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Vous avez dit « Éveils » ?

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  • ISBN: 978-2-8124-0129-9
  • ISSN: 1775-349X
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4414-2.p.0009
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 12/10/2010
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Vous avez dit « éveils » ?

Alexandre Hollan, découpant en masque hiératique le visage de Jean-Yves Pouilloux, lui a donné un étonnant regard : d’une acuité intense, impossible à esquiver comme à fixer, très proche en même temps et amical, comme pour suggérer le partage de la méditation. Au-dessous, passé l’écran des lunettes à reflets d’eau, l’esquisse d’un imperceptible sourire – mais est-ce bien sûr ? le tracé de la lèvre hésite à dessein entre la gravité et l’ironie. Le devin ici représenté est trop lucide pour se croire, comme les prêtres de Delphes, porte-parole des dieux. Miroite cependant dans ses écrits le trait essentiel de l’oracle selon Héraclite : « il ne dit ni ne cèle, il indique ». En tous les échos de l’Antiquité et de la Renaissance qui se croisent dans les Essais, objet originel de ses travaux, aussi bien qu’en ceux des temps présents et de leur espace planétaire, Jean-Yves Pouilloux s’attache à percevoir, bien au-delà des legs de toute provenance, les questions sous-jacentes. Et volontiers il avive celles-ci et les infléchit en énigmes plutôt qu’il ne s’attarde sur leurs solutions, passées ou à venir : il sait que l’on ne peut « commencer à penser véritablement », selon ses termes, qu’en remettant en cause les pensées héritées et, surtout, sa propre pensée, à saisir comme foncièrement contingente et suspecte d’aliénation dès le premier retour sur son énonciation, si ferme soit-elle. C’est par ce biais qu’il est possible de s’arracher à la somnolence d’une réception routinière des anciens et des modernes : non en rejetant leurs apports (à quel titre, du reste ?), mais au contraire en les examinant avec une précision accrue, pour en déceler les assises et les prolongements inaperçus et les interroger de façon plus exacte, sans condescendance ni dévotion.

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Ce mode d’investigation et de réflexion dont les travaux de Jean-Yves Pouilloux donnent l’exemple, ou plutôt les exemples, toujours différents selon leurs objets mais constamment fidèles aux exigences ainsi définies, a inspiré les études regroupées ci-après. Elles abordent des domaines divers, auxquels s’adaptent leurs démarches ; on constatera cependant qu’en dépit d’inévitables disparates elles conduisent régulièrement à mettre en lumière les ferments d’interrogations qui troublent les leçons accréditées et fécondent les données soumises à l’examen. C’est ainsi que sont ravivés ou réexaminés, en préalables, quelques acquis de la tradition humaniste. Le regard de Marie-Françoise Marein décèle sous la prétendue simplicité des « paroles ailées » d’Homère leur pouvoir de « donner des ailes », de susciter autour d’elles échos et résonances, jusqu’aux leurres de la parole feinte, indices de tacites vérités. À la notion d’« imitation », tenue pour banale tout au long de la Renaissance, Yves Delègue donne une profondeur et une acuité insoupçonnées en revenant sur ses élaborations médiévales. Dans l’aire de spéculations théoriques explorée par Valérie Fasseur, la rigidité supposée de l’Ars magna est animée par Lulle de visées apologétiques et mystiques qui insufflent à qui s’y adonne de bonne foi l’exaltation d’une conversion ; reprenant le dispositif avec de tout autres intentions, Borges se livre lucidement au vertige d’une combinatoire à l’infini, dans l’ironie ludique et un secret désespoir. Toute donnée culturelle est susceptible de telles métamorphoses.

L’œuvre de Montaigne, Jean-Yves Pouilloux l’a établi il y a quarante ans, requiert et parfois programme textuellement ce genre de lecture. Les principes en sont indiqués dès ses premières pages, en une « phrase inaugurale » d’une extrême précision, où Terence Cave et Kirsti Sellevold mettent en lumière « des protocoles verbaux qui constituent en quelque sorte l’infrastructure de la manière de penser qui est particulière aux Essais ». Bernard Croquette le confirme à plus grande échelle en examinant étape par étape les modes de lecture proposés par Pouilloux, homologues

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du texte auquel ils s’appliquent jusque dans leurs variations méthodiquement vérifiées et exploitées : travail qui corrobore l’examen critique en le retournant sur et parfois contre lui-même pour y saisir une perpétuelle réélaboration. Le processus s’enrichit de l’intervention du lecteur virtuel, postulée par Montaigne, et dont Olivier Guerrier expose, textes à l’appui, la complicité nécessaire et l’aptitude toujours aléatoire, qui frappe de précarité toute l’herméneutique du livre. Contre-épreuve : Claudie Martin-Ulrich, prenant pour objet un type de texte strictement codifié, l’éloge, montre que l’essai le subvertit discrètement en insistant sur le jugement qui s’y exerce autant ou plus que sur le personnage à célébrer : au lieu de l’effigie attendue est dévoilé le regard fixé sur elle. Se pose alors le problème de la légitimité de la publication, réfractaire aux visées des codes rhétoriques en vigueur auprès des lecteurs du temps, auxquels pourtant elle est adressée. A. Tournon décrit les configurations textuelles par lesquelles l’écrivain rend la question aussi incisive que possible, s’essaie à la résoudre et laisse l’opération en suspens, au risque du silence. Jaume Casals-Pons confirme indirectement l’embarras et sa raison d’être en ayant recours au style des aphorismes pour aborder l’un des substrats philosophiques majeurs des Essais : la façon dont peuvent se penser le temps humain et la mort, selon les modèles concurrents de l’imitatio Socratis et de l’imitatio Christi. La question est plus étroitement liée à celle de l’éveil, ou de la veille, par la méditation pascalienne de Muriel Bourgeois sur le sommeil des disciples qui à Gethsémani laissent Jésus isolé dans la déréliction ; ce qui conduit à un réexamen, empreint d’une extrême gravité, des notions de lucidité et de vigilance, et des recours indispensables, si incertains qu’ils soient, contre la torpeur spirituelle.

