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Comptes rendus

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  • ISBN: 978-2-8124-1150-2
  • ISSN: 2103-9054
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-1151-9.p.0187
  • Publisher: Classiques Garnier
  • Parution date: 06-27-2013
  • Periodicity: Annual
  • Language: French
Free access
Support: Digital
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Mérimée, Histoire de Russie, I. Les Faux Démétrius, t. 3 de la section III, Histoire, des Œuvres complètes, sous la coordination d’Antonia Fonyi, textes établis, présentés et annotés par Jean-Louis Backès et Pierre Gonneau, Paris, Champion, 2012.

Après le volume consacré à l’Histoire de Don Pèdre Ier, roi de Castille et aux autres écrits sur l’histoire de l’Espagne, l’indispensable entreprise des Œuvres complètes de Mérimée se poursuit avec un nouveau tome de la section III, dévolue à la production historiographique de Mérimée, cette fois avec une remontée du Sud au Nord. Il s’agit ici du premier tome consacré à l’histoire de Russie, et plus spécifiquement aux Faux Démétrius, qui relatent la période dite « des troubles » en Russie au début du xviie siècle : la mort de Dimitri, le dernier fils d’Ivan le Terrible, ayant paru suspecte, il s’est trouvé plusieurs aventuriers pour prétendre qu’il avait survécu et pour usurper son identité. Ce volume pose d’emblée un jalon important dans les études mériméennes puisque jamais jusque-là les textes qui le constituent n’avaient bénéficié d’une édition critique – à la différence de l’Histoire de Don Pèdre1. C’est donc véritablement une première, à saluer comme telle.

Le volume, d’une grande cohérence, regroupe les 4 textes produits par Mérimée autour de cette figure de Démétrius qui le fascine : Épisode de l’histoire de Russie. Les Faux Démétrius, publié chez M. Lévy en 1853, deux articles, en réalité des comptes rendus, qui sont autant de jalons dans la préparation de l’ouvrage de 1853 (« Mémoires contemporains relatifs aux Faux Démétrius traduits et publiés par M. Oustrialof », paru dans Le Journal des Savants en février et mars 1852, et « Études sur la situation intérieure, la vie nationale et les institutions rurales de la Russie, par le baron Auguste de Haxthausen », paru dans Le Moniteur universel en octobre 1852) ainsi que Les Débuts d’un aventurier, publié dès décembre 18522, pièce par laquelle Mérimée imagine la jeunesse et les débuts de Démétrius,

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l’usurpateur qui deviendra tsar de Russie. L’ensemble est complété par une fort utile « chronologie du “Temps des troubles” » ainsi que d’une non moins utile présentation des « protagonistes du “Temps des troubles” et [des] principaux auteurs décrivant les événements ».

Le choix éditorial, extrêmement heureux, de regrouper la monographie historique (Les Faux Démétrius) et la pièce des Débuts d’un aventurier, doit être salué à sa juste valeur. Les Débuts d’un aventurier auraient pu en effet figurer dans la Section I, Littérature, des Œuvres complètes, puisqu’il s’agit bien d’un texte fictionnel. Le choix de le publier avec l’Épisode de Russie est toutefois pleinement justifié et signifiant : il s’agit de deux textes jumeaux complémentaires, les « scènes dramatiques » – c’est ainsi que Mérimée les sous-titre lors de la publication en revue – montrant par la fiction que l’hypothèse émise dans l’étude historique est parfaitement vraisemblable. Plus largement ce diptyque est l’exemple même du fait que chez Mérimée production historiographique et production littéraire ne sauraient être dissociées, qu’elles procèdent du même geste créateur, des mêmes questions et du même imaginaire. Il y a chez lui une profonde unité entre l’œuvre de l’écrivain et celle de l’historien et l’attitude hémiplégique de la critique, qui a souvent négligé l’historien au profit du seul écrivain, est parfaitement dommageable. Le présent volume témoigne ainsi excellemment de cette évidente unité : Les Débuts d’un aventurier permettent d’envisager comment Mérimée transforme les simples hypothèses ou probabilités de l’étude historique en certitudes et convictions de la fiction. Mais une fiction qui ne cesse de s’appuyer sur l’étude historique. Nous sommes là face à une des modalités les plus démonstratives du rapport savoir / fiction, si riche et si complexe chez Mérimée3.

L’Épisode de l’histoire de la Russie. Les Faux Démétrius, tout comme les deux articles de 1852, sont établis, présentés et annotés par Pierre Gonneau, spécialiste de l’histoire russe. Sa présentation retrace précisément la genèse de l’ouvrage et liste de manière impeccable les sources et les informateurs de Mérimée. Sources qui mêlent écrivains (le Pouchkine de Boris Godounov) et historiens (russes, pour la plupart, au premier chef desquels Karamzine et N. Oustrialof, qui a rassemblé un recueil de mémoires contemporains relatifs au Faux Démétrius, et

