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Avant-propos

  • Prix du jury du Cercle littéraire proustien de Cabourg-Balbec – Madeleine d’or 2017
  • Type de publication: Chapitre d’ouvrage
  • Ouvrage: Dictionnaire Proust-Ruskin
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  • Pages: 11 à 14
  • Année d’édition: 2017
  • Collection: Bibliothèque proustienne, n° 20

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  • ISBN: 978-2-406-06716-0
  • ISSN: 2117-3494
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-06718-4.p.0011
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 31/05/2017
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Avant-propos

Au sein de la gigantesque bibliographie proustienne, les études et articles portant sur linfluence de Ruskin tiennent une bonne place. Tout semble avoir été dit, et parfois débattu, sur les leçons que Proust a retenues de ses lectures et traductions de lessayiste anglais. Certains sujets ont même donné lieu à des hypothèses opposées : si Ruskin est si peu cité dans la Recherche, est-ce un signe de rejet ou bien une dissimulation astucieuse ? Les longues phrases proustiennes dérivent-elles du style de lécrivain anglais ? Limportance que Proust accorde aux impressions reflète-t-elle un quelconque « anti-intellectualisme » inspiré par Ruskin ?

Face à cette multitude de documents, le principal objectif de ce dictionnaire est de tenter une synthèse des différentes théories qui ont été exprimées, depuis la publication des traductions jusquà aujourdhui ; une cartographie des différentes traces qui ont été relevées pour illustrer linfluence de lessayiste anglais sur lécrivain français. En près de 450 entrées, de Abbeville à Yoshida, sont ainsi examinés les villes, les peintres, les monuments que Proust a connus, ou voulu connaître, sous linfluence de Ruskin ; les auteurs qui ont étudié les liens entre les deux écrivains ; les thèmes majeurs par lesquels se révèlent leurs affinités ; les sujets que Proust illustre, dans son œuvre ou sa correspondance, par des références, plus ou moins implicites, à lauteur des Peintres Modernes ; les personnes de son entourage auxquelles Proust a parlé de Ruskin ou a dédicacé ses traductions ; les idées ébauchées grâce à Ruskin qui viendront irriguer la Recherche.

Dans les grandes lignes, ce livre est une sorte de continuation du travail dédition que javais mené en vue de faire paraître, en 2015, une réédition des traductions ruskiniennes dans la collection Bouquins des éditions Robert Laffont. Dans cet ouvrage, les traductions et les textes de Proust consacrés à Ruskin formaient évidemment lastre central, autour duquel gravitaient les propres notes de Proust et, à une orbite plus éloignée, celles, complémentaires, de la nouvelle édition. Le présent 12dictionnaire peut, lui, être vu comme un vaste recueil de notes de bas de pages qui, tel un lierre sur un mur de pierres, se seraient développées au point de couvrir entièrement le livre quelles commentent. Elles ne viendraient donc plus seulement éclairer telle ou telle partie dun texte mais permettraient surtout de cerner un sujet plus insaisissable, celui de létrange attirance que Ruskin exerça sur Proust.

Sur un plan plus concret, plusieurs points méritent sans doute dêtre soulignés pour mieux appréhender ce dictionnaire prousto-ruskinien.

Premièrement, il ne sagit évidemment pas dun doublon du fameux (et évidemment beaucoup plus complet) Dictionnaire Proust publié en 2004 aux éditions Honoré Champion sous la direction dAnnick Bouillaguet et de Brian G. Rogers. Des entrées importantes pour connaître Proust sont ici omises (par exemple Vermeer), car elles nont pas de lien avec Ruskin (qui nappréciait pas particulièrement la peinture flamande et ne parle jamais de Vermeer). Linverse est vrai également : Ruskin a consacré aux oiseaux et aux serpents, par exemple, plusieurs dizaines de pages, pour autant une entrée sur les volatiles ou les reptiles naurait sans doute pas permis de faire apparaître la moindre référence à Proust1 (on trouvera néanmoins dans ce volume une entrée Perroquet !).

Deuxièmement, les liens qui unissent les deux écrivains passent par des chemins parfois inattendus et sétendent au-delà des thématiques déjà bien identifiées portant sur larchitecture ou la peinture. Malgré la diversité des thèmes traités, il ne faudrait évidemment pas abuser de la patience du lecteur en laissant entendre que Ruskin fut la principale source dinspiration de Proust. Disons-le donc clairement : comme une clé qui ouvrirait des chambres secrètes mais en laisserait dautres inviolées, Ruskin permet daccéder à une connaissance intime mais parcellaire de Marcel Proust.

