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Comptes rendus

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  • ISBN: 978-2-8124-1190-8
  • ISSN: 2262-2004
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4011-3.p.0099
  • Éditeur: Rougerie
  • Date de parution: 07/12/2012
  • Périodicité: Annuelle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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COMPTES RENDUS


TRISTAN L'HERMITE, ouvres complètes //I, Poésie (II). Volume
publié sous la direction de Jean-Pierre Chauveau avec la collaboration de
Véronique Adam, Amédée Carriat, Laurence Grove et Marcel Israël,
Paris, Honoré Champion, col]. « Sources Classiques », n° 42, 2002. Un
vol. 22,5x14,5 cm de 722 p.

Avec ce second volume de poésies s'achève la publication des
t~uvres complètes de Tristan aux éditions Honoré Champion Élaboré
comme le précédent sous la direction générale de Jean-Pierre Chauveau
(voir le compte rendu d'Anne-Elisabeth Spica dans les C.T.L.K,
n° XXV ), il rassemble le recueil des Vers héroiques, des ouvrages moins
connus de Tristan et jamais réédités dans leur intégralité (L'O,fjrice dela
Sainte Vierge, Les Hymnes de toutes les Fêtes solennelles), ainsi que des
pièces dispersées, pour certaines totalement inédites car restées manus-
crites jusqu'à aujourd'hui (les Uers épars, avec en annexe les treize
poèmes manuscrits conservés à Glasgow). C'est un ensemble disparate
qui se présente donc à la lecture, certes moins immédiatement séduisant
pour un public moderne que le Tristan amoureux et mélancolique des
Amours ou de La Lyre, mais où se mesure en revanche avec la plus
grande acuité les complexes ambivalences de la condition de poète à
l'âge classique. Du divertissement libertin à la paraphrase spirituelle, de
la pompe encomiastique des vers adressés aux mécènes espérés, à l'exer-
cice inachevé apposé en marge d'un livre d'emblèmes, se laisse ainsi sai-
sir toute l'étendue, ouverte jusqu'à la contradiction, du « travail » d'un
poète au XVII° siècle.

Édités par Véronique Adam, les Vers hérdiques ouvrent le volume.
L'introduction le souligne, le dernier recueil poétique de Tristan
témoigne des vicissitudes de la « difficile condition de poète de cour »
(p. 10) et constitue un objet idéal pour l'étude de la littérature de cir-
constance et la compréhension de ce que pouvait être un service de
plume poétique. Célébrations de faits militaires ou de mariages, com-
plaintes pour une maladie ou un trépas, voeux de guérison et remercie-
ments scandent un ouvrage qui retentit des petits et grands événements
de la vie domestique et publique des maisons de ses protecteurs. Au fil de
la lecture se dessinent aussi les traits de la posture si particulière de Tris-
tan dans l'accomplissement de sa tâche encomiastique : la capacité à une
réflexivité envers sa propre position, contemplée avec l'ironie amère qui
donne son ton original à la mélancolie tristanienne (voir notamment les
fameuses stances de La Servitude, p. 133-137 ). Une étude sur la «  dimen-
sion poétique » de ]'oeuvre, accompagnée d'un tableau récapitulatif des
différentes formes métriques et strophiques (p. 15-22), montre de
manière suggestive que la virtuosité dans la versification est proportion-
nelle aux difficultés rencontrées dans la relation avec les patrons et desti-
nataires des différentes pièces. À cela s'ajoutent des propositions


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100 interprétatives portant notamment sur la fonction d'« héroïsation poé-
tique » (p. 13) remplie par Tristan dans ses vers, pistes que l'on pourrait
prolonger par une réflexion sur le travail du code, du lieu commun (bien
mis en évidence dans l'annotation, qui insiste sur les sources antiques
mais aussi les emprunts à Ronsard et surtout Théophile), comme mode
d'inscription du « héros » célébré dans une mémoire collective, où la
mythologie se fait instrument du discours politique. On regrettera cepen-
dant le manque de précision dans l'histore éditoriale du livre et de celles
de ses pièces qui avaient déjà été publiées, parfois sous divers supports,
avant leur mise en recueil. Une présentation plus complète des éditions
anciennes de ces textes aurait permis de mieux mesurer les opérations de
choix et de composition opérées par Tristan dans l'agencement de son
livre; de mieux comprendre aussi, par exemple, la place qui y est faite
aux illustrations gravées, pour certaines reproduites, mais sans indication
sur leur nombre et leur mode d'insertion dans l'ouvrage original.

