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Comptes rendus

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  • ISBN: 978-2-8124-1193-9
  • ISSN: 2262-2004
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4014-4.p.0091
  • Éditeur: Rougerie
  • Date de parution: 31/12/2007
  • Périodicité: Annuelle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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COMPTES RENDUS

Sandrine BERREGARD, Tristan l'Hermite, « héritier » et
« précurseur ». Imitation et innovation dans la carrière de
Tristan L'Hermite, « Biblio 17 » n° 159, Tübingen, Gunter
Narr, 2006. Un vol. de 480 p.

Ce livre, nous dit l'auteur, est issu d'une thèse de docto-
rat. Il en a le sérieux et l'ampleur. Tristan est d'abord pré-
senté tel que l'ont décrit les premiers critiques qui l'ont
redécouvert à la fin du XIX` siècle : comme un « précurseur ».
Ce n'est que dans un deuxième temps, en remontant la
chronologie, qu'il est question de l'« héritier ». Voilà pour le
contenu de la première partie. La seconde partie offre une
longue réflexion sur la carrière de Tristan. Au total, sept cha-
pitres qui examinent ce que l'auteur désigne, assez lourde-
ment, comme « l'oeuvre tristanien »'.

Après l'introduction, le chapitre 1, « La construction
d'une figure de précurseur », résume l'histoire de la critique
de la fin du XIX` siècle à nos jours. S. Berregard cite les prin-
cipaux critiques à s'être occupés de Tristan : Ernest Serret
(dont le texte est donné en annexe), Brunetière, N.-M. Ber-
nardin qui fut l'auteur de la première thèse consacrée au
poète en 1895, Larroumet (dont on se souvient peut-être qu'il
était la bête noire de Péguy), etc., qui tous voient en Tristan
un précurseur de Racine. Ce n'est qu'à partir du milieu du
XX` siècle que la critique va élargir ses curiosités et ne
situera plus Tristan uniquement en fonction de ce qui est à
venir, avec Marcel Arland, Jacques Schérer, notre ami Amé-
dée Carriat, Claude Abraham, Elliott Forsyth, etc. Toutes ces
pages riches d'information retracent l'histoire de la réception
de Tristan : « Les critiques de la fin du XIX` siècle n'interprè-
tent, en effet, les oeuvres de la période préclasique qu'à la
lumière de celles qui ont suivi. Cette vision suppose elle-
même la mise en place d'une structure hiérarchique, suivant
laquelle les auteurs de la première moitié du XVII` siècle ne
sont pas encore parvenus à la perfection classique » (p. 87).

Mais l'image de Tristan précurseur des classiques n'est
pas la seule, et certains le voient comme précurseur des
romantiques, ce qui lui vaut l'approbation de Faguet pour sa
« sincérité » (p. 89) conformément au poncif de la critique
romantico-positiviste qui colore tant de jugements universi-

92 taires jusqu'au dernier tiers du XX° siècle. À propos de
romantisme, justement, S. Berregard examine pendant
quelques pages (p. 95-98) Les Grotesques de Gautier, remaz-
quable réhabilitation de la poésie du premier XVII° siècle,
si ce n'est que Tristan, malheureusement, n'y figure pas.
D'autre part, non contents de voir un Tristan tantôt préclas-
sique tantôt préromantique, plusieurs critiques (Faguet,
Bousquet) le considèrent comme un précurseur de la poésie
moderne (en l'occurrence Baudelaire, Mallarmé, Apollinaire
et Valéry ), voire comme un précieux (René Bray) (p. 107 ).
«  En somme, observe S. Berregard, les critiques construisent
une figure malléable à souhait, susceptible d'incarner les
mouvements esthétiques les plus variés » (p. 115).

