Aller au contenu

Sommaire

Afficher toutes les informations ⮟

  • ISBN: 978-2-8124-5078-5
  • ISSN: 2267-4357
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-5079-2.p.0007
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 07/10/2015
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
7



INTRODUCTION


Politique de l'expanded cinema

Luc Uancheri, Université Lumière Lyon 2

L'esthétique connaît depuis deux décennies au moins un
réinvestissement politique né d'une solidarité conceptuelle qui fait de
l'esthétique la scène polémique où s'enregistrent les transformations qui
affectent nos manières de voir, de faire et de penser, et de la politique
l'expression des écarts qui donnent forme aux divisions sensibles du
corps social. Cette manière d'éclairer les scènes de l'art et de l'espace
public est aujourd'hui largement associée au nom de Jacques Rancière et
à une formule, le partage du sensible, qui a eu le succès que l'on sait dès
le milieu des années 1990. Succès paradoxal, au demeurant, qui l'a amené
à reconnaître que ce qui circule sous ce nom lui reste « relativement
obscur n'. «  Il faut dire, ajoute Rancière, que je ne contrôle plus très
bien les lectures, les interprétations, ni leurs effets, car je reçois tout le
temps des lettres de gens qui organisent des biennales qui sont, disent-
ils, conçues selon mon principe, ce pourquoi je dois venir. nz On sait que
cette formule est intimement liée aux Dix thèses sur la politique, soutenues
une première fois à l'Institut Gramsci de Bologne en 1996, avant qu'elles
ne trouvent leur version défmitive dans l'édition remaniée et augmentée
de Aux bords du politique parue en 1998. Ce que l'on sait moins ou que
l'on a moins souligné, c'est que ces thèses ont été écrites en réaction à
l'essai de Hannah Arendt, Qu'est-ce que la politique  ?, dont la traduction
française paraît au Seuil en 1995. Que Jacques Rancière ait écrit contre
Hannah Arendt ne l'a cependant pas empêché de reconnaître ce qti il
partageait avec elle, fut-ce pour mieux s'en distinguer. C'est en 2003, dans
un entretien avec Peter Hallward pour la revue AngelalQ, Journal of the
Theoretical Humanities, que Rancière revient sur l'influence qti Hannah
Arendt a exercé sur sa pensée de la politique  : «  La base d'accord c'est que

'Rancière, Jacques  : 2012  : La méthode de l'égalité, Paris, Bayard, p. 303.
z Ibid., 303-304.

7

8 la politique est affaire d'apparence, une affaire de constitution de scènes
communes et pas une affaire de gouvernements des intérêts communs.3 n.
Leur désaccord, lui, naît de la lecture que Rancière fait des écrits d'Hannah
Arendt sur l'émergence de la question sociale dans la compréhension
des révolutions américaine et française. Quoi qu'il en soit des critiques
adressées par Jacques Rancière au rôle qu'Hannah Arendt aura fait
jouer à la pitié et à la compassion dans le développement des processus
révolutionnaires -elles ne sont, au demeurant, guère étoffées -, on ne
saurait oublier que la profonde originalité de sa pensée tient à ce qu'elle a
réussi à repenser le domaine public comme « l'espace de l'apparence n où
se règlent les rapports de la parole et de l'action, véritablement premiers
par rapport à « toute constitution formelle du domaine public et des
formes de gouvernements4 n. En d'autres termes, ce qti Hannah Arendt
réussit comme nouage théorique - la possibilité d'associer les données
sensibles, l'espace, le temps et les formes de visibilité qui accompagnent la
constitution d'une scène commune à la définition de la politique -constitue
un déplacement considérable de la question politique qui quitte son
horizon anthropologique. N'oublions pas que Qu'est-ce que la politique  ?
s'ouvre sur une critique du zôon politikon d'Aristote, assortie d'une défense
de Hobbes, l' auteur du Léviathan. Hannah Arendt définit en somme ce que
l'on pourrait appeler une condition théorique de la philosophie politique,
dont Jacques Rancière a saisi toute la portée  : «  La politique est d'abord
une intervention sur le visible et l'énonçables.n S'ouvrait ainsi la voie à une
politique de l'esthétique, dont ce dernier a dégagé les justes conséquences
pour l'art contemporains, la littérature' et le cinéma$.

Cette reconfiguration générale de la scène de l'art mérite d'être
rapportée à la situation esthétique du cinéma, confronté depuis deux
décennies au moins à un réinvestissement théorique au contact de
pratiques artistiques et de discours sur l'image définitivement étrangers
à la forme coutumière de son dispositif. Le nom de cinéma s'est ainsi
émancipé de ses conditions historiques, au point d'être devenu le nom
d'un embrayeur théorique spécifique du champ de l'art contemporain.
L'ancienne notion d'expanded cinema, en définitive peu exploitée depuis

a Rancière, Jacques  :2009 : « Politique et esthétique » (2003), inEt tantpispourles gens
fatigués, Paris, Editions Amsterdam, p. 340.

' Arendt, Hannah  :2012 : «  La condition de 1 homme moderne  » (1958), in L'humaine
condition, Paris, Gallimard, p. 220.

s Rancière, Jacques  : 1998  : Aux bords du politique, Paris, La fabrique éditions, p. 177.
s Rancière, Jacques  : 2004  : Malaise dans l'esthétique, Paris, Galilée.

'Rancière, Jacques  : 2007  : Politique de la littérature, Paris, Galilée.

$Rancière, Jacques  :2011 : Les écarts du cinéma, Paris, La Fabrique.

8