Aller au contenu

Comptes rendus

  • Type de publication: Article de revue
  • Revue: Cahiers Tristan L’Hermite
    2000, n° 22
    . varia
  • Auteurs: Chauveau (Jean-Pierre), Carriat (Amédée), Donné (Boris)
  •  
  •  
  • Pages: 85 à 89
  • ISBN: 978-2-8124-1186-1
  • ISSN: 2262-2004
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4007-6.p.0085
  • Éditeur: Rougerie
  • Collection / Revue: Cahiers Tristan L’Hermite, n° 22
  • Date de parution: 07/12/2012
  • Dernière édition: 2000
  • Langue: Français

  • Article de revue: Précédent 8/9 Suivant
Accès libre
Support: Numérique
85
COMPTES RENDUS

Mylène BÉNARD, La libre écriture dans Le Page disgracié de
Tristan L'Hermite et La Première journée de Théophile de Crau, Mémoire
de D.E.A. rédigé sous la direction de Monsieur le Professeur Jean-
Michel Racault, Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de
l'Université de la Réunion, juin 1999, 30x21, 185 p.

Deux ans à peine après un prometteur premier essai consacré au
Page disgracié (voir CTLH, XX, 1998 ), Mylène Bénard élargit sa
réflexion en associant au Page disgracié, la prototype du récit à la pre-
mière personne au xvtt` siècle, La Première journée de Théophile de
Viau, figure marquante d'un courant libertin dans lequel notre auteur,
après beaucoup d'autres, et notamment Jean Serroy et Jacques Prévo[,
récents éditeurs du Page, n'hésite pas à situer Tristan. Reprenant à
J. Serroy la formule de la « libre écriture », Mylène Bénard prétend
démontrer que nos deux auteurs, avec, certes, des personnalités diffé-
rentes, et à des époques également différentes (quelque vingt années
séparent La Première journée, écrite et publiée avant même que n'éclate
l'affaire du Parnasse satyrique, e[ Le Page qui voit le jour au moment où
s'achève le règne autoritaire de Richelieu), s'affirment comme « liber-
tins » (mot dont l'auteur s'efforce, avec minutie et bonheur, d'éclairer la,
ou plutôt les multiples significations possibles) en exploitant les res-
sources encore peu visitées à cette date (sauf sans doute paz Montaigne,
qui irrigue toute la littérature du xvt>e siècle, du moins celle qui prétend
s'affranchir des modèles et des codes) de l'écriture à la première per-
sonne. En effet cette écriture, à l'encontre de tous ]es préceptes dominant
à l'époque tant dans la sphère religieuse que dans les usages sociaux et
mondains, permet au je de s'affirmer dans sa singularité, dans son alté-
rité, de revendiquer et de se défendre contre les attaques venues d'une
orthodoxie intolérante. La peinture d'un moi tantôt provoquant (ce qui
est évidemment plus le cas de Théophile que de Tristan), tantôt masqué
sous des dehors comiques ou ironiquement respectueux des convenances,
se fait par le biais du récit de voyage, ou plus exactement de la représen-
tation d'une errance qui s'accommode le plus souvent d'une structure
éclatée et de la marque de l'inachèvement. Ainsi le discontinu et les
nombreuses ruptures qui marquent La Première journée, pas plus que
l'émiettement en courts chapitres qui caractérise Le Page, surtout dans sa
deuxième partie (elle-même présentée comme appelant une suite qui ne
viendra jamais) ne sont les signes d'un travail inachevé, mais plutôt le
fruit d'une démarche concertée, qui rejette le fini des formes convention-
nelles, et permet au moi, par le biais d'une sorte d'effet de brouillage, de
s'exposer et de se dérober tour à tour. L'errance que figure le récit de
voyage à teneur autobiographique représente, dans les deux cas étudiés
ici, une sorte de démonstration en creux de l'absence de cette providence
dont l'orthodoxie religieuse et philosophique a fait un article de foi, et
dénonce le caractère artificiel et asphyxiant des structures sociales et des
conventions morales du moment. Protestation souvent véhémente, inso-
lente, chez Théophile, peinture plus souvent nostalgique et désenchantée
chez Tristan : nos deux écrivains, avec leur musique propre, affichent
dans La Première journée et dans Le Page disgracié une parenté évidente
que Mylène Bénard éclaire avec talent. — Jean-Pierre Chauveau.


85

86 Poètes français de l'âge baroque. Anthologie (1571-1677). Choix,
présentation et notes Jean Serroy. Paris, Imprimerie nationale Éditions,
1999, 20,5 x 15, 541 p.