La difficulté de définir l'« héritier » n'est pas moindre que
celle de présenter le « précurseur » :c'est l'objet du chapitre 2,
« La construction d'une figure d'héritier ». Tristan apparaît
alors comme l'héritier des baroques, de Shakespeare, de la
comédie italienne, de la pastorale, du marinisme... Chapitre
intéressant. J'ai regretté que, sur Shakespeare, l'enquête ne
soit pas plus approfondie. Au début du XVII° siècle, Shakes-
peare était-il connu en France ? Tristan, dit-on, est allé en
Angleterrez, mais parlait-il, comprenait-il, l'anglais ? S. Ber-
regard assure à la fin du passage que « le lien avec Shakes-
peaze » lui paraît « extrêmement fragile » (p. 129 ), mais c'est
dans la conclusion générale seulement qu'elle esquisse une
argumentation qu'on aurait aimé trouver dans le chapitre
consacré à la question : « le nom du poète anglais ne figure
dans aucun des textes de notre auteur, pourtant enclin à révé-
ler ses sources, et nul de ses contemporains n'a souligné de
rapport entre les deux dramaturges » (p. 389 ).

Cette extrême discrétion est l'un des traits de ce travail :
l'auteur sait énormément de choses, elle donne tous les élé-
ments à sa disposition, mais parfois, en plus de cette présen-
tation de la situation littéraire de Tristan, on aimerait qu'elle
« soutienne une thèse  », la sienne, devant des questions qui
restent pendantes : qu'en pense-t-elle et pourquoi ? D'autre
part, dans ce chapitre sur Tristan « héritier », pourquoi une
part si restreinte accordée aux anciens ? Tristan les a fréquen-
tés, comme tous les lettrés de son temps. Or ils n'ont droit
qu'à cinq pages et demie (p. 144-149) dans un livre qui en
compte plus de 400 : c'est peu, surtout pour assurer que « la
littérature de l'Antiquité représente pour Tristan un héritage


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93 privilégié » (p. 149). Sans doute S. Berregard a relevé
quelques allusions à« l'histoire et la mythologie gréco-
latine » qui « constituent des références majeures » (p. 149),
mais on n'en reste pas moins sur sa faim.

À partir de là, les chapitres deviennent plus nombreux
et aussi, pour plusieurs, plus courts. Le chapitre 3, « La
recherche d'autres voies », revient sur Shakespeare, parle du
songe, évoque les contemporains de Tristan, tout cela en
douze pages. Une conclusion termine ensuite la première par-
tie, avant une nouvelle série de chapitres où l'auteur présente
parallèlement, en respectant la chronologie, la vie et la car-
rière de Tristan. Le 4e chapitre traite des « débuts prudents
d'un poète », le Se du « choix de la polygraphie » —Tristan
passe au théâtre, de nouveau à la poésie avec les Amours et
La Lyre, puis au roman avec Le Page disgracié. Les deux der-
niers chapitres évoquent les dernières années et les dernières
oeuvres  : chapitre 6, « Un désir d'indépendance  », et chapitre
7 : « La voie de l'archaïsme ». L'auteur conclut en soulignant
les dualités qui se rapportent à Tristan : sa « double posture »,
c'est-à-dire le fait que pour réussir socialement « il observe
les conventions littéraires et pratique successivement les
genres les plus en vogue » (p. 385) mais que, dans la
deuxième partie de sa carrière, il manifeste son indépendance
à l'égard des modes ; dualité entre les divers Tristan mis en
valeur par la critique; dualité entre le Tristan préclassique et
le Tristan représentatif de sa génération (p. 389).

On ne peut qu'apprécier, il faut le répéter, l'étendue et le
sérieux de ce travail. S'il fallait absolument exprimer une
réserve, ce serait pour regretter un traitement un peu dépassé
des notions de convention ou d'originalité. Toute la produc-
tion artistique ou littéraire de l'époque se fonde encore sur
l'imitation et s'adresse à un public qui savoure les plaisirs
que procure la comparaison, et que charment des dissonances
qui n'ont de sens qu'en fonction de ce qui a déjà été fait. On
le voit avec La Fontaine, avec Théophile, avec Corneille et
Racine, et avec combien d'autres. Il me semble qu'il aurait
été intéressant de saisir aussi cet aspect de Tristan.