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dont Mérimée a rendu compte dans son article du Journal des Savants de février 1852). L’ensemble des sources, qu’on ne peut évoquer ici, est assez impressionnant et montre que la monographie sur Démétrius a été préparée avec soin et que « son entreprise d’historien est loin d’être dénuée de sérieux » (p. 29). C’est d’ailleurs l’un des principes de la poétique historiographique de Mérimée que d’exhiber (et de discuter) ses sources dans son ouvrage, dans ses innombrables notes de bas de page comme dans les « Notes et pièces justificatives » et la liste des « Ouvrages consultés et cités » qui closent la monographie. On regrettera peut-être qu’en dehors de certains aperçus ponctuels dans quelques notes critiques, Pierre Gonneau ne commente pas plus synthétiquement, dans sa présentation, le mode de traitement et de réécriture des sources par Mérimée (simple reprise ? réagencement ? etc.), d’autant que la plupart des lecteurs de cette édition ne seront pas russophones et ne pourront donc y avoir accès. Pierre Gonneau replace excellemment l’écriture des Faux Démétrius dans un contexte plus large où Mérimée apparaît bien comme un passeur de culture : il est un des premiers en France à introduire la littérature et, ici, l’histoire russes. L’apprentissage (difficile) de la langue russe, les relations avec Mmes de Circourt et Lagrené, Russes toutes deux qui servent à la fois de professeurs et d’experts en langue et en us et coutumes russes, le rôle d’informateurs joué avec bonheur et efficacité par leurs maris respectifs, sont retracés avec soin. Pierre Gonneau évoque rapidement les principales idées de Mérimée sur le « temps des troubles », en insistant à juste titre sur la thèse centrale de l’ouvrage, un rien polémique ou tout au moins critique, qui porte sur l’identité du faux Démétrius. L’hypothèse la plus répandue (on la trouve chez Karamzine et Pouchkine notamment), dont Pierre Gonneau rappelle qu’elle est encore celle privilégiée de nos jours, identifiait l’usurpateur au moine défroqué Grégoire Otrepief. Mérimée soutient, dans sa monographie, qu’il ne saurait s’agir d’une seule et même personne et que Démétrius était en réalité non pas un moine mais un Cosaque de « basse extraction » (p. 213), ce que la fiction des Débuts d’un aventurier s’emploiera à illustrer et en quelque sorte justifier. Pierre Gonneau retrace plus longuement la réception critique de la monographie, avec un bilan plutôt favorable en France : il est frappant de voir que les critères d’appréciation de l’œuvre reprennent assez exactement celles du Mérimée nouvelliste (ton dépassionné, manque d’attendrissement,

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froideur, rigueur, clarté, sobriété, etc.). L’ouvrage ne rencontre pas grand écho en Russie (un seul compte rendu, plutôt critique), ce qui a très probablement déçu Mérimée. Riche présentation donc. On regrettera toutefois qu’elle ne s’attarde pas davantage sur l’organisation même de la monographie, le découpage et la conduite du récit historique, alors même que P. Gonneau évoque un « défaut de plan » (p. 50), ni, surtout, qu’elle ne cherche pas à expliquer le choix même d’un tel sujet, autrement dit la fascination qu’exerce Démétrius sur Mérimée. Car, tout autant que pour l’œuvre de fiction, le choix du sujet est révélateur d’un imaginaire et d’une idéologie, ici clairement liés à la tension, problématique et féconde tout à la fois, de la légitimité et de l’incertitude, de la violence et de la civilisation, du vrai et du faux, tensions dont on sait combien elles structurent la pensée et l’œuvre mériméennes. Il est vrai que ces questions sont abordées par Antonia Fonyi dans sa présentation générale du volume. Elle y souligne fort justement que l’intérêt de Mérimée pour Démétrius s’explique par deux éléments : Démétrius est un imposteur, soit un spécialiste du faux, de la manipulation des apparences, ce à quoi Mérimée a toujours été sensible ; et, surtout, il est, à ses yeux, un grand homme, à qui son entreprise civilisatrice confèrera une aura de grandeur. Il est à comprendre dans la série des César, Don Pèdre, et autres Pierre le Grand qui peuplent le panthéon mériméen.

Les « scènes dramatiques » des Débuts d’un aventurier, rédigées lors de l’emprisonnement de Mérimée dans le cadre de l’affaire Libri et publiées d’abord sous le titre de Le Faux Démétrius dans la Revue des Deux Mondes du 15 décembre 1852, avant d’être reprises en volume sous leur titre définitif en 1853 avec Les Deux héritages et L’Inspecteur général, sont éditées par Jean-Louis Backès. Il souligne judicieusement que le diptyque monographie historique / œuvre fictionnelle n’est pas sans rappeler le précédent de Pouchkine qui, après son Histoire de la révolte de Pougatchev (autre usurpateur russe) de 1834, publie La Fille du capitaine, roman historique dont l’action a pour cadre la rébellion de Pougatchev et dont l’usurpateur lui-même est un des personnages. Jean-Louis Backès montre avec finesse et rigueur comment la conception de la pièce est étroitement mêlée à celle de l’étude historique. Il souligne combien Mérimée construit fort intelligemment et logiquement sa pièce et ses personnages pour rester fidèle à son hypothèse initiale, à savoir qu’apparaissent distincts le faux Démétrius et le moine Otrepiev, tout en prenant soin de ménager dans la

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progression dramatique des rapprochements entre les deux personnages pour rendre plausible l’interprétation produite par la majeure partie de l’historiographie d’une identification de Démétrius à Otrepiev. Le texte de fiction vient ainsi vérifier la solidité de ses hypothèses historiques, les mettre à l’épreuve. Il a clairement valeur argumentative. Par la fiction Mérimée vise, comme le souligne Jean-Louis Backès, à se donner une vision concrète du déroulement des événements, que les sources documentaires ne permettent pas à elles seules de reconstituer totalement, et surtout à traduire une thèse générale dans le concret d’un destin personnel, dans la saisie de la singularité d’un individu, et cela même si Mérimée dramaturge se refuse aux artifices habituels de l’analyse psychologique (monologue du héros ou personnage du confident, qui sont ici soigneusement écartés). Par ces « scènes dramatiques », qui ne sont pas sans rappeler La Jaquerie, Mérimée montre qu’il entend écrire l’histoire en tous genres et de la même plume. C’est ce dont ce volume des Œuvres complètes témoigne parfaitement.

Xavier Bourdenet

IUFM de Paris – Université Paris-Sorbonne