Le champ d’investigations s’étend plus largement ensuite, bien au-delà de la Renaissance, avec le même objet recteur, « l’éveil » saisi comme dévoilement soudain de données existentielles à la fois évidentes et méconnues ; mais celui-ci se présente sous

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des aspects plus fugaces. Le fait que Rousseau, dans ses Rêveries distingue l’« imagination » de la « sensibilité » n’a rien d’insolite, ni par conséquent de révélateur ; qu’il les mette en concurrence en tenant l’une pour nocive par nature, l’autre pour bénéfique, permet à John D. Lyons d’y déceler en profondeur les linéaments de deux modes opposés de présence au monde. Il en va de même, de façon plus complexe, dans La Recherche du temps perdu étudiée par Laurent Jenny : les figures emblématiques de l’amateur d’art (Swann), superficiel et stérile, et du véritable artiste (vocation de « Marcel ») y sont d’abord données pour radicalement distinctes selon un schéma contrasté, puis interfèrent entre elles et finissent par se rejoindre en dépit du montage théorique élaboré par Proust lui-même dans la première phase de rédaction du roman : comme si la pratique de l’écrivain avait déterminé la découverte d’implications philosophiques et esthétiques insoupçonnées au départ – des éveils fragmentaires, non programmés, et d’autant plus fulgurants. Les signes que Genet disperse dans ses écrits pour guider de loin le « lecteur complice », selon Eden Viana-Martin, pourraient viser à des effets semblables, d’énigmes et de surprises. De façon moins erratique, l’inspection critique des théories, sophismes inclus, qui fondent l’égalité sur une « commune mesure » des hommes et de leurs droits, conduit Patrick Hochard, « fût-ce au prix du paradoxe », à découvrir par une soudaine et rigoureuse mutation qu’inversement l’égalité est « matrice de tout droit » pour une communauté d’êtres solidaires et incommensurables. À partir de données très différentes, Christiane Albert décèle une autre mutation de la pensée politique dans les nouvelles formes d’engagement des écrivains de la diaspora africaine, hostiles à tout embrigadement comme à toute réduction à une commune « négritude » : revendiquant leur cosmopolitisme d’« écrivains migrants », emblématiques par situation du « chaos-monde » de Glissant, ils affirment leurs identités « hétérogènes et trans-culturelles » – autre forme d’éveil et de renouveau de leurs exigences, pour leurs lecteurs comme pour eux, et réponse, peut-être,

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à l’aporie des prophéties paradoxales dont Michel Deguy expose l’impossible nécessité, ressort de leur pouvoir de stimulation, en politique comme ailleurs.

Une dernière série d’articles s’inscrit dans le prolongement des recherches de Jean-Yves Pouilloux en les « exportant vers d’autres champs ». L’expression est de Bernard Sève, qui l’applique à ses investigations sur la « puissance d’éveil » de la musique, plus précisément à des configurations où la musique « éveille à elle-même » : couples « prélude et fugue » de Bach, ouverture de L’or du Rhin de Wagner, et, plus insolite parce que proche d’un « son de nature » une note tenue au début de la Première Symphonie de Mahler, « naissance de la musique, à la fois dans le son naturel et contre lui » ; enfin, « plus profond et plus secret », est décrit l’« éveil continué », coextensif à toute une sonate de Beethoven, qui « n’en finit pas d’agir en tant que puissance d’éveil ». C’est une telle entrée en musique, semble-t-il, que Pierre Pachet évoque sous la forme discrète d’un double souvenir pris dans le tissu du vécu – un mot de celle qui l’y avait préparé, et l’écoute émerveillée d’un concerto de Bach. Et Christine Van Rogger-Andreucci, prématurément disparue, avait par avance esquissé autour de l’œuvre de Lorand Gaspar l’immense synthèse poétique, musicale et cosmologique vers laquelle s’orientent les fragments d’une philosophie de l’éveil. À cet horizon illuminé par l’intensité de sa parole sont tracées les lignes de recoupement et de convergence des travaux assemblés dans le présent recueil, leurs points de dispersion aussi. Et le témoignage de Frédéric Aribit fait surgir au cœur de la configuration, pour l’aviver, l’image amicale, le regard attentif et les accents d’humour de Jean-Yves Pouilloux.

André Tournon

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