Mais on dira qu'il entre dans le rôle du recenseur d'aller
chercher la petite bête. La grosse, la principale, c'est ce beau
livre dans lequel S. Berregard trace le portrait d'un être com-
plexe et contradictoire dont l'oeuvre résiste aux tentatives de
classement de la critique depuis bientôt un siècle et demi et


93

94 qui, plus qu'héritier, plus que précurseur, est simplement un
grand poète.

Le livre se termine avec cinq annexes donnant des textes
critiques, un tableau de la métrique de Tristan, une bonne
bibliographie et plusieurs index. Un excellent instrument de
travail.

Yvonne Bellenger






















' Pourquoi le masculin, habituellement réservé à l'oeuvre d'un gra-
veur ou d'un peintre ? Et pourquoi pas tout simplement « l'ceuvre de
Tristan » ? Dit-on « l'oeuvre cornélien » , «  l'oeuvre racinien » ? Mais
passons...

z Mais S. Berregazd pazle de ce voyage comme « hypothétique »,
p. 123, n. 34.


94

95 Pierre MOTIN, Poésies, texte établi et présenté par
Guillaume PEUREUX, société des Textes Français
Modernes, 2006. 712 pages.

Heureuse initiative que celle de Guillaume Peureux, et qui
consiste à rassembler l'ceuvre complète d'un poète dont le
nom est connu de tous mais dont les textes sont généralement
ignorés. Cette situation paradoxale s'explique aisément et
Guillaume Peureux en rend compte dans sa longue Introduc-
tion : d'une part beaucoup de poèmes de Motin ne se trouvent
qu'à l'état de manuscrits dont il explore de manière convain-
cante le contenu (p. 48-53); d'autre part l'éditeur doit réunir
et lui attribuer des poèmes dispersés dans différents recueils
collectifs (énumérés p. 54-56) ou des poèmes d'hommage et
d'escorte. La minutie de ce travail fait d'ailleurs suite à des
recherches savantes d'archives pour établir une biographie
probable de Motin né à Bourges en 1566, mort avant 1615,
retracer son aller et retour entre Bourges et Paris, et réussir à
le distinguer de ses homonymes. Le cas singulier de cette
ceuvre permet à Guillaume Peureux de revenir sur la question
de « l'auteur » à l'époque, de rappeler la fréquence d'une écri-
ture àplusieurs mains, de l'écrivain lui-même à tous les inter-
médiaires avant publication. Ainsi s'explique l'intérêt des
notes de bas de page qui, au-delà d'informations historiques,
fournissent tous les éléments de l'établissement de texte.

Si, de son temps sa rigueur et son exactitude formelles
l'ont fait passer pour malherbien, de cette édition complète
naît surtout le portrait d'un poète original par l'extrême diver-
sité de sa production : poésie de cour et de ballet, poésie
galante, poésie satyrique, paraphrases de psaumes, stances,
élégies, satires, chansons, plaintes, méditations, odes,
hymnes, sonnets, épigrammes; hexasyllabes, heptasyllabes,
octosyllabes, alexandrins. Cette indépendance et ces anta-
gonismes ne justifient peut-être pas qu'on parle de « liberti-
nage » (p. 23 ), mais peuvent expliquer l'éloge que fait
Guillaume Peureux (p. 48) de la poésie, sans doute inégale,
d'un touche-à-tout de talent, et qui « se caractérise par une
crudité, une perspicacité et un imaginaire puissant, frappant,
tous trois propres à renouveler sans cesse l'étonnement du
lecteur ». Une bonne Bibliographie, un Glossaire, un Index
nominatif, une Table des Incipit, complètent cette riche édi-
tion.


95

96 Quelques remarques encore. Il y a dans les textes un
nombre de vers faux, souvent signalés par Guillaume Peu-
reux ; mais d'autres subsistent (par exemple p. 182 v. 67,
p. 195 v. 12, p. 219 v. 45, p. 221 v. 2, p. 245 v. 7, p. 289 v. 31
et 34, p. 293 v. 27. Page 125 v. 5, je suggère « Han masque »,
page 150 v. 55 « Fais que [de] » plutôt que « Fais [qu'avec]  »,
page 228 v. 18 « [vous] irai-je invoquant », page 333 v. 5
« acompaigne ». Page 180 v. 8 pourquoi le pluriel de l'adjec-
tif « insensible », qui me semble qualifier « me » ? Page 268
v. 8 pourquoi le « Roy » serait-il le Christ ? quid de l'adage
« un roi, une foi, une loi » ?

