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Classiques Garnier

Avant-propos
Deux fois dans le même fleuve

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Avant-propos

Deux fois dans le même fleuve

Cet ouvrage fera date, et pas seulement parce quil sagit de la première monographie dune telle envergure consacrée à Michael Cimino. Il impressionne dabord par son souffle, lampleur de sa recherche, lintime connaissance de son sujet, lérudition dont il témoigne dans des domaines qui vont de la théorie du cinéma à lhistoire américaine en passant par la philosophie classique et contemporaine, et qui sappuie sur une culture classique manifestement aimée. Mais ce qui saisit dabord, cest la vibration dune écriture au constant bonheur dexpression (telle cette partition de la trilogie historique du cinéaste en trois âges : la terre, le fer, le verre). Surtout, Cédric Donnat est en véritable sympathie avec son objet, et tout ce livre, qui a la même puissance torrentielle que lœuvre de Cimino, est animé dun élan lyrique dans la pensée comme dans lécriture, sans jamais pourtant se départir de la rigueur de lhistorien et de lanalyste.

On salue donc larchitecture rigoureuse qui sous-tend la démonstration, et le geste historiographique fort, qui ancre toujours sa dimension critique dans une argumentation irréfutable fondée sur la réalité objective des films. Il sagit pour Cédric Donnat, comme pour le cinéaste lui-même, de décaper lœuvre et lHistoire de leur version « officielle » et des méta-discours qui les recouvrent et les falsifient, pour en réhabiliter la lettre – entreprise dont la rigueur na dégale que la générosité.

Ce livre manifeste en effet une scrupuleuse et constante attention au détail de ce que racontent, montrent et disent vraiment les films, et a le courage de se confronter à leur ambivalence voire leur opacité (La Porte du paradis). Cest dailleurs lun des immenses mérites de ce travail que de maîtriser la circulation entre le général et le particulier, doffrir à la fois une vue densemble des films, jusque dans leur contexte et leur réception, et détayer leur étude par des analyses de séquences ou de plans dune extrême précision, qui permettent de complexifier 16ou de nuancer la vision courante, trop souvent monolithique (même sur le mode laudatif), de lœuvre de Cimino – avec en outre une attention bienvenue à la lettre même du dialogue original. M. Donnat se révèle ainsi non seulement un historien, mais surtout un authentique analyste de cinéma.

Si la « trilogie américaine » de Cimino (La Porte du paradis, Voyage au bout de lenfer, LAnnée du dragon, selon lordre chronologique des événements décrits) se taille évidemment la part du lion dans cette étude, on apprécie également la réhabilitation du Sicilien, film tronqué et mal-aimé, et bien sûr lévocation conclusive du projet dadaptation de La Condition humaine – qui a laudace convaincante de substituer à une simple récapitulation de largumentation une ouverture en forme détude de cas, hommage à un film avorté qui révèle in fine des clés secrètes de lœuvre du réalisateur. De cette carrière contrariée au point dinspirer des martyrologes, M. Donnat excelle à dégager labsolue cohérence morale et esthétique. Et, en sappuyant sur les concepts de Kracauer, et notamment la rédemption de la réalité matérielle, il démontre de façon pleinement convaincante que lHistoire chez Cimino, cinéaste du temps en tant même quil sinscrit dans lespace, est moins méta-discours (y compris dans le didactisme assumé de certaines « leçons dhistoire » – le terme renvoie à Straub, le geste à Griffith, Ford ou Fuller – comme lévocation de la photographie de linauguration du chemin de fer transcontinental dans LAnnée du dragon) que préservation des traces, réhabilitation et immortalisation des lieux et des corps. Elle est, tout simplement, incarnée. Et dans un geste réflexif, la démarche analytique de Cédric Donnat sincarne dans une écriture sensible (au sens fort et philosophique) du terme, qui allie ferveur poétique et précision scientifique pour mettre au jour de pareilles traces dans les films de Cimino. Là encore, le livre épouse la trajectoire de son objet pour lui conférer sa juste dimension à la fois éthique et épique.

Cimino na eu de cesse de célébrer, et darracher fugacement à loubli, « les choses qui seffacent ». Comme tout grand cinéma, son œuvre constitue par excellence un art du temps. Avec la conscience aiguë que les films eux-mêmes sont sujets à labilité. Plus encore : par-delà les projets inaboutis, les mutilations ou remontages, Cimino a toujours au fond bâti des ruines, dont la plus belle est sans doute La Porte du paradis, aussi majestueuse que forcément lacunaire, vouée au fil même de sa 17construction à un perpétuel délitement. La beauté du geste de Cédric Donnat tient à ce quil en prend acte, et en même temps nous donne à voir lœuvre virtuelle. Et sa manière de prendre en compte la part du rapport du spectateur au corps des films mérite admiration et gratitude.

Serge Chauvin