L'Office de la Sainte Vierge et Les Hymnes de toutes les Fêtes solen-
nelles, respectivement édités par Jean-Pierrre Chauveau et Marcel Israël,
présentent un aspect moins connu de Tristan, celui de sa poésie religieuse
et dévotionnelle. Essentiellement constitués de traductions ou « para-
phrases » de textes sacrés, ces recueils ne pourront guère toucher les lec-
teurs qui cherchent dans la poésie les marques d'une inspiration
originale. Les introductions respectives de ces deux volumes n'éludent
pas la question, mais leurs auteurs montrent en revanche tout le profit
historique à tirer de l'étude de ce type d'æuvre. « Manuel de piété pour
gens du monde » (J.-P. Chauveau, p. 278) l'Office (signé du reste de
manière inhabituelle par Tristan qui utilise son véritable patronyme de
François L'Hermite plutôt que son nom de poète) fond l'écriture de Tris-
tan dans le texte impersonnel des formulaires traditionnels destinés à
accompagner la vie quotidienne du chrétien. C'est aussi un beau livre
richement illustré de gravures d'Abraham Bosse réalisées à partir de des-
sins de Jacques Stella (reproduit dans l'intégralité), qu'il faut ressaisir en
fonction d'un « plan de carrière poétique » (p. 280), où la composition de
vers spirituels vient témoigner de l'ensemble des compétences d'un
poète toujours en quête de nouveaux protecteurs —Anne d'Autriche,
notamment, à qui le livre a été offert. De leur côté, redécouvertes fortui-
tement en 1957, après une publication posthume en 1665, les Hymnes
présentent une histoire éditoriale quelque peu énigmatique, que M. Israël
expose en expliquant clairement les complexes opérations de librairie
dont le nom et la réputation de Tristan ont pu être l'objet après sa mort
(p. 497-506, avec, en particulier, l'identification convaincante de Fran-
çois Colletet comme maître d'æuvre de l'édition du texte). Chacun à sa
manière, ces deux ouvrages et les études qui les présentent invitent ainsi
à prêter une attention renouvelée aux formes prises par la publication des
textes poétiques à l'âge classique, à leurs modalités d'inscription dans les
livres et aux problémes de signature et d'attribution qu'ils soulèvent.

En clôture du volume, vient la section des Vers épars, présentée par
Amédé Carriat, « vers de circonstance » (p. 587) pour certains restés

100

101 manuscrits jusque-là. Les pièces rassemblées ici offrent un riche terrain
d'investigation pour suivre toutes les inflexions de la carrière de Tristan :
elles permettent de ressaisir ses relations avec ses pairs (pièces liminaires
en tête de ]'oeuvre de tel ou tel écrivain) ou ses patrons, mais aussi,
constituées de tout ce que Tristan a laissé de côté dans l'élaboration de
ses recueils, elles font mesurer le travail de construction de son image
d'auteur à ]'oeuvre dans ceux-ci. Présentés par ordre chronologique, les
Uers épars sont distribués en quatre sections, depuis les poèmes imprimés
par Tristan, mais jamais repris, à ceux qui lui sont attribués de manière
incertaine. Stances encomias[iques, vers de ballet (voir notamment le
ballet grivois de 1627, écrit pour Gaston d'Orléans, p. 602-615), tom-
beaux, chansons..., les pièces sont annotées de manière toujours claire et
complète par Amédée Carriat qui, resituant avec la plus grande précision
le contexte éditorial et social de chacune, nous donne les clés indispen-
sables à sa compréhension. Cette section est complétée par les poèmes
manuscrits découverts en 1997 sur un exemplaire des Amorum emble-
mala d'Otto Van Veen (Bibliothèque universitaire de Glasgow : SMAdd.
392). Pièces aux circonstances de composition encore quelque peu mys-
térieuses, et à la main (aux mains ?) incertaine(s), elles témoignent une
fois de plus de la force d'inspiration de l'iconographie emblématique sur
Tristan, en même temps qu'elles montrent une poésie en train de se faire,
se modifiant, se complétant, « un travail de composition en progrès » nous
dit Laurence Grove (p. 695 ).