Troisièmement, la longueur des entrées nest pas toujours proportionnelle à limportance du sujet. Par souci dexhaustivité, on a en général retranscrit dans leur intégralité les articles de presse publiés après la 13parution des deux traductions proustiennes. Cela conduit à des notules assez longues. À linverse, pour des sujets sur lesquels linfluence de Ruskin a déjà donné lieu à de multiples études souvent bien connues (par exemple Venise, ou Elstir), on sest permis dêtre plus synthétique.

Quatrièmement, le caractère un peu disparate de certaines notules est pleinement assumé. On trouvera ici des textes très factuels, qui présentent un état des lieux des hypothèses établies par la critique proustienne, et dautres textes (par exemple, entre bien dautres, les entrées sur la musique, sur la politique, sur Dante, sur Hugo, sur Platon…), qui proposent des analyses personnelles parfois plus subjectives.

Cinquièmement, le lecteur pourra trouver que certains articles reposent sur des prétextes bien ténus. Cest le cas, par exemple, de la (courte) notule sur le Bois de Boulogne, qui na dobjet que de montrer que ce lieu important pour Proust était aussi connu et apprécié de Ruskin. Bien sûr, Proust na pas eu besoin de Ruskin pour sintéresser au Bois, peut-être dailleurs ignorait-il que lécrivain anglais sy était lui-même promené. Mais même si elle relève davantage de la coïncidence que de laffinité, linformation contribue à mettre en lumière les ressemblances qui peuvent surgir entre les deux hommes, cest pourquoi elle figure dans cet ouvrage.

Sixièmement, un tel travail est par nature inépuisable, et il aurait sans doute été possible dimaginer bien des entrées supplémentaires. « La dette intellectuelle de Proust envers Ruskin ne peut pas être mesurée exhaustivement, et surtout, elle ne peut pas être réduite à une liste, quelque exhaustive quelle soit, de thèmes partagés, ou par une analyse, quelque précise quelle soit, de techniques ou de parodie stylistique », prévient David Ellison2. Dune part, la recherche proustienne mettra probablement en évidence, dans un avenir proche, de nouveaux points de convergence entre Proust et Ruskin. Au moment de conclure, jai toutefois limpression de ne rien omettre dont labsence apparaîtrait comme une négligence fautive. Je présente au lecteur mes plus sincères excuses dans lhypothèse où il serait dun avis contraire. Et dautre part, si, comme le suggère Ellison, un ensemble de références, discret (au sens mathématiques) et dénombrable, ne suffit pas à couvrir entièrement la complexe relation entre Ruskin et Proust, léchantillonnage proposé permettra peut-être den esquisser une approximation suffisamment fine.

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Enfin, de même que certains mélomanes sintéressent à lœuvre du philosophe Moïse Mendelssohn parce quil fut le grand-père du compositeur (ce qui, certes, constitue une forme didolâtrie telle que Proust la dénonce dans ses textes sur Ruskin !), jespère que les lecteurs de Proust, auxquels ce livre est évidemment destiné en priorité, y trouveront quelque prétexte pour aller voir du côté de chez Ruskin. Celui qui consacra sa vie à faire partager ses passions esthétiques et ses convictions morales, celui qui ne perdit aucune occasion de se battre pour plus de justice sociale, celui qui fut lun des premiers à se soucier de la préservation de lenvironnement, mérite toujours notre attention aujourdhui, au-delà des caricatures dont il est souvent lobjet.

1 Notons pourtant que, dans le célèbre passage sur les phrases de Chopin, « au long col sinueux et démesuré » (RTP I, p. 326), Annette Kittredge voit un parallèle avec une phrase des Peintres Modernes dans laquelle Ruskin explique quun esprit imaginatif parvient à trouver des liens entre tous les éléments dune scène picturale, « comme un serpent qui se déplace dans toutes les directions à la fois, agissant comme des bobines qui, au même instant, se déroulent en sens contraire » (CW IV, p. 236). Voir Annette Kittredge, Des théodolithes et des arbres II, BIP no 26 (1995), p. 70.

2 Proust et la tradition littéraire européenne, Paris, Classiques Garnier, « Bibliothèque proustienne », 2013, p. 65.