Aller au contenu

Classiques Garnier

Préface

7

Préface1

Le problème de la sémiose est un des plus importants qui se soient jamais posés : comment des objets du monde – des sons, des traces sur des pierre, du papier, des écrans ou dautres supports, des gestes, des couleurs, des odeurs – en sont-ils venus à véhiculer du sens ? Et comment ce sens détermine-t-il nos valeurs et nos actions ?

De ce problème, qui innerve implicitement bien des sciences, diverses disciplines ont entendu semparer pour en faire leur objet. Jadis ce fut la théologie. Puis ce fut la philosophie, avec ses différentes subdivisions et rejetons que sont la phénoménologie, la métaphysique, la logique, la pragmatique ou lherméneutique. Et aujourdhui a sonné lheure des sciences cognitives.

Mais dans ce parcours, un moment aura été décisif : la fin du xixe siècle et le début du xxe siècle, alors que se met en place la modernité dont nous vivons encore aujourdhui. Ce temps voit naitre de puissants mouvements de rénovation théorique, dont plusieurs ont pris pour point de repère le langage, cet « honneur des hommes », selon la formule de Valéry. Cest dans ce tourbillon – qui est aux sciences humaines ce que le « soupe primordiale » est à la biologie – que naquit la sémiotique. Lobjectif déclaré de cette nouvelle venue a demblée de montrer que lon peut traiter tous les faits de culture comme des langages, le but ultime étant de mettre au jour les règles qui président au fonctionnement général du symbolique.

Étonnamment, cette discipline ne sest guère vu confier la place qui lui revient dans lunivers de la formation. Une place qui devrait être centrale, son rôle social étant manifeste. Elle aide en effet à dépasser lévidence et le bon sens, en plaçant les phénomènes familiers – de la danse à la publicité, des pictogrammes à la communication avec nos animaux de compagnie – sous la lumière crue de léclairage neuf que produit la conceptualisation. En mettant ces phénomènes comme à distance, en permettant de passer de la croyance à la connaissance, elle est donc – ou devrait – être une école de sens critique et de liberté. (Mais justement, peut-être fait-elle peur parce quelle libère, ou devrait libérer ?)

8

Une manière de pallier cette absence dans les programmes scolaires serait de sadresser directement au citoyen en multipliant les sites ou les manuels dinitiation à la sémiotique.

Certes, ces manuels ne manquent pas. Mais à bien y regarder, le choix se circonscrit le plus souvent entre deux types douvrages.

Dune part, on a des encyclopédies où les thèses, les appareils conceptuels, les méthodes, sont présentées de manière œcuménique. Mais il arrive – non : la règle est – que les orientations ainsi présentées soient irréconciliables. Une des tentations de lauteur de la synthèse est à ce moment-là de gommer les disparités, alors que les enjeux sociaux de la discipline devraient plutôt pousser à les mettre en évidence afin de mieux en faire apprécier la portée. De surcroit, à opérer de la sorte, on fait courir au lecteur le risque de la dispersion, qui vient elle aussi contredire les objectifs visés.

Face à ces constructions, on a des traités et des précis homogènes, mais qui, élaborés dans le cadre dune école, ne font entendre quun son de cloche. Ils proposent lapplication orthodoxe des schémas caractérisant ladite école ; ils présentent les objectifs et les méthodes de la discipline du point de vue qui leur est particulier. Certes, partir dun corps de doctrine présenté comme unifié, stabilisé et cohérent, où les concepts sinterdéfjnissent étroitement dans un espace bien clôturé, voilà qui ne peut que séduire le profane, et qui constitue assurément un gage defficacité. Mais le propos étant mis à labri des controverses, cest la fonction critique de la discipline qui sestompe ici.

Cette opposition est apparemment insurmontable, et il semble bien quon soit face à un dilemme : dun côté, des méthodes fermes mais à la rentabilité sociale apparemment faible ; de lautre, lambition dune telle rentabilité, mais payée par linconsistance méthodologique et le bavardage ; ou encore : la crispation sur une doctrine descriptive (avec ses postulats, ses concepts, sa terminologie) au risque de lintégrisme débouchant sur lexcommunication ; ou bien un œcuménisme dont il ny a pas grand chose à retirer, et où « sémiotique » nest plus quun mot chic…

La force de cette opposition – ou sa violence – nest pas souvent perçue par les acteurs du monde sémiotique. En effet, ce dernier se structure en deux zones relativement étanches, distinctes par les agents qui y œuvrent, par les instruments quon y utilise, par les objectifs quon y poursuit, par les langages à travers lesquels la discipline sy construit et sy montre. Dun côté la sémiotique qui sert de science auxiliaire aux 9apprentis architectes, aux designers, aux étudiants en journalisme ou en info-com, lesquels réclament des méthodes aisément exploitables, mais fréquemment détachées de leur cadre théorique ; de lautre une « sémiotique pour sémioticiens » quil est difficile darracher à sa pureté idéale. En termes bourdieusiens, on pourrait parler dun champ de production et de diffusion restreinte et dun champ de production et de diffusion de masse

Le Cours de sémiotique de Louis Hébert (à qui on doit déjà un remarquable site Web, préfiguration du présent livre) entend ne pas choisir entre les deux branches de cette alternative : celles-ci se présentent au lecteur dans une relation dialectique.