Dans l'éclectique et séduisante collection La Salamandre des Édi-
tions de l'Imprimerie nationale, voilà un beau recueil qui va ravir, parmi
un lectorat cultivé, les fervents de poésie baroque. Venant après celles,
justement appréciées, de Jean-Pierre Chauveau (Anthologie de la poésie
française du xvu' siècle, Gallimard Poésie, 1987) et de Gisèle Mathieu-
Castellani (Anthologie de la poésie amoureuse. tregt poètes maniéristes
et baroques, Livre de poche, 1992 ), cette anthologie de Jean Serroy se
démarque de ses deux prédécesseurs en ce qu'elle ne recouvre ni les
mêmes durées ni ne se propose les mêmes desseins. Dans une éclairante
présentation de trente pages, l'auteur rappelle les questionnements qu'a
posés, depuis les travaux pionniers de Jean Roussel, la notion de
Baroque. Après qu'il s'est attaché à en cerner les contours, —jouant avec
l'homophonie pour en préciser les limites temporelles (l'ère du
bazoque), l'espace géographique (l'aire du baroque), l'inspiration et
l'esthétique (l'air du baroque) —, et surtout qu'il a insisté sur les apports
novateurs et la complexité du foisonnement créatif de la période, Jean
Serroy nous propose cinquante-quatre poètes, qui vont chronologique-
ment de Du Bartas à Malaval. Ou, pour être plus précis, dont les oeuvres
se situent entre les premiers sonnets du Printemps que d'Aubigné écrit
dès 1571 pour Diane Salviati, et la publication des Sonnets chrétiens de
Drelincourt en 1677. Cinquante-quatre poètes dont les notices indivi-
duelles, en une ou deux pages, dégagent les personnalités diverses dans
la perspective d'une sensibilité baroque ; à leur suite, de brèves indica-
tions bibliographiques (étude(s) essentielles(s), édition de référence ori-
ginale ou moderne). Avec Théophile et Saint-Amant, c'est Tristan,
comme de juste, qui domine l'âge baroque, Tristan « qui est sans doute
celui qui a poussé le plus loin la pratique poétique comme une investiga-
tion du monde (...) par les ressources profondes de la sensibilité et de
l'imagination, permettant de saisir l'insaisissable et de dire l'indicible ».
Ajoutons à l'éloge du contenu celui du contenant : au service d'une
orthographe modernisée, une élégante typographie en garamond de 12;
une mise en page aérée des poèmes, suivis, quand besoin est, de notes
aussi concises qu'il se peut afin de ne pas rompre le charme de la lec-
ture... Et l'honnête homme de notre temps se réjouira qu'après avoir,
comme on sait, attentivement et savamment exploré les histoires
comiques du xv[t° siècle (dont celle, singulière, d'un certain Page dis-
gracié  ! ), Jean Serroy le fasse aujourd'hui si agréablement profiter de sa
parfaite connaissance des poètes français de l'âge baroque. Tandis que
l'honnête homme du temps de Lanson, quoique nanti des louables antho-
logies de P. Olivier ou M. Allem, à seulement parcourir la bibliographie
des pages 519-521, lui à coup sûr s'étonnerait (s'ébaudirait ?) de tant
d'écrits proposant à notre admiration tant d'inconnus, ou tant d'« a[tazdés
et égazés ». —Amédée Carriat.

TRISTAN L'HERM~TE, ouvres complètes, t. I : Prose, sous la direc-
tion de Jean Serroy, avec la collaboration de Bernard Bray, Amédée
Carriat et Marc Fumaroli; t. V : Théâtre (suite), Plaidoyers historiques,


86

87 sous la direction de Roger Guichemerce, avec la collaboration de Daniela
Dalla Valle et Anne Tournon. Honoré Champion, coll. « Sources clas-
siques », n° 19 & 20, 1999, 22,5 x 14,5, 448 & 500 pp.

Il est beau de voir paraître, pour le quatrième centenaire de la nais-
sance de notre poète, la première édition de ses æuvres complètes;
comme il est émouvant d'en saluer la parution dans ces Cahiers, puisque
c'est en partie l'effort de connaissance patient, minutieux mais passionné
qui s'y déploie depuis vingt-deux ans qui rend possible une telle publi-
cation. Elle vient en son heure, et à son rythme : deux volumes pour l'ins-
tant, sur un ensemble qui doit en compter cinq.