Jacques Prévot

Florence ORWAT, L'Invention de la rêverie. Une Conquête
pacijïque du Grand Siècle, Paris, Honoré Champion, 2006,
521 pages.

On a tendance à considérer que dans l'histoire de la litté-
rature française, c'est Rousseau qui a établi le sens moderne
du mot « rêverie », en accordant une importance primordiale à
cet état d'esprit. Il sera inutile de rappeler ici l'abondance de
la bibliographie sur ce sujet.

Or l'étude de Florence Orwat nous montre la nécessité de
réexaminer sous un angle neuf l'évolution de l'emploi du mot
en question. Elle soutient que la naissance du sens moderne
de « rêverie » date du XVII° siècle — un siècle plus tôt que l'on
ne le croyait auparavant. Afin d'apprécier avec justesse les
oeuvres du Grand Siècle qui ont contribué à l'invention de la
« rêverie » moderne, F. Orwat abandonne l'approche « téléolo-
gique » (p. 13) de ces oeuvres que des lecteurs de Rousseau
comme Arnaud Tripet (La Rêverie littéraire : essai sur Rous-
seau) ou Robert J. Morrissey (La Rêverie jusqu'à Rousseau :
Recherche sur un topos littéraire) ont adoptée dans leurs
études sur le devenir historique de la rêverie : une approche
qui consiste à considérer les textes du XVIIe siècle sur la rêve-
rie comme préparant l'apparition de la rêverie rousseauiste.
Elle tente, au contraire, de « comprendre ce qui pouvait se
jouer (ou se cacher) derrière l'apparente banalité (ou neutra-
lité) du discours de la rêverie, en respectant [...] l'univers et
la culture des hommes du XVII° siècle » (p. 13 ). Notons de
plus que les ceuvres du XVIIe siècle échappent à la série des


96

97 réflexions de Bachelard sur la songerie. Ainsi, c'est un apport
important que cette étude de F. Orwat qui se fonde sur les
examens minutieux des textes de divers domaines du XVII`
siècle, car elle nous permet d'approfondir nos connaissances
sur les contextes non seulement littéraires mais aussi anthro-
pologiques autour de l'invention de l'acception actuelle du
mot « rêverie ».

Ce livre consiste en trois parties, dont chacune témoigne
des efforts de l'auteur pour examiner le problème sous ses
divers aspects. Ce n'est pas simplement par une enquête
lexicographique que la première Partie, « Du Mot à l'Idée »,
consacrée à préciser la problématique, montre les avatars du
mot jusqu'au XVII` siècle. Certes, le premier chapitre de
cette partie cerne l'apparition et l'évolution du terme rêverie
du XII` au XVI` siècle dans le contexte littéraire, mais dans le
deuxième chapitre, F. Orwat réexamine le devenir du terme
dans le contexte médical et anthropologique de la mélancolie.
Réflexions originales qui méritent une lecture attentive.
Reliant l'histoire du vocable en question à celle du discours
médical sur la mélancolie, elle montre qu'on a employé le
terme « rêverie » pour désigner « une région intermédiaire
entre la normalité et la pathologie » (p. 63 ). Dans le troisième
chapitre, elle présente les mutations sémantiques du mot et
ses diffusions par étapes telles qu'on peut les repérer au
moyen des dictionnaires et des textes littéraires au XVII`
siècle. Afin d'étayer sa thèse selon laquelle le Grand Siècle
constitue un tournant dans l'histoire du mot « rêverie »,
F. Orwat souligne l'importance d'une lecture attentive des
auteurs comme Honoré d'Urfé, Corneille, Tristan L'Hermite,
La Fontaine, Mme de Sévigné ou Mme de Villedieu.
Démarche qu'elle adoptera elle-même dans la partie suivante.
La deuxième Partie, « L'Institution de la rêverie moderne »,
qui est la plus longue partie de cet ouvrage consiste en cinq
chapitres et elle met en évidence les étapes de la naissance de
la rêverie moderne à partir d'une lecture des textes littéraires.
Le premier chapitre présente une étude générique sur l'em-
ploi des vocables rêver ou rêverie : il traite d'abord les genres
où les mots en question sont employés dans le sens ancien (le
roman satirique, la comédie et une partie de la poésie baroque
dont les exemples sont La Semaine de Du Bartas ou Les Tra-
giques de d'Aubigné ou les satires de Mathurin Régnier) ; il
définit ensuite les genres où on peut repérer les occurrences


