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Classiques Garnier

Comptes rendus

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COMPTE-RENDU


Jean-Pierre CxnuvEnu, Poètes etpoésie au xvr~ siècle, Pazis, Classiques
Garnier, « Lire le xvrie siècle  », 2012, 586 p.

On ne présentera pas Jean-Pierre Chauveau, bien connu des Amis
de Tristan L'Hermite, fondateur et longtemps président de l'association
et aussi spécialiste de la poésie du premier xvrie siècle qu'il a lazge-
mentcontribué àfaire connaître par des éditions de textes et des études
critiques.

Le volume constitué de trente-cinq articles reprend des publica-
tions proposées entre 1969 et 2009, plus deux inédits. Bien sûr, il est
d'abord extrêmement bienvenu de pouvoir ainsi voir réunis ces articles
parfois anciens et édités dans des revues nombreuses présentées en
toute fin de volume (p. 569-571) et de découvrir dans l'index l'ensemble
des critiques littéraires de cette période. Au-delà de cette praticité, de
véritables enjeux scientifiques rendent ce livre extrêmement précieux.
Construit en trois volets, une première partie assez diverse relève de
l'histoire littéraire, la seconde propose une approche plus thématique
et la troisième réunit des monographies portant sur une quinzaine de
poètes, du xvrie mais aussi du xvie siècle. La structure ne rend pas
clairement compte de l'évolution de la pensée de l'auteur, ni de la per-
manence de certaines de ces enquêtes, pourtant remarquables et éclai-
rantes, mais nous pouvons néanmoins les rétablir au final.

La structure ne respecte pas l'ordre chronologique des publications
et, quoique déstabilisant, c'est aussi un des premiers intérêts de cet
ouvrage  : si l'auteur explique le contexte paradoxal de la critique litté-
raire alors qu'il rédige ses textes (suprématie du siècle de Louis XIV,
début des travaux sur le baroque), ses azticles témoignent à la fois de
la volonté de signifier la force de la poésie lyrique du xvrie siècle et
des minores en particulier, comme du désir de définir dans sa diver-
sité cette poésie. Les azticles de Jean-Pierre Chauveau doivent donc
d'abord être lus comme des contestations de l'histoire littéraire de la
deuxième moitié du xxe siècle, défendue aussi bien par les critiques
académiques, vantant les mérites du siècle de Louis XIV, que par
les critiques modernes, louant le baroque. L'ouvrage permet ainsi de
montrer la précision de son travail de périodisatlon contre ces deux
courants classiques et modernes, et son constant refus de réduire cette
poésie à une esthétique ou à des cadres trop limitatifs. Un article dans
la première partie du volume (p. 35-48) propose un découpage en plu-
sieurs temps du xvrie siècle  : opposition à Malherbe et déclin de la
Pléiade (1605-1620), influence de Théophile et poètes de la première
génération (1610-1640), concurrence du théâtre et déclin (1640-1656)
et partielle renaissance. Cette périodisatlon, qui nuançait déjà en son
temps le travail effectué par Antoine Adam, est véritablement démon-
trée et azgumentée par la troisième partie. Elle précise et nuance ce
découpage en distinguant paz chapitre la « première génération » (Tris-
tan, Maynard, Godeau et Corneille) de la « seconde » (Sarasin et Fu-
retière) et de la troisième (Perrault, Villedieu, Quinault) et en isolant
des auteurs notamment parce qu'ils sont devenus les points d'orgue de

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114 la poésie du xvrre siècle, Théophile de Viau et La Fontaine, ou pazce
qu'à l'instar de Théophile et Tristan, ils ont été oubliés et doivent être
reconnus (David Aubin de Morelles, Isaac du Ryer). Nous découvrons
alors une forme de filiation lyrique et thématique non réductrice, entre
les minores et les majores dont témoigne fort bien l'index convoquant
aux côtés des grandes figures du siècle classique (Boileau, Bouhours
ou Racine), l'ensemble des poètes du premier xvrre et leurs critiques.
Est ainsi précisée la nature vaziée de la poésie lyrique de ce siècle