L'intérêt d'ensemble de cette édition rendra dès lors ses défauts d'au-
tant plus sensibles : tout d'abord, il est dommage que dans une édition de
référence (et de prix, pourrions-nous ajouter), subsistent un certain
nombre d'imperfections formelles, coquilles ou négligences (oubli de
ponctuation, p. 165, v. 60, p. 282, d'espace, p. 502, 507 ; références
incomplètes, p. 56, n. 3 et 163, n. 2, etc.), doublées d'un manque d'har-
monisation éditoriale, notamment pour la présentation des éditions
anciennes, bibliogrphies critiques, index et glossaires. Dans le même
sens, l'autonomie de l'édition de chacun des recueils, malgré son carac-
tère assumé, amène des redites ou des incohérences (d'un côté, répétition
entre les bibliographies particulières et la bibliographie générale, d'un
autre, oubli dans celle-ci de titres mentionnés dans celles-là), et rend dif-
ficile le maniement de l'ouvrage, du fait de l'absence d'un index général
des noms propres, et de tables générales des incipit et des titres. Enfin,
après d'autres, nous ne pouvons à notre tour que nous plaindre de la
modernisation de l'orthographe imposée par l'éditeur, principe totale-
ment inadapté à la poésie (imposant de plus des annotations supplémen-
taires : voir par exemple, p. 85, n. 1, l'explication d'une homophonie qui
disparaît ou encore le problème de rime, p. 126, n. 1), et d'une manière
générale à l'édition de textes anciens, surtout à une époque où la question
de l'orthographe est elle-même objet de débats. L'attention aux formes
matérielles d'inscription des textes manifestée par la plupart des éditeurs
de ce volume (jusqu'à chercher, comme l'explique J.-P. Chauveau,
p. 290, à reproduire la disposition sur la page des vers de l'Office à proxi-

102 mité des images auxquelles ils se rapportent) n'est-elle pas, du reste,
contradictoùe avec une modernisation qui, en donnant aux textes anciens
l'aspect d'une fausse familiarité, les coupe en fait d'une part de leur his-
toire ?

Mathilde Bombait


ACTUALITÉS DE TRISTAN, Actes du Colloque International (22, 23
et 24 novembre 2001) Université de Paris X -Nanterre, Centre des
Sciences de la Littérature, « Littérales » n° spécial N° 3 - 2003, 342 p.

À l'occasion du centenaire de la naissance de Tristan a été organisé à
Paris un colloque qui a vu la participation de plusieurs éminents spécia-
listes et dont les actes, réunis et présentés paz Jacques Prévot, sont enfin
publiés. Faut-il rappeler que Lanson, dans sa célèbre Histoire de la litté-
rature française, consacrait peu de mots à Tristan qu'il considérait seule-
ment comme auteur dramatique, lui reconnaissant « une imagination
exubérante et déréglée » qui tombait malheureusement souvent « dans le
ridicule et le puéril » et qu'il jugeait sa Marianne viciée par « la boursou-
flure d'une rhétorique échevelée » ? Plus d'un siècle d'études, dont
S. Berregard trace ici un itinéraire sommaire, a profondément modifié
noue approche e[ nos jugements sur la littérature française de la première
moitié du XVIIe siècle; de ce changement Tristan a bénéficié de façon
[out à fait particulière, grâce aussi à l'action intelligente et tenace de
notre regretté ami, Amédée Carriat, et à la création, sur son initiative, de
l'Association des Amis de Tristan et de ces « Cahiers ».