97

98 de la rêverie moderne — « la littérature narrative en prose, la
poésie lyrique avec l'églogue et l'élégie, le madrigal et les
chansons » (p. 164 ). Ce chapitre constitue une préface qui
synthétise les études monographiques développées dans les
quatre chapitres qui suivent.

Le deuxième chapitre cerne les avatars de la rêverie à par-
tir d'une lecture chronologique de la poésie du Grand Siècle.
Alors que la rêverie est teintée des noires fureurs dans les
textes baroques comme ceux de Siméon-Guillaume de La
Roque ou de d'Aubigné, elle se modère pour se revêtir d'un
ton mélancolique chez Théophile, Saint-Amant et Tristan, et
enfin c'est dans les textes de La Fontaine qu'elle se relie à
la molle et triste sensualité sous l'empreinte de l'esthétique
galante.

Le troisième chapitre est consacré à l'examen d'une oeuvre
qui était très influente sur la production littéraire de son
temps : L'Astrée. La rêverie d'Honoré d'Urfé peut se rattacher
à l'otium, ou au refus des évolutions sociales de son temps
et au repli sur un âge d'or, et c'est cette songerie qui nourrit
le roman : elle contribue à représenter le réel sublimé. De
surcroît, les mérites de ce romancier résident dans ce qu'il a
tenté de décrire toutes les activités de la conscience et de
l'imagination, et ce conformément aux exigences de l'anthro-
pologie et de l'esthétique de son temps. À partir de l'obser-
vation sur des occurrences des vocables en question, F. Orwat
souligne ainsi que Honoré d'Urfé réussit à créer une littéra-
ture des profondeurs de l'âme.

Le chapitre suivant est consacré également à un seul
ouvrage, né des songeries de Tristan L'Hermite : Le Page dis-
gracié. Le penchant de Tristan pour la rêverie est mis au jour
non seulement à travers l'examen du contenu mais encore
celui de l'écriture. La première section de ce chapitre souligne
que les songeries de Tristan sont les sources des caractéris-
tiques de son écriture comme la négligence ou la digression.
Par ailleurs, la deuxième section montre l'abondance des
rêveries mélancoliques dans Le Page disgracié, rêveries qui
tiennent aux traditions et qui représentent l'intime de Tristan.
Selon F. Orwat, la cohabitation de ces rêveries dont les traits
semblent contradictoires fait du Page disgracié une oeuvre
particulièrement originale et attachante.

Le dernier chapitre de la deuxième Partie porte sur la litté-
rature féminine, plus précisément celle des Précieuses comme


98

99 Mlle de Scudéry ou Mme de La Fayette. En s'attachant exclu-
sivement aux oeuvres qui sont nées sous les plumes des
femmes, ce chapitre met en évidence les spécificités de la
représentation, de l'écriture et de la thématique de la rêverie
propres aux femmes : dévalorisation des facultés rationnelles au
profit de la sensibilité; attention au for intime; mélancolie...

