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Postures
Décodages critiques

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  • ISBN: 978-2-406-07064-1
  • ISSN: 2497-1650
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-07064-1.p.0267
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Mise en ligne: 12/08/2017
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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POSTURES

Décodages critiques

De quoi le soi quantifié est-il lalternative ?

Sur la « résistance molle » de Nafus & Sherman

Nafus, D., & Sherman, J. (2014). This One Does Not Go Up to 11 : The Quantified Self Movement as an Alternative Big Data Practice, International Journal of Communication, 8, 1–11.

À lissue de quelque trois années de recherches ethnographiques, les auteurs de cet article nous livrent une étude fine des pratiques de quantification de soi observées dans la communauté de QS (Quintified Self). Analysées avec attention, ces pratiques révèlent une herméneutique spécifique de soi, qui sappuie sur les choix subtils opérés par les individus dans la collecte, la diffusion et linterprétation des données.

Largument central de larticle repose sur lopposition entre le mode de fonctionnement du Big Data (n = all ; échantillon couvrant la totalité de population) et celui du QS (n = 1 ; échantillon couvrant un seul individu). Dans le QS, chaque individu travaille sur ses propres données, les questionnant ainsi sur deux plans. Le premier consiste à interroger ladéquation des données aux catégories instituées, et participe par exemple à la compréhension de « santé » propre à lindividu, compréhension qui ne correspond pas nécessairement à celle de linstitution médicale. Le second consiste à interroger lautomatisation du traitement des données, en prenant des décisions sur sa pertinence au cas par cas, et en la mettant parfois en suspens.

Il en résulte une approche fondamentalement idiosyncratique, donnant limpression démergence des catégories mêmes selon lesquelles les données 268sont comprises, ces catégories ne se résumant pas à ce que le sujet se voit imposer de lextérieur. En ce sens, selon les auteurs, ces pratiques de soi vont bien au-delà du paradigme disciplinaire développé par Foucault : ici, linternalisation de la norme nest plus simplement dictée par un processus descendant, mais fait part au processus ascendant, initié par le sujet lui-même. Le QS est alors qualifié par les auteurs de résistance molle (soft resistance), comprise comme « powerful mutability capable of calling into question who gets to do the aggregation and how ».

On serait tenté de suivre les auteurs et de voir dans ce mouvement une ébauche de larticulation prometteuse entre les pratiques individuelles et la numérisation croissante, une ébauche de reterritorialisation fructueuse qui donne un sens nouveau et personnel à la numérisation considérée comme uniformisatrice. Qui plus est, cette démarche semble inviter non seulement à la « maîtrise de ses données », conformément au discours maintenant majoritaire et légitime, mais encore à la maîtrise de leurs modes de production. Elle serait ici en quelque sorte le pendant de la transparence des algorithmes, sujet largement débattu aujourdhui. Ces « normes » idiosyncrasiques, construites à linitiative de lindividu, offrent-elles pour autant un réel potentiel de transformation ?

Il convient alors dinterroger le régime selon lequel cette reterritorialisation prend place. Quelle est son inscription dans la société contemporaine ? Quels sont les effets de ce processus sur la subjectivité ?

Tout dabord, dans leur discussion avec la tradition foucaldienne, les auteurs soulignent lambiguïté profonde de cette résistance molle quils ont constatée. Ils concèdent pour ainsi dire une limitation qui viendrait tempérer loptimisme qui sous-tend leur interprétation de cette pratique comme autonomie réfléchie. En notant que ces pratiques sont situées dans les « réalités culturelles » de la société contemporaine, les auteurs en concluent quelles néchappent pas à lendossement de la logique dominante de lindividualisme radical, où toute expression de soi ne se conçoit que comme un choix personnel étalonné sur un mode purement consumériste.

Ensuite, la compréhension technique de son corps par soi-même se prolonge par lincorporation de ces données à soi-même. Ainsi, la boucle de rétroaction va des données traitées algorithmiquement et de leur visualisation aux effets sur le corps. Il sagit ici de lincorporation de ce que les données donnent à voir, de la modification du comportement 269de lutilisateur en fonction des patterns des données. Il sagit littéralement de traduire les données en sensations. Certes, comme le notent les auteurs, le corps présente une résistance :

Bodies, like resistors, slow things down in order to turn [the data] into something else. It requires physical gestures, attention, and, above all, repetition to transduce data from glucose tests or ovulation tests into a bodily sensation.

