématiques et physiques entre 1690 et 1804, un chiffre important par rapport à la situation traditionnelle des femmes, avec des statuts très variables dactivité selon les secteurs. Cette même diversité se retrouve dans le domaine politique, quOlivier Blanc examine pour les dernières années du siècle à travers les archives encore peu travaillées des différentes polices politiques. Ce qui frappe, cest la conviction des femmes quelles peuvent et doivent sengager 15en politique, quels que soient leur bord politique, leur appartenance sociale ou la forme daction choisie qui va du salon à laction directe en passant par toutes les formes décriture que suscite la période. Car bien sûr, la pratique de lécrit et de la littérature constitue depuis longtemps une possibilité ouverte aux femmes. Cependant là aussi la hiérarchie des genres et le caractère social des manifestations accompagnant et relayant la vie littéraire font que les femmes occupent les places quon leur octroie, quelles se ménagent et quelles font évoluer. Si lon trouve des femmes dramaturges dans tous les genres théâtraux pratiqués au xviiie siècle, force est de constater comme le montre Marie-Emmanuelle Plagnol-Diéval que le chemin pour se faire représenter sur une scène publique est difficile pour le plus grand nombre, que le choix de la scène privée, sorte de double du salon, est fréquent et que les « dénis de maternité » des œuvres abondent… Dautres domaines littéraires leur semblent réservés comme le conte et la littérature déducation parce quils semblent obéir à une partition en quelque sorte traditionnelle des sexes : le genre narratif court du conte merveilleux et le témoignage écrit de leurs responsabilités de mères et déducatrices leur reviennent « naturellement ». Aussi la nouveauté réside-t-elle dans les inflexions ou les développements quelles impriment à ces « domaines réservés ». Françoise Gevrey montre ainsi que le conte merveilleux continue dêtre pratiqué dans les vingt années qui précèdent la Révolution, durant celle-ci et le Consulat. Si les femmes revendiquent une part de la frivolité inhérente au genre, elles le font évoluer en y intégrant des réflexions sur la morale, la société, la politique avec des échos transparents aux événements, ainsi que sur le féminisme. De même, létude menée par Beatriz Onandia sur la réception de Mme de Genlis en Espagne souligne avec force le succès européen de lauteure, dabord connue par ses œuvres éducatives, puis par ses romans historiques, tout en illustrant les résistances face à ses œuvres plus politiques, jugées trop engagées et trop liées au contexte français. Si la situation socialement éminente de Marie-Louise-Élisabeth-Nicole de La Rochefoucauld, duchesse dEnville la protège de ce déficit de légitimité qui affecte certaines femmes, cest sa volonté propre qui lamène à fréquenter tous les membres importants de la République des Lettres, du monde scientifique et politique, notamment entre 1762 et 1792, létude de la correspondance de la duchesse menée par Michèle Crogiez Labarthe restitue le portrait dune femme 16oubliée et pourtant prodigieusement active à différents titres dans des milieux variés à Genève comme à Paris.

