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Préface

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  • ISBN: 978-2-406-06063-5
  • ISSN: 2557-9002
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-06065-9.p.0009
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 21/08/2017
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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PRÉFACE



Médusé et ébloui ! Voilà une somme de travail considérable, fruit de longues années à rassembler et à parcourir des oeuvres de toute nature, échelonnées pour l'essentiel du xv~ siècle à nos jours, avec une préférence marquée pour le xvii~ siècle. Travail austère, inlassable et inclassable, ciblant soigneusement la langue de tous les jours qui, même écrite, n'est pas pour autant en habit des dimanches. Depuis plusieurs décennies Pierre Enckell tendait des collets aux mots :lecture attentive avec l'esprit toujours aux aguets, transcription des passages susceptibles d'apporter du nouveau, vérification dans les dictionnaires existants, mise en forme des données. Un bon nombre de ses patientes trouvailles ont déjà été publiées et sont passées dans nos meilleurs dictionnaires, de façon souvent anonyme. Il en déverse dans ce volume une véritable ava- lanche, dont l'originalité et la profusion constituent un apport majeur à l'histoire de la langue française, fournissant des attestations inédites des premiers témoignages écrits de tel mot, de tel sens, de telle expression.
C'est l'originalité et la richesse de cet ouvrage d'apporter sur l'histoire du lexique, et particulièrement de la phraséologie, un fabuleux éclai- rage dans les registres familier et populaire sur lesquels nous sommes si mal renseignés.
Les terrains privilégiés de ce chasseur de mots ?Tout simplement ceux qui ont toute chance d'être les plus rentables, parce qu'on y trouve la langue la plus spontanée :les correspondances (où Jeanne de Chantal, Madame de Sévigné et Madame de Graffigny, qui lui était si chère, côtoient George Sand et Isabelle de Charrière, mais aussi Helvétius, Beaumarchais, Balzac, Ampère, Flaubert, les Goncourt, Camus, Sartre, etc.), le théâtre populaire, les chansons, les pamphlets politiques ou non, le burlesque. Souvent négligées par les historiens de la langue, ces sources fournissent des données d'une grande richesse, classées ici sous quelque 2 000 entrées comportant plus de 11 000 citations (quelques articles sont particulièrement abondants comme on pouvait s'y attendre,
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ainsi aller, bon, con, coup, dire, être, faire, manger, oeil, parler, pied, savoir, tête, vieux, voir). De quoi satisfaire bien des gourmandises de lecture, d'autant que les exemples, souvent savoureux, n'engendrent pas la mélancolie.
L'un des intérêts de cet ouvrage, et non le moindre, est d'abord de relever des faits toujours à la porte des dictionnaires de langue, alors qu'ils sont sur les lèvres de bien des locuteurs, et parfois depuis plusieurs siècles :douze balles (dans ld peau), beau brun, pas plus... que de beurre en broche, bien des choses chez vous, faire le con, c'est pas mon genre, puer de ld gueule, petit vieux, des répliques comme et puis quoi encore ou vous trou- vez ?, l'étonnant nom de Dieu, s'écria ld princesse et le non moins fameux dont duquel qui, loin de se cantonner au «style noble gendarmesque », a derrière lui plus de deux siècles et demi de bons et loyaux services dans la langue populaire. Du même registre populaire, Pierre Enckell prend soin d'indiquer les variantes graphiques qu'il a relevées pour un même mot (jusqu'à une dizaine parfois), comme on peut en lire sous effectivement, fainéant, mademoiselle, monsieur, quelqu'un ou spectacle.
On rencontre bien sûr au fil des pages des noms propres devenus noms communs ou entrant dans des locutions :noms de personne comme Arthur,. jdcques, Louis XVI, Marie, père Noël, Notre-Dame, Pauline, Pierre ou noms de lieux, réels ou imaginaires, comme Bérésind, Chdrenton, Flandre, France, Pétdouchnok, Tdtdouine, Trafalgar, Trifouilly-les-Oies. Et le toutou à sd mémère qui donne ld pdpdtte ? Si toutou est attesté depuis 1607 et à sa mémère depuis 1849, papatte (absent des dictionnaires) apparaît en 1845. Dans ce même type de «langage bêtifiant », on citera encore, à titre d'exemples, chienchien ou ciencien (1846), coucouche-dodo (1888), ncenceil (1863) et susucre (1858). On peut aussi observer des termes rares ou inconnus minutieusement engrangés, comme les ddjustorions et les dreopins, la bourdifdille et la Mocotie, le fameux pdrdfdrdgdrdmus, le rdbilldré, la riribouillette, le tichien et se zutter; des onomatopées comme bdoum, brr, cloc, coin coin, pdtdpdn, pfuitt, pim, pldouf, pldp, pof, rdoum, rr, tdp tdp, tchdf; des virelangues, sous dépetit, grivdn ou pont et des jeux de mots à déguster sous bon, compdritude, craindre, écu, espérer, faucon, etc., au nombre desquels l'inoxydable comment vas-tu, ydu de poêle ? a été repéré depuis un siècle et demi.
