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Classiques Garnier

Avant-propos

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AVANT-PROPOS

Les deux tragédies réunies dans ce volume présentent des affinités, mais aussi de notables différences, et cest là que réside tout lintérêt de ce rapprochement.

Les deux pièces ont en commun la nature de leurs sujets, empruntés aux légendes grecques anciennes, traités auparavant à la fois par Euripide et par Sénèque. Si, dans Hippolyte (1573), linfluence de Sénèque est prédominante, elle nest pas la seule dans La Troade (1579), où la source grecque est importante, puisque Garnier, tout en empruntant aux Troades de Sénèque, sinspire également des Troyennes et de lHécube dEuripide, selon le principe bien connu de la contamination.

Les personnages féminins (Phèdre et la nourrice dans la première pièce, la reine Hécube et les nombreuses captives troyennes dans la seconde) occupent une place de premier plan. Hécube, exemple du malheur accompli, reste sur la scène dun bout à lautre du drame. Cassandre, Andromaque, Polyxène se succèdent, offrant au spectateur une galerie de personnages émouvants et attachants, en raison de leur infortune.

Dautre part, le caractère élégiaque de ces deux tragédies est fortement marqué, ce qui est, on le sait, le propre de la plupart des tragédies de cette époque. Elles ont en outre été publiées dans la même décennie.

Elles présentent lune et lautre des caractères rhétoriques très proches (figures telles que lhypotypose, la répétition, 8limprécation, la comparaison, pour ne citer que quelques-unes dentre elles) ; elles sont écrites en un style soutenu, noble, sublime et véhément, qui nest pas sans rapport avec le genre épique. La couleur poétique et lyrique du texte se manifeste constamment, atteignant son apogée dans les parties chorales. Il convient dailleurs de prendre le terme de lyrisme au sens antique (strophes prononcées ou chantées par un chœur, dont la voix, les mouvements, voire les pas de danse, peuvent saccompagner de musique, du son de la lyre notamment), ce qui nexclut pas de donner au mot également son acception moderne, celle de lexpression vive et animée des sentiments.

Mais la confrontation de ces deux pièces permet aussi de saisir entre elles dimportantes différences. Hippolyte est une tragédie privée et amoureuse, dont les préoccupations politiques ne sont pas totalement absentes, quoique discrètes, et qui a comme objet principal la représentation de la fureur amoureuse, destructrice à tous égards, tandis que La Troade met en scène les horreurs de la guerre, la cruauté des vainqueurs à légard des vaincus. Garnier, à travers le destin ambigu dAstyanax et lallusion implicite aux origines légendaires de la Gaule, lance un appel voilé à la reconstruction de la France, déchirée par les guerres civiles.

Des différences apparaissent encore dans la dramaturgie des deux tragédies. Hippolyte se construit autour de la passion dévorante et criminelle de Phèdre, qui, selon les ordres dun destin implacable (du moins en apparence), va provoquer la mort de linnocent héros Hippolyte. Dans La Troade, cest la ruine de tout un peuple que le poète représente, et le tragique (ainsi que le pathétique) repose sur laccumulation incessante et accélérée des infortunes, jusquà un paroxysme toujours surpassé dans lhorreur et la douleur.

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Dautre part, les deux pièces posent des problèmes métaphysiques et religieux. Ces derniers semblent très complexes, voire obscurs, dans la première, tandis que, dans la seconde, au-delà du plan des funestes péripéties, se profile plus nettement la grave question de la Providence, de la justice et du gouvernement divins.

Chacune des deux tragédies, enfin, illustre parfaitement la variété et lévolution du talent de Robert Garnier. Si lHippolyte se signale encore par un certain « statisme » rhétorique et dramatique, La Troade, elle, présente une plus grande diversité de formes scéniques et de dialogues, dune vivacité accrue, et un dynamisme efficace du point de vue théâtral. La véhémence du style, saluée par Ronsard, lequel évoque Eschyle dans un poème liminaire, fait de La Troade un des sommets de la tragédie humaniste.