La dernière section de ce volume intitulé « Carrières de femmes » sattache à présenter quelques figures particulièrement significatives dans leur itinéraire (quoique le but ne soit pas de juxtaposer des monographies si intéressantes soient-elles) et dans le renouveau des études autour des femmes. Éliane Itti revient ainsi sur lactivité de Mme Dacier au cœur de la Querelle des Anciens et des Modernes par ses travaux, traductrice, vivant de sa plume, éminente philologue, mais aussi soucieuse du lectorat féminin et des jeunes, elle aussi célèbre dans lEurope entière et quun site permet enfin de mieux connaître. Cest ainsi la notion de « carrière » qui, pour Marie-Laure Girou Swiderski, caractérise la vie et lœuvre de Marie-Geneviève-Charlotte Thiroux dArconville qui consacre sa vie aux travaux intellectuels de toute sorte après avoir manqué mourir de la petite vérole à vingt-deux ans. Insatiable, la polygraphe se tourne aussi bien vers les langues vivantes que vers les sciences quelle cultive avec passion (notamment la chimie), lhistoire et la littérature, dans le but moral dêtre utile aux autres, tout en réfléchissant sur sa propre destinée dans ses Pensées, réflexions et anecdotes qui viennent couronner son œuvre. Un même souci de réévaluation de lœuvre parcourt la contribution de Jeanne Chiron qui porte sur lultime version des Conversations dÉmilie et ses variantes. Létude montre que ce texte véritablement dialogué, fondé sur une profonde interactivité, propose une approche renouvelée de la psychologie enfantine et une redéfinition des rôles de léducatrice et de lenfant, à lire en miroir avec lÉmile. Cependant les résistances sont encore grandes et les a-priori sur les auteures importants comme le montre Rotraud von Kulessa qui retrace les vies parallèles de Françoise de Graffigny et de Marie Leprince de Beaumont. En sinterrogeant sur leurs réceptions mutuelles, elle se pose la question de leur statut de femmes philosophes, qui leur a été dénié au fil des siècles en dépit de leurs idées relatives à léducation et à légalité des sexes. Au-delà de ces hésitations historiographiques, cest la connaissance de ces femmes et de leurs œuvres qui, pour de multiples raisons, demeure insuffisante, ce à quoi remédient des travaux en cours de recherche et des publications comme en témoignent les deux dernières contributions du volume. Francesco Schiariti montre ainsi à partir dun corpus encore trop négligé comment les romancières du tournant du siècle, notamment Sophie Cottin et Stéphanie-Félicité de 17Genlis, proposent des fictions narratives historiques, qui ne doivent rien au roman scottien ou pré-scottien, mais qui sinscrivent dans un autre paysage, celui de la nouvelle historique, du roman de Cour et du roman sentimental troubadour. Son étude invite ainsi à redéfinir les critères dappréciation dun genre massivement pratiqué par les femmes. La contribution des femmes à la galaxie romanesque est telle quun travail de redéfinition des sous-genres pratiqués savère indispensable comme le rappelle Laurence Vanoflen qui détaille les jalons de cette redécouverte et surtout pose de nombreuses questions méthodologiques à propos de sa réédition en cours de deux volumes réunissant les romans majeurs dAdélaïde de Souza, devenue Flahaut par son second mariage. Son étude des réécritures notamment dénote un parti-pris de fadeur hérité de normes genrées, nouvelle preuve sil en était besoin que les recherches redessinent une histoire des œuvres, des idées et des femmes longtemps occultée, masquée ou déformée.

Au terme de ce parcours, comment ne pas être frappé par limportance quaccordent les femmes des Lumières au progrès des connaissances ? Pour elles, le savoir féminin contribue au progrès, comme le progrès à leur bonheur. Elles trouvent à cette entreprise lintérêt détablir quil nest pas de déterminisme auquel la femme serait soumise par nature et qui limiterait le champ de son intelligence. Le perfectionnement féminin a pour guides lexpérience et la raison. Certes, les femmes de sciences et de lettres du siècle des Lumières nimaginent pas que leur capital de vérités pourra simposer aisément dans leur société ; mais elles espèrent que leur conscience et leur volonté de progrès sétendront à toutes les femmes et que la nation sen éclairera dautant.

Le recensement des œuvres féminines et des archives historiques, auquel parviennent les recherches actuelles, enseigne combien les femmes des Lumières et leurs héritières ont visé à informer les intelligences et attendu des progrès du siècle un accroissement de leur liberté.

Huguette Krief

Marie-Emmanuelle Plagnol-Diéval

1 Mme du Châtelet, Discours sur le bonheur, éd. Robert Mauzi, Paris, Les Belles Lettres, 1961, p. 21.

2 Constance de Salm, Épître aux femmes, Œuvres complètes de Madame la princesse Constance de Salm, Paris, Firmin Didot frères, 1842, t. 1 – Épîtres – Discours, p. 44.

3 DAlembert, Dialogue entre Descartes et Christine, reine de Suède, aux Champs Élysées, Œuvres philosophiques, historiques et littéraires, Paris, chez Jean-François Bastien, An XIII (1805), t. 4, p. 78.