en plus des monographies sur les poètes de ces générations, plusieurs
contributions montrent les tendances de la poésie lyrique, héritière
de Malherbe (p. 73-84), portée par la voix du poète, de Du Bellay à
Scudéry (« La voix des poètes » p. 157-172) ou mazquée par plusieurs
esthétiques, baroques bien sûr (p. 49-60) mais aussi marinistes (p. 101-
112). Nous noterons l'importance du premier azticle du volume, inédit.
Il synthétise, en ironisant quelque peu, les stéréotypes sur la supposée
esthétique bazoque ou romantique des poètes, et souligne la nécessité
de tenir compte pour un poète donné de la singularité de l'influence,
du contexte et de la tonalité qu'il propose. Cet article permet de
convoquer et d'isoler un poète jusque là peu étudié par l'auteur, Saint
Amant, perçu comme facétieux et plaisant, et marqué par ses sources
italiennes. Certains genres poétiques auxquels une contribution ou
plusieurs sont consacrés, appazaissent comme spécifiques  :l'élégie
(p. 113-130), les tombeaux (p. 173-212) l'épopée et les vers héroïques
(p. 507-519, p. 383-400) et la poésie encomiastique (p. 61-72 ; p. 334-
350). Cette dernière forme de poésie est intéressante à double titre

elle rentre en correspondance avec d'autres articles exposant l'influence
du mécène sur l'écriture de tout le xvrre siècle, du Comte de Moret à
Colbert (p. 85-100, p. 535-546) ;elle permet d'apercevoir, au travers des
écrits de Jean-Pierre Chauveau, les innovations de la critique littéraire
sur le xvrre siècle de la fin des années 1960 à nos jours. Cette poésie
encomiastlque a un certain écho avec les travaux d'Alain Viala et de
Mare Fumaroli, que Jean-Pierre Chauveau a parfois précédés ou par-
faitement saisis l'étude de la stratégie d'auteur de Tristan (p. 317-333)
montre toute l'importance prise par la sociologie de la littérature dans
la compréhension de l'écriture et des genres. Elle permet de préciser
l'étude qu'Alain Viala avait esquissée sur Tristan. Elle relève aussi de la
contextualisation historique de l'aeuvre très vivace chez nos collègues
d'Outre-Rhin La Fontaine, d'abord lu paz la critique des années 1970
comme l'auteur classique des Fables et finalement reconnu aujourd'hui
comme un poète de la diversité tant thématique que générique, est ain-
si étudié dans les cinq études que lui consacre l'auteur (p. 443-506).
L'accent mis depuis les années 1990 sur la polygraphie des poètes de ce
siècle et sur la difficulté de réduire à un genre ou à une esthétique uni-
fiée cette littérature est aussi sensible au-delà du travail générique sur
La Fontaine (p. 468-493) dans la synthèse sur Corneille reliant théâtre
et poésie (p. 401-420), les cinq études sur Tristan (p. 317-382), passant
de la poésie profane à la poésie religieuse. L'influence du structura-
lisme est parfois sensible quoique ténue, dans l'approche thématique
de la littérature (la seconde paztie du volume s'ouvre et se clôt sur une
étude de la mer et de l'hiver), structurelle (l'organisation d'un recueil
de Tristan, p. 372-382) mais aussi dans le primat donné à la question de

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115 la politique et du pouvoir (p. 452-467) Enfin l'importance croissante et
récente donnée à la matérialité du texte et son organisation éditoriale
est assez sensible dans l'inédit démontrant l'importance des paratextes
dans les Fables (p. 494-506). La date de publication des azticles ma-
nifeste la consolidation progressive d'un champ de recherche, la poé-
sie du premier xvrie siècle, et le pressentiment, en plus des tendances
déjà mentionnées, de nouveaux jalons développés ultérieurement  : en
témoigne ainsi sa remarque en 1998 sur l'importance de la poésie scien-
tifique de la fin du xvrie et du xvrrie siècle, p. 46, champ de recherche
qu'une ANR dirigée par H. Marchai vient seulement d'explorer ; de
même, ses articles sur l'importance de la mer ou des saisons ont annon-
cé la publication de thèses sur le sujet.

Jean-Pierre Chauveau, à l'image du poète Tristan dont il a assuré
patiemment la défense, n'appartient à aucun de ces courants, peut se
jouer des codes et fait figure de précurseur. Cette indépendance est
d'autant plus sensible dans l'organisation des écrits  :les articles les
plus tardifs, sont justement plutôt consacrés à des auteurs classiques, à
l'aune de ce long travail fait sur la poésie Louis XIII, ses précurseurs
et ses héritiers.

Véronique AvnM




















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