La plupart de ceux qui ne connaissent Tristan que de loin voient en
lui, essentiellement, un poète et un dramaturge auteur de quelques belles
tragédies. Ces deux aspects majeurs de l'æuvre sont ici laissés de côté :
ces deux volumes ne nous donnent à lire que des unica dans la produc-
tion littéraire de Tristan. Non pas, certes, des ouvrages secondaires,
puisque l'on trouve au tome I Le Page disgracié (nouvelle édition de
Jean Serroy), dont on a le sentiment qu'il s'impose peu à peu comme
l'ouvrage de Tristan le mieux capable de toucher un large public, en
même temps que comme l'un des fleurons du roman classique. II est
assorti de l'unique recueil épistolaire de Tristan, les Lerrres mêlées (édi-
tées par Bernard Bray), et du bref discours de réception à l'Académie de
notre poète. Le tome V nous propose son unique tragi-comédie, La Folie
du Sage (éditée par Daniela Dalla Valle) son unique pastorale, Amarillis,
e[ son unique comédie, Le Parasite (éditées toutes deux par Roger
Guichemerce); enfin cet ouvrage inclassable qui lui est attribué, entre la
collection de harangues et le recueil d'histoires tragiques, les Plaidoyers
historiques (édition d'Anne Tournon).

Que dire du travail critique d'établissement, d'éclaircissement et de
mise en perspective de ces textes divers ? La plupart des lecteurs de nos
Cahiers, qui sans doute feront l'acquisition de ces deux volumes, si ce
n'est déjà fait, seront mieux qualifiés que le signataire de ces lignes pour
en juger. En deux mots, il apparaît que l'annotation, sans faire étalage
d'une érudition indiscrète, précise toujours à bon escient les allusions
historiques qui risqueraient d'arrêter le lecteur, en même temps qu'elle
met en lumière le rapport de Tristan avec ses sources et ses modèles : voir
ainsi les éditions d'Amarillis et du Parasite, qui mènent tout au
long la comparaison entre ces deux pièces et leurs modèles respectifs
(Célimène de Rotrou, Angelica de Fornaris), et celle des Plaidoyers his-
toriques, libre reprise d'un ouvrage de 1581 composé en français par un
Flamand, Alexandre van den Buschen (Anne Tournon a accompli un
beau travail d'annotation pour cette æuvre dont c'est la première édition
critique). Les précisions lexicales sont nombreuses dans ces notes, qui
relèvent aussi comme il se doit l'ensemble des variantes textuelles dans
les éditions parues du vivant de Tristan.

Les présentations, une fois données les indications factuelles atten-
dues (conditions de publication, réception...), s'attachent à situer les
æuvres au sein de traditions génériques (voir ainsi la présentation des


87

88 Lettres mêlées par Bernard Bray, qui caractérise bien la manière de
Tristan par rapport au genre épistolaire au xvtt` siècle); elles en éclairent
l'originalité et l'intérêt. Jean Serroy fait justice de la lecture du Page
comme une æuvre essentiellement autobiographique, qu'encouragent
évidemment les clefs de Jean-Baptiste L'Hermite, pour en souligner la
dimension romanesque, l'art de la composition, la subtilité du mélange
des tonalités. Daniela Dalla Valle et Roger Guichemerre analysent les
ressorts dramatiques des pièces qu'ils éditent, et indiquent aussi la portée
de tel ou tel de leurs aspects — la réflexion sur le néo-stoïcisme et sur la
folie (La Folie du Sage), le jeu avec l'imaginaire pastoral (Amarillis), la
vigueur comique (Le Parasite). Anne Tournon met en relief les liens qui
existent entre les Plaidoyers historiques et certaines situations de l'æuvre
dramatique de Tristan, motivant la publication de cet ouvrage dans un
tome consacré au théâtre plutôt que dans celui des proses.

Une bibliographie referme chaque volume, qui rappelle à chaque
fois les ouvrages généraux et mentionne les études particulières consa-
crées aux différentes æuvres. Signalons encore, en ouverture du premier
tome, trois études liminaires : une tre de Tristan composée par Jean
Serroy, qui fait le départ entre les repères chronologiques avérés et les
spéculations plus douteuses (celles, notamment, qu'a suscitées une lec-
ture du Page méconnaissant par trop son caractère romanesque), tout en
proposant une biographie intérieure animée par la tension entre le désir
de Tristan de s'établir, de se trouver des protecteurs, une situation, et sa
propension toujours vive à la liberté de l'imagination. À cette ~e fait
suite un texte de Marc Fumaroli, Tristan en son temps, qui n'est que la
reprise de quelques pages de son ouvrage consacré à La Fontaine, Le
Poète et le Roi (malgré leur justesse, et le « dialogue d'âme » entre les
deux poètes, était-il vraiment justifié de les reproduire ici ?); et enfin une
étude d'Amédée Carriat, La Fortune de Tristan, où les vicissitudes de la
réception de l'æuvre de la fin du xvtt` siècle à nos jours —négligence,
demi-oubli, redécouvertes périodiques et partielles... —sont présentées
avec une vive érudition. On relève toutefois, dans ces pages, une lacune
inexplicable. Leur auteur s'applique en effet à passer sous silence la ren-
contre majeure, au xx` siècle, entre l'æuvre de Tristan et un certain...
Amédée Cazriat : lorsque, p. 47, il évoque, comme en passant, trois
ouvrages majeurs parus chez Rougerie en 1955 et 1960 —Tristan ou
l'éloge d'un poète, une Bibliographie et un Choix de Pages —c'est, appa-
remment, sans que personne ait pris la peine de les écrire; même silence
sur son rôle au sein de notre Association, et dans la création de ces
Cahiers, évoqués p. 49... Voilà une modestie qui n'égale, chez lui, que le
dévouement et l'amour pour l'æuvre de Tristan ; c'est donc à nous tous
de lui rendre l'hommage qu'il mérite. Sans ses efforts, soutenus depuis
un demi-siècle, cette édition des ouvres existerait-elle ?

