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Accès libre
Support: Numérique
7 C'est la première fois que les Cahiers Tristan L'Hermite
accueillent les actes d'une journée d'étude, en l'occur-
rence celle qui a eu lieu sur Le Page disgracié le IS jan-
vier 2005 à l'École Normale Supérieure de Paris. Si la
formule paraît satisfaisante, des numéros thématiques
pourront désormais être constitués à partir de journées
d'étude semblables qui offrent l'avantage de réunir les
orateurs et leur public et de donner lieu à échange de pro-
pos qui nourrissent en retour les communications au
moment de leur publication dans les Cahiers.

Comme le montrent Sandrine Berregard, (« La folie du
page ou le sage disgracié ») et Florence Orwat (« Galan-
terie et tentation mondaine dans Le Page disgracié » ), le
genre du roman est difficile à cerner, entre histoire
comique et roman en partie autobiographique, en raison
du caractère hybride d'une oeuvre qui conjoint les
extrêmes, l'héroïque et le comique mais aussi le bouffon et
le pathétique, voire le tragique en accord avec la poétique
du divers de ce début des années 1640 qui est celle de
l'esthétique capricieuse de Saint-Amant mais aussi celle
du mélange des tons de l'esthétique galante en train de se
constituer. Si le genre mixte veut travailler au plus près du
réel, dans sa variété et son irrégularité, il n'en constitue
pas moins une fiction particulièrement retorse puisqu'elle
joue du rapport au réel autobiographique et de la lecture
à clés proposée par Jean-Baptiste L'Hermite pour s'ac-
créditer. Or le page ne raconte pas seulement son histoire,
mais il raconte des histoires, il se fait affabulateur pour se
sortir de mauvais pas, retrouvant la fonction mondaine de
la fiction affabulatrice qui transforme la réalité par une
opération (magique) d'enchantement littéraire. Dès lors
il s'agira d'étudier, comme le fait Filippo d'Angelo
(« Aspects de la mise en intrigue » ), Le Page disgracié
comme le roman du roman qui met en scène ce dialogue
de la fiction et de la réalité. Dans cette quête de l'écriture
romanesque, les rapprochements avec Cyrano de Bergerac
(Lionel Philipps, « Tristan chez Cyrano : le page disgracié
comme personnage de L'Autre monde ») et avec l'alchi-
mie (Patrick Riard, « Le page et son initiation : quelle
alchimie pour devenir poète  ? ») vont dans le même sens,
celui de la permanence de la vieille science des qualités
occultes de la matière, dans un XVIIe siècle qui est encore


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8 largement celui de l'encyclopédie poétique du monde et de
l'imaginaire enchanté et merveilleux de la Renaissance,
dont la figure clé pourrait être celle de Scévole de Sainte-
Marthe, passeur de l'encyclopédie humaniste au premier
XVIie siècle, représenté sous les traits du vieillard qui
accueille le page dans sa bibliothèque dans la seconde
partie du roman. Comme Gérard Genette résumait la
Recherche de Proust par les trois mots lapidaires « Marcel
devient écrivain  », on pourrait de même dire du Page
« Ariston devient poète  », tant le parcours initiatique, le
roman des enfances du héros, son apprentissage de la vie
à travers les infortunes de l'histoire comique, aboutit à
l'aventure de l'écriture, à un apprentissage de la fiction et
de la poésie. Tout le roman semble fait alors pour aboutir
à un beau poème comme, en son dernier chapitre, la
longue épître finale que l'on transcrit plus loin (« Les
poèmes du Page disgracié » ). C'est de cette recherche et
de cette invention de soi par l'écriture que le roman nous
invite à suivre l'itinéraire en ses multiples détours.

Alain Génetiot
Université de Nancy

















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