Mais, comme dans toute opération de transduction, leffet inverse se produit également : le corps tourne aussi « en quelque chose dautre ». Lincorporation des données porte, à travers cette transduction, la trace du traitement numérique. Ceci revient à imposer au corps et à la subjectivité les logiques et la syntaxe de ce traitement. Cette syntaxe de la quantification du qualitatif (cest-à-dire de la sensation) constitue une métrique de soi dans laquelle « les composantes sémantiques deviennent numériques », pour reprendre lexpression employée par Deleuze et Guattari dans leur cours de 1975 au sujet de linformatisation croissante. Comme ils le notent également, toute syntaxe est un système dordre et de contraintes sur le possible. Nous percevons ainsi, à lhorizon des pratiques de QS, que le champ de ce qui est ressenti par la subjectivité est exclusivement délimité par le mesurable et le numérisable, fût-il traité de manière « autonome » par lindividu. Il suffit ici de penser à lexemple évoqué par les auteurs de larticle : le sentiment de bonheur – le fait de thématiser et de rendre explicite que lon est heureux en interprétant les données – dépend effectivement de leur incorporation. Ce nest pas le « bonheur » préexistant qui est révélé par lanalyse des données, mais la catégorie même du bonheur qui est produite par la syntaxe numérique à lœuvre. Comme le note un des participants à cette étude, cité et commenté par les auteurs : « “of course, all Im really doing here is collapsing subject and object” as if that were the most ordinary thing in the world to do ».

Le nœud problématique nous semble cependant être ailleurs. Largument central des auteurs repose donc sur la supposition que les normes nées de ces pratiques ne sont pas imposées par le haut, que lincorporation à lœuvre nest pas celle dun corps « discipliné » au sens de Foucault. La résistance supposerait la « mutabilité » des normes à lœuvre, et constituerait une promesse déchapper au carcan des cadres institutionnels, privés ou publics, imposés.

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À notre sens, cette interprétation sous-évalue largement – et pour tout dire ne sy réfère pas – le passage du régime disciplinaire au régime de contrôle ou de modulation, pressenti par le dernier Foucault et développé par Deleuze1. Le propre des régimes de modulation dont relève lindividu néolibéral est précisément de ne pas lui imposer de normes. Au contraire, ils instituent un régime de fonctionnement qui rend lindividu responsable et entrepreneur de lui-même tout en modulant par des dispositifs de pouvoir ce qui peut, ou ne peut pas, constituer lhorizon des pratiques de cet individu. Dans le QS, cette modulation passe précisément par des métriques de soi qui sappuient sur la syntaxe numérique et conduisent à linstauration dune « norme » immanente et individualisée qui perd son caractère normatif2 au profit de la modulation de lindividu et de son asservissement machinique3. Cette norme individuelle, « petite variation » qui produit certes limpression de norme naissante et dautonomie, nen demeure pas moins assujettie aux dispositifs qui en dessinent les contours. Comme le note Guattari, « on ne peut énoncer quoique ça soit de son désir, de sa vie, que pour autant que cest compatible avec la machine informatique de lensemble du système []4 ». Il sagit donc là dun mode spécifique de reterritorialisation de ce territoire existentiel quest le corps lui-même.

Ce mode est corrélé à ce que nous appelons, pour notre part, la « granularisation » des comportements, dans le double sens dune « norme individuelle » et de la syntaxe désormais numérique de sa compréhension, induites par de lavènement des « sociétés de contrôle ».

Si les auteurs se contentent dinscrire le phénomène de QS dans son opposition aux dispositifs disciplinaires, il nen reste pas moins que cet article a limmense mérite de fournir une analyse subtile de ces pratiques, et de les soumettre par-là même aux questionnements théoriques à la hauteur des enjeux quelles soulèvent. Ce travail est dailleurs prolongé dans deux livres qui viennent juste de paraître : Neff G, Nafus D (2016) 271Self-Tracking, Cambridge, MA : MIT Press, et un collectif Nafus D (2016) (ed.) Quantified : Biosensing Technologies in Everyday Life, MA : MIT Press.