Une première lecture de ces Actes permet de mesurer les consé-
quences de cette véritable révolution critique. On remarquera en effet que
les communications concernant le théâtre de Tristan y occupent une place
limitée et qu'elles visent à dégager, dans ses tragédies aussi bien que
dans ses comédies, même là où s'établit un rapport avec d'autres auteurs
de son temps, une prise de position philosophique à laquelle toute exi-
gence dramaturgique se voit subordonnée. Cette tendance se manifeste
par exemple dans l'interprétation du personnage de Marianne chez Tris-
tan et chez Calderon selon la comparaison des deux tragédies que pro-
pose L. Picciola, ou dans l'analyse du Parasite que V. Sternberg met en
rapport avec l'Olimpia de Della Porta, mais aussi dans les articles de
P. Dandrey sur La folie du sage, et de F. D'Angelo sur La mort de
Senèque dans la mesure où ils cherchent, dans ces pièces, la présence du
stoïcisme, de la libre pensée et de l'humanisme chrétien. On est donc
bien loin désormais de la thèse de Bernazdin et de toute lecture du théâtre
de Tristan orientée selon les principes du classicisme de la seconde moi-
tié du siècle.

Si M. Bombait met en question le caractère autobiographique du Page
disgracié et E. Desiles, arrêtant son attention sur le chapitre VII, y recon-
naît des rapports étroits avec l'expérience de Tristan comme auteur théâ-
tral, c'est la position de ce texte au coeur de la naissance du roman


102

103 moderne en France dont traite R. Zaiser qui souligne l'apport de Tristan
dans ce domaine et son originalité.

La poésie de Tristan sous ses différentes formes d'expression occupe
la place principale dans le colloque et stimulera un renouveau d'intérêt
chez le lecteur de ces Actes. On appréciera la communication de

A. Génetiot qui définit le lyrisme tristanien comme « un lyrisme d'éclat, de
brillance resplendissante et de totalité fragmentée » ou la lecture que pro-
pose D. Scholl pour laquelle le grotesque ne caractérise pas seulement la
comédie mais se révèle une constante dans la vision du monde du poète.

Bien que liée à une tradition qui remonte à la Pléiade, et aux Pétrar-
quistes italiens et français, malgré sa dette envers Marino et les Mari-
nistes, l'empreinte personnelle de Tristan se révèle toujours dans son
emploi des emblèmes traditionnels dont L. Grove souligne l'originalité,
dans sa façon de chanter la femme, l'amour et le paysage que
M.-O. Sweetser analyse avec une grande finesse, dans le recours tout à
fait particulier à la mythologie dont nous parle G. Mathieu-Castellani,
dans les formes de l'imaginaire à travers lesquelles, selon V. Adam,
s'exprimerait son univers.

Nous n'avons pas suivi l'ordre dans lequel les communications ont
été présentées dans les journées du colloque et dans ce volume; notre
intention était en effet de faire ressortir, à travers la variété des approches
critiques, les constantes d'une oeuvre et la cohérence d'une personnalité.
Cette unité qui apparaît en filigrane, ce dénominateur commun, se
résume à notre avis, dans la présence d'instances pressantes d'ordre
moral et philosophique. Certes, le point de vue plus typiquement litté-
raire n'est pas à négliger : on appréciera donc l'excellente étude de
G. Peureux sur les aspects formels et thématiques des stances dans le
théâtre de Tristan. Mais comme l'a bien observé Ch. Mc Call Probes, à
propos de la poésie, même là où les images se rapportent à des sensations
visuelles, elles expriment, au delà de leur fonction descriptive, une exi-
gence plus profonde et plus problématique car il existerait chez Tristan,
et c'est la thèse de R. Ganim dans les contradictions qui caractérisent son
rapport avec la femme la présence d'un malaise existentiel. C'est pour-
quoi S. Robic voit dans Le Page disgracié une tentative de Tristan de
donner un sens à sa vie, en la réinventant à travers la fiction romanesque.
Dans cette perspective, la lecture de La Carte du Royaume d'Amour par

B. Donné et l'étude d'un texte composite comme Les Principes de Cos-
mographie, dont l'attribution à Tristan serait recevable selon I. Pantin qui
partage l'opinion de F. Graziani, acquièrent une signification précise, car
elles mettent en évidence, une fois de plus, la complexe personnalité de
Tristan et son attention aux problèmes que la philosophie e[ la science de
son temps avaient rendus d'une grande actualité.

