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Préambule

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  • ISBN: 978-2-8124-1166-3
  • ISSN: 0241-9890
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-3987-2.p.0007
  • Éditeur: Rougerie
  • Date de parution: 07/12/2012
  • Périodicité: Annuelle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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LE JEU DU HASARD ET DU DESTIN

DANS LE PAGE DISGRACIÉ


Il y a deux ou trois" endroits, dans Le Page disgracié, où le
temps semble s'arrêter, où la scène se vide, pour laisser place à
une méditation silencieuse qui embrasse le passé du narrateur
dans une vision élégiaque, toute chargée d'affectivité. Repassant
en mémoire les principaux événements de sa vie, Tristan y voit
l'accomplissement d'une volonté supérieure —hasard, prtivi-
dence ou fatalité —qui fait de lui le « jouet des passions des
Astres et de la Fortune  », condamné à subir sa propre existence,
sans qu'il lui soit permis d'en modifier le cours. Du moins est-ce
ainsi qu'il entend se montrer à son lecteur (1). Naturellement, ce
rôle prééminent — et omniprésent —qu'il confie au destin porte
atteinte à la crédibilité du récit, en plaçant celui-ci sous l'étroite
dépendance d'un déterminisme plus mythique que réel. Mais
n'est-ce pas aussi ce qui répand sur tout le livre ce parfum de
mélancolie qui lui donne tant de charme  ?Sans l'intervention
romanesque du destin, l'autobiographie de Tristan ne susciterait
certainement pas cette douce complaisance au malheur, dont
lui-même feint de s'étonner  : « Comment est-il possible,
demande-t-il, que vous rencontriez quelque douceur en des ma-
tières où j'ay trouvé tant d'amertume  ? et que ce qui me fut si
difficile à supporter, vous soit agréable à lire  ?  » (2). Observons
d'ailleurs que cette mélancolie, qui donne au Page disgracié sa
tonalité générale, alterne avec de longues périodes de bonheur.
Le destin n'accable point le page d'infortunes, mais il interrompt
le cours des jours heureux et les transfigure en paradis perdus.

La disgrâce du page tient pour l'essentiel dans le conflit qui
oppose des astres plutôt favorables et un destin funeste  : « les
avantages de sa naissance et les malheurs de sa fortune  ». Son
horoscope le prédestinait en effet à « toutes les félicitez terrien-
nes  »  : « Ceux qui ont rectifié avec soin le poinct de ma nativité,
trouvent que j'eus Mercure assez bien disposé, et le Soleil aucu-
nement [assez] favorable  : il est vray que Vénus qui s'y rencontra
puissante, m'a donné beaucoup de pente aux inclinations dont
mes disgrâces me sont arrivées  » (3). Ces mêmes astres continue-
ront de diriger vers lui leur influx bienveillant  : ce sont eux qui le
mettront au service du duc de Verneuil, qui le tireront du mauvais
pas où l'avait jeté l'affaire de la linotte, qui lui feront rencontrer
son alchimiste «  si prodigue d'espérances  » et sa jeune écolière
qui lui donna « tant d'amour  ». C'est vers eux qu'il se tournera

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8 en dernier recours, lorsqu'il se verra acculé à épouser la fille d'un
hôtelier. Cédant un soir aux transports de sa mélancolie, il sort de
la ville, erre quelque temps au hasard, puis tournant les yeux vers
le Ciel, il voit paraître « cette vaste blancheur qui procède d'une
nombreuse confusion de petites estoilles, et qu'on nomme la
voye de laict. Je pris cet objet à bon augure  » (4). La voie lactée
(refuge maternel) le ramène à l'innocence première et aux astres
de sa naissance veillant sur «  ce fruit nouveau que l'on consacroit
au bonheur  ». Et lorsqu'il évoque les jeunes princes au milieu
desquels s'écoulèrent les jours radieux de son enfance, il leur
donne précisément ce nom pour lui sacré de « jeunes Astres  ».

Si le passé est l'oeuvre de la fatalité, l'avenir, lui, n'est fait
que d'espérance, d'une espérance toujours folle, toujours trom-
peuse, car la mémoire de Tristan la lui renvoie avec ses décevan-
tes réponses, comme une fatalité en devenir. Le page vit l'espé-
rance pleinement ; il s'investit tout entier dans cet état privilégié
qui consiste à s'en remettre à la providence, à se dégager de la
réalité pour délicieusement se perdre dans l'univers des possi-
bles. Tristan L'Hermite ou le poète de l'attente...

L'espérance s'introduit dans Le Page disgracié sous le dou-
ble masque du jeu et de l'alchimie. La passion du jeu est elle-
même le fruit du hasard qui le met en relation avec un certain
page, «  le plus malicieux et le plus fripon de la Cour  ». Ce jeune
garçon qui l'initie aux dés et aux cartes lui apparaît rétrospective-
ment comme un messager du destin, venu pour le « tenter  » et
pour le «  destruire  ».Incapable de résister à ce « mauvais démon
travesty  », il s'adonne au vice avec une fureur qui ne l'abandon-
nera plus jamais, même si elle connut des phases d'accalmie,
notamment durant son séjour en Angleterre, et qui l'engagera
toujours plus avant dans le malheur, « par les instigations d'une
trompeuse et folle espérance  ». Grâce au jeu cependant, le page
reprend ses droits sur le destin, en lui lançant à son tour défis sur
défis. Qu'il gagne ou qu'il perde, du moins récupère-t-il ici son
libre azbitre, même si l'espace ludique est celui de la simulation et
même si cette liberté appartient à l'ordre de l'illusoire (5). Il ne
joue ni pour se divertir ni pour gagner, mais pour produire de
l'attente, pour échapper à l'ordre de la Loi et accéder à celui de la
Règle  :c'est une débauche froide, évacuée du désir, dominée par
le rituel. Le hasard est fertile ;comme le fera plus nard l'alchi-
miste, il féconde inlassablement le rêve (6). Comme lui encore,
comme les astres, comme l'amour, il est riche de promesses. Le
page subit la séduction du jeu comme il subira celle de son
écolière et celle de l'alchimiste, comme il avait subi celle ¢e son
jeune maître. La fascination est telle qu'elle exclut la transgres-

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