Armen Khatchatourov

Télécom École de Management

Institut Mines-Télécom

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De la juste mesure

Olivier Rey, Une question de taille. Stock : Paris, 2014. 288 pages. ISBN : 9782234077652

Olivier Rey livre, avec Une question de taille, un essai aussi foisonnant quengagé. Le titre, au sous-entendu volontiers provocateur, témoigne de cette ambition, certainement moins polémique quinquiète, de porter la réflexion sur les idéologies contemporaines plus ou moins rampantes qui prospèrent sur fond de démesure. Car cest à partir de la notion de mesure – et de son inévitable pendant, lubris – quOlivier Rey appréhende, en un sens pour ainsi dire littéral, la qualité numérique de notre époque. Cet abord notionnel offre la possibilité dune mise en perspective nourrie à un corpus philosophique, théologique et scientifique particulièrement vaste. Il ne sagit pourtant pas, pour Olivier Rey, de conduire un travail généalogique de pure érudition. La méthode quasi comparatiste oppose régulièrement lhier et laujourdhui. Elle prend ainsi le contre-pied de la révolution permanente et radicale promise par les nouvelles technologies, entérinant dans le même mouvement lidée quune rupture a effectivement eu lieu, bouleversant le rapport de lhomme au monde. Lintention de lauteur semble donc bien de nourrir la réflexion autant que la controverse même si cette dernière se déploie 272parfois, rythme oblige, au prix dellipses et de raccourcis débouchant sur des prises de position qui peuvent surprendre.

Sinscrivant dans la lignée dIvan Illich et de Leopold Khor, Olivier Rey dresse un sombre tableau de la modernité hégémonique. Subjuguée par son irrépressible propension au gigantisme, celle-ci sacrifie tout à sa course effrénée à la productivité, à la consommation, à la vitesse, à la performance technique. La nature est durablement profanée ; la société se délite dans lagrégat des masses au sein desquelles prospère la surenchère narcissique ; la recherche dun plaisir palliatif, si elle népuise jamais le désir, alimente lavidité et la convoitise et avec elles les ressorts dune économie devenue hégémonique. Minée par ses propres contradictions, cette modernité-là, plutôt que de faire retour sur elle-même, simpose un dépassement programmatique de toutes limites, fussent-elles éthiques. Ce faisant, elle dépossède lhomme de ses « facultés naturelles » au profit des machines toujours plus performantes. Et à ce jeu de la spécialisation à outrance et de lefficience reine, les fins se perdent au profit des seuls moyens.

Les chantres du capitalisme comme leurs opposants révolutionnaires alimentent, selon Olivier Rey, ce mécanisme infernal de linstrumentalisation et de leurs inévitables conséquences, lexclusion et la violence. La critique, dans ce « contexte de crise permanente », est systématiquement « marginalisée » laissant place à la seule « pensée économique » qui « tire part de limpasse dans laquelle elle plonge les sociétés » pour « renforcer son emprise ». Interroger linstrument privilégié de cette entreprise duniformisation – la mesure – permet de contourner cette impasse. Lépoque, sous le coup de la science, de la technique et de la finance la réduite à une donnée purement quantitative et la mise au service dun innombrable qui simpose comme un horizon idéel, un espace sans qualité où seul règne le toujours plus. La tradition, relayée par Platon, Aristote, Montesquieu ou Rousseau rappelle au contraire que la mesure est avant tout synonyme dharmonie et déquilibre, à la condition toutefois de tracer des limites et daccepter quelles soient infranchissables. Cette « juste mesure » est donc corrélée à des échelles de grandeur dont Galilée a scientifiquement démontré en son temps quelles étaient impératives… avant de céder à la tentation « décrire de part en part le livre du monde en langue mathématique », une langue qui a « moralement neutralisé » lunivers entier.

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À partir de ces analyses, Olivier Rey nenjoint donc pas son lecteur à une décroissance systématique mais à « se comporter selon ce qui est opportun », autrement dit à opposer le kairos à lubris, à préférer la pluralité des attitudes à la réification dune « attitude idéale ». Derrière cet appel à une sagesse certes millénaire mais avant tout « intemporelle », Olivier Rey laisse en suspens létalon selon lequel la constance quotidienne doit être équilibrée. Relève-t-il dun réel qui sest perdu derrière une objectivation forcenée pour nêtre plus que cette cire informe décrite par Descartes ? Relève-t-il dune nature déjà presque disparue sous les coups de la technicisation et dont on ne note plus la présence que lorsquelle provoque des « catastrophes » ? Relève-t-il des « différenciations édifiées par les cultures humaines pour structurer lespace, le temps et leurs usages » ? Relève-t-il enfin dune transcendance qui a malheureusement été « effacée » par leffort entêté de la technique ? Car sil est impératif de fixer une fin pour restaurer un sens, reste à la définir de manière suffisamment partagée pour maîtriser « lappétit de puissance » qui partout sexprime, exercice dautant plus délicat que la « juste mesure » se tromperait elle-même si elle se pensait universelle.