Et sans doute est-ce là une de ses originalités majeures. Il y en a certes dautres, que lauteur ne craint dénumérer lui-même, sans fausse pudeur (parmi celles qui auraient encore pu être soulignées, relevons léconomie quil fait des considérations historiques et évolutives – pas de panthéon ici, ni de téléologie, mais dhonnêtes reconnaissances de dette – ou le souci de rendre le propos, accessible sans rien renier de sa complexité ; chose évidemment attendue dun manuel mais qui prend ici des formes novatrices : le classement des chapitres en parcours balisés de « facile » à « difficile », comme le sont les pistes de ski, en est une des manifestations les plus tangibles), mais cest sur celle-là quil convient dinsister

Cest ce parti pris au départ qui conduit tout naturellement à ce que jai nommé dialectique.

Dun côté, Hébert a résisté au fantasme de lexhaustivité et de lencyclopédisme, mais a soumis la sélection de ses données et la structure de son exposé à une préoccupation cardinale : lapplication. Il présente en effet, modestement, son cours comme une contribution à une « sémiotique applicable » à des textes ou à des énoncés visuels. À première vue, il ny a là rien de très original : tous les manuels de sémiotique que lon a vu naitre au cours des trente dernières années ne se soucient-ils pas darticuler théorie et pratique ? Mais à seconde vue, les choses sont loin dêtre aussi nettes. Lexposé fait en effet voir que, loin dêtre une retombée inessentielle du phénomène du sens, lapplication lui est au contraire consubstantielle. Autrement dit, il établit quune sémiotique a non pas éventuellement mais nécessairement ou fatalement un volet applicatif et quune théorie sémiotique complète doit faire voir que les systèmes sémiotiques sont condamnés à sappliquer : « applicanda est omnis semiotica ». Partant de cette nécessité, il sest agi pour Hébert délaborer des outils méthodologiques à partir des différents mondes 10conceptuels quil a fréquentés. Ce qui implique tout autre chose que de les présenter comme des vérités absolues : il sagit non seulement den exploiter tout le potentiel méthodologique, mais aussi de les contextualiser, de les préciser, voire de les infléchir, les compléter ou les corriger. Et de fait, on est admiratif devant la créativité dont lauteur fait preuve dans ce travail de réinterprétation.

Dun autre côté, ledit auteur a refusé de céder à la tentation du lissage énonciatif : il rend ce qui leur revient à tous les césars quil a coudoyés, sans craindre de parfois sinscrire, avec légitimité, dans la galerie de ces césars. Mais il est également mû par le souci de faire apparaitre les harmoniques entre les thèses en présence. Davantage quun lieu de dialogue, le cours de Hébert se présente ainsi parfois comme une interface entre les différentes pensées sémiotiques. Le geste vulgarisateur devient chez lauteur un ample mouvement médiateur.

Sans doute, la position de périphérique assumée par Louis Hébert – et cest un autre périphérique qui ose le dire – le prédisposait–elle à cette fonction médiatrice. Tout près mais pas dedans, le périphérique est un scrutateur. Dans ses déplacements pendulaires, il aiguise ses dons danthropologue. Situé aux marches, portier, il voit ce qui entre et ce qui sort, sait qui passe et ce qui se passe. Mais cette position, où sa sensibilité saffute, est peut-être aussi la source de sa fragilité. Dun côté le périphérique na pas lassurance parfois arrogante de celui qui sinscrit résolument au centre ; de lautre, il ne peut jouir des certitudes robustes mais aveugles de celui qui reste au loin. Il cultive la discrétion ; le scepticisme et ladhésion tout à la fois. Mais cette discrétion dissimule parfois – dissimule tout en les portant – les innovations les plus surprenantes.

Le lecteur décidera de la pertinence de toutes les médiations qui lui seront proposées dans le livre quil tient entre les mains (il arrive que le skieur peste sur la couleur attribuée à la piste sur laquelle il sest aventuré). Mais lauteur a précisément pour ce lecteur un respect tel quil sait le guider, tout en le laissant autonome. Ce mariage de la fermeté et de la liberté, de la passion et de la rigueur, est trop rare aujourdhui pour quon ne le salue pas dans le remarquable travail du professeur Louis Hébert.

Jean-Marie Klinkenberg

Académie royale de Belgique

1 Le présent texte fait usage des rectifications de lorthographe de 1990, préconisées par toutes les instances francophones compétentes, dont lAcadémie française.