Ainsi les communications publiées dans ce volume ne constituent pas
seulement un hommage au poète et une mise à jour des recherches de
plusieurs années sur son oeuvre; elles ouvrent aussi la voie à des pers-
pectives nouvelles concernant avec Tristan toute la vie culturelle fran-
çaise de son temps. Nous rejoignons ici l'opinion de J. Prévot qui voit

103

104 dans l'æuvre de Tristan, sous son aspect ludique, ingénieux, tendre et
mélancolique, l'expression de cette crise profonde qui caractérise la pre-
mière moitié du XVII° siècle. Qu'on veuille la placer ou non, ajoutons-
nous, sous le signe du Baroque.

Cecilia Rizza
Université de Gênes


Véronique ADAM, Images fanées et matières vives. Cinq études sur la
poésie Louis X/II, Grenoble, ELLUG Université Stendhal, 2003, 350 p.

Un autre sous-titre, « clichés réanimés  », pourrait aussi être donné à
cette lecture attentive que Véronique Adam entreprend des æuvres de
cinq poètes de la première moitié du XVII` siècle. Le choix des auteurs
sélectionnés est expliqué dans le chapitre préliminaire en même temps
que les références méthodologiques qui régissent l'analyse textuelle.
Ayant exclu un choix strictement chronologique qui, en effet, ne porterait
pas de lumières sur une éventuelle évolution dans le temps des images
repérées, l'auteur préfère présenter ses poètes suivant un autre critère :
ainsi, Abraham de Vermeil et Tristan ouvrent et ferment respectivement
une saison poétique qui s'identifie par une esthétique commune, dans
laquelle s'insèrent, du point de vue de la méthode de lecture odoptée, les
æuvres des trois autres poètes, Théophile, Marbeuf et Gabriel du Bois-
Hus. Quant aux outils d'analyse, Véréonique Adam se risque dans une
entreprise aussi courageuse qu'attrayante par sa complexité : évoquer
l'imaginaire poétique de ses auteurs à la lumière de la « critique de l'ima-
ginaire » de laquelle ont surtout bénéficé jusqu'à ce jour les poètes des
XIXe et XX` siècles. Soutenue dans son itinéraire de recherche par la
solide échine portante qui lui vient de ses connaissances (accompagnées
de discussions critiques pertinentes) des maîtres de cette critique qui va
de Gaston Bachelard à Gilbert Durand, de Michel Collot àJean-Pierre
Richard et autres, ainsi que des spécialistes de la rhétorique de l'image,
l'auteur nous présente donc la perspective de son analyse dans le second
volet du chapitre en question. À ce moment-là s'impose à juste titre au
critique la lecture de l'æuvre complète de ses auteurs.

La question que le lecteur de ce volume se pose est de savoir jusqu'à
quel point les résultats d'une analyse en profondeur, conduite sous ces
suggestions de lecture, feraient avancer les connaissances sur le langage
et sur les thèmes poétiques des auteurs choisis, déjà acquises à partir des
notions du maniérisme et du baroque qui ont aidé à donner un sens pro-
fond àcette poésie Louis XIII, trop longtemps méconnue ou passée sous
silence. On ne peut nier qu'un répertoire aussi précis que celui que l'au-
teur examine donne une vision quasi exhaustive de l'imagerie de ces
poètes : il en découle un panorama de la structure de la vision, qui enri-
chit ce que des études moins pointues avaient génériquement identifié