Olivier Rey est chercheur au CNRS, mathématicien et philosophe. Il a enseigné les mathématiques à lÉcole polytechnique et enseigne aujourdhui la philosophie à luniversité Panthéon-Sorbonne. Il est lauteur dessais et romans parmi lesquels Le Testament de Melville publié en 2011 et Après la chute en 2014.

Daphné Vignon

Université de Nantes

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Le design making et le faire font-ils bon ménage ?

Christophe Chaptal de Chanteloup. Le manifeste du faire : Design making – Un nouveau modèle économique pour passer de lidée au marché. FYP EDITIONS 2016. 112 pages. ISBN : 978-2364051355

Christophe Chaptal de Chanteloup prolonge en 2016 sa série des guides mêlant marketing et design, innovation et mutation. La promesse de Design making, un nouveau modèle économique pour passer de lidée au marché est clairement inscrite dans le titre. Passer de lidée au marché, cest la concrétiser, lui donner une dimension économique pour produire, in fine, un modèle daffaires. Il sagit pour lauteur, après avoir analysé lécosystème, daborder la notion du « faire » pour enfin relier lun et lautre à un modèle économique qui se veut novateur : le design making.

À partir de diverses situations concrètes, lauteur tente rapidement, et dans un premier temps, de dresser des « constats génériques » et den induire une catégorisation des écosystèmes. Il interroge également leur inscription plus large dans une culture collaborative qui renouvelle la façon daborder le marché à travers les actes de création, dachat et de consommation. Si ses constats se révèlent assez justes quoique trop descriptifs, ils ont déjà été argumentés et mis en avant par dautres. La multitude, le financement participatif ou encore le faire fabriquer ou penser par dautres sont ainsi abordés mais jamais approfondis dans un dialogue avec les pionniers de ces notions tels que Colin, Verdier, Benkler et Tapscott. Ce chapitre a cependant le mérite de montrer la limitation de la notion et des pratiques du crowdfunding.

Le deuxième chapitre de louvrage est consacré au « faire » et réinterroge le poids respectif de la conception/réflexion et de la concrétisation/faire au sein des organisations. Pour mieux intégrer ces deux pôles dans une continuité, lauteur définit, à partir de la notion décosystème, deux types de modèle économique. Le premier, centré sur le processus, se pense à partir de lenchaînement réglé de tâches auquel lindividu doit sadapter. Le deuxième, centré sur lindividu acteur du projet, serait au 275contraire axé sur la liberté des flux relationnels. Lauteur voit dans le passage actuel de lun à lautre une progression de laspect collaboratif. Il peut dès lors décrire les multiples facettes positives du « faire » : celui-ci accélère la conception et consolide le couple conception-production. Il joue également un rôle positif dans le résultat de la production elle-même et dans la gestion des erreurs potentielles. Cependant, la description du modèle fait étrangement léconomie de la place des individus et de leurs nouvelles attitudes. De la sorte, ni les acteurs, ni les interactions, ni le secteur ne sont ici précisément décrits.

Pour réajuster la chaîne de valeur aux nouvelles conditions du numérique, lauteur propose, dans un troisième chapitre, un concept qui se donne pour innovant : le design making. Celui-ci permettrait en effet de donner toute son efficience au « faire », grâce à la méthode de Christophe Chaptal de Chanteloup qui consiste en « voir, comprendre et concrétiser ». Si lauteur décrit des bonnes pratiques et des leviers concrets, ceux-ci semblent en retrait face à lambition de ce quil donne pour un « Manifeste du faire ». Lémergence de cette démarche demandera à être précisée et éprouvée afin de donner au design making sa vraie portée au service dun modèle économique encore en question.

Designer de formation et diplômé de lINSEAD, Christophe Chaptal de Chanteloup est consultant au sein de sa propre structure. Ses ouvrages développent des solutions mêlant design, sur son versant créatif, et marketing afin de faire progresser les entreprises industrielles.

Lionel Lavarec

Université de Bordeaux Montaigne

1 Gilles Deleuze, « Post-Scriptum Sur Les Sociétés de Contrôle », in Pourparlers 1972-1990 (Les éditions de Minuit, 1990).

2 Antoinette Rouvroy and Thomas Berns, « Gouvernementalité Algorithmique et Perspectives Démancipation : Le Disparate Comme Condition Dindividuation Par La Relation », Réseaux, 31.177 (2013).

3 Gilles Deleuze and Félix Guattari, Mille Plateaux (Paris : Minuit, 1980), Deleuze.

4 Gilles Deleuze and Félix Guattari, Cours À Vincennes, Rai Tre, 1975.

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