Ce n'est pas le lieu de rentrer dans les détails, de relever de razes
fautes d'impression, quelques incohérences, ni de dire ce qu'il faut pen-
ser de la présentation matérielle —robuste mais inélégante — de ces
volumes publiés par Champion. À défaut d'émettre des critiques, on peut
au moins s'interroger sur certains des partis propres à la conception d'en-
semble de l'édition, d'autant qu'ils ne sont nulle part justifiés explicite-


88

89 ment comme on aurait pu l'attendre. Le choix, d'abord, d'un classement
par genres : étant donné la diversité générique de l'aeuvre de Tristan, que
ces deux volumes font justement ressortir avec force, n'aurait-il pas été
préférable de proposer une édition chronologique, qui aurait montré le
développement organique de cette oeuvre ? De plus, on se demande par-
fois àquel type de lecteurs ces ouvrages sont destinés : étant donné la
collection dans laquelle ils s'inscrivent, le projet même de publication
exhaustive d'une oeuvre qui ne fait pas partie du canon des couvres
majeures de la littérature française, étant donné aussi leur prix élevé, ils
s'adressent essentiellement àdes spécialistes, ou à des amateurs très
éclairés. Or, curieusement, l'annotation semble parfois conçue pour un
public bien moins averti : beaucoup de notes proposent des précisions
d'ordre lexical ou syntaxique que l'on s'attend à trouver dans une édition
de grande diffusion, mais sans doute superflues ici.

Le choix de moderniser l'orthographe, et surtout la ponctuation,
paraît également discutable dans un tel cadre scientifique; d'autant que
les procédures de modernisation ne sont nulle part explicitées, et ne sem-
blent pas même avoir été concertées dans le détail. Elles peuvent pourtant
changer assez sérieusement la physionomie du texte : Jean Serroy (t. I,
p. 203), pour son édition du Page, a opté pour l'uniformisation des
accords conformément aux règles modernes, et pour la substitution de
formes modernes à certaines formes anciennes (cettuy-ci/celui-ci,
die/dise : des altérations qu'on ne peut certes pas mettre sur le même plan
que avoir/avait ou fust/fût). Bien sûr, l'orthographe des pièces du t. V est
aussi modernisée, mais sans indication des principes de modernisation;
et il est étrange que les variantes de La Folie du Sage soient données,
elles, dans l'orthographe originale ! Le problème est peut-être plus aigu
touchant la ponctuation. On commence à reconnaître, aujourd'hui, la
cohérence de la ponctuation du xvtt° siècle, en particulier celle des textes
dramatiques : plier cette ponctuation, essentiellement rythmique, décla-
matoire, aux règles grammaticales actuelles, n'est-ce pas se priver d'in-
dications précieuses ? Même en prose, la ponctuation importe pour
retrouver le mouvement du texte : Bernard Bray le note à propos des
Lettres. Que signifie alors maintenir la ponctuation originale « dans la
mesure du possible » ? l'abandonner justement là où elle peut être signifi-
cative ?... La suppression de la virgule devant que consécutif, la mise
entre virgules de groupes apposés, la substitution de; àdes : transforment
profondément l'allure d'un texte. Certains éditeurs semblent avoir été
plus interventionnistes que d'autres ; quel que soit le discernement de
leurs transformations, on peut regretter d'avoir perdu la ponctuation ori-
ginale des couvres.

Mais on s'en voudrait de s'arrêter trop longtemps sur ces questions.
Il faut, pour finir, revenir à l'essentiel ; dire notre bonheur de voir paraître
enfin ces ouvres complètes de Tristan, et annoncer les plaisirs de lecture
variés, attendus et inattendus, que ces deux tomes réservent à leurs lec-
teurs. En espérant pouvoir lire très bientôt la poésie et les tragédies.

Boris Donné



89