104

105 jusqu'à présent, surtout en ce qui concerne les auteurs les plus étudiés.
Néanmoins, surtout pour des poètes comme Vermeil, Mazbeuf ou Du
Bois-Huis qui ont moins bénéficié de l'attention des chercheurs, ces nou-
veaux outils de lecture donnent des résultats très appréciables. Ainsi la
peinture agressive d'un monde déchiré par des armes perçantes, divisé
par l'opposition des contraires que l'Auteur identifie, sied bien à un
poète comme Venneil, trop proche encore d'une époque qui se souvient
des atrocités d'une guerre civile. Particulièrement attrayante est l'inter-
prétation de la présence de la « rondeur » dans l'imaginaire de Marbeuf :
vision d'objets et d'éléments qui se rapportent à la rondeur physique,
conçeptualisation de la rondeur dans la réalité cyclique de la nature et du
temps, autant de domaines où l'imaginaire du poète, nous dit Véronique
Adam, correspond à la rondeur de l'oeil regardant. Et encore, la présence
d'un répertoire lunaire, chez Gabriel du Bois-Hus, porteur de significa-
tions abstraites (en tant qu'une lune déesse de l'accouchement et de la
création), mais aussi soigneusement tourné, en l'occurence, vers la
louange de la naissance du jeune Louis, le futur « soleil » de la poésie de
circonstance. Plus difficile, l'analyse conduite sur les ouvrages de Théo-
phile, en même temps qu'elle donne, elle aussi, un ample éventail de
données et quelques nouvelles références critiques venant de l'identifica-
tion du « creux » protecteur, ne semble pas trop s'éloigner, toutefois, des
lectures traditionnelles de la poétique de cet auteur, qui voyaient les
images de l'ensevelissement, du gouffre, ou du tombeau, ainsi que les
images du renouveau de la nature, comme les signes, tour à tour, de la
sépazation ou de l'union des contraires propres à la poétique riche et
complexe du poète libertin. On ne peut pas nier que la richesse de la poé-
sie de Théophile cache encore des domaines à défricher, de sorte que la
découverte de chaque détail ultérieur ou chaque perspective nouvelle ne
peut que tourner à l'avantage de la critique théophilienne ; sous ce point
de vue le travail de Véronique Adam acquiert une remarquable impor-
tance. Pour en venir à Tristan L'Hermite, le critique s'appuie pour une
large part de son enquête sur les pièces de théâtre de cet auteur, et elle
repère chez lui aussi une composante profonde qui lui fait privilégier les
images du refuge dans le « creux », unie à une constante de la « fragmen-
tation » e[ à l'emploi du « voile » qui porte à cacher et à entrevoir : cela
nous porte à lire, chez Tristan, une tendance à ]'euphémisation.

Véronique Adam passe aux conclusions de sa recherche dans la Post-
face de son livre et propose une vision de l'univers poétique de ses cinq
auteurs et mettant toutefois en relief la difficulté de donner une cohé-
rence unitaire à la poésie « Louis XIII »; elle met ainsi en discussion un
propos que les études les plus récentes sur ces poètes, même celles qui
ont exploité les données fondamentales des catégories du baroque,
avaient déjà établi : à savoir, la variété d'une poésie qui s'exprime dans
un monde dont la seule cazactéristique unitaire est celle d'être régi paz
l'ébranlement des certitudes, et qui emploie des formes ou des formules
poétiques aptes à appréhender un univers déstructuré de cette sorte. Une


105

106 fois cela établi, le critique s'arrête sur l'interprétation de certains élé-
ments récurrents chez ses auteurs : la présence du cercle, funeste ou ras-
surant, selon qu'il représente, paz exemple, le changement de la Fortune
ou la renaissance cyclique; et encore, la figure de l'androgyne et les
images du double. Une remarque ultérieure concerne la présence d'un
univers diurne opposé à un univers nocturne : l'auteur voit, dans l'en-
semble, une représentation rassurante dans ce dernier tandis que le pre-
mier serait menaçant, même si les poètes ont tendance, dans la plupart
des cas, à l'euphémisation de leurs angoisses.

L.es mérites de cette étude sont nombreux parmi lesquels le travail de
vérification ponctuelle n'est pas le moindre : d'abord sur l'ensemble des
oeuvres de ses auteurs, ce qui porte à dépasser une stricte conception des
genres, ensuite par une lecture plus attentive de poètes encore en partie
négligés, enfin par un enrichissement des connaissances sur l'imaginaire
de poètes, comme Théophile et comme Tristan, qui se prêteront encore
pour longtemps, on peut le prévoir, à des relectures attrayantes.

Rosa Galli Pellegrini
Université de Gênes




















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