De nombreuses propositions de dates sont données pour des faits pris en compte pax les dictionnaires, mais pour lesquels ceux-ci ne donnent aucun aperçu historique :être aux anges, argent de poche, il est arrivé ce qui
11 devdlt drrlller, barbe-à papa, si le coeur vous en dit, on lui donnerait le bon Dieu sans confession, tu finiras sur l'échafaud, c'est pas un génie, laisse-moi tranquille, de quoi je me mêle, vous m'en direz des nouvelles, se noyer dans un crachat, tu ne t'es pas vu, pointer et tirer (aux boules), ~a ne se peut pas, sucer son pouce, pour plus de sûreté, trop c'est trop, je voudrais t'y voir, etc. Pierre Enckell s'est beaucoup amusé d'une liste qu'avec Charles Bernet nous avions dressée en 1995 pour c'est parti, mon kiki !, montrant l'à-peu-près de certaines datations dénuées de preuves : «entre 1920 et 1930 peut- être ? » (Cellard 1982) ; «sans doute entre 1930 et 1940 » (Cellard/Rey 1991) ; «dès la fin des années 1950 dans les milieux du sport » (Duneton 1990) ; «d'abord dans les milieux du spectacle, de la télévision, etc., dans les années 60 » (Rey/Chantreau 1995) ; «vers 1965 » (Robert). A ce jour, l'expression ne peut être datée avant 1960, année où elle apparaît comme titre de chanson (« C'est parti mon kiki ! », paroles de Guy Bertret et Jacques Ledrain; musique de Jacques Breux et Yvette Horner, Paris, Paul Beuscher).
Souvent la date d'apparition de tel ou tel fait est joliment remontée de quelques... siècles par rapport à ce qu'on peut lire dans les diction- naires, ycompris parfois à partir d'ouvrages lus et relus de classiques comme Corneille et Molière !Pour l'auteur, c'est là une banalité comme on peut le découvrir pour cela n'arrive qu'à moi, ballon, bander, blague, tête à claques, contraint et forcé, excellent, gobeloteur, mêlez-vous de vos affaires, on entendrait une mouche voler, pleuvotter, etc. A cette petite liste on ajoutera un exemple vécu :alors qu'avec Charles Bernet nous avions relevé en 19951a locution être propre sur soi (absente des dictionnaires du français), avec ce commentaire évasif fondé sur les ressources de l'Institut national de la langue française de l'époque «propre sur soi semble récent », on le voit ici même surgir en... 1675. Quelle confusion et quel bonheur !
Au passage sont glissées des propositions, des suggestions ou des réserves intéressant l'étymologie, ainsi sous crachoir, doigts de pieds en éventail, Alcoran, remède de bonne femme, grrafe, gniolle, Carnac, moto, sabler le champagne, tendre la perche, Tartempion, tire-larigot, vingt-deux.
On saluera avec reconnaissance cet étonnant travail que sa fascination pour la langue française a inspiré à Pierre Enckell. A sa manière, sou- riante et exigeante, ce fidèle greffier de notre langue a répondu à l'appel de Paul Valéry : «Je rêvais qu'il fût créé un Bureau de l'État Civil de la Langue Française, qui eût pour tâche de recueillir et d'inscrire sur
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fiches le plus grand nombre possible de mots français. Mots techniques, populaires, locaux, termes même d'argot, —tout ce qui a été articulé en France depuis les origines de la langue et dont nous possédons quelque témoignage, serait enregistré sans exception [...]. On pourrait joindre à cette collection un recueil de documents phonographiques qui fixe- raient la prononciation des termes actuellement en usage. Ce Musée de la langue, qui serait institué par l'État, pourrait être placé sous la haute direction de l'Académie Française et de l'Académie des Inscriptionsl. »
Les dictionnaires du français, et particulièrement le Trésor de la Langue Fran~-aise, sont d'une grande richesse et fourmillent de rensei- gnements sur l'histoire de la langue. Ils trouvent ici un magnifique complément :cette cerise sur le gâteau fait progresser considérablement notre connaissance du français.


Pierre RÉZEAU













1 Minute autographe d'une lettre de Paul Valéry, 3 avril 1928, à un directeur de revue, dans Lettres et manuscrits autographes, Paul [~aléry. Vente à Drouot le 13 décembre 2007, n° 249. Cette image sera reprise par l'auteur dans un «Rapport sur les prix de verni », lu à l'Académie française le 20 décembre 1934: «Nous demeurons au principal les gardiens de l'état civil de la Langue Française» (Variété IU, Paris, Gallimard, 1938, 163).