Si la deuxième Partie souligne l'importance de la rêverie
dans la littérature du XVIIe siècle, la troisième Partie intitulée
« Enjeux et significations » tente d'examiner les causes et les
significations du triomphe de la rêverie, en tenant compte
d'une révolution de la condition humaine qui s'est produite
au Grand Siècle. Selon les développements du premier cha-
pitre de cette partie, l'apparition du sens moderne de la rêve-
rie et sa fréquence d'emploi s'expliquent par la polyvalence
du mot en question : on peut lui prêter librement des signifi-
cations diverses. Dans les discours critiques et philoso-
phiques, on peut accorder les valeurs communes à la rêverie
et à la libre pensée (ex. Cyrano de Bergerac). Chez les
hommes de sciences comme Descartes ou Fontenelle, la rêve-
rie constitue une méthode de connaissance de soi. Enfin dans
le contexte de la spiritualité, la rêverie peut être considérée
comme une méditation cognitive et religieuse. De plus, la
rêverie profite aux hommes du Grand Siècle qui s'intéressent
plus en plus à leur for intérieur, tout en respectant la civilité.
L'ouvrage comporte également une bibliographie et un index
des noms de personnes abondants, qui témoignent de l'éten-
due du sujet à cette époque.

Ainsi, F. Orwat ne se penche pas sur les textes qu'on a ten-
dance àconsidérer comme les plus influents dans l'anthro-
pologie du XVIIe siècle (ex. Descartes ou Pascal), mais elle
accorde de l'importance plutôt à des oeuvres moins lues
aujourd'hui comme L'Astrée, en soulignant leur forte
influence parmi les lecteurs du Grand Siècle. Cette étude
nous montre donc un autre aspect du XVIIe siècle : le Grand
Siècle n'est pas seulement celui du triomphe de la raison ni
de la condamnation du moi, mais aussi une époque où
l'homme commence à mettre en valeur l'imaginaire et la
sensibilité et à s'intéresser de plus en plus à la quête de soi.
À partir de l'observation des étapes de la rêverie moderne,
F. Orwat nous apprend l'apparition de « l'homme moderne ».

Sakurako Inoue


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100 Sophie TONOLO, Divertissement et profondeur. L'épître en
vers et la société mondaine en France de Tristan à Boileau,

Paris, Honoré Champion, 2005, « Lumière classique » n° 61.
Un vol. de 799 pages.

Prenant la suite du recueil d'articles sur L'épître en vers au
XVIIe siècle dirigé par Jean-Pierre Chauveau dans Littéra-
tures classiques (n° 18, 1993 ), le copieux et dense ouvrage
de Sophie Tonolo constitue la première étude spécifiquement
consacrée au genre poétique de l'épître en vers mondaine étu-
diée dans la longue durée, de Tristan à Boileau, ou plus jus-
tement de Théophile à Mlle Deshoulières —corpus mondain
qui incline vers le burlesque et le libertinage, représenté en
particulier par Voiture, Saint-Amant, Scarron, Sarasin, Saint-
Pavin, Scudéry, Loret, Chapelle et Bachaumont, La Fontaine
et Mme Deshoulières. Ce corpus large procède de la compi-
lation et de l'édition des épîtres tirées des manuscrits Conrart
à la bibliothèque l'Arsenal, dont édition annotée est fournie
dans une annexe de 325 pages qui, à elle seule, suffirait à
justifier l'utilité de cet ouvrage. Une remarque de méthode
toutefois  : la confiance accordée à la source manuscrite de
préférence à d'autres sources, comme les recueils collectifs
(un seul des recueils Sercy est mentionné, et référencé de
manière peu précise) et les oeuvres imprimées peut être
source de méprises. Un seul exemple, la méconnaissance des
Nouvelles ouvres de Sarasin (1674) et a fortiori de l'éd.
Festugière de 1926, conduit S. Tonolo à douter de certaines
attributions incontestables à ce poète ou à croire publier un
inédit. De même quelques erreurs évidentes subsistent, qui
auraient pu être levées par la consultation d'une édition
moderne : par exemple, la journée des madrigaux date de
1653 et non de 1643 (par suite d'une mauvaise lecture du ms.
5131) et Voiture, mort en 1648, n'a pas pu composer en 1650
(date de publication posthume de ses ouvres) un placet à
Mazarin : il s'agit en réalité d'un poème écrit en 1642. Mais
ces quelques coquilles, aisément identifiables, ne doivent pas
être l'arbre qui cache la forêt et prévenir le lecteur contre une
étude par ailleurs très bien informée.

La poésie mondaine, poésie de société et d'échange par
excellence, trouve sa quintessence dans le genre épistolaire
que pratiquent de nombreux poètes, d'où le choix d'un cor-

100

101 pus élargi qui n'en fait que mieux ressortir les traits défini-
toires du genre. La première partie se concentre sur l'histoire
littéraire, avec un premier chapitre consacré, dans une pers-
pective de sociologie littéraire, au public et à la fonction
sociale de l'épître qui reprend notamment les thèses d'Alain
Viala sur la stratégie de l'écrivain. Plus originale est l'idée
que le genre s'épanouit dans la relation amicale, ce qui nous
vaut de belles pages sur la tradition philosophique de l'ami-
tié. Le chapitre II analyse avec précision et exhaustivité les
héritages poétiques (Ovide et Horace mais aussi Alciphron )
et les relais français modernes, avec une place prépondérante
accordée à Lemaire de Belges et Marot, perspective cavalière
sur l'évolution d'un genre qui se poursuit au XVIIIe siècle
notamment avec Jean-Baptiste Rousseau et Voltaire. Après ce
point de vue chronologique, le chapitre III envisage le genre
en synchronie, dans ses constantes formelles, celles d'une
forme souple et diverse, ouverte au primesaut et au discon-
tinu, ce qui donne lieu à de belles pages sur la métrique et
l'hétérométrie en particulier, rapprochement du prosimètre
avec la promenade et le voyage dans une poétique du dépla-
cement, repérables dans les voyages respectifs de Chapelle et
Bachaumont puis La Fontaine. L'auteur conclut par un ques-
tionnement des frontières du genre et sa parenté avec l'élégie,
l'ode et la satire.

La seconde partie, thématique, est consacrée aux divers
usages de l'épître en vers, à commencer par sa destination
didactique (ch. I), de polémique politique au moment de la
Fronde, mais le plus souvent morale, en particulier comme
vecteur de la rhétorique de l'honnêteté. Les deux derniers
chapitres consacrés, de manière un peu artificiellement dis-
tincte, à la « réalité du monde » et à « la rencontre de la vie »
sont ceux où S. Tonolo met le plus d'elle-même et fait béné-
ficier son lecteur de sa merveilleuse connaissance de la poé-
sie descriptive et pittoresque, en particulier de Saint-Amant et
de Scarron. L'épître est révélée dans sa vocation descriptive
et énumérative des choses du monde : les paysages et les jar-
dins, réminiscents de la peinture mythologique française de
Poussin et du Lorrain, mais aussi les êtres et les choses et en
particulier celles de la cuisine, décrites avec le naturalisme
pittoresque des peintres flamands. En proposant une carto-
graphie complète des thèmes traités par l'épître en vers,


101

102 S. Tonolo fait des rapprochements systématiques avec la
peinture dont elle a une connaissance de première main.
Oscillant entre les deux pôles de l'idéalisation mondaine
et du réalisme comique, l'épître, poésie visuelle, incline
volontiers à l'épicurisme et au libertinage dans une saisie
voluptueuse du monde. Mais au-delà d'une peinture des
objets, le poète épistolier se donne à voir lui-même en son
autoportrait sur le vif, qui permet la connaissance de soi à
travers l' adresse à autrui.

Appuyé sur une information sûre et détaillée qui se mani-
feste au détour de nombreuses mises au point bibliogra-
phiques et notes infrapaginales, complété par un index des
noms de personnes, ce livre vaut tout particulièrement pour
ses micro-analyses qui s'enchaînent successivement pour
former un panorama totalisant du genre étudié. Dans ce vaste
massif, Tristan fait bonne figure, malgré le petit nombre de
ses épîtres en vers, car celles-ci sont des textes majeurs
comme l'épître à Bourdon ou l'épître burlesque à une demoi-
selle de dix ou douze ans, qui ont véritablement valeur d'art
poétique, comme l'indiquaient déjà les analyses dont les lec-
teurs des Cahiers Tristan ont eu la primeur dans le n° XXVI

(2004).

Alain Génetiot















102

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